XLIV

L'étonnement de Coriolis était naïf. Cette vive et presque unanime

sympathie de la critique pour Garnotelle s'expliquait naturellement.

Garnotelle était l'homme derrière le talent duquel la critique de ces

critiques qui ne sont que des littérateurs pouvait satisfaire sa haine

d'instinct contre le _morceau peint_, contre le bout de toile ou le

panneau de couleur éclatante, contre la page de soleil et de vie

rappelant quelque grand coloriste ancien, sans avoir l'excuse de la

signature de son grand nom. Il était soutenu, poussé, acclamé par tout

ce qu'il y a d'imperception et d'hostilité inavouée, dans les purs

phraseurs d'esthétique, pour l'harmonie de pourpre du Titien, le courant

de pâte d'un Rubens, le gâchis d'un Rembrandt, la touche carrée d'un

Velasquez, le tripotage de génie de la couleur, le travail de la main

des chefs-d'oeuvre. Le peintre satisfaisait le goût de ces doctrines,

aimées de la France, sympathiques à son tempérament, qui mènent

l'admiration de l'estime publique et des gens distingués à une certaine

manière de peindre unie, sage, lisse, blaireautée, sans pâte, sans

touche, à une peinture impersonnelle et inanimée, terne et polie,

reflétant la vie dans un miroir dont le tain serait malade, fixant et

desséchant le trait qui joue et trempe dans la lumière de la nature,

arrêtant le visage humain avec des lignes graphiques rigides comme le

tracé d'une épure, réduisant le coloris de la chair aux teintes mortes

d'un vieux daguerréotype colorié, dans le temps, pour dix francs.

Garnotelle servait de drapeau et de ralliement à la critique purement

lettrée, et au public qui juge un peintre avec des théories, des idées,

des systèmes, un certain idéal fait de lectures et de mauvais souvenirs

de quelques lignes anciennes, l'estime d'une certaine propreté délicate,

une compétence bornée à un mépris acquis et convenu pour les tons roses

de Dubuffe. L'école sérieuse, puissante et considérée, descendue des

professeurs et des hommes d'État critiques d'art, l'école doctrinaire et

philosophique du Beau, l'armée d'écrivains penseurs qui n'ont jamais vu

un tableau même en le regardant, qui n'ont jamais goûté devant un ton

cette jouissance poignante, cette sensation absolue que Chevreul dit

aussi forte pour l'oeil que les sensations des saveurs agréables pour le

palais; ces juges d'art qui n'apprécient jamais l'art par cette

impression spontanée, la sensation, mais par la réflexion, par une

opération de cerveau, par une application et un jugement d'idées; tous

ces théoriciens ennemis de la couleur par rancune, affectant pour elle

le mépris, répétant que cela, cette chose divine que rien n'apprend, la

couleur, peut s'apprendre en huit jours, que la peinture doit être

simplement en dessin lavé à l'huile; que la pensée, l'élévation de

l'Idée doivent faire et réaliser cette chose plastique et d'une chimie

si matérielle: la Peinture,--tels étaient les gens, les théories, les

sympathies, les courants d'opinion qui constituaient le grand parti de

Garnotelle.

De là le succès des portraits de Garnotelle. Leur absence de vie, leur

décoration passait pour du style; leur platitude était saluée comme une

idéalisation. On voulait trouver dans leur air de papier peint je ne

sais quoi d'humble, de modeste, de religieux, l'agenouillement d'une

peinture, pâle d'émotion, aux pieds de Raphaël. Il y avait une entente

pour ne pas voir toute la misère de ce dessin mesquin, tiraillé entre la

nature et l'exemple, timide et appliqué, cherchant aux personnages de

basses enjolivures bêtes; car Garnotelle ne savait pas même tirer de ses

modèles la forte matérialité trapue, l'épaisse grandeur de la

Bourgeoisie: il arrangeait les bourgeois qu'il peignait en portiers

songeurs, travaillait à les poétiser, tâchait de mettre une lueur de

rêverie dans un ancien député du juste-milieu et d'alanguir un ventru

avec de l'élégance. Il maniérait le commun, et jetait ainsi sur la

grosse race positive, dont il était le peintre presque mystique, le plus

divertissant des ridicules.

Mais les portraits les plus applaudis de Garnotelle étaient ses

portraits de femmes: minutieuses et laborieuses copies de traits et de

plis de robes, images patientes de dames sérieuses et roides, dans des

intérieurs maigres. Réunis, ils auraient fait douter de la grâce, de

l'animation, de l'esprit qu'a toute la personne de la Parisienne du XIXe

siècle. C'étaient des mains étalées gauchement sur les genoux avec les

doigts forcés comme des pincettes, des physionomies ayant un air de

calme dormant et de placidité figée, auquel s'ajoutait une sorte de

mortification morne, provenant des longues et nombreuses séances exigées

par le consciencieux portraitiste. Il semblait y avoir un travail

pénible, très-mal éclairé, un travail de prison, dans ce douloureux

dessin, dans ces ostéologies s'enlevant sur des fonds olive, dans ces

femmes décolletées qu'on eût dit posées par le peintre sous un jour de

souffrance. Vaguement, devant ces portraits, l'idée vous venait de

bourgeoises en pénitence dans les Limbes. Ce que Garnotelle leur mettait

pour pensée et pour ombre sur le front avait l'air d'une préoccupation

de ménage, d'un souci d'addition, ou plutôt de ces réflexions de femme

qui marchande une chose trop chère. Malgré tout, c'étaient les portraits

à la mode. Les femmes, en dépit de toute la coquetterie qu'elles ont

d'elles-même et de cette immortalité de leur beauté, les femmes

s'étaient laissé persuader que cette façon rigoureuse de les peindre

avait de la sévérité et de la noblesse. Ce qu'elles perdaient avec

Garnotelle en jeunesse et en piquant, elles pensaient qu'il le leur

rendait en autorité de grâce et en transfiguration sérieuse. Et parmi

les plus élégantes, les plus riches et les plus jolies, les portraits de

ce peintre, à propos duquel elles avaient entendu nommer si souvent

Raphaël, devenaient un objet de jalousie, d'envie, une exigence imposée

à la bourse du mari.

Manette Salomon · 第 51 / 162 题