Rentrant un soir, Coriolis trouva Manette couchée. Elle ne dormait pas
encore, mais elle était dans ce premier engourdissement où la pensée
commence à rêver. Les yeux encore un peu ouverts et immobiles, elle le
regarda, sans bouger, sans parler. Coriolis ne lui dit pas un mot; et
lui tournant le dos, il se mit au coin de la cheminée à fumer avec cet
air qu'a par derrière la mauvaise humeur d'un homme en colère contre une
femme.
Puis tout à coup, d'un mouvement brusque, jetant son cigare au feu, il
se leva, s'approcha du lit, empoigna le bâton d'une petite chaise dorée
sur laquelle avaient coulé la robe et les jupons de Manette. Manette ne
remua pas. Elle avait toujours ce même regard qui regardait et rêvait,
ces yeux tranquilles et fixes, nageant à demi dans le bonheur et la paix
du sommeil. Sa tête, un peu renversée sur l'oreiller, montrait la ligne
de son visage fuyant. La lueur d'une lampe à abat-jour posée sur la
cheminée se mourait sur la douceur de son profil perdu; ses traits
expiraient sous une caresse d'ombre où rien ne se dessinait que deux
petites touches de lumière pareilles à la trace humide d'un baiser: le
dessous de la paupière se reflétant dans le haut de la prunelle, le
dessous rose de la lèvre d'en haut mouillant les dents d'un reflet de
perles; et sous les draps, son corps se devinait, obscur et charmant
ainsi que son visage, rond, voilé et doux, tout ramassé et pelotonné
dans sa grâce de nuit, comme s'il posait encore pour dormir...
Devant ce lit, cette femme, Coriolis resta sans parole; puis sa main
lâcha la chaise, et le bâton qu'il avait tenu tomba cassé sur le tapis.
Le lendemain, en dérangeant les habits de Coriolis qui n'était pas
encore levé, Manette y trouva une photographie de femme nue--qui était
elle,--une carte qu'elle avait laissé faire, croyant que Coriolis n'en
saurait jamais rien. Elle comprit la rage de son amant, remit la carte,
et attendit, préparée à tout. Elle commença, pour être toute prête à
partir, à ranger en cachette son linge, ses affaires.
Mais Coriolis paraissait avoir oublié qu'elle était là, et ne plus la
voir. Au déjeuner, il ne lui adressa pas la parole. Au dîner, il mit le
journal devant son verre et lut en mangeant. Manette attendait, muette,
impatiente, froissée et humiliée de ce silence, avec des mordillements
de lèvres, avec ce regard qui chez elle, à la moindre contrariété, se
chargeait d'implacabilité, avec tout ce mauvais d'une femme dont elle
savait s'envelopper et qu'elle dégageait autour d'elle pour faire
jaillir le choc et l'étincelle d'une explication.
--Qu'est-ce qui t'a donné cela?--lui dit tout à coup Coriolis: il
rentrait de sa chambre où il avait été chercher quelque chose, et il lui
montrait une petite pièce d'or qu'il avait ramassée dans le désordre de
ses affaires tirées hors des tiroirs.
--Je ne sais plus...--répondit Manette.--J'étais toute petite... Maman
me menait dans les ateliers pour poser les Enfants Jésus... J'étais
blonde, à ce qu'il paraît, dans ce temps-là... Ah! oui... j'ai accroché
la chaîne d'un monsieur, sa chaîne de montre... Alors...
--C'était moi, ce monsieur-là,--dit Coriolis.
--Toi? vrai, toi?
Et les yeux de Manette retombèrent à terre. Elle resta un instant
sérieuse, sans un mot. Des pensées lui passaient. On eût dit qu'elle
voyait, avec ses idées d'Orientale, comme la volonté divine d'une
fatalité dans ce lien de leur passé et ces fiançailles si lointaines de
leur liaison.
Elle se répéta à elle-même: Lui... Et ses yeux allaient presque
religieusement de la pièce d'or à Coriolis, et de Coriolis à la pièce
d'or, grands ouverts, étonnés et vaincus.
Puis elle se leva lentement, gravement; et marchant avec une espèce de
solennité vers Coriolis, elle lui passa par derrière les deux bras
autour du cou, et lui soulevant un peu la tête, tout doucement, elle lui
mit le baiser de soie de ses lèvres contre l'oreille pour lui dire:
--Plus jamais!... C'est promis... plus jamais! pour personne...