Ce jour-là, Coriolis avait dit à Anatole de ne pas l'attendre. Il devait
dîner dehors et ne rentrer que fort tard, s'il rentrait.
Anatole, se trouvant seul, alla passer sa soirée au café de Fleurus.
Le café de Fleurus, dans la rue de ce nom, au coin du jardin du
Luxembourg, était alors une espèce de cercle artistique fondé par
Français, Achard, Nazon, Schulzenberger, Lambert, et quelques autres
paysagistes, auxquels s'étaient joints des peintres de genre et
d'histoire, Toulmouche, Hamon, Gérôme. Dans la salle, décorée de
peintures par les habitués et ornée d'une figure de la grande Victoire
entourée de l'allégorie de ses amours, un dîner des vendredis s'était
organisé sous le nom de _Dîner des grands hommes_. Le dîner, restreint
d'abord à un petit nombre de peintres, puis ouvert à des médecins, à des
internes d'hôpitaux, avait bientôt été égayé par la surprise d'une
loterie, tirée à chaque dessert, et imposant au gagnant l'obligation de
fournir un lot pour le dîner suivant. De là, une succession de lots
d'artistes, d'objets d'art, de meubles ridicules, de dessins et de pots
de chambre à oeil, de bronzes et de clysopompes, de tableaux et de
bonnets grecs, une tombola de souvenirs et mystifications qui faisaient
éclater chaque fois de gros rires. Peu à peu la table s'agrandissait:
elle arrivait à compter une cinquantaine de convives, lors du retour de
la colonie pompéienne, après la fermeture de la _Boîte à thé_, cet essai
de phalanstère d'art, sur les terrains de la rue Notre-Dame-des-Champs,
licencié, dispersé par le mariage, l'envolée des uns et des autres. Ce
dîner, l'habitude de chaque soir, avait fait du café une sorte de club
gai, spirituel, où la cordialité se respirait dans une réunion de
camarades et de gens de talent. Anatole y venait souvent; Coriolis y
apparaissait quelquefois.
--Imaginez-vous--disait un des habitués--imaginez-vous!... il m'est
tombé une fois un bourgeois qui m'a dit: «Monsieur, je voudrais être
peint sous l'inspiration du Dieu...--Comment, sous l'inspiration du
Dieu?--Oui... après avoir entendu Rubini... J'aime beaucoup la
musique... Pourriez-vous rendre cela?...» Vous croyez que c'est tout?
Quand je l'ai eu peint, sous l'inspiration du Dieu, il m'a amené son
tailleur... Oui, il m'a amené Staub, pour vérifier sur son portrait la
piqûre de son gilet!... Non, on ne saura jamais combien ils sont bêtes
les bourgeois!
Après cette histoire, ce fut une autre. Chacun jetait son anecdote, son
mot, son trait; et chaque nouveau récit était salué par des hourras, des
risées, des grognements, des rires enragés, une sauvagerie de joie qui
avait l'air de vouloir manger de la Bourgeoisie. On eût cru entendre
toutes les haines instinctives de l'art, tous les mépris, toutes les
rancunes, toutes les révoltes de sang et de race du peuple des ateliers,
toutes ses antipathies foncières et nationales se lever dans un _tolle_
furieux contre ce monstre comique, le bourgeois, tombé dans cette Fosse
aux artistes qui se déchiraient ses ridicules!--Et toujours revenait le
refrain:--Non, non, ils sont trop bêtes, les bourgeois!
--Tiens!--fit Anatole en voyant entrer Coriolis qui laissait voir un air
mal dissimulé de mauvaise humeur.
--C'est toi?--lui dit-il.--Qu'est-ce que tu prends?
--Rien...
Et Coriolis resta muet, battant, avec les ongles, une mesure de colère
sur le marbre de la table, à côté d'Anatole.
--Qu'est-ce que tu as?--lui demanda Anatole au bout de quelques
instants.
--Ce que j'ai?... J'étais avec une femme à la porte Saint-Martin... Elle
m'a quitté à dix heures... pour être rentrée à dix heures et demie...
parce qu'elle tient à la considération de son portier! Comprends-tu?
Voilà!
--Elle est drôle!... Qui ça donc?--fit Anatole.
Coriolis ne répondit pas, et se lançant dans une discussion engagée à la
table à côté, il étonna le café par une défense passionnée de la
_momie_, des éclats de voix terribles, une argumentation agressive et
violente, un accent de contradiction vibrant, agaçant, blessant. Il
abîma le _bitume_ comme un ennemi personnel, comme quelqu'un sur lequel
il aurait voulu se venger; et il laissa son défenseur, l'inoffensif et
placide Buchelet, étourdi, aplati, ne sachant ce qui avait pris à
Coriolis, d'où venait cette subite animosité, cassante et fiévreuse,
montée tout à coup dans la parole de son contradicteur.