Tel était l'heureux ménage d'artistes vivant dans cet atelier de la rue
de Vaugirard, excellent ménage de deux hommes et d'un singe, de ces
trois inséparables: Vermillon, Anatole, Coriolis,--les trois êtres que
voici.
Vermillon était un macaque _Rhésus_, le macaque appelé _Memnon_ par
Buffon. Sur sa fourrure brune, aux épaules, à la poitrine, il avait des
bleuissements de poils rappelant des bleus d'aponévroses. Une tache
blanche lui faisait une marque sous le menton. Il portait sur la tête
des espèces de cheveux plantés très-bas avec une raie qui s'allongeait
sur le front. Dans ses grands yeux bruns, à prunelles noires, brillait
une transparence d'un ton marron doré. La pinçure de son petit nez
aplati montrait comme l'indication d'un trait d'ébauchoir dans une cire.
Son museau était piqué du grenu d'un poulet plumé. Des tons fins de
teint de vieillard jouaient sur le rose jaunâtre et bleuâtre de sa peau
de visage. A travers ses oreilles tendres, chiffonnées, des oreilles de
papier, traversées de fibrilles, le jour en passant devenait orange. Ses
miniatures de mains, du violet d'une figue du Midi, avaient des bijoux
d'ongles. Et quand il voulait parler, il poussait de petits cris
d'oiseau ou de petites plaintes d'enfant.
Anatole avait une tête de gamin dans laquelle la misère, les privations,
les excès, commençaient à dessiner le masque et la calvitie d'une tête
de philosophe cynique.
Coriolis était un grand garçon très-grand et très-maigre, la tête
petite, les jointures noueuses, les mains longues, un garçon se cognant
aux linteaux des portes basses, au plafond des coupés, aux lustres des
appartements de Paris; un garçon embarrassé de ses jambes, qui ne
pouvaient tenir dans aucune stalle d'orchestre, et que, dans ses siestes
d'homme du Midi, il jetait plus haut que sa tête sur les tablettes des
cheminées et les rebords des poêles, à moins qu'il ne les nouât, en
sarments de vigne, l'une autour de l'autre: alors on lui voyait sous son
pantalon remonté, un tout petit pied de femme, au cou-de-pied busqué
d'Espagnole. Cette grandeur, cette maigreur flottant dans des vêtements
amples, donnaient à sa personne, à sa tournure, un dégingandement qui
n'était pas sans grâce, une sorte de dandinement souple et fatigué, qui
ressemblait à une distinction de nonchalance. Des cheveux bruns, de
petits yeux noirs brillants, pétillants, qui éclairaient à la moindre
impression; un grand nez, le signe de race de sa famille et de son nom
patronymique, Naz, _naso_; une moustache dure, des lèvres pleines, un
peu saillantes, et rouges dans la pâleur légèrement boucanée de son
visage, mettaient dans sa figure une chaleur, une vivacité, une énergie
sympathiques, une espèce de tendre et mâle séduction, la douceur
amoureuse qu'on sent dans quelques portraits italiens du seizième
siècle. A ce charme, Coriolis mêlait le caressant de ce joli accent
mouillé de son pays, qui lui revenait quand il parlait à une femme.
Dans ce grand corps, il y avait un fond de tempérament féminin, une
nature de paresse, de volupté, portée à une vie sans travail et de
jouissances sensuelles, une vocation de goûts qui, si elle n'eût pas été
contrariée par une grande aptitude picturale, se fût laissée couler à
une de ces carrières d'observation, de mondanité, de plaisir, à un de
ces postes de salon et de diplomatie parisienne que les ministres
savaient créer, sous Louis-Philippe, pour tel séduisant créole. Même à
l'heure présente, engagé comme il l'était dans la lutte de ses
ambitions, dans le travail de cet art qui remplissait sa vie, tout
soutenu qu'il se sentait par la conscience d'un vrai talent, il lui
fallait de grands efforts pour toujours vouloir. La continuité lui
manquait dans le courage et le labeur de la production. Il éprouvait à
tout moment des défaillances, des fatigues, des découragements. Des
journées venaient où l'homme des colonies reparaissait dans le piocheur
parisien, des journées qu'il usait, étourdissait, perdait à faire de la
fumée et à boire des douzaines de tasses de café. Dans la dure et longue
violence qu'il venait d'imposer à ses goûts en Orient, il avait eu, pour
se soutenir, l'enchantement du pays, le bonheur enivrant du climat, et
aussi le far-niente bienheureux d'une contemplation plus occupée encore
à regarder des visions qu'à peindre des tableaux. Travailleur, son
tempérament faisait de lui un travailleur sans suite, par boutades, par
fougues, ayant besoin de se monter, de s'entraîner, de se lier au
travail par la force maîtresse d'une habitude; perdu, sans cela,
tombant, de l'oeuvre désertée, dans des inactions désespérées d'un mois.