LXI

Le tableau du _Bain turc_ était complétement terminé. Les amis, les

connaissances, des critiques vinrent le voir, et tous admiraient,

s'exclamaient. La toile arrachait des cris aux uns, des lambeaux de

feuilleton aux autres.--«C'était réussi, c'était superbe!... Il faisait

chaud dans le tableau... De la vraie chair... admirable! C'était dessiné

avec du jour... Le fameux coloriste un tel était enfoncé...»--on

n'entendait que cela. Quelques-uns regardaient pendant un quart d'heure,

et allaient serrer les mains à Coriolis avec une force enragée qui lui

faisait mal aux os des doigts.

A tous les compliments, Coriolis répondait:--Vous trouvez?--et ne disait

que cela.

Quand il était dehors, s'asseyant dans des endroits de soleil, il

restait pendant des quarts d'heure les yeux sur un morceau de cou, un

bout de bras de Manette, une place de sa chair où tombait un rayon. Il

étudiait de la peau,--les mailles du tissu réticulaire, ce feu vivant et

miroitant sur l'épiderme, cet éclaboussement splendide de la lumière,

cette joie qui court sur tout le corps qui la boit, cette flamme de

blancheur, cette merveilleuse couleur de vie, auprès de laquelle pâlit

ce triomphe de chair, l'_Antiope_ du Corrége elle-même.

--Dis donc, Chassagnol,--dit-il un jour en se tournant vers le divan où

le noctambule Chassagnol se livrait, quand il venait, à de petites

siestes,--qu'est-ce que tu penses, toi, du jour du Nord pour la

peinture?

--Hein? hé! quoi?... jour du Nord!... peinture... hein?--grogna en se

réveillant Chassagnol... Tu dis!... Qu'est-ce que tu demandes?... Le

jour du Nord, qu'est-ce que je pense? Rien... Ah! le jour du Nord?... Eh

bien, le jour du Nord... Tous les ateliers, jour du Nord! Tous les

artistes, jour du Nord! Tous les tableaux, jour du Nord!... Mes

opinions? Mes opinions! quand je les crierais sur les toits... Eh bien,

après? Les idées reçues, mon cher, les idées reçues! Comment! vous voilà

peintres... c'est-à-dire un tas de pauvres malheureux, d'infirmes, qui

avez toutes les peines du monde à attraper la nature dans sa puissance

éclairante... Il n'y a pas à dire, vous êtes toujours au-dessous du

ton... Eh bien, quand vous avez si besoin de vous monter le coup...

Comment! pour faire de la couleur, pour éclairer de la peau, des

étoffes, n'importe quoi, pour y voir, enfin, pour peindre... pour

peindre!... vous allez prendre une lumière... ce cadavre de

lumière-là!... Un jour purifié, clarifié, distillé, où il ne reste plus

rien, rien de l'orangé de la lumière du soleil, rien de son or...

quelque chose de filtré... C'est pâle, c'est gris, c'est froid, c'est

mort!... Et par là-dessus le jour du nord de Paris, le jour de Paris! un

crépuscule, une lueur d'éclipse, une réverbération de murs sales... De

la lumière, ça? Oui, comme de l'abondance est du vin... Allons donc! les

théories, les rengaines, la nécessité d'un jour neutre, d'un jour

«abstrait...» Un jour abstrait! Et puis le soleil décompose le dessin...

chimiquement, c'est prouvé... Et puis... et puis... Ils disent encore

que ça laisse la liberté aux coloristes, qu'un coloriste est toujours

coloriste, qu'on peint ce qu'on a vu, et non ce qu'on voit; que la

couleur est une impression retrouvée... est-ce que je sais! un tas de

raisons... Parbleu! il est clair qu'un monsieur qui n'a pas ça dans le

sang, vous lui mettrez devant le nez le Régent dans un feu de Bengale,

ça ne lui fera pas trouver des éclairs sur sa palette... Mais je réponds

qu'un grand peintre qui peindra avec un jour vivant, un peintre qui

peindra dans du vrai soleil, dans un jour coloré par du soleil, dans la

lumière normale enfin, verra et peindra autre chose que s'il peignait

dans ce joli petit froid de lumière-là ce nuançage mixte et terne...

C'est peut-être ce qui fait la supériorité des paysagistes... Eux ils

peignent, ou du moins ils esquissent au plein jour de la nature... Ah!

mon cher, peut-être, si on savait la disposition des ateliers du temps

de la Renaissance!... Tiens, les artistes italiens... Malheureusement,

il n'y a pas un document là-dessus... Voyons, t'imagines-tu... prenons

les grands bonshommes... Véronèse, si tu veux, et le Titien... qu'ils

peignissent dans des conditions de gris bête comme ça, et si contre

nature?... Sais-tu une chose, toi? une chose que j'ai découverte... Un

autre aurait mis ça dans un livre et serait entré à l'Institut!... C'est

que Rembrandt... mon maître et le bon dieu de la couleur,--fit

Chassagnol en saluant,--c'est que Rembrandt, eh bien, il avait un

atelier en plein midi... Ça, c'est comme si je l'avais vu... et avec des

jeux de rideaux, il faisait la lumière qu'il voulait... Mais regarde

tous ses tableaux... Il faisait poser le Soleil, cet homme-là, c'est

évident!

--Est-ce que l'atelier de Delacroix, rue Furstemberg, n'est pas au Midi?

Chassagnol fit un léger mouvement qui semblait indiquer le peu

d'importance qu'il attachait à ce détail.

Le lendemain, Coriolis mettait les maçons dans une grande chambre au

midi qu'il avait au haut de la maison. Les maçons changeaient la fenêtre

en une baie d'atelier.

Et là, quelques jours après, il reprenait le corps de sa baigneuse,

d'après le corps de Manette, dans le jour du soleil.

Manette Salomon · 第 67 / 162 题