XXXIX

Coriolis était revenu d'Asie Mineure avec un talent dont l'originalité,

alors toute neuve, faisait sensation parmi le petit cercle d'amis qui

fréquentaient l'atelier de la rue de Vaugirard.

Il rapportait un Orient tout différent de celui que Decamps avait montré

aux yeux de Paris, un Orient de lumière aux ombres blondes, tout

pétillant de couleurs tendres. Aux objections de première surprise et

d'étonnement, il se contentait de répondre:--Si, c'est bien cela; et

souriait des yeux à ce que sa toile lui faisait revoir. Il n'ajoutait

rien de plus. Parfois pourtant, quand on le poussait:--Voyez-vous--se

mettait-il à dire--cela, je le sais... et je suis sûr que je le sais...

Je suis une mémoire... Je ne suis peut-être pas autre chose, mais j'ai

cela du peintre: la mémoire... Je puis poser sur la toile le ton juste,

rigoureux, qu'a tel mur là-bas dans telle saison... Tenez! ce blanc qui

est là dans ce coin de l'atelier, eh bien! je vais vous étonner: c'est

précisément la valeur du ton de l'ombre à Magnésie, au mois de

juillet... C'est mathématique, voyez-vous... absolu comme deux et deux

font quatre...--Une seule fois, un jour où la discussion s'était animée,

et où, dans l'entraînement des paroles, l'éloge du talent de Decamps

avait fini par être, dans la bouche de Chassagnol, la condamnation de

l'Orient de Coriolis, Coriolis assis à la turque sur le divan, le doigt,

dans un quartier de sa pantoufle qu'il tourmentait, laissa tomber une à

une ses idées sur un grand rival, ainsi:

--Decamps!... Decamps n'est pas un naïf... Il n'est pas arrivé tout neuf

devant la lumière orientale... Il n'a pas appris le soleil, là... Il

n'est pas tombé en Orient avec son éducation de peintre à faire, avec

des yeux tout à fait à lui... Il était formé, il savait... Il a vu avec

un parti pris. Il a emporté avec lui des souvenirs, des habitudes, des

procédés... Il s'était trop rendu compte comment les anciens peintres

font la lumière dans les tableaux... Il avait trop vécu avec les

Vénitiens, l'école anglaise, Rembrandt... Il a toujours voulu faire le

coup de soleil du Rembrandt du Salon carré... Enfin, pour moi, quand il

a été là, il ne s'est pas assez livré, oublié, abandonné... Il n'a pas

assez voulu voir comment la lumière qu'il avait devant les yeux se

faisait, et alors, pour avoir sa lumière plus vive, il a forcé, exagéré

ses ombres... Des coups de pistolet, ses tableaux... Pas de sincérité:

il n'a pas eu l'émotion de la nature... Toujours trop de lui dans ce

qu'il faisait... Il n'a jamais su, tenez, comme Rousseau, être un

refléteur en restant personnel... Puis, Decamps, il a fait très-peu de

chose en pleine lumière... Dans ses tableaux, il n'y a jamais de lumière

diffuse... Il ne connaît pas ça, les bains de jour, les pleins soleils

aveuglant, mangeant tout... Ce qu'il fait toujours, ce sont des rues,

des culs-de-sac, des compartiments de lumière dans des corridors

d'ombre... Decamps? Jamais une finesse de ton... Des gris? cherchez ses

gris!... Ses rouges? c'est toujours un rouge de cire à cacheter...

Coloriste? non, il n'est pas coloriste... Criez tant que vous voudrez,

non, pas coloriste... On est coloriste, n'est-ce pas, avec du noir et du

blanc?... Gavarni est un coloriste dans une lithographie... Partons de

là... Qu'est-ce qui fait maintenant qu'une chose peinte avec des

couleurs est d'un coloriste, paraît d'un coloriste dans une reproduction

gravée ou lithographiée? Qu'est-ce qui fait ça? Une seule chose,

absolument, la même chose que pour le noir et le blanc: le rapport des

valeurs... Par exemple, voici un Velasquez...

Et Coriolis prit un morceau de fusain, dont il sabra une feuille

d'album.

--Il combinera d'abord ses valeurs d'ombre et de lumière, de noir et de

blanc... Il les combinera dans une tête, un pourpoint, une écharpe, une

culotte, un cheval,--et le fusain marchait avec sa parole.--Puis, de

quelque couleur qu'il peigne ces différentes choses, orangé, ou jaune,

ou rose, ou gris, vous pouvez être sûr qu'il s'arrangera toujours pour

garder les valeurs d'ombre et de lumière de son noir et de son blanc...

Decamps ne s'est jamais douté de ça... Ce qui l'a sauvé, c'est que

presque tous ses tableaux sont des monochromies bitumineuses avec des

réveillons, des espèces de crayons noirs relevés de touches de pastel...

Ça peut rendre l'Orient de l'Afrique, l'Orient de l'Égypte, je ne sais

pas, je n'ai pas étudié ce pays-là; mais pour l'Asie Mineure... l'Asie

Mineure! Si vous voyiez ce que c'est! Un pays de montagnes et de plaines

inondées une partie de l'année... C'est une vaporisation continuelle...

Tenez! une évaporation d'eau de perles... tout brille et tout est

doux... la lumière, c'est un brouillard opalisé... avec des couleurs...

comme un scintillement de morceaux de verre coloré...

Manette Salomon · 第 46 / 162 题