LIV

Coriolis aurait voulu avoir Manette toute à lui, la faire habiter avec

lui. Elle avait résisté à ses prières, à ses promesses. Devant les

propositions qu'il lui avait faites, le bonheur de femme qu'il lui avait

offert, un large entretien, une vie choyée, la haute main sur

l'intérieur, le gouvernement de son ménage de garçon, il avait été

étonné de la trouver si peu tentée. Elle resterait sa maîtresse tant

qu'il voudrait; mais elle tenait à ne pas quitter son «petit chez elle»,

le petit chez elle qu'elle s'était arrangé avec l'argent de son travail.

En tout, elle avait l'idée de s'appartenir, de garder son coin de

liberté. Elle ne comprenait la vie qu'avec l'indépendance, le droit de

pouvoir faire tout ce qui plaît, la permission même des choses dont on

n'a pas envie. C'était une de ces petites natures ombrageuses qui

gardent un caractère de jolie sauvagerie têtue, et ne veulent point de

main qui se pose sur elles: il semblait à Coriolis la voir reculer

devant ses offres, ainsi qu'un fin et nerveux animal, d'instincts libres

et courants, qui ne voudrait pas entrer dans une belle cage.

Cette volonté qu'avait Manette de garder sa liberté, Coriolis ne voyait

aucun moyen de la vaincre. Il se trouvait n'avoir aucune prise sur ce

singulier caractère de femme. Elle ne semblait pas avide. Pour la lier à

lui, il n'avait pas la ressource dont use à Paris l'amant riche auprès

de la fille, la ressource de la griser de luxe, de plaisir, et de tout

ce qui asservit à un homme les coquetteries et les sensualités d'une

maîtresse. Manette n'avait point les petits sens friands de la femme. De

sa race, de cette race sans ivrognes, elle montrait la sobriété, une

espèce d'indifférence pour le boire et le manger. De coquetterie, elle

ne connaissait que la coquetterie de son corps. L'autre lui manquait

absolument. Par une étrange exception, elle était insensible aux bijoux,

à la soie, au velours, à ce qui met du luxe sur la femme. Maîtresse de

Coriolis, elle avait gardé sa mise modeste de petite ouvrière honnête,

de grisette. Elle portait des robes de laine, de petits châles

malheureux en imitation de cachemire, une de ces toilettes proprettes

aux couleurs sombres et de coupe pauvre qui enveloppent d'ordinaire la

maigreur des trotteuses de magasin. La toilette d'ailleurs lui allait

mal: la mode faisait sur son admirable corps de faux plis comme sur un

marbre. Parfois Coriolis lui achetait à un étalage, en passant, une robe

de soie: Manette le remerciait, emportait la robe chez elle, et la

serrait en pièce dans une armoire.

Presque tous les goûts de la femme lui faisaient pareillement défaut.

Elle était paresseuse à désirer les distractions. Elle n'aimait ni le

plaisir, ni le spectacle, ni le bal. L'étourdissement, le mouvement, la

vie fouettée dont a besoin la nervosité de la Parisienne lui

paraissaient une fatigue. Il fallait qu'une autre volonté que la sienne

l'entraînât à s'amuser; et s'agissait-il d'une partie, elle était

toujours prête à dire: «Au fait, si nous n'y allions pas?» Sa nature

apathique et sans fantaisie se contentait de goûter une espèce de

tranquille bonheur stagnant. Il semblait qu'il y eût en elle un peu de

l'humeur casanière et ruminante de ces femmes du Midi qui se nourrissent

et se bercent avec un ciel, un climat de paresse. Vivre sur place, sans

remuer, dans une sérénité de bien-être physique, dans l'harmonieux

équilibre d'une pose à demi sommeillante, avec du linge fin et blanc sur

la peau, c'était toute sa félicité,--une félicité qu'elle pouvait se

payer avec l'argent de sa pose, et sans avoir besoin de Coriolis.

Manette Salomon · 第 60 / 162 题