LVIII

--Ah! Garnotelle est venu aujourd'hui,--dit Anatole à Coriolis.--Je

crois qu'il avait à te parler... Il devient puant, sais-tu?

Garnotelle... Nous avons eu un petit empoignement... oh! à la douceur...

C'est que c'est si bête qu'il fasse son monsieur avec moi!... Quand on a

été comme nous... Tu te rappelles, à l'atelier?... C'est trop fort!...

Il me dit, en s'asseyant, d'un air... tu sais, d'un air perdu dans des

chefs-d'oeuvre, avec sa voix languissante: Est-ce que tu fais toujours

de la peinture? Moi je lui dis: Et toi?... Et puis, je l'attrape, dame!

Tu vas toujours dans le monde?... le Raphaël de la cravate blanche!...

Ah! j'ai vu de toi un portrait de femme... Eh bien! vrai, ça y était...

une portière séraphique tirant le cordon du Paradis!...--Tu seras donc

toujours blagueur?--Que veux-tu? je n'ai pas de génie, moi... il faut

bien que je me console...--Et les travaux, mon pauvre Bazoche?--_Son

pauvre!_... Ah! les travaux...--je lui dis--par-dessus la tête, mon

cher! je vais prendre des ouvriers... J'ai tous les portraits du

Tribunal de Commerce à faire... des belles têtes!... Et puis, j'ai une

idée de tableau... Si je ne sors pas avec ce tableau-là! si je ne tape

pas en plein dans le public, dans le vrai, dans le tien!... On est

spiritualiste, n'est-ce pas? ou on ne l'est pas... Et bien! voilà mon

tableau: c'est un enfant, un enfant qu'on a laissé seul, et qui va se

brûler avec des allumettes chimiques... Il y a son ange gardien qui est

là, qui lui prend les allumettes chimiques et qui lui donne des

allumettes amorphes... Sauvé, mon Dieu!... Et je peindrai ça avec le

coeur, comme ce que tu peins...--Ah! je l'ai un peu abîmé, ce poulet

sacré de l'Institut! Il était vert... ce qui ne l'a pas empêché de me

dire en s'en allant qu'il était content de me trouver toujours le même,

aussi jeune, le Bazoche du bon temps...

--Oh! tu sais, moi, Garnotelle... je n'ai jamais eu une sympathie bien

vive... C'était plutôt à cause de toi, qui étais lié avec lui... Après

ça, il a été très-gentil pour moi, à l'Exposition... et je ne voudrais

pas me fâcher...

--N'aie pas peur... tu es un homme bien, toi; tu as une position...

Garnotelle ne se fâchera jamais avec toi...

Et Anatole reprit l'exercice qu'avait interrompu la rentrée de Coriolis:

il se remit à lancer avec une sarbacane des pois secs à Vermillon, qui,

tout en haut de l'atelier, boudait sur une poutre et se refusait à

descendre. Anatole s'entêtait, envoyait pois sur pois, comme un homme

qui se vengerait d'une humiliation sur un ami intime. Le singe

grimaçait, menaçait, se secouait sous les cinglements ainsi qu'une bête

mouillée, poussait de petits cris agacés en montrant les dents,--et sa

colère finissait par avoir la colique.

Là-dessus, on apporta une lettre à Coriolis.

--Attention, Manette!... Je parie que c'est d'une femme,--dit Anatole à

Manette qui, pour réponse, fit un petit haussement d'épaules.

--Tiens, c'est de lui...--fit Coriolis--de Garnotelle... Il m'invite à

venir voir sa chapelle à l'Église Saint-Mathurin, qu'on découvre

demain...

--Tu iras?

--Oui... sa lettre est très-chaude... Je ne peux pas ne pas y aller...

Ça aurait l'air...

--Très-malin, sa chapelle... Il a senti, à son dernier envoi de Rome,

qu'il n'avait pas assez de reins pour la grande peinture... celle qu'on

risque en pleine exposition à côté des petits camarades... Comme ça, il

a son petit salon... Et puis, c'est commode... on dit que le jour est

mauvais, que la disposition architectonique vous a empêché d'être

sublime, qu'on a fait plat pour l'édification des fidèles, et gris pour

ne pas faire de tapage dans le monument. Et puis, pas de public... des

amis, rien que des invités, c'est superbe!... Très-malin, Garnotelle!

Aune heure, le lendemain, Coriolis arrivait à la porte de la petite

église, dans le vieux quartier pauvre étonné, ébranlé par les voitures

bourgeoises et les fiacres versant près de la grille, au bas des

marches, des hommes bien mis et des femmes en toilette. Dans l'église,

sur un des bas-côtés, la petite chapelle était encombrée de monde. On y

voyait des marguilliers, des ecclésiastiques, des personnages de la

Fabrique, des vieillards en cravate blanche, leurs lorgnettes en arrêt

sur les pendentifs, des femmes académiques à cheveux gris, à physique

professoral, et des femmes littéraires, maigres, blondes et plates, qui

semblaient n'être qu'une âme et des cheveux.

Garnotelle, qui était en habit, alla au-devant de Coriolis, lui prit le

bras, lui fit voir tous les compartiments de sa composition, lui demanda

son avis, sollicita sa sévérité sur tout ce qu'il sentait lui-même

d'incomplet dans son oeuvre. Coriolis lui fit deux ou trois critiques:

Garnotelle les accepta. Des dames arrivaient, il pria Coriolis de

l'attendre, cicérona les dames, revint à Coriolis. Ils sortirent

ensemble. Et, en marchant, Garnotelle devint cordial, presque

affectueux. Il se plaignit de l'éloignement que fait la vie, du

refroidissement de leur vieille amitié d'atelier, de la rareté de leurs

rencontres. Il fit à Coriolis de ces compliments bon enfant, un peu

brutaux, et comme involontaires, qui entrent au coeur d'un talent. Il

lui indiqua un article élogieux que Coriolis n'avait pas lu. Il joua

l'homme simple, ouvert, abandonné, alla jusqu'à féliciter Coriolis

d'avoir à demeure, auprès de lui, la gaieté de ce brave garçon

d'Anatole, rappela les légendes de chez Langibout, les farces, les

rires, les souvenirs. Et, en se refaisant l'ancien Garnotelle qu'il

avait été, il le redevint tout à coup.

Coriolis venait de prendre des londrès chez un marchand de tabac, et

allait les payer. Garnotelle en saisit un dans la boîte en lui disant:

--Tu sais, moi, je suis un cochon.

Coriolis ne put s'empêcher de sourire. Il retrouvait l'homme qui avait

l'habitude de sauver ses petites avarices en les tournant en

plaisanterie, de devancer et de parer par une blague la blague des

autres, de sauver sa ladrerie avec du cynisme; le Garnotelle qui, devenu

riche et gagneur d'argent, disait toujours:--«Moi, tu sais, je suis un

cochon»,--et continuait, en se proclamant un pingre, à faire bravement

dans la vie toutes les petites économies de la pingrerie.

Manette Salomon · 第 64 / 162 题