Coriolis aurait voulu avoir Manette toute à lui, la faire habiter avec
lui. Elle avait résisté à ses prières, à ses promesses. Devant les
propositions qu'il lui avait faites, le bonheur de femme qu'il lui avait
offert, un large entretien, une vie choyée, la haute main sur
l'intérieur, le gouvernement de son ménage de garçon, il avait été
étonné de la trouver si peu tentée. Elle resterait sa maîtresse tant
qu'il voudrait; mais elle tenait à ne pas quitter son «petit chez elle»,
le petit chez elle qu'elle s'était arrangé avec l'argent de son travail.
En tout, elle avait l'idée de s'appartenir, de garder son coin de
liberté. Elle ne comprenait la vie qu'avec l'indépendance, le droit de
pouvoir faire tout ce qui plaît, la permission même des choses dont on
n'a pas envie. C'était une de ces petites natures ombrageuses qui
gardent un caractère de jolie sauvagerie têtue, et ne veulent point de
main qui se pose sur elles: il semblait à Coriolis la voir reculer
devant ses offres, ainsi qu'un fin et nerveux animal, d'instincts libres
et courants, qui ne voudrait pas entrer dans une belle cage.
Cette volonté qu'avait Manette de garder sa liberté, Coriolis ne voyait
aucun moyen de la vaincre. Il se trouvait n'avoir aucune prise sur ce
singulier caractère de femme. Elle ne semblait pas avide. Pour la lier à
lui, il n'avait pas la ressource dont use à Paris l'amant riche auprès
de la fille, la ressource de la griser de luxe, de plaisir, et de tout
ce qui asservit à un homme les coquetteries et les sensualités d'une
maîtresse. Manette n'avait point les petits sens friands de la femme. De
sa race, de cette race sans ivrognes, elle montrait la sobriété, une
espèce d'indifférence pour le boire et le manger. De coquetterie, elle
ne connaissait que la coquetterie de son corps. L'autre lui manquait
absolument. Par une étrange exception, elle était insensible aux bijoux,
à la soie, au velours, à ce qui met du luxe sur la femme. Maîtresse de
Coriolis, elle avait gardé sa mise modeste de petite ouvrière honnête,
de grisette. Elle portait des robes de laine, de petits châles
malheureux en imitation de cachemire, une de ces toilettes proprettes
aux couleurs sombres et de coupe pauvre qui enveloppent d'ordinaire la
maigreur des trotteuses de magasin. La toilette d'ailleurs lui allait
mal: la mode faisait sur son admirable corps de faux plis comme sur un
marbre. Parfois Coriolis lui achetait à un étalage, en passant, une robe
de soie: Manette le remerciait, emportait la robe chez elle, et la
serrait en pièce dans une armoire.
Presque tous les goûts de la femme lui faisaient pareillement défaut.
Elle était paresseuse à désirer les distractions. Elle n'aimait ni le
plaisir, ni le spectacle, ni le bal. L'étourdissement, le mouvement, la
vie fouettée dont a besoin la nervosité de la Parisienne lui
paraissaient une fatigue. Il fallait qu'une autre volonté que la sienne
l'entraînât à s'amuser; et s'agissait-il d'une partie, elle était
toujours prête à dire: «Au fait, si nous n'y allions pas?» Sa nature
apathique et sans fantaisie se contentait de goûter une espèce de
tranquille bonheur stagnant. Il semblait qu'il y eût en elle un peu de
l'humeur casanière et ruminante de ces femmes du Midi qui se nourrissent
et se bercent avec un ciel, un climat de paresse. Vivre sur place, sans
remuer, dans une sérénité de bien-être physique, dans l'harmonieux
équilibre d'une pose à demi sommeillante, avec du linge fin et blanc sur
la peau, c'était toute sa félicité,--une félicité qu'elle pouvait se
payer avec l'argent de sa pose, et sans avoir besoin de Coriolis.