XXXVIII

Tel était l'heureux ménage d'artistes vivant dans cet atelier de la rue

de Vaugirard, excellent ménage de deux hommes et d'un singe, de ces

trois inséparables: Vermillon, Anatole, Coriolis,--les trois êtres que

voici.

Vermillon était un macaque _Rhésus_, le macaque appelé _Memnon_ par

Buffon. Sur sa fourrure brune, aux épaules, à la poitrine, il avait des

bleuissements de poils rappelant des bleus d'aponévroses. Une tache

blanche lui faisait une marque sous le menton. Il portait sur la tête

des espèces de cheveux plantés très-bas avec une raie qui s'allongeait

sur le front. Dans ses grands yeux bruns, à prunelles noires, brillait

une transparence d'un ton marron doré. La pinçure de son petit nez

aplati montrait comme l'indication d'un trait d'ébauchoir dans une cire.

Son museau était piqué du grenu d'un poulet plumé. Des tons fins de

teint de vieillard jouaient sur le rose jaunâtre et bleuâtre de sa peau

de visage. A travers ses oreilles tendres, chiffonnées, des oreilles de

papier, traversées de fibrilles, le jour en passant devenait orange. Ses

miniatures de mains, du violet d'une figue du Midi, avaient des bijoux

d'ongles. Et quand il voulait parler, il poussait de petits cris

d'oiseau ou de petites plaintes d'enfant.

Anatole avait une tête de gamin dans laquelle la misère, les privations,

les excès, commençaient à dessiner le masque et la calvitie d'une tête

de philosophe cynique.

Coriolis était un grand garçon très-grand et très-maigre, la tête

petite, les jointures noueuses, les mains longues, un garçon se cognant

aux linteaux des portes basses, au plafond des coupés, aux lustres des

appartements de Paris; un garçon embarrassé de ses jambes, qui ne

pouvaient tenir dans aucune stalle d'orchestre, et que, dans ses siestes

d'homme du Midi, il jetait plus haut que sa tête sur les tablettes des

cheminées et les rebords des poêles, à moins qu'il ne les nouât, en

sarments de vigne, l'une autour de l'autre: alors on lui voyait sous son

pantalon remonté, un tout petit pied de femme, au cou-de-pied busqué

d'Espagnole. Cette grandeur, cette maigreur flottant dans des vêtements

amples, donnaient à sa personne, à sa tournure, un dégingandement qui

n'était pas sans grâce, une sorte de dandinement souple et fatigué, qui

ressemblait à une distinction de nonchalance. Des cheveux bruns, de

petits yeux noirs brillants, pétillants, qui éclairaient à la moindre

impression; un grand nez, le signe de race de sa famille et de son nom

patronymique, Naz, _naso_; une moustache dure, des lèvres pleines, un

peu saillantes, et rouges dans la pâleur légèrement boucanée de son

visage, mettaient dans sa figure une chaleur, une vivacité, une énergie

sympathiques, une espèce de tendre et mâle séduction, la douceur

amoureuse qu'on sent dans quelques portraits italiens du seizième

siècle. A ce charme, Coriolis mêlait le caressant de ce joli accent

mouillé de son pays, qui lui revenait quand il parlait à une femme.

Dans ce grand corps, il y avait un fond de tempérament féminin, une

nature de paresse, de volupté, portée à une vie sans travail et de

jouissances sensuelles, une vocation de goûts qui, si elle n'eût pas été

contrariée par une grande aptitude picturale, se fût laissée couler à

une de ces carrières d'observation, de mondanité, de plaisir, à un de

ces postes de salon et de diplomatie parisienne que les ministres

savaient créer, sous Louis-Philippe, pour tel séduisant créole. Même à

l'heure présente, engagé comme il l'était dans la lutte de ses

ambitions, dans le travail de cet art qui remplissait sa vie, tout

soutenu qu'il se sentait par la conscience d'un vrai talent, il lui

fallait de grands efforts pour toujours vouloir. La continuité lui

manquait dans le courage et le labeur de la production. Il éprouvait à

tout moment des défaillances, des fatigues, des découragements. Des

journées venaient où l'homme des colonies reparaissait dans le piocheur

parisien, des journées qu'il usait, étourdissait, perdait à faire de la

fumée et à boire des douzaines de tasses de café. Dans la dure et longue

violence qu'il venait d'imposer à ses goûts en Orient, il avait eu, pour

se soutenir, l'enchantement du pays, le bonheur enivrant du climat, et

aussi le far-niente bienheureux d'une contemplation plus occupée encore

à regarder des visions qu'à peindre des tableaux. Travailleur, son

tempérament faisait de lui un travailleur sans suite, par boutades, par

fougues, ayant besoin de se monter, de s'entraîner, de se lier au

travail par la force maîtresse d'une habitude; perdu, sans cela,

tombant, de l'oeuvre désertée, dans des inactions désespérées d'un mois.

Manette Salomon · 第 45 / 162 题