XXXVII

Assis le derrière par terre, sur le parquet, Anatole passait des

journées à observer le singe qu'on appelait Vermillon, à cause du goût

qu'il avait pour les vessies de _minium_. Le singe s'épouillait

attentivement, allongeant une de ses jambes, tenant dans une de ses

mains son pied tordu comme une racine; ayant fini de se gratter, il se

recueillait sur son séant, dans des immobilités de vieux bonze: le nez

dans le mur, il semblait méditer une philosophie religieuse, rêver au

Nirvanâ des macaques. Puis c'était une pensée infiniment sérieuse et

soucieuse, une préoccupation d'affaire couvée, creusée, comme un plan de

filou, qui lui plissait le front, lui joignait les mains, le pouce de

l'une sur le pouce de l'autre. Anatole suivait tous ces jeux de sa

physionomie, les impressions fugaces et multiples traversant ces petits

animaux, l'air inquiétant de pensée qu'ils ont, ce ténébreux travail de

malice qu'ils semblent faire, leurs gestes, leurs airs volés à l'ombre

de l'homme, leur manière grave de regarder avec une main posée sur la

tête, tout l'indéchiffrable des choses prêtes à parler qui passent dans

leur grimace et leur mâchonnement continuel. Ces petites volontés

courtes et frénétiques des petits singes, ces envies coléreuses d'un

objet qu'ils abandonnent, aussitôt qu'ils le tiennent, pour se gratter

le dos, ces tremblements tout palpitants de désir et d'avidité

empoignante, ces appétences d'une petite langue qui bat, puis tout à

coup ces oublis, ces bouderies en poses ennuyées, de côté, les yeux dans

le vide, les mains entre les deux cuisses; le caprice des sensations, la

mobilité de l'humeur, les prurigos subits, les passages de la gravité à

la folie, les variations, les sautes d'idées qui, dans ces bêtes,

semblent mettre en une heure le caractère de tous les âges, mêler des

dégoûts de vieillard à des envies d'enfant, la convoitise enragée à la

suprême indifférence,--tout cela faisait la joie, l'amusement, l'étude

et l'occupation d'Anatole.

Bientôt avec son goût et son talent d'imitation, il arriva à singer le

singe, à lui prendre toutes ses grimaces, son claquement de lèvres, ses

petits cris, sa façon de cligner des yeux et de battre des paupières. Il

s'épouillait comme lui, avec des grattements sur les pectoraux ou sous

le jarret d'une jambe levée en l'air. Le singe, d'abord étonné, avait

fini par voir un camarade dans Anatole. Et ils faisaient tous deux des

parties de jeu de gamins. Tout à coup, dans l'atelier, des bonds, des

élancements, une espèce de course volante entre l'homme et la bête, un

bousculement, un culbutis, un tapage, des cris, des rires, des sauts,

une lutte furieuse d'agilité et d'escalade, mettaient dans l'atelier le

bruit, le vertige, le vent, l'étourdissement, le tourbillon de deux

singes qui se donnent la chasse. Les meubles, les plâtres, les murs en

tremblaient. Et tous deux, au bout de la course, se trouvant nez à nez,

il arrivait presque toujours ceci: excité par le plaisir nerveux de

l'exercice, l'irritation du jeu, l'enivrement du mouvement, Vermillon,

piété sur ses quatre pattes, la queue roide, sa raie de vieille femme

dessinée sur son front qui se fronçait, les oreilles aplaties, le museau

tendu et plissé, ouvrait sa gueule avec la lenteur d'un ressort à crans,

et montrait des crocs prêts à mordre. Mais à ce moment, il trouvait en

face de lui une tête qui ressemblait tellement à la sienne, une

répétition si parfaite de sa colère de singe, que tout décontenancé,

comme s'il se voyait dans une glace, il sautait après sa corde et s'en

allait réfléchir tout en haut de l'atelier à ce singulier animal qui lui

ressemblait tant.

C'était une vraie paire d'amis. Ils ne pouvaient se passer l'un de

l'autre. Quand par hasard Anatole n'était pas là, Vermillon restait à

bouder solitairement dans un coin, refusait de jouer avec des mouvements

grognons qui tournaient le dos aux personnes; et si les personnes

insistaient, il leur imprimait la marque de ses dents sur la peau, sans

mordre tout à fait, avec une douceur d'avertissement. Quoiqu'il eût la

longue mémoire rancunière de sa race, des patiences de vengeance qui

attendaient des mois, il pardonnait à Anatole ses mauvaises farces, ses

cadeaux de noisettes creuses. Quand il voulait quelque chose, c'était à

lui qu'il faisait son petit cri de demande. C'était à lui qu'il se

plaignait quand il était un peu malade, auprès de lui qu'il se réfugiait

pour demander une intercession, quand il avait fait quelque mauvais coup

et qu'il sentait une correction dans l'air. Quelquefois, au soleil

couchant, il lui venait de petits gestes de câlinerie qui demandaient

pour s'endormir les bras d'Anatole. Et il adorait lui éplucher la tête.

Il semblait que le singe se sentait comme rapproché par un voisinage de

nature de ce garçon si souple, si élastique, à la physionomie si mobile;

il retrouvait en lui un peu de sa race: c'était bien un homme, mais

presque un homme de sa famille; et rien n'était plus curieux que de le

voir, souvent, quand Anatole lui parlait, essayer avec ses petites mains

de lui toucher la langue, comme s'il avait eu l'idée de chercher à se

rendre compte de ce mécanisme étonnant que ce grand singe avait, et que

lui n'avait pas.

A la longue, les deux amis avaient déteint l'un sur l'autre. Si

Vermillon avait donné du singe à Anatole, Anatole avait donné de

l'artiste à Vermillon. Vermillon avait contracté, à côté de lui, le goût

de la peinture, un goût qui l'avait d'abord mené à manger des vessies de

couleur; puis saisi par une rage de gribouiller du papier, il s'était

mis à arracher des plumes aux malheureuses poules du portier, à les

tremper dans le ruisseau, et à les promener sur ce qu'il trouvait d'à

peu près blanc. Malgré tout ce qu'Anatole avait fait pour encourager ces

évidentes dispositions à l'art, Vermillon s'était arrêté à peu près là.

Il n'avait pu encore tracer, en dessinant d'après nature, que des ronds,

toujours des ronds, et il était à craindre que ce genre de dessin

monotone ne fût le dernier mot de son talent.

Manette Salomon · 第 44 / 162 题