LXIX

Ce costume de saltimbanque était le vrai costume de la danse d'Anatole,

une danse folle, éblouissante, étourdissante, où le danseur, avec une

fièvre de vif argent et des élasticités de clown, bondissait, tombait,

se ramassait, faisait un nimbe à sa danseuse avec le rond d'un coup de

pied, s'aplatissait dans un grand écart au solo de la pastourelle, se

relevait sur un saut périlleux. On riait, on applaudissait. La danse

autour de lui s'arrêtait pour le voir. Son agilité, sa mobilité, le

diable au corps qui faisait partir tous ses membres, mettait comme une

joie de vertige dans le bal.

Tout à coup, au milieu de son triomphe, des groupes qui se bousculaient

et se marchaient sur les pieds, Anatole disparut. On le cherchait, on se

demandait ce qu'il était devenu: il reparut en cravate blanche, en habit

noir, avec la figure enfarinée d'un Pierrot, et gravement, il recommença

à danser.

Ce n'était plus sa danse de tout à l'heure, une danse de tours de force

et de gymnastique: c'était maintenant une danse qui ressemblait à la

pantomime sérieuse et sinistre de sa blague,--une danse qui

blaguait!--Mouvements, physionomie, les jambes, les bras, la tête, tout

son être, le danseur l'agitait dans le jeu d'une indicible gouaillerie

cynique. On ne savait quoi de sardonique lui courait le long de

l'échine. De toute sa personne, jaillissaient des charges cruelles

d'infirmités: il se donnait des tics nerveux qui lui détraquaient la

figure, imitait en clopinant le bancal ou la jambe de bois, simulait, au

milieu d'un pas, le gigottement de pied d'un vieillard frappé

d'apoplexie sur un trottoir. Il avait des gestes qui parlaient, qui

murmuraient: «_Mon ange!_» qui disaient: «_Et ta soeur!_» qui semblaient

secouer de l'ordure, de l'argot et des dégoûts! Il tombait dans des

béatitudes hébétées, des extases idiotes, des ahurissements abrutis,

coupés de subites démangeaisons bestiales qui lui faisaient se battre le

haut de la poitrine avec des airs d'un naturel de la Terre-de-Feu. Il

levait les yeux au plafond comme s'il crachait au ciel. Il avait des

regards qui semblaient tomber du paradis à la brasserie; il avait, sur

le front de sa danseuse, des bénédictions de mains à la Robert Macaire.

Il embrassait la place des pas de la femme qui lui faisait vis-à-vis, il

se gracieusait, se déformait, faisait le geste de cueillir de l'idéal au

vol, piétinait comme sur une illusion flétrie, rentrait sa poitrine, se

bossuait les épaules, jouait don Juan, puis Tortillard. Il imprimait un

mouvement de rotation mécanique à une de ses mains, et tournant dans le

vide, il paraissait moudre un air qui semblait le chant de l'alouette de

Juliette sur l'orgue de Fualdès. Il parodiait la femme, il parodiait

l'amour. Les poses, les balancements de couples amoureux, consacrés par

les chefs-d'oeuvre, les statues et les tableaux, les lignes immortelles

et divines de caresse qui vont d'un sexe à l'autre, qui saluent la femme

et la désirent, l'enlacement, qui lui prend la taille et se noue à son

coeur, la prière, l'agenouillement, le baiser,--le baiser!--il

caricaturait tout cela dans des charges d'artiste, dans des poses de

dessus de pendule et de troubadourisme, dans des attitudes dérisoires

d'imploration, de pudeur et de respect, moquant, avec un doigt de

Cupidon sur la bouche, toute la tendre sentimentalité de

l'homme... Danse impie, où l'on aurait cru voir Satan-Chicard et

Méphistophélès-Arsouille! C'était le cancan infernal de Paris, non le

cancan de 1830, naïf, brutal, sensuel, mais le cancan corrompu, le

cancan ricaneur et ironique, le cancan épileptique qui crache comme le

blasphème du plaisir et de la danse dans tous les blasphèmes du temps!

A la fin, tout le bal se groupait autour du quadrille où il dansait; et

les femmes qui avaient le bonheur d'être costumées en Turcs et de porter

des pantalons, montées sur des épaules de doges, de cardinaux, de

sénateurs romains, regardaient de là-haut, criant à force de rire.

Manette Salomon · 第 75 / 162 题