LXVI

Le nouvel attachement de Manette pour Coriolis eut bientôt l'occasion de

se montrer et de se consacrer, comme les passions de femmes, dans le

dévouement.

La fatigue surmontée et vaincue par Coriolis pendant son dernier mois de

travail, son effort énorme et inquiet pour arriver à temps, avaient

amené chez lui un abattement, un vague malaise. Un refroidissement qu'il

prenait le rendait tout à fait malade.

Coriolis avait toujours eu de bizarres façons d'être souffrant. Il se

couchait, ne parlait plus, regardait les gens sans leur répondre, et

quand les gens restaient là, il tournait le dos et se collait le nez

dans la ruelle. C'était sa manière de se soigner; et après deux, trois,

quatre, quelquefois cinq jours passés ainsi, sans une parole ni un verre

de tisane, il se levait comme à l'ordinaire et se remettait à travailler

sans parler de rien, ni vouloir qu'on lui parlât de rien.

Mais cette fois il ne put se soigner à sa guise. Au second jour, Anatole

le vit si malade qu'il alla chercher un médecin, le médecin ordinaire du

monde de l'art, et que la moitié des hommes de lettres et des artistes

traitaient en camarade. Singulier homme, avec sa tête méchante et

souriante de bossu, son oeil clignotant, ses paupières plissées de

lézard: quand il était là, assis au pied du lit d'un malade, il prenait

un inquiétant aspect de vieux juge qui regarderait souffrir. Il avait

l'air d'être content de tenir un homme de talent, un homme connu, de

l'avoir à sa discrétion, de pouvoir lui ausculter le moral, tâter ses

peurs, ses lâchetés devant le mal; et sur sa mine paterne et mielleuse

passaient de petits éclairs froids où s'apercevaient ensemble la rancune

implacable d'une carrière manquée, d'une vie déçue, blessée à la fortune

des autres, et la curiosité d'une étude impie et féroce aux prises avec

l'instinct de guérir d'une grande science médicale.

--Ah! sapristi, mon pauvre enfant,--dit-il à Coriolis,--pas de chance!

Dire que ta réputation allait si bien!... Tu marchais, tu marchais... Tu

commençais à embêter pas mal de gens... Ah! tu étais lancé...

Il suivait ses paroles sur le visage de Coriolis.

--Je suis fichu, hein? n'est-ce pas?--dit Coriolis en relevant sur lui

des yeux braves.

Le médecin ne répondit pas tout de suite. Il paraissait tout occupé à

écouter le pouls de Coriolis, à en compter les battements. Et tous deux

se regardant face à face, il y eut un instant de silence et de lutte au

bout duquel le médecin sentit faiblir son regard sous le regard appuyé

sur le sien.

--Qu'est-ce qui te parle de ça?--reprit-il d'un air bonhomme.--Mais il

était temps, là, vrai... Tu as ce qu'on fait de mieux en fait de fausse

fluxion de poitrine.

Et il se mit à écrire une terrible ordonnance.

Comme Manette le reconduisait, muette, sans oser lui dire: Eh bien?--Ah!

le gaillard!--fit-il en prenant sur un tabouret son chapeau de

philanthrope à larges bords, et jetant un regard sur les murs de

l'atelier garnis d'esquisses:--On ferait une jolie vente, ici... oui...

oui...

Et sur ce mot il salua Manette avec une ironie habituée à laisser tomber

dans les désespoirs de la femme les cupidités de la maîtresse.

Sous l'impression de cette visite, sous les souffrances aiguës de la

maladie et l'affaiblissement des saignées, Coriolis se crut perdu. Il se

prépara à mourir, et il trouva, pour quitter la vie, des adieux d'une

douceur étrange.

Venu tout enfant en France, Coriolis avait toujours eu le sentiment, la

passion de l'exotique, la nostalgie, le mal du pays des pays chauds. Il

s'était toujours senti l'envie et comme le regret d'un autre ciel, d'une

autre terre, d'autres arbres. Sa bouche aimait à mordre à des fruits

étrangers; ses mains allaient aux objets peints et teints par le Midi,

ses yeux se plaisaient à des feuilles d'Asie. L'Orient l'avait toujours

appelé, tenté. Il aimait à le respirer dans les choses venues

d'outre-mer, qui en rapportent la couleur, l'odeur, le souffle. Son

rêve, son bonheur, l'illumination et la vocation de son talent, la

naturalisation de ses goûts, sa patrie de peintre, il avait trouvé tout

cela là-bas. Mourant, il voulut charmer son agonie avec ce qui avait

charmé son existence, et il n'eut plus que cette pensée d'aspiration

suprême: l'Orient! On eût dit que, comme dans les religions de ses

peuples de lumière, il tournait sa mort vers le soleil.

Il voulait avoir sur le pied de son lit des morceaux de tissus qu'il

avait rapportés, des étoffes lamées d'argent, des soieries safranées où

couraient des fils d'or; et, la tête un peu affaissée dans les

oreillers, avec les regards longs des mourants, il regardait ces choses

aimées. De temps en temps il fermait un instant les yeux pour jouir en

lui-même comme un buveur qui savoure les délices d'un vin; puis il les

rouvrait, et ne pouvant les rassasier, il suivait ainsi jusqu'au jour

baissant les pas du jour sur la splendeur des soies. Et ce qu'il voyait,

ces étoffes, ces ors, ces rayons, peu à peu l'enveloppant, l'enlevaient

à l'heure, à la chambre, au lit où il était. Sa vie, il ne la sentait

plus battre qu'au coeur de ses souvenirs. Les couleurs qu'il avait

devant lui devenaient ses idées, et l'emportaient à leur pays. Il était

là-bas: il revoyait ce ciel, ces paysages, ces villes, ces bazars, ces

caravanes, ces fleurs, ces oiseaux roses, ces ruines blanches; et des

caquetages de femmes assises dans un caïack qu'il avait entendus à

Tichim-Brahé, lui revenaient dans un bourdonnement de faiblesse.

Dans ses mains il se faisait mettre des amulettes, des petits flacons

d'essence, des bourses, des bijoux, des grains de collier; et de ses

doigts détendus, errant dessus et qui avaient peine à prendre, il les

palpait, les retournait, les touchait pendant des heures, lentement,

avec des attouchements amoureux et dévots qui semblaient égrener un

chapelet et caresser des reliques. Ses yeux se fermaient presque; les

lèvres chatouillées d'un demi-sourire heureux, il tâtonnait toujours

vaguement. Et quand Manette voulait pour qu'il dormît les lui reprendre,

il les serrait de ses faibles mains avec une force d'enfant.

Quelquefois encore il approchait de ses narines le parfum évaporé qui

reste à ces objets, et en les sentant, il les effleurait de ses lèvres

pâlies comme pour mettre dans une dernière communion le baiser de son

agonie sur l'adoration de sa vie!

Cinq jours se passèrent ainsi. Manette ne le quittait plus, ne se

couchait pas. Elle le soignait comme une femme qui ne veut pas qu'on

meure. Anatole l'aidait admirablement et de tout coeur: il avait, lui

aussi, des soins de femme, les merveilleux talents de garde-malade d'un

homme à tout faire.

Coriolis fut sauvé.

Manette Salomon · 第 72 / 162 题