XLIII

A ce triomphe du premier jour succéda bien vite une réaction.

On ne trouble point impunément les habitudes du public, ses idées

reçues, les préjugés avec lesquels il juge les choses de l'art. On ne

contrarie pas sans le blesser le rêve que ses yeux se sont faits d'une

forme, d'une couleur, d'un pays. Le public avait accepté et adopté

l'Orient brutal, fauve et recuit de Decamps. L'Orient fin, nuancé,

vaporeux, volatilisé, subtil de Coriolis le déroutait, le déconcertait.

Cette interprétation imprévue dérangeait la manière de voir de tout le

monde, elle embarrassait la critique, gênait ses tirades toutes faites

de couleur orientale.

Puis cette peinture avait contre elle le nom de son auteur, ce qu'un nom

noble ou d'apparence nobiliaire inspire contre une oeuvre de préventions

trop souvent justifiées. La signature _Naz de Coriolis_, mise au bas de

ces tableaux, faisait imaginer un gentilhomme, un homme du monde et de

salon, occupant ses loisirs et ses lendemains de bal avec le passe-temps

d'un art. A beaucoup de juges de goût peu fixé, allant pour rencontrer

sûrement le talent là où ils croient être assurés de rencontrer le

travail, l'application, la peine de tout un homme et l'ambition de toute

une carrière d'artiste, ce nom donnait toutes sortes d'idées de

méfiance, une prédisposition instinctive à ne voir là qu'une oeuvre

d'amateur, d'homme riche qui fait cela pour s'amuser.

Toutes ces mauvaises dispositions, la petite presse, qui a ses

embranchements sur les brasseries de la peinture, les ramassa et les

envenima. Elle fut impitoyable, féroce pour Coriolis, pour cet homme

ayant des rentes, qu'on ne voyait point boire de chopes, et qui, inconnu

hier, accaparait, à la première tentative, l'intérêt d'une exposition.

Le petit peuple du bas des arts ne pouvait pardonner à une pareille

chance. Aussi pendant deux mois Coriolis eut-il les attaques de tous ces

arrière-fonds de café, où se baptisent les gloires embryonnaires et les

grands hommes sans nom, où chauffent ces succès de la Bohême, auxquels

chacun apporte l'abnégation de son dévouement, comme s'il se couronnait

lui-même en couronnant quelqu'un de la bande. On le déchira spécialement

à l'estaminet du _Vert-de-gris_, le rendez-vous des _amers_. Les

_amers_, les amers spéciaux que fait la peinture, ceux-là qu'enrage et

qu'exaspère cette carrière qui n'a que ces deux extrêmes: la misère

anonyme, le néant de celui qui n'arrive pas, ou une fortune soudaine,

énorme, tous les bonheurs de gloire de celui qui arrive, les amers, tout

ce monde d'avenirs aigris, de jeunes talents grisés de compliments

d'amis et ne gagnant pas un sou, furieux contre le monde, exaspéré

contre la société, la veine et le succès des autres, haineux, ulcérés,

misanthropes qui s'humaniseront à leur première paire de gants

gris-perle,--les amers se mirent à _exécuter_ tous les soirs la personne

et le talent de Coriolis jusqu'à l'entière extinction du gaz, soufflant

la technique de l'éreintement à deux ou trois criticules qui venaient

prendre là le mauvais air de l'art.

Coriolis trouvait enfin une dernière opposition dans la réaction

commençant à se faire contre l'Orient, dans le retour des amateurs

sévères, posés, au style du grand paysage encanaillé à leurs yeux par un

trop long carnaval de turquerie.

En face de cette hostilité presque universelle, Coriolis était à peu

près désarmé. Il lui manquait les amitiés, les camaraderies, ce qu'une

chaîne de relations organise pour la défense d'un talent discuté. Les

huit ans passés par lui en Orient, la sauvagerie paresseuse qu'il en

avait rapportée, son enfoncement dans le travail avaient fait

l'isolement autour de lui. Cependant, comme il arrive presque toujours,

des sympathies sortirent des haines. Ce qui se lève sous le contre-coup

de l'injustice et de l'unanimité des hostilités, le sens de combativité

et de générosité qui se révolte dans un public, mettaient la dispute et

la violence d'une bataille dans la discussion du nouvel Orient de

Coriolis. Devant la partialité de la négation, les éloges s'emportaient

jusqu'à l'hyperbole; et Coriolis sortait des jalousies, des passions et

de la critique, maltraité et connu, avec un nom lapidé et une notoriété

arrachée à une sorte de scandale.

Au milieu de toutes ces sévérités, des attaques des journaux, de la

dureté des feuilletons, Coriolis tombait presque journellement sur

l'éloge de Garnotelle. Il y avait pour son ancien camarade un concert de

louanges, un effort d'admiration, une conspiration de bienveillance,

d'aménités, de phrases agréables, de douces épithètes, de restrictions

respectueuses, d'observations enveloppées. Presque toute la critique,

avec un ensemble qui étonnait Coriolis, célébrait ce talent honnête de

Garnotelle. Ou le louait avec des mots qui rendent justice à un

caractère. On semblait vouloir reconnaître dans sa façon de peindre la

beauté de son âme. Le blanc d'argent et le bitume dont il se servait

étaient le blanc d'argent et le bitume d'un noble coeur. On inventait la

flatterie des épithètes morales pour sa peinture: on disait qu'elle

était «loyale et véridique», qu'elle avait la «sérénité des intentions

et du faire». Son gris devenait la sobriété. La misère de coloris du

pénible peintre, du pauvre prix de Rome, faisait trouver et imprimer

qu'il avait des «couleurs gravement chastes». On rappelait, à propos de

cette belle sagesse, l'austérité du pinceau bolonais; un critique même,

entraîné par l'enthousiasme, alla, à propos de lui, jusqu'à traiter la

couleur de basse, matérielle et vicieuse satisfaction du regard; et

faisant allusion aux toiles de Coriolis qu'il désignait comme attirant

la foule par le sensualisme, il déclarait ne plus voir de salut pour

l'Art contemporain que dans le dessin de Garnotelle, le seul artiste de

l'Exposition digne de s'adresser, capable de parler «aux esprits et aux

intelligences d'élite».

Manette Salomon · 第 50 / 162 题