LXVIII

A minuit, le 20 juin, commençait dans l'atelier de Coriolis ce bal qui

devait devenir historique et laisser dans les légendes de l'art une

mémoire encore vivante.

Entre les quatre murs rayonnant de lumière, on eût cru voir se presser

un peu de toutes les nations et de tous les siècles. L'histoire et

l'espace semblaient ramassés là. L'univers s'y coudoyait. C'était comme

une évocation où le peuple d'un Musée, descendu de ses cadres, se

cognait au Carnaval. Les étoffes, les modes, les dessins, les lignes,

les souvenirs, les pays, tout se mêlait dans le tohubohu étourdissant

des couleurs. Il y avait des échantillons de toutes les civilisations,

des morceaux de toute la terre, et des robes volées à des statues. Les

costumes allaient d'un pôle à l'autre, et de Jupiter à un garde national

de la banlieue. Ceux-ci venaient du Niger; ceux-là avaient été détachés

d'une page de Cesare Vecellio. Il passait des cardinaux et des Mohicans.

Des couples se parlaient comme de la distance d'une forêt vierge à

Trianon. Un portrait historique, un personnage drapé dans un

chef-d'oeuvre, prenait la taille de la dernière des débardeuses. Des

bouts de chlamyde flottaient sur des pointes de mules. Yeddo était dans

cette jupe, un barbare de la colonne Trajane dans cette braie. La

fustanelle plissée à côté de la jupe écossaise. La toge, comme la porte

la statue de Tibère, voisinait avec la _tébuta_ d'Océanie. Une déesse de

la Raison, une Diane de Poitiers et une belle écaillère faisaient un

groupe des trois Grâces. Un paysagiste figurait une statue antique avec

un masque de plâtre et du madapolam amidonné. On voyait un galérien en

vareuse rouge, en bonnet vert, avec la chaîne et un boulet fait d'un

ballon d'enfant peint en noir. Un fou de Vélasquez serrait la main à un

Jean-Jean de l'Empire. Deux Égyptiens, du temps de Rhamsès II, détachés

d'une graphie égyptienne, fraternisaient avec un Mezzetin. De la toile à

matelas par instant cachait de la pourpre. La tête d'un lion, qui

coiffait un Hercule, était coupée par le plumet d'un Chicard. Un premier

communiant à barbe, dans un habit et un pantalon de collégien trop

courts, avec le brassard blanc, donnait le bras à un page mi-parti qui

s'était peint les jambes à la colle, en noir et bleu. Une femme, en

Moluquoise, avait un chapeau de six pieds de large, tout garni de nacre

et de coquillages. Une autre était la sainte Cécile, en rouge, du

Dominiquin.

Et à tous ces costumes, hommes et femmes avaient ajouté, avec la

conscience d'artistes qui se déguisent, la tournure, l'air, le teint, la

physionomie, la couleur locale du maquillage, la grimace même de chaque

latitude. Toute une bande d'atelier, costumée en Peaux-Rouges, avait

passé la journée à se peindre religieusement, d'après les planches de

Catlin, tous les tatouages rouges, verts et jaunes des Indiens: on les

aurait reçus à la danse du buffle. Et une femme qui était en Chinoise

s'était donné la migraine en se faisant tirer les cheveux aux tempes

pour se remonter le coin des yeux.

Dans ce brouhaha de pittoresque se détachait un coin d'Olympe: la beauté

d'un modèle de femme en Amphitrite, vêtue d'une écume de mousseline à

travers laquelle paraissaient, à ses chevilles, des _péricelidès_ d'or

copiés sur la _Venus physica_ du Musée de Naples; la beauté d'un homme

dont les muscles jouaient dans un maillot; la beauté de Massicot, le

sculpteur, dans le costume des fromagiers de Parmesan, la chemise

bouillonnée, coupée sur le biceps, le petit tablier bleu sur le ventre,

le caleçon arrêté au genou, les jambes nues, basanées, nerveuses et

parfaites, dignes de son costume et de ce type de race qui montre le

Bacchus indien dans les fermes milanaises.

Puis çà et là, c'étaient des apparitions, des fantaisies de Mardi gras,

comme en trouve l'atelier, des caricatures taillées de main d'artiste,

des parodies cocasses, un Moyen âge à la Courtille, des défroques de la

chevalerie du sire de Franboisy, des valets héraldiques de jeux de

cartes, des ombres grotesques de l'Iliade, des héros qui avaient ramassé

un casque dans un Daumier, des vengeances de pensum sur le dos

d'Achille, une cour de Cucurbitus Ier, des imaginations de

travestissements volés dans la cuisine de Grandville, des gens qui

avaient l'air d'être tombés dans un pot-au-feu, la tête la première, et

d'en avoir été retirés avec une couronne de lauriers et de carottes.

Coriolis avait la grande robe de brocard à pèlerine, à ramages jaunes et

verts, du seigneur qui lève une coupe dans les _Noces de Cana_.

Manette portait un des costumes rapportés d'Orient par Coriolis: les

jambes dans un large pantalon de soie flottant, de la délicieuse nuance

fausse du rose turc, elle avait la taille dessinée par une petite veste

de soie marron soutachée d'or, d'où sortaient ses bras nus, battus par

les grandes manches d'une chemise de tulle sans agrafes qui laissait

voir en jouant la moitié de sa gorge. Sur sa tête, elle avait le

charmant _tatikos_ de Smyrne, le tarbouch rouge aplati, tout couvert

d'agréments et de broderies, dans lesquels elle avait passé, noué,

enroulé les tresses de ses cheveux avec l'art et la coquetterie d'une

femme de là-bas. Et ravissante ainsi, elle semblait la vraie femme

d'Ionie,--la femme de la séduction.

Garnotelle, tout en gardant ses cheveux longs, s'était très-bien arrangé

dans le pourpoint de brocard noir, aux manches violettes, du beau

portrait de Calcar du Louvre.

Chassagnol était superbe dans son costume de comique florentin, en

Stenterello du théâtre Borgognisanti, avec sa perruque rousse, sa petite

queue remontante, ses coups de noir à travers la figure, ses sourcils

terribles, sa veste courte à carreaux.

Pour Anatole, il s'était déguisé en saltimbanque, en saltimbanque

classique de baraque. Il avait des chaussettes de laine noire, sur

lesquelles il avait fait coudre un lacet d'or en triangle et de la

fourrure, un maillot blanc, un caleçon de cachemire rouge bordé de

velours noir, des bracelets en velours noir et or, une collerette en

velours noir et or, un diadème en or sur une grande perruque, et une

trompette dans le dos.

Manette Salomon · 第 74 / 162 题