XXXVI

Anatole était revenu à Paris, rapatrié par Coriolis qui avait voulu

absolument lui payer ses dettes à Marseille et son voyage. Aux

résistances, aux susceptibilités, aux délicatesses fières d'Anatole,

Coriolis avait répondu par des mots d'une brutalité cordiale, lui disant

que «c'était trop bête» et qu'il l'emmenait.

Pendant que Coriolis était en Orient, son oncle était mort; et il

revenait, après avoir été à Bourbon prendre possession de la succession.

Il était riche, il avait maintenant une quinzaine de mille livres de

rentes. Il comptait prendre un grand atelier. Anatole logerait avec lui;

et il resterait tant qu'il voudrait, tant qu'il se trouverait bien,

jusqu'à ce qu'il y eût dans sa vie une chance, une embellie. La chaleur

des offres de Coriolis, leur simple et rude amitié avaient triomphé des

scrupules d'Anatole, qui, se laissant faire, était devenu l'hôte de

Coriolis, dans son grand atelier de la rue de Vaugirard.

Sans être tendre, Coriolis était de ces hommes qui ne se suffisent pas

et qui ont besoin de la présence, de l'habitude de quelqu'un à côté

d'eux. Il avait peine à passer une heure dans une chambre où n'était pas

un être humain. Il était presque effrayé à l'idée de retrouver la vie

enfermée de l'Occident dans un grand appartement où il serait tout seul,

seul à vivre, seul à travailler, seul à dîner, toujours en tête-à-tête

avec lui-même. Il se rappelait sa jeunesse, où pour échapper à la

solitude, il avait toujours mis une femme dans son intérieur et fini ses

liaisons en accoquinements. Dans le compagnonnage d'Anatole, il voyait

une gaie et amusante société de tous les instants, qui le sauverait de

l'enlacement d'une maîtresse, et aussi de la tentation d'une fin qu'il

s'était défendue: le mariage.

Coriolis s'était promis de ne pas se marier, non qu'il eût de la

répugnance contre le mariage; mais le mariage lui semblait un bonheur

refusé à l'artiste. Le travail de l'art, la poursuite de l'invention,

l'incubation silencieuse de l'oeuvre, la concentration de l'effort lui

paraissaient impossibles avec la vie conjugale, aux côtés d'une jeune

femme caressante et distrayante, ayant contre l'art la jalousie d'une

chose plus aimée qu'elle, faisant autour du travailleur le bruit d'un

enfant, brisant ses idées, lui prenant son temps, le rappelant au

_fonctionarisme_ du mariage, à ses devoirs, à ses plaisirs, à la

famille, au monde, essayant de reprendre à tout moment l'époux et

l'homme dans cette espèce de sauvage et de monstre social qu'est un vrai

artiste.

Selon lui, le célibat était le seul état qui laissât à l'artiste sa

liberté, ses forces, son cerveau, sa conscience. Il avait encore sur la

femme, l'épouse, l'idée que c'était par elle que se glissaient, chez

tant d'artistes, les faiblesses, les complaisances pour la mode, les

accommodements avec le gain et le commerce, les reniements

d'aspirations, le triste courage de déserter le désintéressement de leur

vocation pour descendre à la production industrielle hâtée et bâclée, à

l'argent que tant de mères de famille font gagner à la honte et à la

sueur d'un talent. Et au bout du mariage, il y avait encore la paternité

qui, pour lui, nuisait à l'artiste, le détournait de la production

spirituelle, l'attachait à une création d'ordre inférieur, l'abaissait à

l'orgueil bourgeois d'une propriété charnelle. Enfin, il voyait toutes

sortes de servitudes, d'abdications et de ramollissements pour

l'artiste, dans cette félicité bonasse du ménage, cet état doux,

lénitif, cette atmosphère émolliente où se détend la fibre nerveuse et

où s'éteint la fièvre qui fait créer. Au mariage, il eût presque

préféré, pour un tempérament d'artiste, une de ces passions violentes,

tourmentées, qui fouettent le talent et lui font quelquefois saigner des

chefs-d'oeuvre.

En somme, il estimait que la sagesse et la raison étaient de ne demander

que des satisfactions sensuelles à la femme, dans des liaisons sans

attachement, à part du sérieux de la vie, des affections et des pensées

profondes, pour garder, réserver, et donner tout le dévouement intime de

sa tête, toute l'immatérialité de son coeur, le fond d'idéal de tout son

être, à l'Art, à l'Art seul.

Manette Salomon · 第 43 / 162 题