Ce costume de saltimbanque était le vrai costume de la danse d'Anatole,
une danse folle, éblouissante, étourdissante, où le danseur, avec une
fièvre de vif argent et des élasticités de clown, bondissait, tombait,
se ramassait, faisait un nimbe à sa danseuse avec le rond d'un coup de
pied, s'aplatissait dans un grand écart au solo de la pastourelle, se
relevait sur un saut périlleux. On riait, on applaudissait. La danse
autour de lui s'arrêtait pour le voir. Son agilité, sa mobilité, le
diable au corps qui faisait partir tous ses membres, mettait comme une
joie de vertige dans le bal.
Tout à coup, au milieu de son triomphe, des groupes qui se bousculaient
et se marchaient sur les pieds, Anatole disparut. On le cherchait, on se
demandait ce qu'il était devenu: il reparut en cravate blanche, en habit
noir, avec la figure enfarinée d'un Pierrot, et gravement, il recommença
à danser.
Ce n'était plus sa danse de tout à l'heure, une danse de tours de force
et de gymnastique: c'était maintenant une danse qui ressemblait à la
pantomime sérieuse et sinistre de sa blague,--une danse qui
blaguait!--Mouvements, physionomie, les jambes, les bras, la tête, tout
son être, le danseur l'agitait dans le jeu d'une indicible gouaillerie
cynique. On ne savait quoi de sardonique lui courait le long de
l'échine. De toute sa personne, jaillissaient des charges cruelles
d'infirmités: il se donnait des tics nerveux qui lui détraquaient la
figure, imitait en clopinant le bancal ou la jambe de bois, simulait, au
milieu d'un pas, le gigottement de pied d'un vieillard frappé
d'apoplexie sur un trottoir. Il avait des gestes qui parlaient, qui
murmuraient: «_Mon ange!_» qui disaient: «_Et ta soeur!_» qui semblaient
secouer de l'ordure, de l'argot et des dégoûts! Il tombait dans des
béatitudes hébétées, des extases idiotes, des ahurissements abrutis,
coupés de subites démangeaisons bestiales qui lui faisaient se battre le
haut de la poitrine avec des airs d'un naturel de la Terre-de-Feu. Il
levait les yeux au plafond comme s'il crachait au ciel. Il avait des
regards qui semblaient tomber du paradis à la brasserie; il avait, sur
le front de sa danseuse, des bénédictions de mains à la Robert Macaire.
Il embrassait la place des pas de la femme qui lui faisait vis-à-vis, il
se gracieusait, se déformait, faisait le geste de cueillir de l'idéal au
vol, piétinait comme sur une illusion flétrie, rentrait sa poitrine, se
bossuait les épaules, jouait don Juan, puis Tortillard. Il imprimait un
mouvement de rotation mécanique à une de ses mains, et tournant dans le
vide, il paraissait moudre un air qui semblait le chant de l'alouette de
Juliette sur l'orgue de Fualdès. Il parodiait la femme, il parodiait
l'amour. Les poses, les balancements de couples amoureux, consacrés par
les chefs-d'oeuvre, les statues et les tableaux, les lignes immortelles
et divines de caresse qui vont d'un sexe à l'autre, qui saluent la femme
et la désirent, l'enlacement, qui lui prend la taille et se noue à son
coeur, la prière, l'agenouillement, le baiser,--le baiser!--il
caricaturait tout cela dans des charges d'artiste, dans des poses de
dessus de pendule et de troubadourisme, dans des attitudes dérisoires
d'imploration, de pudeur et de respect, moquant, avec un doigt de
Cupidon sur la bouche, toute la tendre sentimentalité de
l'homme... Danse impie, où l'on aurait cru voir Satan-Chicard et
Méphistophélès-Arsouille! C'était le cancan infernal de Paris, non le
cancan de 1830, naïf, brutal, sensuel, mais le cancan corrompu, le
cancan ricaneur et ironique, le cancan épileptique qui crache comme le
blasphème du plaisir et de la danse dans tous les blasphèmes du temps!
A la fin, tout le bal se groupait autour du quadrille où il dansait; et
les femmes qui avaient le bonheur d'être costumées en Turcs et de porter
des pantalons, montées sur des épaules de doges, de cardinaux, de
sénateurs romains, regardaient de là-haut, criant à force de rire.