Quelques semaines après cette scène, Coriolis et Anatole, revenant de
chez le marchand de couleurs Desforges, et surpris, dans le
Palais-Royal, par une ondée de printemps, se promenaient sous les
galeries, en attendant la fin de l'averse. Ils firent un tour, deux
tours; puis Coriolis, s'appuyant contre une grille du jardin, se mit à
regarder devant lui, d'un air distrait et absorbé.
La pluie tombait toujours, une pluie douce, tendre, pénétrante,
fécondante. L'air, rayé d'eau, avait une lavure de ce bleu violet avec
lequel la peinture imite la transparence du gros verre. Dans ce jour de
neutre alteinte liquide, le jet d'eau semblait un bouquet de lumière
blanche, et le blanc qui habillait des enfants avait la douceur diffuse
d'un rayonnement. La soie des parapluies tournant dans les mains jetait
çà et là un éclair. Le premier sourire vif du vert commençait sur les
branches noires des arbres, où l'on croyait voir, comme des coups de
pinceau, des touches printanières semant des frottis légers de cendre
verte. Et dans le fond, le jardin, les passants, le bronze rouillé de la
Chasseresse, la pierre et les sculptures du palais, apparaissaient,
s'estompant dans un lointain mouillé, trempant dans un brouillard de
cristal, avec des apparences molles d'images noyées.
Anatole, qui commençait à s'ennuyer de voir son compagnon planté là et
ne bougeant pas, essaya de jeter quelques mots dans sa contemplation:
Coriolis ne parut pas l'entendre. Anatole, à la fin, le prenant par le
bras, l'entraîna vers une voiture d'où descendait du monde, à un passage
de la rue de Valois. Coriolis monta machinalement, et laissa encore
tomber dans le silence les paroles d'Anatole.
--Ah çà! mon cher,--lui dit au bout de quelque temps Anatole
impatienté,--sais-tu que tu me fais l'effet d'un homme qu'on met dedans?
--Moi?--dit Coriolis.
--Toi-même... avec cette petite... Mais Buchelet lui a plu à la
quatrième séance! Buchelet! juge!
--Il n'y a pas que Buchelet,--fit Coriolis.
--Ah!--fit Anatole en le regardant. Alors quoi?
--Alors... alors...--dit Coriolis d'un ton sourd, et s'arrêtant avec
l'effort d'un homme habitué à garder ses pensées, à refouler ses
émotions, à se renfoncer le coeur dans la poitrine,--alors... tiens,
laisse-moi tranquille, hein, veux-tu? et parlons d'autre chose.
Ainsi qu'il venait de le dire à Anatole, Coriolis avait été aussi vite
et aussi facilement heureux que le petit Buchelet. Mais ce caprice,
qu'il croyait user en le satisfaisant, s'était enflammé, une fois
satisfait. Il s'était changé en une sorte d'appétit ardent, irrité,
passionné, de cette femme; et dès le lendemain, Coriolis se sentait
devenir jaloux de ce modèle, du passé et du présent de ce corps public
qui s'offrait à l'art, et sur lequel il voyait en ne voulant pas les
voir, les yeux des autres. Des colères auxquelles ses amis ne
comprenaient rien, l'animaient contre ceux qui avaient fait poser cette
femme avant lui. Il niait leur talent, les discutait, parlait d'eux avec
une injustice rancunière, comme des gens qui, en lui prenant d'avance
pour leurs figures un peu de la beauté de cette femme, l'avaient trompé
dans leurs tableaux.
Pour l'enlever aux autres, il avait pensé à la prendre tous les jours, à
la tenir dans son atelier, sans en avoir besoin, et, en travaillant à
peine d'après elle: il lui payait des séances où il ne donnait que
quelques coups de crayon ou de pinceau. Mais Manette s'était vite
aperçue de ce jeu où elle trouvait une sorte d'humiliation; elle avait
inventé des prétextes, manqué des rendez-vous de Coriolis, pour aller
chez d'autres artistes qu'elle voyait travailler vraiment et s'inspirer
d'après elle. Et c'est alors qu'avait commencé pour Coriolis ce supplice
dont le monde des ateliers a plus d'une fois pu étudier le tourment, ce
supplice d'un homme tenant à une femme possédée par les regards du
premier venu.
--Oui, voilà,--fit Coriolis, quand il fut arrivé, dans le roulement de
la voiture, au bout de toutes ses pensées, et comme s'il les avait
confiées à Anatole,--voilà...--et il se retourna nerveusement vers lui
sur le coussin du fiacre.--Un mari qui voudrait empêcher sa femme de se
décolleter pour aller dans le monde, eh bien! ça lui serait encore plus
facile qu'à moi d'empêcher Manette d'ôter sa chemise pour se faire
voir...