XXVIII

L'hiver arrivé, les commandes, les portraits manquant, Anatole fut

obligé de descendre aux bas métiers qui nourrissent l'homme d'un pain

qui fait d'abord rougir l'artiste, et finissent par tuer chez tant de

peintres, sous le labeur ouvrier, le premier orgueil et la haute

aspiration de leur carrière. Il accepta, chercha, ramassa les affaires

d'industrie, les travaux de rebut et d'avilissement: les panneaux, dont

on déjeune, les paysages de Suisse qui donnent l'argent d'une paire de

souliers. Il fit, dans cette misérable partie, tout ce qui concernait

son état: des portraits de morts, d'après des photographies; des dessins

décolletés, pour la Russie; des dessus de cartons de modes pour

Rio-Janeiro. Il accrocha des entreprises de Chemins-de-Croix au rabais,

qu'il peignait à la diable, aidé de deux ou trois camarades de

l'atelier, avec le procédé des tableaux de nature morte exposés sur le

boulevard: chacun était chargé d'une couleur, préposé au rouge, au bleu

ou au vert. La Passion marchait ainsi d'un train de poste, et l'on

enlevait les _stations_ pour la province au milieu de parodies

effroyables et de charges du crucifiement qui mettaient dans la bouche

de l'agonie du Sauveur la pratique de Polichinelle!

Pourtant, malgré tout, souvent la pièce de cent sous manquait. Mais il

finissait toujours par venir un hasard, une chance, quelque occasion;

et, dans les moments les plus désespérés, un petit manteau-bleu

apparaissait dans l'atelier, un homme providentiel, singulièrement

informé des _noces_ et des _dèches_ d'artistes, surgissant le matin

devant le lit où ils dormaient encore, et pour le moins d'argent

possible, leur achetant deux ou trois esquisses qu'il marquait par

derrière d'une pointe à son nom. L'homme _à la fabrique_, c'est ainsi

qu'on l'appelait, était un petit homme, habillé de couleurs sobres,

portant des guêtres blanches, les souliers vernis d'un faiseur

d'affaires qui a toujours une voiture pour ses courses. Il avait du

militaire en bourgeois, un ton net, un air coupant, le teint bilieux,

les yeux bridés, le nez d'un garçon de place napolitain, une bouche sans

dessin dans une barbe noire. Il faisait son principal commerce de

l'exportation des tableaux pour les pays du nouveau monde qui boivent du

champagne confectionné à Montmorency. Ses plus gros prix étaient

soixante francs; mais il ne les donnait qu'aux talents qui lui étaient

sympathiques et aux peintres de style; et de soixante francs il

descendait à quatre francs juste pour les petites compositions. Pour peu

qu'il crût à l'avenir d'un artiste, il lui faisait faire toutes sortes

de choses; il apportait des esquisses pour qu'on les lui finît, qu'on y

mît du piquant, qu'on les amenât au joli: il payait cela cinq francs. Il

faisait peindre des gravures d'Overbeck sur des toiles de six. Il venait

encore souvent avec des panneaux sur lesquels étaient lithographiés des

sujets de bergerie, des Boucher de paravent, qu'on n'avait plus que la

peine de couvrir. Il traitait vite, ne riait jamais, avait des opinions,

s'asseyait devant une copie, critiquait, disait des mots d'art: «C'est

creux... ça fait lanterne...,» demandait plus de plis aux robes de

vierges, des lumières dans les yeux, du modelé partout, un tas de

petites touches «tic comme ça» au bout des doigts et de la conscience,

et de l'outremer dans les ciels.

Bref, il demandait tant de choses pour si peu d'argent, qu'Anatole, à la

fin, préféra travailler pour M. Bernardin.

Manette Salomon · 第 35 / 162 题