XXXI

Le soir, ils s'en allaient tous les deux à la barrière, au _Désespoir_,

chez Tisserand le Danseur, où l'on dînait pour neuf sous. Et l'estomac à

demi rempli, sans un liard pour une consommation, regardant à travers

les rideaux les gens assis dans les cafés, ils s'en revenaient

tristement.

Alors commençait la veillée, la causerie, et presque toujours l'ironie

d'une conversation succulente. Curieux de tout ce qui avait un caractère

étranger, enclin d'ailleurs à cette gourmandise d'imagination qui lui

faisait demander sur les cartes des restaurants les mets inconnus et de

noms chatouillants, Anatole mettait l'ancien chef du prince Pojarski sur

son passé; et le cuisinier, s'animant au souvenir du feu de ses

fourneaux, et comme repris par sa première profession, lui parlait

cuisine, et cuisine russe. Les yeux brillants, il énumérait les cailles

des gouvernements de Toul et de Koursk, les gélinottes de Wologda,

Arkhangel, Kazan; les coqs de bruyères, les bécasses de bois, les

sangliers des gouvernements de Grodno et de Minsk; les jambons, les

pattes d'ours, tout le gibier conservé gelé toute l'année dans les

glacières de Pétersbourg. Il dissertait sur la délicatesse des poissons

vivant dans ces fleuves de glace: les sterlets du Volga, l'esturgeon du

lac Ladoga, les saumons de la Newa, les lavarets, le soudac, dont le

meilleur apprêt est celui dit du _Cabaret rouge_; et les truites de

Gatschina, les _carassins_ des environs de Saint-Pétersbourg, les

éperlans de Ladoga, les goujons perchés, les goujons délicieux de

Moscou, les riapouschka, les chabots de Pskoff, dont on se sert dans le

carême pour le _stschi_ maigre, et dans la semaine du carnaval pour les

_blinis_. Et de l'énumération, Bardoulat passait impitoyablement aux

détails de son ancien art, avec des termes techniques, des explications,

des gestes qui semblaient remuer les choses dans la casserole, des mots

qui sentaient bon et qui fumaient. C'était le potage Rossolnick, le

potage aux concombres liés, au moment de servir, avec de la crème double

et des jaunes d'oeuf, dans lequel on met les membres de deux jeunes

poulets cuits dans le velouté du potage.

--Le velouté du potage!--répétait Anatole, comme pour se faire passer

sur la langue la friandise de l'expression.

Mais Bardoulat ne l'écoutait pas: il était lancé dans l'extravagance des

soupes: le potage de sterlet aux foies de lotte, mouillé de vin de

Champagne, les bortsch, les stschi à la paresseuse, le bouillon de

gribouis, fait de ces exquis champignons qui ne viennent que sous les

sapins, les potages au gruau de sarrazin, au cochon de lait, aux

morilles, aux orties, et les potages à la purée de fraises, pour les

grandes chaleurs...

Anatole écoutait tout cela, aspirant l'exquisité des plats que l'autre

évoquait toujours, les petits pâtés de vesiga, les coulibiac de

feuilletage aux choux, les varenikis lithuaniens, les vatrouschkis au

fromage blanc, les sausselis farcis des pellmènes sibériens, les

ciernikis et nalesnikis polonais: il lui semblait être au soupirail

d'une cuisine où Carême travaillerait pour Attila, et il lui entrait des

rêves dans l'estomac.

--Mais vois-tu ce qu'il faut manger,--lui dit une fois l'ancien

chef,--au premier argent que nous aurons, j'en fais un, tu verras! Un

faisan à la Géorgienne!... C'est qu'il faut du raisin.

--Oh!--dit négligemment Anatole,--j'en ai vu chez Chevet... vingt francs

la boîte, mon Dieu...

--Écoute!--fit le chef, et se mettant à parler comme un livre de

cuisine,--tu vides, tu flambes, tu trousses ton faisan... tu le bardes,

tu le mets dans une casserole... ovale, la casserole... tu enlèves avec

précaution les pellicules d'une trentaine de noix fraîches, et tu les

mets dans la casserole.

--Bon!

--Tu écrases dans un tamis deux livres de raisin et la chair de quatre

oranges... tu verses cela sur ton faisan, tu ajoutes un verre de

Malvoisie, autant d'infusion de thé vert... Tout cela sur le feu, une

heure avant de servir, et lorsque c'est cuit... tu as ajouté, bien

entendu, gros comme un oeuf de beurre fin... Tu passes les trois quarts

de la cuisson à la serviette pour la réduire avec une bonne espagnole...

Tu sers... Et ce que c'est bon! Ah! mon ami!

--Assez!--dit d'un ton impératif Anatole.

--Oui, assez,--dit mélancoliquement l'ancien chef de cuisine du prince

Pojarski.

Tous deux commençaient à trop souffrir de ce supplice abominablement

irritant, torture de tentation pareille à celle qu'auraient des

naufragés si, dans le ciel au-dessus d'eux, le _Parfait Cuisinier_

s'ouvrait avec des recettes écrites en lettres de feu.

Manette Salomon · 第 38 / 162 题