A force d'obstination, de prières, d'ardente insistance, Coriolis
finissait par obtenir de Manette qu'elle vînt habiter avec lui. Il fut
heureux de cette victoire comme d'une conquête de sa maîtresse. Il
tenait maintenant sa vie. Tout ce qu'elle ferait serait sous sa main,
sous ses yeux. Elle lui appartiendrait mieux et de plus près à toute
heure. Elle serait la femme à demeure, qui partage avec le domicile
l'existence de son amant.
Cependant, Mariette, tout en venant et en s'installant chez lui, ne
voulut pas donner congé de son petit logement de la rue du
Figuier-Saint-Paul. Coriolis voyait là, de sa part, une idée de
méfiance, une réserve de sa liberté, la garde d'un pied-à-terre, la
menace de ne pas rester toujours. Puis ce logement lui déplaisait encore
pour être la cause des absences de Manette: sous le prétexte de le
nettoyer et d'y être le jour du blanchisseur, elle allait y passer une
journée chaque semaine. Mais quoi qu'il fît, il ne put la décider à
l'abandon de ce caprice.
Elle était donc à peu près tout à fait à lui. Il l'avait détachée de ses
habitudes, de son intérieur. Il l'avait rapprochée de lui par une intime
communauté de vie; mais toujours quelque chose de cette femme qu'il
serrait contre lui lui semblait appartenir aux autres: elle posait. Son
corps était prêt pour le tableau d'un grand nom de l'art. Quand il avait
essayé d'obtenir d'elle le sacrifice de ne plus se montrer, le
renoncement à l'orgueil d'être nue et belle devant des hommes qui
peignent, elle lui avait simplement dit que cela était impossible; et
son regard, en disant cela, lui avait lancé un peu du dédain d'un
artiste à qui l'on proposerait de se faire épicier. Il avait voulu
exiger, menacer: elle s'était redressée comme une femme prête à un coup
de tête; et devant le mouvement de révolte qu'elle avait fait, en
ébouriffant méchamment ses cheveux sur ses tempes avec une passe rapide
des mains, Coriolis avait reculé. Alors l'hypocrisie de sa jalousie
s'était rejetée sur de misérables petits moyens de mauvaise foi, des
exclusions de tel ou tel peintre, des camarades qu'il connaissait et
chez lesquels il ne voulait pas que Manette allât. Et de défenses en
défenses, d'exclusions en exclusions, il arrivait au ridicule de ne plus
lui permettre que quelques vieillards de l'Institut. Puis, las de ces
ruses indignes de lui, il éclatait, s'ouvrait à Manette, lui avouait ses
fausses hontes, ses tortures, les mensonges sous lesquels son coeur
saignait; et l'enveloppant de supplications, de paroles brûlantes, de
baisers où passait la rage de ses colères et de ses souffrances, il lui
demandait que ce fût fini.
Manette, à la longue, avait l'air de le prendre en pitié. Tout en
continuant obstinément à poser, et à poser où il lui plaisait, elle
montrait une espèce d'apparente condescendance pour ses exigences,
paraissait leur céder, lui faisant des promesses, comme à ce que demande
un enfant gâté qui pleure. Mais cette compassion exaspérait les
jalousies de Coriolis au lieu de les apaiser.
Quand Manette était sortie, une inquiétude qui devenait une obsession le
prenait tout à coup. Il arrivait tout courant dans l'atelier d'une
connaissance où il supposait qu'elle était, et refermant sur son dos la
porte comme un agent de police venant saisir la cagnotte d'une lorette,
il passait l'inspection de tous les recoins de l'atelier, furetait,
cherchait, et quand il avait tout vu sans rien trouver, il se sauvait,
pour aller faire sa visite chez un autre peintre. Sa manie était connue,
et l'on n'en riait même plus. De basses envies de savoir le prenaient:
il pensait à des hommes de la rue de Jérusalem, dont on lui avait parlé,
qui suivent une femme pour cinq francs donnés par un mari qui soupçonne.
Dans des ateliers de camarades, il s'arrêtait à des dessins, à des
esquisses qui lui mettaient brusquement le froncement d'un pli au milieu
du front, et devant lesquels il restait dans une absorption rageuse.
L'un d'eux avait eu la délicate pitié de le comprendre; et il avait
retiré une étude que Coriolis, chaque fois qu'il venait, regardait
douloureusement, avec des yeux amers. Mais il y avait à d'autres murs
d'autres études que cette étude, pour tourmenter le regard de Coriolis
et lui jeter à la face la publicité de sa maîtresse. Il la retrouvait
partout, toujours, et même où elle n'était pas; car peu à peu c'était
devenu chez lui une idée fixe, une folie, une hallucination, de vouloir
la voir dans des toiles, dans des lignes, pour lesquelles elle n'avait
pas posé: tous les corps, d'après les autres modèles, finissaient par ne
lui montrer que ce corps, et toutes les nudités peintes des autres
femmes le blessaient, comme si elles étaient la nudité de cette seule
femme.
Son sang se retournait à la pensée qu'elle posait toujours. Il ne
l'avait pas surprise, personne ne le lui avait dit. Tous ses amis,
autour de lui, gardaient le secret de sa maîtresse. Mais quand il lui
disait à elle: «Tu as posé chez un tel?» elle lui disait un «Non», qui
lui donnait envie de la tuer,--et qu'il aimait encore mieux qu'un oui.