Un matin, Anatole fut fort étonné de voir entrer la petite bonne de sa
mère lui apportant une lettre. Sa mère le priait de venir passer la
soirée chez elle avec un de ses oncles, un frère de son père, qu'il
n'avait jamais vu, et qui désirait le connaître.
Le soir, Anatole trouva chez sa mère un baba, du thé, les deux lampes
Carcel allumées, et un monsieur à collier de barbe noire qui l'invita à
déjeuner avec lui le lendemain.
Le lendemain, sur les deux heures, dans un cabinet du Petit-Véfour, au
Palais-Royal, les deux coudes sur une table où trois bouteilles de
Pomard étaient vides, l'oncle, le gilet déboutonné, contait, avec
l'expansion du Bourgogne, ses affaires à son neveu, la part qu'il avait
à Marseille dans une fabrique de produits chimiques pour la savonnerie,
ses déplacements pour la commission, le charmant voyage fait par lui,
l'année précédente, en Espagne, moitié pour sa maison, moitié pour son
plaisir. Et disant cela, il laissait tomber sur ses souvenirs, qu'il
semblait revoir, de gros sourires scélérats. Maintenant, il avait envie
d'aller à Constantinople. Il aimait le mouvement, et cela lui ferait
voir du pays. Puis un homme comme lui devait toujours trouver à brasser
quelque chose là-bas. D'ailleurs, comme actionnaire des paquebots, il
comptait bien avoir le passage gratuit pour lui, et peut-être pour un
compagnon, s'il en trouvait un.
Ce dernier mot, jeté en l'air, tombait dans une demi-ivresse d'Anatole,
soudainement réconcilié avec les idées de famille, et qui sentait toutes
sortes de tendresses fumeuses aller à son oncle. Il fit:--A
Constantinople!--Et il regarda devant lui, fasciné.
Il avait toujours eu un désir flottant, une sourde démangeaison, une
espèce d'envie de bureaucrate d'aller à du merveilleux lointain. Il
caressait depuis longtemps la pensée vague, confuse, la tentation
instinctive de faire quelque grand voyage, de partir flâner quelque
part, dans des endroits bizarres, dans des lieux à caractère, à travers
des paysages dont il avait respiré l'étrangeté dans des récits et des
dessins de voyageurs. Ce qui aspirait en lui à l'exotique, à ces
horizons attirants déroulés dans les descriptions qu'il avait lues,
c'était le Parisien musard et curieux, le badaud avec ses imaginations
d'enfant bercées par _Robinson_ et les _Mille et une Nuits_.
Constantinople! ce seul mot éveillait en lui des rêves de poésie et de
parfumerie où se mêlaient, avec les lettres de Coriolis, toutes ses
idées d'Eau des Sultanes, de pastilles du sérail, et de soleil dans le
dos des Turcs.
--Eh bien! si tu m'emmenais, moi?--fit-il à brûle-pourpoint.
L'oncle et le neveu se tutoyaient depuis le café.
--Mon Dieu, tout de même,--répondit l'oncle en homme désarçonné par la
brusquerie de la demande.--Mais tu ne seras jamais prêt,--reprit-il.
--Quand pars-tu?
--Mais... demain, à cinq heures.
--Oh! j'ai un jour de trop.
Anatole fut exact au chemin de fer. Il avait arraché trois cents francs
à sa mère, dont la vanité de bourgeoise était humiliée des costumes dans
lesquels on rencontrait son fils à Paris. Il paya sa place, et partit
avec son oncle pour Marseille.
A Lyon, la glace était tout à fait rompue entre les deux voyageurs:
l'oncle et le neveu s'étaient confié réciproquement les malheurs de
leurs bonnes fortunes.
Arrivés à Marseille, à cinq heures, ils descendirent à l'hôtel des
Ambassadeurs. On dîna à table d'hôte. Anatole but un peu trop de vin de
Lamalgue, un vin généralement fatal aux nouveaux venus, et monta se
coucher. Il dormait, lorsqu'une voix de stentor l'éveilla: Anatole!
Anatole!--lui criait son oncle de la rue--nous sommes chez Conception!
le pisteur de l'hôtel t'y mènera...
Anatole sauta en bas de son lit, s'habilla; et le pisteur le mena au
troisième étage d'une maison de la rue de Suffren, où se trouvaient,
autour d'un bol de punch, son oncle, quatre amis de son oncle et la
maîtresse de son oncle, mademoiselle Conception, une petite Maltaise,
brune de naissance, et danseuse de profession au Grand-Théâtre.
Les trois ou quatre jours qui suivirent parurent délicieux à Anatole.
Des promenades sur le Prado, aux Peupliers, des déjeuners à la Réserve,
des dîners avec Conception et les amis de son oncle, des soirées au
spectacle, au café de l'Univers, c'était sa vie. Son oncle se montrait
charmant pour lui; seulement, Anatole trouvait assez singulier qu'il ne
parût point s'occuper du tout de la façon dont il allait vivre: il ne
parlait pas de l'aider, et n'ouvrait plus la bouche sur le voyage de
Constantinople.
Au bout d'une semaine, Anatole commençait à s'inquiéter assez
sérieusement, lorsque le maître de l'hôtel vint lui dire qu'une dame,
qui venait de descendre chez lui, demandait un peintre. Cette brave dame
avait pour fils un maire d'un village des environs qui, dans un accès de
fièvre chaude, s'était tailladé à coups de rasoir la gorge et le ventre.
La gangrène étant venue, les médecins désespérant du malade, elle avait
fait un voeu à Notre-Dame de la Garde, et son fils ayant été sauvé, elle
venait à Marseille faire faire l'_ex-voto_. Anatole se hâta de brosser
l'apparition de la bonne Notre-Dame à la mère près de son fils couché.
Il eut pour cela une centaine de francs.
Cet _ex-voto_ lui amena la commande d'un épisode d'émeute dans les rues
de Marseille, commande faite par un monsieur qui s'y fit représenter en
Horatius Coclès de la propriété, pour obtenir la croix. Ce tableau, où
il fallut inventer une insurrection, lui fut très-bien payé. Un portrait
qu'il fit d'un agent maritime lui amena toute la série des agents
maritimes. Des figures d'odalisques avec des sequins, qu'il exposa à la
devanture de Réveste, et qu'on acheta, le firent connaître. L'ouvrage
lui vint de tous les côtés. Il gagna de l'argent, mena large et joyeuse
vie pendant plusieurs mois.
Il voyait toujours son oncle, il allait souvent chez Conception. Mais
l'oncle paraissait fort refroidi à son égard. Il était intérieurement
offusqué des succès de son neveu, de la façon dont, avec sa gaieté, son
esprit, sa familiarité, Anatole avait réussi dans sa société, au cercle,
au café, partout où il l'avait présenté. Il se sentait éclipsé, relégué,
au second plan, par cette place faite au Parisien, à l'artiste; les
histoires marseillaises qu'il essayait de raconter, après les histoires
d'Anatole, ne faisaient plus rire: il ne brillait plus. Outre cela, il
était blessé d'une certaine légèreté de ton que son neveu prenait avec
lui, le traitant par-dessous la jambe avec des plaisanteries d'égalité
et de camaraderie inconvenantes, l'appelant, à cause d'un vert caisse
d'oranger usuel dans son commerce, «mon oncle _Schwanfurt_». Il trouvait
enfin que mademoiselle Conception s'amusait trop avec «ce crapaud-là»,
qu'elle riait trop quand il venait, et qu'elle avait l'air de le
regarder comme le plaisir de la maison. Tout cela fit qu'il commença par
ne plus inviter Anatole, et qu'il finit par lui remettre un beau jour la
note de tous les dîners qu'il lui avait payés, en lui faisant remarquer
qu'il avait la discrétion de ne les lui compter que trois francs pièce.
Celte réclamation arrivait au moment où la vogue de l'artiste de Paris
commençait à baisser. Tous les agents maritimes s'étaient fait peindre;
et tous les Marseillais qui désiraient une odalisque en avaient acheté
une chez Réveste. La gêne venait. Et c'était alors que se déclarait à
Marseille le choléra qui faisait fuir à Lyon la moitié des habitants, et
l'oncle d'Anatole un des premiers.
Anatole, lui, était forcé de rester: il n'avait pas de quoi se sauver.
Il se trouva heureusement avoir affaire à un hôtelier qui avait encore
plus peur que lui. Cet homme avait voulu lui donner son compte quelques
jours avant le choléra: Anatole le vit venir à lui avec une contrition
piteuse, le soir du jour où l'on avait enterré le pisteur de l'hôtel. Il
y avait déjà plusieurs mois que, forcé de faire des économies, Anatole
allait dîner à l'hôtel de la Poste, pour vingt-cinq sous, avec
l'état-major des paquebots. Son hôtelier venait le supplier de dîner
chez lui, avec lui, au même prix; il lui offrait même de payer ce qu'il
devait à la Poste. Anatole accepta, et pour ses vingt-cinq sous, il eut
un dîner à trois services, dans la grande salle à manger de cent
couverts, désolée et désertée, au bout de la grande table, où ne
s'asseyaient plus que cinq convives, son maître d'hôtel, lui, et trois
autres personnes dans sa situation: le pâtre calculateur Mondeux, dont
les représentations étaient arrêtées net, et qui ne faisait plus
d'argent, même dans les séminaires; le démonstrateur du pâtre, un nommé
Regnault, et madame Regnault.
On se serrait pour s'empêcher de trembler, on se ramassait les uns les
autres: tout ce petit monde était fort épouvanté, à l'exception du petit
pâtre, qui n'avait pas l'idée du choléra et qui planait dans le septième
ciel des nombres. Chaque nuit, un des quatre appelait les autres.
Le thé, le rhum, à toute heure, courait l'escalier: l'hôte était si
bouleversé qu'il n'y regardait plus. A la fin, Anatole eut un héroïsme à
la Gribouille: pour échapper à ces terreurs, il résolut de plonger
dedans à fond; et il alla tout droit se faire inscrire au bureau des
cholériques, pour visiter les malades et porter des secours.
Il passa alors des jours, des nuits, à aller où on l'appelait, chez des
pauvres diables, enragés de quitter leur vie de misère, chez des
poissonniers et des poissonnières qui s'éteignaient le visage éclairé
par les bougies d'une petite chapelle, au-dessus de leur lit,
enguirlandée de chapelets de coquillages. Il les touchait, les
frictionnait, leur parlait, les plaisantait, quelquefois les sauvait:
souvent il fit rire la Mort, et lui reprit les gens. Peu à peu,
s'aguerrissant dans ce métier où il usait ses peurs, il finit par lui
trouver comme un sinistre côté comique; et avec sa nature comédienne, sa
pente à l'imitation, son sens de la charge, il faisait, aussitôt qu'il
lui revenait un moment de courage, des simulations caricaturales et
terribles de ce qu'il avait vu, des convulsions qu'il avait soignées,
des morts auxquels il avait fermé les yeux: cela ressemblait à l'agonie
se regardant dans une cuiller à potage, et au choléra se tirant la
langue dans une glace!
L'épidémie finie, Anatole revint au rêve de Constantinople, qui ne
l'avait jamais quitté. Il avait dîné une fois chez son oncle avec un
écuyer de Paris, le fameux Lalanne, qui dirigeait un cirque à Marseille.
Toutes les affinités de sa nature de clown l'avaient aussitôt porté vers
l'écuyer et le personnel de sa troupe: le petit Bach, l'inventeur du
célèbre exercice de la boule; Emilie Bach, qui faisait valser son
cheval, en le forçant à poser de deux tours en deux tours les pieds de
devant sur la barrière des premières; Solié, qui courait debout, dans
l'hippodrome de Marseille, la poste à trente-deux chevaux. Toute cette
troupe était engagée pour aller donner des représentations à
Constantinople, dans le cirque où madame Bach avait gagné presque une
fortune, en laissant le prix d'entrée à la générosité des Turcs, et en
faisant la recette à la porte dans un turban.
Anatole vit là une providence: il n'avait qu'à monter en croupe derrière
le cirque pour aller là-bas. L'affaire s'arrangeait: il était convenu
qu'on le prenait pour contrôleur; mais le contrôleur dans la troupe
devait, en cas de besoin, figurer dans le quadrille, et même, s'il le
fallait, doubler un écuyer. Anatole n'était pas homme à reculer pour si
peu. D'ailleurs, ce qu'on lui demandait rentrait dans sa vocation. Il
était naturellement un peu acrobate. Chez Langibout, il aimait à se
pendre par les pieds à la barre du modèle. Dans tous les jeux, il était
d'une élasticité, d'une souplesse merveilleuse. Il faisait très-bien le
saut périlleux du haut de son poêle d'atelier. Il avait à la fois le
tempérament et l'enthousiasme des tours de force. Avec ces dispositions,
il parvint en quelques semaines à faire le manége debout et à se tenir
sur un pied: il aurait bien voulu aller plus loin, quitter le cheval des
deux pieds, sauter les banderoles; mais au bout de six mois, il n'en
avait pas encore trouvé le courage, lorsqu'on apprit la mort de madame
Bach. Constantinople lui échappait encore une fois!
Accablé de la nouvelle, il arpentait tristement le quai du port,--quand
tout à coup un homme lui tomba dans les bras en même temps qu'un singe
sur la tête.
L'homme était Coriolis.