LXV

Sans éducation, Manette avait la pure ignorance de l'enfant, de la femme

de la rue et du peuple. Mais cette ignorance originelle et vierge d'une

maîtresse, si blessante d'ordinaire pour l'amour-propre d'un homme, ne

froissait pas Coriolis. A peine si elle l'atteignait: elle glissait et

passait sur lui sans lui donner un mouvement d'impatience, sans lui

inspirer un de ces retours, un de ces regrets où l'amour humilié se sent

rougir de ce qu'il aime.

Coriolis était un artiste, et les hommes comme lui, les artisans

d'idéal, les ouvriers d'imagination et d'invention, les enfanteurs de

livres, de tableaux, de statues, sont faciles et indulgents à de

pareilles créatures. Il ne leur déplaît pas de vivre avec des

intelligences de femme incapables d'atteindre à ce qu'ils cherchent, à

ce qu'ils tentent. Leur pensée peut vivre seule et se tenir compagnie.

Une maîtresse qui ne répond à rien de ce qu'ils ont dans la tête, une

maîtresse qui est uniquement une société pour les repos de la journée et

les trêves de l'esprit, une maîtresse qui met, autour de ce qu'ils font

et de ce qu'ils rêvent, une espèce d'incompréhension soumise et

instinctivement respectueuse, cette maîtresse leur suffit. La femme, en

général, ne leur paraît pas être au niveau de leur cervelle. Il leur

semble qu'elle peut être l'égale, la pareille, et selon le mot expressif

et vulgaire, la _moitié_ d'un bourgeois: mais ils jugent que, pour eux,

il n'y a pas de compagne qui puisse les soutenir, les aider, les relever

dans l'effort et le mal de créer; et aux maladresses dont ne manquerait

pas de les blesser une femme élevée, ils préfèrent le silence de bêtise

d'une femme inculte. Presque tous n'en sont venus là, il est vrai,

qu'après des illusions mondaines, des essais de passion spirituelle; ils

ont rêvé la femme associée à leur carrière, mêlée à leurs

chefs-d'oeuvre, à leur avenir, une espèce de Béatrice, ou bien seulement

une madame d'Albany. Et tombés meurtris, blessés, de quelque haute

déception, ils sont devenus comme cette actrice encore belle, encore

jeune, à laquelle on demandait pourquoi on ne lui voyait

que les plus bas amants au théâtre: «Parce qu'ils sont mes

inférieurs»,--répondit-elle d'un mot profond.

L'amour avec une inférieure, c'est-à-dire l'amour où l'homme met un peu

de l'autorité du supérieur, et trouve dans la femme la légère et

agréable odeur de servitude d'une espèce de bonne qu'il ferait asseoir à

sa table, l'amour qui permet le sans-gêne de la tenue et de la parole,

qui dispense des exigences et des dérangements du monde, et ne touche ni

au temps, ni aux aises du travailleur, l'amour commode, familier,

domestique et sous la main,--c'est l'explication, le secret de ces

liaisons d'abaissement. De là, dans l'art, ces ménages de tant d'hommes

distingués avec des femmes si fort au-dessous d'eux, mais qui ont pour

eux ce charme de ne pas les déranger du perchoir de leur idéal, de les

laisser tranquilles et solitaires dans le panier des Nuées où l'Art

plane sur le Pot-au-feu.

Coriolis était de ces hommes. Il n'eût pas donné vingt francs pour faire

apprendre l'orthographe à Manette. Il prenait sa maîtresse comme elle

était, et pour ce qu'elle était, une bête charmante, dont le parlage ne

le choquait pas plus que les notes d'un oiseau qu'on n'a pas serine.

Même cette jolie petite nature, sans aucune éducation, lui plaisait par

certains côtés de spontanéité drôle et de naïveté personnelle: il

trouvait dans sa fraîche niaiserie une originalité d'enfance, une jeune

grâce. Et souvent le soir, en s'endormant, il se prenait à rire tout

haut, dans son lit, d'un mot bien amusant que Manette avait laissé

tomber dans la journée, et qu'il se rappelait.

Manette, d'ailleurs, rachetait auprès de lui son insuffisance

spirituelle par une qualité qui, aux yeux de Coriolis, excusait tout

chez une femme, et sans laquelle il n'eût pas pu vivre trois jours avec

une maîtresse. Elle offrait une séduction qui, après sa beauté, avait

attaché Coriolis et le tenait lié à elle. Elle possédait ce qui sauve

les créatures d'en bas du commun et du canaille: elle était née avec ce

signe de race, le caractère de rareté et d'élégance, la marque

d'élection qui met souvent, contre les hasards du rang et de la destinée

des fortunes, la première des aristocraties de la femme, l'aristocratie

de nature, dans la première venue du peuple:--la distinction.

Manette Salomon · 第 71 / 162 题