Ils dînaient. Il sembla à Coriolis que Manette se pressait de dîner.
Aussitôt le dessert servi, elle se leva de table, alla dans sa chambre,
revint avec son châle et son chapeau. Coriolis crut voir je ne sais
quelle recherche dans sa toilette. Il remarqua que son chapeau était
neuf.
Il eut envie de lui demander où elle allait; puis il se dit: «Elle va me
le dire».
Manette, à la glace, arrangeait les brides de son chapeau, chiffonnait
son noeud de rubans, lissait d'un coup de doigt ses cheveux sur une
tempe, faisait ce joli mouvement de corps des femmes qui regardent, en
se retournant, si leur châle, dont elles rebroussent la pointe du talon
de leurs bottines, tombe bien.
Coriolis la regardait, interrogeait son dos, son châle, et toutes sortes
de pensées lui traversaient la cervelle.
Il avait dans la tête comme le bourdonnement de cette idée: «Où
va-t-elle?»
Il attendait que Manette eût fini.--Où vas-tu?--il avait sa phrase toute
prête sur les lèvres.
Manette donna un petit coup sur un pli de sa robe:--Je sors,--fit-elle
simplement.
Coriolis n'eut pas le courage de lui dire un mot. Il l'écouta faire dans
l'antichambre le bruit de la femme qui s'en va, parler aux domestiques,
tourner une dernière fois, fermer la porte... Elle était partie.
Il posa sa pipe sur la table, devant Anatole qui le regardait étonné, la
reprit, tira deux bouffées, la reposa sur une assiette, et brusquement
saisissant un chapeau, il se jeta dans l'escalier.
Manette était à une quinzaine de pas de la maison. Elle marchait d'un
petit pas pressé, d'un air à la fois distrait et recueilli, ne regardant
rien. Elle prit la rue Hautefeuille: elle n'allait pas chez sa
mère. Elle passa devant une station de voitures sur la place
Saint-André-des-Arts: elle ne s'arrêta pas. Elle prit le pont
Saint-Michel, le pont au Change. Coriolis la suivait toujours. Elle ne
se retournait pas, ne semblait pas voir. Il y eut un moment un homme qui
se mit à marcher derrière elle en lui parlant dans le cou: elle n'eut
pas l'air de l'entendre. Coriolis aurait voulu qu'elle parût se sentir
plus insultée. Au coin de la rue Rambuteau, elle acheta un bouquet de
violettes. Coriolis eut l'idée qu'elle portait cela à un amant; il vit
le bouquet chez un homme, sur une cheminée, dans un verre d'eau. Manette
prit la rue Saint-Martin, la rue des Gravilliers, la rue Vaucanson, la
rue Volta. Des figures d'hommes et de femmes passaient que Coriolis
reconnut pour des juifs, et auxquels Manette faisait en passant un petit
salut. Tout à coup, passé la rue du Vertbois, elle tourna une grande rue
en pressant le pas. Dans une porte, au-dessus de laquelle il y avait un
drapeau tricolore, que Coriolis ne vit pas, elle disparut. Coriolis se
lança derrière elle, et, au bout de quelques pas, il se trouva dans un
petit préau bizarre, un _patio_ de maison d'Orient, une espèce de
cloître alhambresque: Manette n'était plus là.
Il eut le sentiment d'un cauchemar, d'une hallucination en plein Paris,
à quelques pas du boulevard. Il lui sembla apercevoir une porte avec des
points de lumière dans un fond. Il alla à cette porte, entra: dans une
salle d'ombre, il aperçut un grand chandelier autour duquel des têtes
d'hommes en toques noires, en rabats de dentelle, psalmodiaient sur de
grands livres, avec des voix de nuit, des chants de ténèbres.
Il était dans la synagogue de la rue Notre-Dame de Nazareth.
Une lueur éclairait une tribune ouverte: la première femme qu'il aperçut
là fut Manette.
Il respira, et tout plein de la joie de ne plus soupçonner, le coeur
léger dans la poitrine, soudainement heureux du bonheur d'un homme dont
une mauvaise pensée s'envole, il laissa tout ce qu'il y avait de détendu
et de délivré en lui s'enfoncer mollement dans cette demi-nuit, ce
bourdonnement murmurant d'un peuple qui prie, le mystère voltigeant et
caressant de ces demi-bruits et de ces demi-lumières qui, s'accordant,
se mariant, se pénétrant, semblaient chanter à voix basse dans la
synagogue comme une soupirante et religieuse mélodie de clair-obscur.
Ses yeux s'abandonnaient à cette obscurité crépusculaire venant d'en
haut, et teinte du bleu des vitraux que le soir traversait; ils allaient
devant eux aux lueurs de la mourante polychromie effacée des murs
assombris et noyés, aux reflets rose de feu des bobèches de bougies
scintillant çà et là dans le roux des ténèbres, aux petites touches de
blanc, qui éclataient, de banc en banc, sur la laine d'un _taleth_. Et
son regard s'oubliait dans quelque chose de pareil à la vision d'un
tableau de Rembrandt qui se mettrait à vivre, et dont la fauve nuit
dorée s'animerait. Il revenait à la tribune, aux figures de femmes, à
ces têtes qui, sous les grands noirs que leur jetait l'ombre, n'avaient
plus l'air de têtes de Parisiennes, et paraissaient reculer dans
l'Ancien Testament. Et par instants, dans le marmottement des prières,
il entendait se lever des roulements de syllabes gutturales qui lui
rapportaient à l'oreille des sons de pays lointains...
Puis, peu à peu, parmi les sensations éveillées en lui par ce culte,
cette langue, qui n'étaient ni son culte ni sa langue, ces prières, ces
chants, ces visages, ce milieu d'un peuple étranger et si loin de Paris
dans Paris même, il se glissa dans Coriolis le sentiment, d'abord
indéterminé et confus, d'une chose sur laquelle sa réflexion ne s'était
jamais arrêtée, d'une chose qui avait toujours été jusque-là pour lui
comme si elle n'était pas, et comme s'il ignorait qu'elle fût. C'était
la première fois que cette perception lui venait de voir une juive dans
Manette, qu'il avait sue pourtant être juive dès le premier jour. Et
avec cette pensée, il remontait à des souvenirs dont il n'avait pas
conscience, à des petits riens de Manette qui ne l'avaient pas frappé
dans le moment, et qui lui revenaient maintenant. Il se rappelait un
petit pain sans levain apporté un jour par elle à l'atelier; puis un
soir, où en remontant avec elle, tout à coup, au beau milieu de
l'escalier, elle avait posé le bougeoir sur une marche, sans vouloir,
jusqu'au coucher du soleil du lendemain, toucher à rien qui fût du feu.
Et à mesure qu'il revoyait, retrouvait en elle de la juive, il se
dégageait en lui, du fond de l'homme et du catholique, des instincts du
créole, de ce sang orgueilleux que font les colonies, une impression
indéfinissable.