Un soir, Coriolis, qui n'était pas encore recouché, lisait, allongé sur
le divan. Manette allant et venant, rangeait dans l'atelier, repliait
dans la petite armoire les étoffes turques éparpillées sur des meubles;
et de temps en temps, se mettant devant la psyché qu'éclairaient deux
bougies, elle essayait sur elle, en se souriant, des morceaux de costume
d'Orient,--quand Anatole rentra suivi de quelque chose de blanc à quatre
pattes, qui avait le collier de faveur rose d'un mouton de bergerie.
--Ah ça! qu'est-ce que vous nous amenez?--fit Manette en poussant un
petit cri de peur.
--Oh! mon Dieu!--dit Anatole,--rien... un cochon...
Le goret trottinait déjà dans l'atelier, furetant, le nez en terre, avec
de petits grognements, faisant la reconnaissance de tous les recoins et
de tous les dessous de meubles de la grande pièce.
--Tu es fou!--fit Coriolis.
--Parce que je rapporte un cochon, un amour de cochon, un cochon qui a
des rubans comme une boîte de baptême?... Tu ne méritais pas de le
gagner, par exemple... Merci, le gros lot, plains-toi!... Oui, mon
cher... On a été si content au café de Fleurus de te savoir remonté sur
ta bête, qu'on t'a conservé ton assiette au dîner et qu'on a tiré pour
toi à la loterie... Tu as eu la chance... et tu as la bête... C'est
doux, c'est gentil, ça aime l'homme... et ça sauve de la tentation: vois
saint Antoine!... Et puis ce sera une société pour Vermillon... Il faut
que je le lui présente... Hop! Vermillon!
Sur cet appel d'Anatole, Vermillon, qui avait hasardé un bout de son
museau hors de sa cage à l'entrée du goret dans l'atelier, le rentra en
se renfonçant précipitamment.
--Vermillon!--cria impérieusement Anatole Vermillon se pencha, se gratta
la tête, se lança après sa corde, descendit vite jusqu'au milieu, et
s'arrêta là, en liant, comme un clown, son jarret autour du chanvre.
Anatole secoua la corde: le singe lui tomba sur l'épaule, et de là,
sautant à terre, il se mit de loin, baissé et appuyé sur le dos de ses
deux mains, à regarder cette bête imprévue qui ne le regardait pas. Il
en fit le tour: le cochon se mit à marcher, le singe le suivit avec de
petits sauts, se penchant de temps en temps, le regardant en dessous, le
considérant avec une attention profonde, méditative, presque
scientifique.
--Nous étions une flotte,--reprit Anatole,--au grand complet... Je t'ai
excusé... J'ai dit que tu étais encore un peu patraque... Oh! ça été
d'un chaud! On a crié à faire venir les sergents de ville!
Le singe peu à peu, suivant le cochon pas à pas, se familiarisait avec
lui. Il le flaira, le toucha un peu, aventura sa patte dessus, et goûta
le doigt avec lequel il l'avait touché. Puis, tournant derrière lui, il
lui prit délicatement la queue, la releva, regarda, et, comme si son
instinct de la ligne droite était blessé par cette queue en vrille, il
la tira pour la redresser, la lâcha pour voir s'il avait réussi; et
voyant qu'elle restait tirebouchonnée, la retira encore. Le cochon
restait immobile, cloué sur ses quatre pattes, effrayé de l'opération,
plein d'une sorte de terreur paralysée, ne donnant d'autre signe
d'impatience qu'un émoustillement d'oreille.
--Vermillon! à ta niche!--cria Coriolis; et se retournant vers
Anatole:--Dis donc, qu'est-ce qu'il faut que je leur donne la prochaine
fois... quel lot? Je voudrais faire les choses bien, tu comprends, tout
à fait bien... Ça serait bête de leur donner quelque chose de moi...
--Tiens! si tu leur donnais ton vilain singe?--lança Manette.
--Mon fils adoptif!--dit Anatole.--Ah! bien!...
--Un bronze de Barbedienne?...--reprit Coriolis,--ce n'est pas bien
neuf, un bronze de Barbedienne... Ma foi! si je leur rendais, comme lot,
un dîner à tous ici... pour la fin de ma convalescence?
--Hum! un dîner...--fit Anatole,--ça sent la fête de famille, un
dîner... Donne donc plutôt un souper... c'est toujours plus drôle.
--Oh! mon Dieu, un souper, si tu veux... Mais qu'est-ce qu'on fera avant
souper?
--Tout ce qu'on voudra... de la musique religieuse... Une idée!... si on
se livrait à un petit tremblement de jambes?
--Moi, d'abord, je mets ça, si on danse...--dit Manette qui venait de
passer sur elle une magnifique robe de Smyrniote.
--Mais, ma chère, tu n'y penses pas... ce n'est plus l'époque des bals
masqués...
--Bah! si ça l'amuse?--fit Anatole.--Donne-lui cette petite fête-là...
Elle ne l'a pas volée... Elle n'a pas eu trop d'agrément ces temps-ci...
Garnotelle connaît le préfet de police, il vient de faire son
portrait... Il nous aura une permission... Nous aurons un municipal à la
porte... C'est ça qui aura de l'oeil!... Enfoncés les bourgeois!
Manette, sans rien dire, s'était posée toute costumée devant Coriolis.
--Accordé!--dit Coriolis,--bal et souper! Voilà le programme... Par
exemple, c'est toi que ça regarde Anatole... tu te charges de tout...
Ah! canaille de Vermillon!
Et tous les trois partirent d'un grand éclat de rire.
Après s'être acharné à vouloir redresser la queue du cochon, après avoir
essayé inutilement de grimper sur son dos, Vermillon avait paru lâcher
sa victime. Grimpé Sur un coffre, et là se tenant bien tranquille en
ayant l'air de ne penser à rien, il avait attendu que le goret rassuré
passât dans sa promenade quêtante juste au-dessous de lui. Il avait
saisi le moment, calculé son saut, bondi juste sur le pauvre animal qui,
de terreur, faisait en cercles éperdus, comme dans le manége d'un
cirque, une course qu'aiguillonnaient les ongles de Vermillon cramponné,
par la peur de tomber, à la peau du coureur. Le petit cochon, les
oreilles rabattues sur les yeux, lancé et détalant comme s'il avait un
diablotin en croupe, le petit singe avec ses inquiétudes nerveuses, avec
sa mine de voleur, aplati, rasé, collé sur le dos de cette bête de
graisse, se rattrapant et se raccrochant dans des pertes d'équilibre
continuelles,--c'était un spectacle du plus prodigieux comique, où un
philosophe aurait peut-être vu l'Esprit monté sur la Chair et emporté
par elle.