L'hiver arrivé, les commandes, les portraits manquant, Anatole fut
obligé de descendre aux bas métiers qui nourrissent l'homme d'un pain
qui fait d'abord rougir l'artiste, et finissent par tuer chez tant de
peintres, sous le labeur ouvrier, le premier orgueil et la haute
aspiration de leur carrière. Il accepta, chercha, ramassa les affaires
d'industrie, les travaux de rebut et d'avilissement: les panneaux, dont
on déjeune, les paysages de Suisse qui donnent l'argent d'une paire de
souliers. Il fit, dans cette misérable partie, tout ce qui concernait
son état: des portraits de morts, d'après des photographies; des dessins
décolletés, pour la Russie; des dessus de cartons de modes pour
Rio-Janeiro. Il accrocha des entreprises de Chemins-de-Croix au rabais,
qu'il peignait à la diable, aidé de deux ou trois camarades de
l'atelier, avec le procédé des tableaux de nature morte exposés sur le
boulevard: chacun était chargé d'une couleur, préposé au rouge, au bleu
ou au vert. La Passion marchait ainsi d'un train de poste, et l'on
enlevait les _stations_ pour la province au milieu de parodies
effroyables et de charges du crucifiement qui mettaient dans la bouche
de l'agonie du Sauveur la pratique de Polichinelle!
Pourtant, malgré tout, souvent la pièce de cent sous manquait. Mais il
finissait toujours par venir un hasard, une chance, quelque occasion;
et, dans les moments les plus désespérés, un petit manteau-bleu
apparaissait dans l'atelier, un homme providentiel, singulièrement
informé des _noces_ et des _dèches_ d'artistes, surgissant le matin
devant le lit où ils dormaient encore, et pour le moins d'argent
possible, leur achetant deux ou trois esquisses qu'il marquait par
derrière d'une pointe à son nom. L'homme _à la fabrique_, c'est ainsi
qu'on l'appelait, était un petit homme, habillé de couleurs sobres,
portant des guêtres blanches, les souliers vernis d'un faiseur
d'affaires qui a toujours une voiture pour ses courses. Il avait du
militaire en bourgeois, un ton net, un air coupant, le teint bilieux,
les yeux bridés, le nez d'un garçon de place napolitain, une bouche sans
dessin dans une barbe noire. Il faisait son principal commerce de
l'exportation des tableaux pour les pays du nouveau monde qui boivent du
champagne confectionné à Montmorency. Ses plus gros prix étaient
soixante francs; mais il ne les donnait qu'aux talents qui lui étaient
sympathiques et aux peintres de style; et de soixante francs il
descendait à quatre francs juste pour les petites compositions. Pour peu
qu'il crût à l'avenir d'un artiste, il lui faisait faire toutes sortes
de choses; il apportait des esquisses pour qu'on les lui finît, qu'on y
mît du piquant, qu'on les amenât au joli: il payait cela cinq francs. Il
faisait peindre des gravures d'Overbeck sur des toiles de six. Il venait
encore souvent avec des panneaux sur lesquels étaient lithographiés des
sujets de bergerie, des Boucher de paravent, qu'on n'avait plus que la
peine de couvrir. Il traitait vite, ne riait jamais, avait des opinions,
s'asseyait devant une copie, critiquait, disait des mots d'art: «C'est
creux... ça fait lanterne...,» demandait plus de plis aux robes de
vierges, des lumières dans les yeux, du modelé partout, un tas de
petites touches «tic comme ça» au bout des doigts et de la conscience,
et de l'outremer dans les ciels.
Bref, il demandait tant de choses pour si peu d'argent, qu'Anatole, à la
fin, préféra travailler pour M. Bernardin.