Cependant arrivait cette année dure à l'art: 1848, la Révolution, la
crise de l'argent.
Anatole n'en souffrait pas trop d'abord. Il trouvait à s'employer dans
une série de portraits des députés de la Constituante. Mais après cela,
des semaines, des mois se passaient sans qu'il trouvât autre chose à
faire que l'en-tête d'une romance légitimiste: _Où est-il?_ qu'il
exécuta en faisant violence à ses opinions républicaines. Puis, la gêne
des temps croissant, il arriva à se laisser embaucher par un individu
qui avait eu l'idée de placer en province des livres invendables, des
_rossignols_ de librairie, avec la prime d'une pendule ou d'un portrait
au choix. Chaque portrait, y compris les mains, devait être payé 20
francs à Anatole, et l'on commençait la tournée par Poissy. Anatole et
son meneur se glissaient dans les maisons, furtivement, sans rien dire
du pourquoi de leur visite, qui les eût fait jeter à la porte; et tout à
coup, Anatole ouvrant une boîte qui contenait son portrait, se mettait à
côté dans la pose, tandis que son compagnon, levant un mouchoir
démasquait la pendule de la prime. Cette pantomime n'eut aucun succès
auprès des bouchers de l'endroit. Elle ne réussit guère mieux dans les
autres villes du département. Et, peu de jours avant les journées de
Juin, Anatole retomba sur le pavé de Paris, aussi pauvre qu'avant de
partir. Les journées de Juin lui donnaient l'idée de faire d'imagination
un faux croquis d'après nature de l'épisode de la barrière de
Fontainebleau: l'assassinat du général Bréa. Un journal illustré lui
payait assez bien ce dessin d'actualité. Anatole en tirait une seconde
mouture en lilhographiant un portrait du général, dont il vendait pour
une trentaine de francs.
Mais c'était son dernier gain, toute affaire s'arrêtait. Il eut beau
chercher, courir, solliciter: un moment, il n'y eut plus que la faim à
l'horizon désespéré de son lendemain.
Il regarda autour de lui. Ses effets, sa chambre elle-même avait presque
toute déménagé au mont-de-piété. Il fouilla machinalement la poche de
son gilet: le poisson d'or de Coriolis, qui lui avait si souvent avancé
un peu d'argent, était parti pour la dernière fois, et n'était pas
revenu. Il chercha dans la pauvreté de ses nippes et le vide de ses
meubles: rien, il ne restait plus rien dont le clou eût voulu.
Alors il eut une idée: ses matelas avaient encore le luxe de leurs
toiles; il se mit à les découdre, trouva dessous la laine assez tassée
en galette pour y pouvoir coucher, et courant les engager au premier
bureau de commissionnaire, il en tira quelques sous. Et il se mit à
manger un pain de seigle pour son déjeuner, un autre pour son dîner. En
se rationnant ainsi, il calculait qu'il avait de quoi vivre une huitaine
de jours. Et il dormit sans mauvais rêve sur la laine de ses matelas.
Il ne trouvait pas qu'il était temps de s'inquiéter. C'était simplement
une situation tendue, une faillite momentanée de chance. Puis, il y
avait, dans ce qui lui arrivait, une sorte de caractère, un côté
pittoresque, comme une nouveauté d'aventure, qui amusait son
imagination. Cette misère absolue lui paraissait une extrémité
extravagante, presque drôle. D'ailleurs, il avait toujours adoré le pain
de seigle: quand il en achetait un au Jardin des Plantes pour le donner
aux animaux, il le mangeait.
Aussi n'eut-il point de tristesse. Le second jour, il fut tout heureux
d'avoir failli dîner avec un camarade enlevé par «une ancienne» après
l'absinthe, et presque sur le pas de la gargotte où ils allaient entrer.
Les lendemains se succédèrent pareils, nourris des mêmes deux pains de
seigle, également déçus par des rencontres d'amis qui le menaient
jusqu'au bord d'un dîner. Anatole supporta cet allongement de déveine et
cette conjuration de contre-temps sans se laisser abattre. Il se
roidissait dans sa philosophie, se disait que rien n'est éternel,
trouvait en lui de quoi se plaisanter lui-même, et n'avait pas même la
pensée d'injurier le ciel ou d'en vouloir aux hommes. Il espérait
toujours avec une confiance vague, avec un ressouvenir instinctif du
système des compensations d'Azaïs qu'il avait autrefois feuilleté à un
étalage sur le quai. Deux ou trois fois il trouva en rentrant, sur sa
porte, écrit avec le morceau de craie posé à côté dans une petite poche
de cuir, le nom d'amis aisés venus pour le voir: il n'alla point chez
eux, par une pudeur de timidité, et aussi de belle dignité, qui l'avait
toujours empêché d'emprunter.
Comme à la longue il se sentait une espèce d'ennui dans les entrailles,
il songea à aller chez sa mère, avec laquelle il était complètement
brouillé, et qu'il ne voyait plus que le premier jour de l'an. Mais
pensant au sermon que lui coûterait là une pièce de cent sous, il prit
le parti de patienter encore. Il attrapa ainsi la fin de ses pains de
seigle; mais, à une dernière digestion, des crampes si atroces le
prirent qu'il fut forcé de se coucher.
La nuit commençait à tomber; et avec la nuit, la douleur ne s'apaisant
pas, ses réflexions s'assombrissaient un peu, quand la clef tourna dans
la porte. Il entendit un frou-frou de soie et de femme: c'était une
vieille connaissance de ses parties de canot, qui venait lui demander
dix sous pour aller manger une portion à un bouillon. Mais quand elle
eut vu l'atelier, elle s'arrêta comme honteuse de demander à plus pauvre
qu'elle, le regarda, le vit jaune d'une jaunisse, lui dit de se faire de
la limonade, et s'en alla.
Anatole resta seul, souffrant toujours, et laissant aller ses idées à
des lâchetés, à des tentations de s'adresser à sa mère.
Sur les dix heures, la femme d'avant le dîner rentra, ôta ses gants,
fouilla dans ses poches, et en retira ce qu'elle avait rapporté du
restaurant où quelqu'un l'avait emmenée: le citron des huîtres et le
sucre du café. La limonade faite, elle voulut la faire chauffer, demanda
où était le bois: Anatole se mit à rire. Elle réfléchit un instant, puis
tout à coup sortit, et reparut l'air triomphant avec tous les
paillassons de la maison qu'elle était allée ramasser sur les paliers.
Elle alluma cela, mit la limonade sur le feu, en apporta un verre à
Anatole, lui dit:--_Il_ m'attend en bas,--et se sauva.
Le lendemain, la crise qui jette la bile dans le sang était passée.
Anatole se sentait soulagé, et il se laissait aller à la somnolence de
bien-être qui suit les grandes souffrances, quand Chassagnol entra chez
lui.
--Tiens! tu es malade?
--Oui, j'ai la jaunisse.
--Ah! la jaunisse,--reprit Chassagnol en répétant machinalement le mot
d'Anatole, sans paraître y attacher la moindre idée d'importance ou
d'intérêt.
C'était assez son habitude d'être ainsi indifférent et sourd au dedans à
ce que ses amis lui apprenaient d'eux, de leurs ennuis, de leurs
affaires, de leurs maux. Généralement, il paraissait ne pas écouter,
être loin de ce qu'on lui disait, et pressé de changer de sujet, non
qu'il eût mauvais coeur, mais il était de ces individus qui ont tous
leurs sentiments dans la tête. L'ami, dans ce grand affolé d'art, était
toujours parti, envolé, perdu dans les espaces et les rêves de
l'esthétique, planant dans des tableaux. Cet homme se promenait dans la
vie comme dans une rue grise qui mène à un musée, et où l'on rencontre
des gens auxquels on donne, avant d'entrer, de distraites poignées de
main. D'ailleurs la réalité des choses passait à côté de lui sans le
pénétrer ni l'atteindre. Il n'y avait pas de misère au monde capable de
le toucher autant qu'une _Famille malheureuse_ bien peinte.
--La jaunisse, ce n'est rien,--reprit-il tranquillement.--Seulement, il
ne faut pas te faire d'embêtement... Je voulais toujours venir te
voir... mais j'ai été pris tous ces temps-ci par Gillain qui est devenu
salonnier dans un journal sérieux... Et comme il ne sait pas un mot de
peinture... Si on publiait dans le _Charivari_ un Albert Durer, sans
prévenir, il croirait que c'est de Daumier... Enfin, il fait un salon,
le voilà maintenant critique artistique... C'est absolument comme un
homme qui ne saurait pas lire qui se ferait critique littéraire... Alors
il prend séance avec moi... Il me fait causer, il m'extirpe mes bonnes
expressions, il me suce tout mon technique... C'est si drôle, un homme
d'esprit! c'est si bête en art!... Enfin, je lui ai enfoncé un tas de
mots: frottis, glacis, clair-obscur... Il commence à s'en servir pas
trop mal... Il est capable de finir par les comprendre!... Eh bien,
vrai, c'est amusant! Par exemple, je l'ai seriné à la sévérité, raide...
Ça sera une cascade d'éreintements... Je lui ai dit qu'il s'agissait de
nettoyer le Temple, de tomber sur le dos aux fausses vocations, à ces
milliers de tableaux qui ne disent rien et qui encombrent... Oh! la
fausse peinture!... Du talent ou la mort! il n'y a que cela... Il faut
décourager trois mille peintres par an... sans cela, dans dix ans, tout
le monde sera peintre, et il n'y aura plus de peinture... Dans toute
ville un peu propre, et qui tient à son hygiène, il devrait y avoir un
barathre, où l'on jetterait toutes les croûtes mal venues, pas viables,
pour l'exemple!... Mais, nom d'un chien! l'art, ça doit être comme le
saut périlleux: quand on le rate, c'est bien le moins qu'on se casse les
reins!... On me dira: Ils mourront de faim... Ils ne meurent pas assez
de faim! Comment! vous avez tous les encouragements, toutes les
récompenses, tous les secours... j'en ai lu l'autre jour la statistique,
c'est effrayant... les croix, les commandes, les copies, les portraits
officiels, les achats de l'État, des ministères, du souverain quand il y
en a un, des villes, des _Sociétés des amis des arts_... plus d'un
million au budget!... Et vous vous plaignez! Tenez! vous êtes des
enfants gâtés... Ni tutelle, ni protection, ni encouragements, ni
secours... voilà le vrai régime de l'art... On ne cultive pas plus les
talents que les truffes... L'art n'est pas un bureau de bienfaisance...
Pas de sensiblerie là-dessus: les meurt-de-faim en art, ça ne me touche
pas... Tous ces gens qui font un tas de saloperies, de bêtises, de
platitudes, et qui viennent dire au public: Il faut bien que je vive...
Je suis comme d'Argenson, moi, je n'en vois pas la nécessité! Pas de
larmes pour les martyrs ridicules et les vaincus imbéciles! Qu'est-ce
qui resterait aux autres, alors? Et puis, est-ce que l'art est chargé de
vous faire manger? Est-ce que vous avez pris ça pour un étal? Je vous
demande un peu les secours qu'on donne à un épicier lorsqu'il a fait
faillite!... Mourez de faim, sapristi! c'est le seul bon exemple que
vous ayiez à donner... Ça servira au moins d'avertissement aux
autres!... Comment! vous ne vous êtes pas affirmé, vous êtes anonyme,
vous le serez toujours!... Vous n'avez rien trouvé, rien inventé, rien
créé... et parce que vous êtes un artiste, tout le monde s'intéressera à
vous, et la société sera déshonorée si elle ne vous met, tous les
matins, un pain de quatre livres chez votre concierge! Non, c'est trop
fort!...
Ces sévères paroles, cruelles sans le vouloir, sans le savoir, tombaient
une à une comme des coups de poing sur la tête d'Anatole. Il lui
semblait entendre le jugement de sa vie. Cette condamnation, que
Chassagnol jetait en l'air sur d'autres vaguement, c'était la sienne.
Pour la première fois, il se sentit l'amertume des misères méritées; il
vit le rien qu'il était dans l'art; sa conscience lui montra tout à
coup, pendant un instant, son parasitisme sur la terre.
--Si tu me laissais un peu dormir, hein?--fit-il en coupant brusquement
la tirade de Chassagnol.
--Ah!--fit Chassagnol qui prit son chapeau, en poursuivant son idée et
en monologuant avec lui-même.
A quelques jours de là, Anatole était sur pied. Il devait la vie à sa
jeunesse et à une vieille bonne de la maison, sa voisine sur le carré;
brave femme, adorant les deux petits enfants de maître qu'elle élevait,
et dont Anatole avait pris les têtes pour les mettre dans des tableaux
de sainteté. La brave femme avait cru voir ses deux petits chéris dans
le ciel; et elle fut trop heureuse d'apporter au malade ses soins et le
bouillon qui lui rendirent les forces.
Comme il était convalescent, une rentrée inespérée, le payement d'un
transparent qu'il avait fait pour un bal Willis des environs de Paris,
quatre-vingts francs arriérés le sortaient de la faim.