XLI

Le jury du Salon fonctionnait depuis quelque temps, quand Coriolis se

sentit inquiet, pris de l'impatience de savoir son sort. L'absence de

toute lettre de refus, les promesses de réception faites à ses tableaux

par ceux qui les avaient vus, ne le rassuraient pas. Anatole avait

vaguement entendu dire dans une brasserie que son ami était refusé, au

moins pour une de ses toiles. La tête de Coriolis se mit à travailler

là-dessus. Il était embarrassé pour sortir de cette incertitude qui lui

taquinait l'imagination et les nerfs. Anatole lui conseilla d'aller voir

leur ancien camarade Garnotelle, qu'il n'avait pas revu depuis son

retour de Rome, et qui était devenu un artiste posé, lancé, «pourri de

relations». Coriolis se décidait à aller voir Garnotelle.

Il arrivait à la cité Frochot, à ce joli phalanstère de peinture posé

sur les hauteurs du quartier Saint-Georges; gaie villa d'ateliers

riches, de l'art heureux, du succès, dont le petit trottoir montant

n'est guère foulé que par des artistes décorés. Vers le milieu de la

cité, à une porte en treillage, garnie de lierre, il sonna. Un

domestique à l'accent italien prit sa carte et l'introduisit dans un

atelier à la claire peinture lilas.

Sur les murs se détachaient des cadres dorés, des gravures de

Marc-Antoine, des dessins à la mine de plomb grise, portant sur leur

bordure le nom de M. Ingres. Les meubles étaient couverts d'un reps gris

qui s'harmonisait doucement et discrètement avec la peinture de

l'atelier. Deux vases de pharmacie italienne, à anses de serpents

tordus, posaient sur un grand meuble à glaces de vitrine, laissant voir

la collection, reliée en volume dorés sur tranche, des études et des

croquis de Garnotelle. Dans un coin, un _ficus_ montrait ses grandes

feuilles vernies; dans l'autre, un bananier se levait d'une espèce de

grand coquetier de cuivre, à côté d'un piano droit ouvert. Tout était

net, rangé, essuyé, jusqu'aux plantes qui paraissaient brossées. Rien ne

traînait, ni une esquisse, ni un plâtre, ni une copie, ni une brosse.

C'était le cabinet d'art élégant, froid, sérieux, aimablement classique

et artistiquement bourgeois d'un prix de Rome, qui se consacre

spécialement aux portraits de dames du monde.

Au milieu de l'atelier, au plus beau jour, sur un chevalet d'acajou à

col de cygne, reposait un portrait de femme entièrement terminé et

verni. Devant ce portrait était un tapis, et devant le tapis, trois

fauteuils en place, fatigués d'un passage de personnes, formaient un

hémicycle. Ces fauteuils, le tapis, le chevalet, mettaient là un air

d'exhibition religieuse, et comme un petit coin de chapelle. Coriolis

reconnut le portrait: c'était le portrait de la femme d'un riche

financier, un portrait que les journaux avaient annoncé comme devant

être le seul envoi de Garnotelle au Salon.

Garnotelle, en vareuse de velours noir, entra.

--Comment! c'est toi?--dit-il en laissant voir le malaise d'équilibre

d'un homme qui retrouve un ami oublié.--Tu as été longtemps là-bas,

sais-tu? Je suis enchanté... Ah! tu regardes mon exposition...

--Comment, ton exposition?

--Ah! c'est vrai... tu reviens de si loin! tu as l'innocence de ces

choses-là... Eh bien! j'ai tout bonnement écrit à la Direction que

j'avais besoin d'un délai pour finir... et voilà... Je n'envoie pas

comme les autres... et je fais ici ma petite exposition particulière,

comme tu vois... Votre tableau ne passe pas comme cela avec le commun

des martyrs... Vous êtes distingué par l'administration... cela fait

très-bien... Je l'enverrai au dernier jour, et tu verras, il ne sera pas

le plus mal placé... Ah çà! et toi? Est-ce qu'on ne m'a pas dit que tu

avais quelque chose?

--Oui, trois tableaux de là-bas, et c'est justement pour ça... Je ne

sais pas si je suis refusé... Et je voudrais être fixé, savoir

décidément...

--Oh! très-bien... C'est très-facile... Je te saurai cela ce soir... Où

demeures-tu?

--Rue de Vaugirard, 23.

--Comment habites-tu là? C'est loin de tout. Pour peu qu'on aille un peu

dans le monde... les ponts à traverser... Et ça te va-t-il, mon

portrait?

--Très-bien... très-bien... Le collier de perles... Oh! il est

étonnant...--dit Coriolis sans enthousiasme.

--Mon Dieu! c'est un portrait sérieux, sans tapage... Si j'avais voulu,

ces temps-ci... La Tanucci m'a fait demander... Il était deux, trois

heures... enfin une heure honnête pour se présenter chez une femme qui

ne l'est pas... Elle était au lit... Une chambre de satin, feu et or...

éblouissante... Elle s'amusait à faire ruisseler dans une grande

cassette Louis XIII, tu sais, avec du cuivre aux angles, des bijoux, des

diamants, de l'or... Elle était à demi sortie du lit, les épaules nues,

des cheveux superbes, une chemise... tu sais de ces chemises qu'elles

ont!... elle m'a demandé son portrait comme une chatte... J'ai été

héroïque, j'ai refusé... Vois-tu, mon cher, au fond, ces portraits-là,

quand on voit du monde, quand on connaît des femmes bien, c'est toujours

une mauvaise affaire... ça jette de la déconsidération sur un talent...

il faut laisser cela aux autres... Tu dis... ton adresse?

--23, rue de Vaugirard.

--Je t'écris, vois-tu, pour plus de sûreté... parce que j'ai tant de

choses... Et puis, je veux aller te voir... Tu me montreras tout ce que

tu as rapporté... Je serais très-curieux... Veux-tu que nous descendions

ensemble jusqu'aux boulevards? Je suis invité à déjeuner ce matin...

Il sonna son domestique, passa un habit, et quand ils furent

dehors:--Pourquoi,--dit-il à Coriolis,--n'habites-tu pas par ici?

--Pourquoi?--répondit Coriolis.--Tiens, regarde...--et il désigna une

croisée.--Vois-tu ces bougies roses à cette toilette, des bougies

couleur de chair qui font penser à la jambe d'une danseuse dans un bas

de soie? Vois-tu cette bonne sur le trottoir qui promène ce petit chien

de la Havane? La bonne a du blanc, et le petit chien a du rouge...

Sens-tu cette odeur de poudre de riz qui descend les escaliers et sort

par la porte comme l'haleine de la maison?... Eh bien! mon cher, voilà

ce qui me fait sauver... J'en ai peur... Il flotte trop de plaisir pour

moi par ici... La femme est dans l'air... on ne respire que cela! Je me

connais, il me faut ma rue de Vaugirard, mon quartier, un quartier

d'étudiants qui ressemble à l'hôtel Cicéron de la vache enragée... Ici,

je redeviendrais un créole... et je veux faire quelque chose...

--Ah! moi pour travailler, il n'y a que Rome... ma belle Rome! Quand

avec l'école nous allions acheter, je me rappelle, aux _Quattro

Fontane_, des oranges et des pommes de pin pour les manger dans les

thermes de Caracalla...

Et disant cela, Garnotelle quitta Coriolis avec une poignée de main, sur

la porte du café Anglais.

Le lendemain matin, Coriolis reçut une carte de Garnotelle, qui portait

écrit au crayon: «Les trois _reçus_.»

Manette Salomon · 第 48 / 162 题