Coriolis était revenu d'Asie Mineure avec un talent dont l'originalité,
alors toute neuve, faisait sensation parmi le petit cercle d'amis qui
fréquentaient l'atelier de la rue de Vaugirard.
Il rapportait un Orient tout différent de celui que Decamps avait montré
aux yeux de Paris, un Orient de lumière aux ombres blondes, tout
pétillant de couleurs tendres. Aux objections de première surprise et
d'étonnement, il se contentait de répondre:--Si, c'est bien cela; et
souriait des yeux à ce que sa toile lui faisait revoir. Il n'ajoutait
rien de plus. Parfois pourtant, quand on le poussait:--Voyez-vous--se
mettait-il à dire--cela, je le sais... et je suis sûr que je le sais...
Je suis une mémoire... Je ne suis peut-être pas autre chose, mais j'ai
cela du peintre: la mémoire... Je puis poser sur la toile le ton juste,
rigoureux, qu'a tel mur là-bas dans telle saison... Tenez! ce blanc qui
est là dans ce coin de l'atelier, eh bien! je vais vous étonner: c'est
précisément la valeur du ton de l'ombre à Magnésie, au mois de
juillet... C'est mathématique, voyez-vous... absolu comme deux et deux
font quatre...--Une seule fois, un jour où la discussion s'était animée,
et où, dans l'entraînement des paroles, l'éloge du talent de Decamps
avait fini par être, dans la bouche de Chassagnol, la condamnation de
l'Orient de Coriolis, Coriolis assis à la turque sur le divan, le doigt,
dans un quartier de sa pantoufle qu'il tourmentait, laissa tomber une à
une ses idées sur un grand rival, ainsi:
--Decamps!... Decamps n'est pas un naïf... Il n'est pas arrivé tout neuf
devant la lumière orientale... Il n'a pas appris le soleil, là... Il
n'est pas tombé en Orient avec son éducation de peintre à faire, avec
des yeux tout à fait à lui... Il était formé, il savait... Il a vu avec
un parti pris. Il a emporté avec lui des souvenirs, des habitudes, des
procédés... Il s'était trop rendu compte comment les anciens peintres
font la lumière dans les tableaux... Il avait trop vécu avec les
Vénitiens, l'école anglaise, Rembrandt... Il a toujours voulu faire le
coup de soleil du Rembrandt du Salon carré... Enfin, pour moi, quand il
a été là, il ne s'est pas assez livré, oublié, abandonné... Il n'a pas
assez voulu voir comment la lumière qu'il avait devant les yeux se
faisait, et alors, pour avoir sa lumière plus vive, il a forcé, exagéré
ses ombres... Des coups de pistolet, ses tableaux... Pas de sincérité:
il n'a pas eu l'émotion de la nature... Toujours trop de lui dans ce
qu'il faisait... Il n'a jamais su, tenez, comme Rousseau, être un
refléteur en restant personnel... Puis, Decamps, il a fait très-peu de
chose en pleine lumière... Dans ses tableaux, il n'y a jamais de lumière
diffuse... Il ne connaît pas ça, les bains de jour, les pleins soleils
aveuglant, mangeant tout... Ce qu'il fait toujours, ce sont des rues,
des culs-de-sac, des compartiments de lumière dans des corridors
d'ombre... Decamps? Jamais une finesse de ton... Des gris? cherchez ses
gris!... Ses rouges? c'est toujours un rouge de cire à cacheter...
Coloriste? non, il n'est pas coloriste... Criez tant que vous voudrez,
non, pas coloriste... On est coloriste, n'est-ce pas, avec du noir et du
blanc?... Gavarni est un coloriste dans une lithographie... Partons de
là... Qu'est-ce qui fait maintenant qu'une chose peinte avec des
couleurs est d'un coloriste, paraît d'un coloriste dans une reproduction
gravée ou lithographiée? Qu'est-ce qui fait ça? Une seule chose,
absolument, la même chose que pour le noir et le blanc: le rapport des
valeurs... Par exemple, voici un Velasquez...
Et Coriolis prit un morceau de fusain, dont il sabra une feuille
d'album.
--Il combinera d'abord ses valeurs d'ombre et de lumière, de noir et de
blanc... Il les combinera dans une tête, un pourpoint, une écharpe, une
culotte, un cheval,--et le fusain marchait avec sa parole.--Puis, de
quelque couleur qu'il peigne ces différentes choses, orangé, ou jaune,
ou rose, ou gris, vous pouvez être sûr qu'il s'arrangera toujours pour
garder les valeurs d'ombre et de lumière de son noir et de son blanc...
Decamps ne s'est jamais douté de ça... Ce qui l'a sauvé, c'est que
presque tous ses tableaux sont des monochromies bitumineuses avec des
réveillons, des espèces de crayons noirs relevés de touches de pastel...
Ça peut rendre l'Orient de l'Afrique, l'Orient de l'Égypte, je ne sais
pas, je n'ai pas étudié ce pays-là; mais pour l'Asie Mineure... l'Asie
Mineure! Si vous voyiez ce que c'est! Un pays de montagnes et de plaines
inondées une partie de l'année... C'est une vaporisation continuelle...
Tenez! une évaporation d'eau de perles... tout brille et tout est
doux... la lumière, c'est un brouillard opalisé... avec des couleurs...
comme un scintillement de morceaux de verre coloré...