Le jury du Salon fonctionnait depuis quelque temps, quand Coriolis se
sentit inquiet, pris de l'impatience de savoir son sort. L'absence de
toute lettre de refus, les promesses de réception faites à ses tableaux
par ceux qui les avaient vus, ne le rassuraient pas. Anatole avait
vaguement entendu dire dans une brasserie que son ami était refusé, au
moins pour une de ses toiles. La tête de Coriolis se mit à travailler
là-dessus. Il était embarrassé pour sortir de cette incertitude qui lui
taquinait l'imagination et les nerfs. Anatole lui conseilla d'aller voir
leur ancien camarade Garnotelle, qu'il n'avait pas revu depuis son
retour de Rome, et qui était devenu un artiste posé, lancé, «pourri de
relations». Coriolis se décidait à aller voir Garnotelle.
Il arrivait à la cité Frochot, à ce joli phalanstère de peinture posé
sur les hauteurs du quartier Saint-Georges; gaie villa d'ateliers
riches, de l'art heureux, du succès, dont le petit trottoir montant
n'est guère foulé que par des artistes décorés. Vers le milieu de la
cité, à une porte en treillage, garnie de lierre, il sonna. Un
domestique à l'accent italien prit sa carte et l'introduisit dans un
atelier à la claire peinture lilas.
Sur les murs se détachaient des cadres dorés, des gravures de
Marc-Antoine, des dessins à la mine de plomb grise, portant sur leur
bordure le nom de M. Ingres. Les meubles étaient couverts d'un reps gris
qui s'harmonisait doucement et discrètement avec la peinture de
l'atelier. Deux vases de pharmacie italienne, à anses de serpents
tordus, posaient sur un grand meuble à glaces de vitrine, laissant voir
la collection, reliée en volume dorés sur tranche, des études et des
croquis de Garnotelle. Dans un coin, un _ficus_ montrait ses grandes
feuilles vernies; dans l'autre, un bananier se levait d'une espèce de
grand coquetier de cuivre, à côté d'un piano droit ouvert. Tout était
net, rangé, essuyé, jusqu'aux plantes qui paraissaient brossées. Rien ne
traînait, ni une esquisse, ni un plâtre, ni une copie, ni une brosse.
C'était le cabinet d'art élégant, froid, sérieux, aimablement classique
et artistiquement bourgeois d'un prix de Rome, qui se consacre
spécialement aux portraits de dames du monde.
Au milieu de l'atelier, au plus beau jour, sur un chevalet d'acajou à
col de cygne, reposait un portrait de femme entièrement terminé et
verni. Devant ce portrait était un tapis, et devant le tapis, trois
fauteuils en place, fatigués d'un passage de personnes, formaient un
hémicycle. Ces fauteuils, le tapis, le chevalet, mettaient là un air
d'exhibition religieuse, et comme un petit coin de chapelle. Coriolis
reconnut le portrait: c'était le portrait de la femme d'un riche
financier, un portrait que les journaux avaient annoncé comme devant
être le seul envoi de Garnotelle au Salon.
Garnotelle, en vareuse de velours noir, entra.
--Comment! c'est toi?--dit-il en laissant voir le malaise d'équilibre
d'un homme qui retrouve un ami oublié.--Tu as été longtemps là-bas,
sais-tu? Je suis enchanté... Ah! tu regardes mon exposition...
--Comment, ton exposition?
--Ah! c'est vrai... tu reviens de si loin! tu as l'innocence de ces
choses-là... Eh bien! j'ai tout bonnement écrit à la Direction que
j'avais besoin d'un délai pour finir... et voilà... Je n'envoie pas
comme les autres... et je fais ici ma petite exposition particulière,
comme tu vois... Votre tableau ne passe pas comme cela avec le commun
des martyrs... Vous êtes distingué par l'administration... cela fait
très-bien... Je l'enverrai au dernier jour, et tu verras, il ne sera pas
le plus mal placé... Ah çà! et toi? Est-ce qu'on ne m'a pas dit que tu
avais quelque chose?
--Oui, trois tableaux de là-bas, et c'est justement pour ça... Je ne
sais pas si je suis refusé... Et je voudrais être fixé, savoir
décidément...
--Oh! très-bien... C'est très-facile... Je te saurai cela ce soir... Où
demeures-tu?
--Rue de Vaugirard, 23.
--Comment habites-tu là? C'est loin de tout. Pour peu qu'on aille un peu
dans le monde... les ponts à traverser... Et ça te va-t-il, mon
portrait?
--Très-bien... très-bien... Le collier de perles... Oh! il est
étonnant...--dit Coriolis sans enthousiasme.
--Mon Dieu! c'est un portrait sérieux, sans tapage... Si j'avais voulu,
ces temps-ci... La Tanucci m'a fait demander... Il était deux, trois
heures... enfin une heure honnête pour se présenter chez une femme qui
ne l'est pas... Elle était au lit... Une chambre de satin, feu et or...
éblouissante... Elle s'amusait à faire ruisseler dans une grande
cassette Louis XIII, tu sais, avec du cuivre aux angles, des bijoux, des
diamants, de l'or... Elle était à demi sortie du lit, les épaules nues,
des cheveux superbes, une chemise... tu sais de ces chemises qu'elles
ont!... elle m'a demandé son portrait comme une chatte... J'ai été
héroïque, j'ai refusé... Vois-tu, mon cher, au fond, ces portraits-là,
quand on voit du monde, quand on connaît des femmes bien, c'est toujours
une mauvaise affaire... ça jette de la déconsidération sur un talent...
il faut laisser cela aux autres... Tu dis... ton adresse?
--23, rue de Vaugirard.
--Je t'écris, vois-tu, pour plus de sûreté... parce que j'ai tant de
choses... Et puis, je veux aller te voir... Tu me montreras tout ce que
tu as rapporté... Je serais très-curieux... Veux-tu que nous descendions
ensemble jusqu'aux boulevards? Je suis invité à déjeuner ce matin...
Il sonna son domestique, passa un habit, et quand ils furent
dehors:--Pourquoi,--dit-il à Coriolis,--n'habites-tu pas par ici?
--Pourquoi?--répondit Coriolis.--Tiens, regarde...--et il désigna une
croisée.--Vois-tu ces bougies roses à cette toilette, des bougies
couleur de chair qui font penser à la jambe d'une danseuse dans un bas
de soie? Vois-tu cette bonne sur le trottoir qui promène ce petit chien
de la Havane? La bonne a du blanc, et le petit chien a du rouge...
Sens-tu cette odeur de poudre de riz qui descend les escaliers et sort
par la porte comme l'haleine de la maison?... Eh bien! mon cher, voilà
ce qui me fait sauver... J'en ai peur... Il flotte trop de plaisir pour
moi par ici... La femme est dans l'air... on ne respire que cela! Je me
connais, il me faut ma rue de Vaugirard, mon quartier, un quartier
d'étudiants qui ressemble à l'hôtel Cicéron de la vache enragée... Ici,
je redeviendrais un créole... et je veux faire quelque chose...
--Ah! moi pour travailler, il n'y a que Rome... ma belle Rome! Quand
avec l'école nous allions acheter, je me rappelle, aux _Quattro
Fontane_, des oranges et des pommes de pin pour les manger dans les
thermes de Caracalla...
Et disant cela, Garnotelle quitta Coriolis avec une poignée de main, sur
la porte du café Anglais.
Le lendemain matin, Coriolis reçut une carte de Garnotelle, qui portait
écrit au crayon: «Les trois _reçus_.»