Un grand jour que le jour d'ouverture d'un Salon!
Trois mille peintres, sculpteurs, graveurs, architectes l'ont attendu
sans dormir, dans l'anxiété de savoir où l'on a placé leurs oeuvres, et
l'impatience d'écouter ce que ce public de première représentation va en
dire. Médailles, décorations, succès, commandes, achats du gouvernement,
gloire bruyante du feuilleton, leur avenir, tout est là, derrière ces
portes encore fermées de l'Exposition. Et les portes à peine ouvertes,
tous se précipitent.
C'est une foule, une mêlée. Ce sont des artistes en bande, en famille,
en tribu; des artistes gradés donnant le bras à des épouses qui ont des
cheveux en coques, des artistes avec des maîtresses à mitaines noires;
des chevelus arriérés, des élèves de Nature coiffés d'un feutre pointu;
puis des hommes du monde qui veulent «se tenir au courant»; des femmes
de la société frottées à des connaissances artistiques, et qui ont un
peu dans leur vie effleuré le pastel ou l'aquarelle; des bourgeois
venant se voir dans leurs portraits et recueillir ce que les passants
jettent à leur figure; de vieux messieurs qui regardent les nudités avec
une lorgnette de spectacle en ivoire; des vieilles faiseuses de copies,
à la robe tragique, et qu'on dirait taillée dans la mise-bas de
mademoiselle Duchesnois, s'arrêtant, le pince-nez au nez, à passer la
revue des torses d'hommes qu'elles critiquent avec des mots d'anatomie.
Du monde de tous les mondes: des mères d'artistes, attendries devant le
tableau filial avec des larmoiements de portières; des actrices
fringantes, curieuses de voir des marquises en peintures; des refusés
hérissés, allumés, sabrant tout ce qu'ils voient avec le verbe bref et
des jugements féroces; des frères de la Doctrine chrétienne, venus pour
admirer les paysages d'un gamin auquel ils ont appris à lire; et çà et
là, au milieu de tous, coupant le flot, la marche familière et l'air
d'être chez elles, des modèles allant aux tableaux, aux statues où elles
retrouvent leur corps, et disant tout haut: «Tiens! me voilà!» à
l'oreille d'une amie, pour que tout le monde entende... On ne voit que
des nez en l'air, des gens qui regardent avec toutes les façons
ordinaires et extraordinaires de regarder l'art. Il y a des admirations
stupéfiées, religieuses, et qui semblent prêtes à se signer. Il y a des
coups d'oeil de joie que jette un concurrent à un tableau raté de
camarade. Il y a des attentions qui ont les mains sur le ventre,
d'autres qui restent en arrêt, les bras croisés et le livret sous un
bras, serré sous l'aisselle. Il y a des bouches béantes, ouvertes en
_o_, devant la dorure des cadres; il y a sur des figures l'hébétement
désolé, et le navrement éreinté qui vient aux visages des malheureux
obligés par les convenances sociales d'avoir vu toutes ces couleurs. Il
y a les silencieux qui se promènent avec les mains à la Napoléon
derrière le dos; il y a les professants qui pérorent, les noteurs qui
écrivent au crayon sur les marges du livret, les toucheurs qui
expliquent un tableau en passant leur gant sale sur le vernis à peine
séché, les agités qui dessinent dans le vide toutes les lignes d'un
paysage, et reculent du doigt un horizon. Il y a des dilettantes qui
parlent tout seuls et se murmurent à eux-mêmes des mots comme _smorfia_.
Il y a des hommes qui traînent des troupeaux de femmes aux sujets
historiques. Il y a des ateliers en peloton, compactes et paraissant se
tenir par le pan de leurs doctrines. Il y a de grands diables à cravates
de foulard, les longs cheveux rejetés derrière les oreilles, qui
serpentent à travers les foules et crachent, en courant, à chaque toile,
un lazzi qui la baptise. Il y a, devant d'affreux vilains tableaux
convaincus et de grandes choses insolemment mal peintes, comme de
petites églises de pénétrés, des groupes de catéchumènes en redingotes,
chacun le bras sur l'épaule d'un frère, immobiles; changeant seulement
de pied de cinq en cinq minutes, le geste dévotieux, la parole basse, et
tout perdus dans l'extatisme d'une vision d'apôtres crétins...
Spectacle varié, brouillé, sur lequel planent les passions, les
émotions, les espérances volantes, tourbillonnantes, tout le long de ces
murs qui portent le travail, l'effort et la fortune d'une année!
Coriolis voulut ce jour-là faire «l'homme fort». Il n'avança pas l'heure
du déjeuner, par une espèce de déférence pour la blague d'Anatole. Mais
au dessert l'impatience commença à le prendre. Il trouvait qu'Anatole
mettait des éternités à prendre son café. Et le voyant siroter son
gloria en disant tranquillement:--Nous avons bien le temps!--il l'enleva
brusquement de table, l'emporta dans un coupé et se jeta avec lui dans
les salles. Anatole voulait s'arrêter à des tableaux, l'appelait, le
retenait: Coriolis s'échappait, allait devant lui; il voulait se voir.
Il arriva à ses tableaux. Sa première toile lui donna dans la poitrine
ce coup de poing que vous envoie votre oeuvre exposée, accrochée,
publique. Tout disparut; il eut ce premier grand éblouissement de sa
chose où chacun voit en grosses lettres: MOI!
Puis il regarda: il était bien placé. Cependant, au bout d'un moment, il
trouva que sa place, si bonne qu'elle fût, avait des inconvénients, des
voisinages qui lui nuisaient. La lumière ne donnait pas juste sur la
Halte de Bohémiens; le jour l'éclairait un peu à faux. Sa Vue d'Adramiti
avait l'honneur du grand Salon; mais le portrait gris et terriblement
sobre de Garnotelle, placé à côté, le faisait paraître un peu trop
«bouchon de carafe». Du reste, ses trois tableaux étaient sur la
cimaise. Sans doute, ce n'était pas tout ce qu'il aurait voulu: Coriolis
était peintre, et, comme tout peintre, il ne se serait estimé tout à
fait bien placé que s'il avait été exposé absolument seul dans le Salon
d'honneur. Mais enfin c'était satisfaisant, il n'avait pas à se
plaindre; et tout heureux d'être débarrassé d'Anatole accroché par
d'anciens amis d'atelier, il se mit à se promener dans le voisinage de
ses tableaux en faisant semblant de regarder ceux qui étaient à côté,
l'oreille aux aguets, essayant d'attraper des mots de ce qu'on disait de
lui, et laissant tomber des regards d'affection sur les gens qui
stationnaient devant sa signature.
Bientôt lui arriva une joie que donne le succès direct, tout vif et
présent, la joie chaude de l'homme qui se voit et se sent applaudi par
un public qu'il touche des yeux et du coude. Il lui passa un
chatouillement d'orgueil au bruit de son nom qui marchait dans la foule.
Il était remué par des bouts de phrases, des exclamations, des chaleurs
de sympathie, des riens, des gestes, des approbations de tête, qui
saluaient et félicitaient ses toiles. Une bande de rapins en passant
lança des hourras. Un critique s'arrêta devant, et demeura le temps de
penser un feuilleton sans idées. Peu à peu, l'heure s'avançant, les
passants s'amassèrent; aux regardeurs isolés, aux petits groupes succéda
un rassemblement grossissant, trois rangées de spectateurs tassés,
serrés, emboîtés l'un dans l'autre, montrant trois lignes de dos,
froissant entre leurs épaules deux ou trois robes de femmes, et
renversant une soixantaine de fonds ronds de chapeaux noirs où le jour
tombé d'en haut lustrait la soie.
Coriolis serait resté là toujours si Anatole n'était venu le prendre par
le bras en lui disant:
--Est-ce que tu ne consommerais pas quelque chose?
Et il l'emmena dans un café des boulevards où Coriolis, en fumant son
cigare et en regardant devant lui, revoyait tous ces dos devant ses
tableaux.