IX

De loin en loin, une distraction furieuse, une noce enragée rompait

cette monotonie de la vie d'atelier. Par un beau jour tout plein de

soleil, et promettant l'été, quelqu'un demandait ce qu'il y avait à la

masse; et quand les entrées de 25 francs payés par chaque élève et

exigés rigoureusement de tous, sans exception, par Langibout, quand ces

entrées, appelées les _bienvenues_, montaient à une somme de quelques

centaines de francs, on convenait d'aller manger la masse à la campagne.

Alors tout l'atelier partait, suivi du modèle de la semaine, et se

lançait aux champs dans les costumes les plus farouches, avec les

vareuses les plus rouges, les chapeaux les plus révolutionnaires, des

oripeaux hurlants et des mises forcenées. La jeunesse de tous débordait

sur le chemin; ils allaient avec des cris, des gestes, des chansons, une

gaieté violente qui effarouchait la banlieue et violait la verdure. Tout

les grisait, leur nombre, leur tapage, la chaleur; et ils marchaient en

casseurs, animés, tumultueux, batailleurs, avec cette insolence de joie

qui démange les mains, et cette envie de vaillance qui appelle les

coups.

A la porte Fleury, dans un cabaret en plein air, la bande dînait. Et

c'était une ripaille, des poulets déchirés, des bouteilles entonnées par

le goulot, des paris de goinfrerie et de saoûlerie, une espèce de vanité

et d'ostentation d'orgie grasse qui cachait, sous les lilas des environs

de Paris, des licences de kermesse et des fonds de tableaux de Teniers.

Puis, la nuit tombée, quand tous étaient ivres, et que les plus doux

avaient bu un vin de colère, la troupe, chantant à tue-tête et armée

d'échalas pris dans les vignes, se répandait au hasard sur une route où

elle espérait trouver l'hostilité, la haine du paysan d'auprès de Paris

pour le Parisien. Sur les ciels d'été, les ciels lourds et fumeux,

zébrés de noir par des nuages d'orage, les artistes se découpaient en

silhouettes agitées et fiévreuses; et la nuit donnant sa terreur à la

fantaisie de leurs costumes, à la furie de leurs gestes, à leurs ombres,

au point de feu de leurs pipes, il se levait de ce qu'on voyait

vaguement d'eux comme une sinistre apparence fantastique de bandits

légendaires: on eût cru voir les truands de l'Idéal sur un horizon de

Salvator Rosa.

L'atelier en était un soir à une de ces fins de bienvenue. L'on

revenait. Sur la route on trouva une cour ouverte, et dans la cour, des

blanchisseuses. Aussitôt, l'on eut l'idée d'un bal, et l'on organisa, en

plein vent, la salle et la danse avec des chandelles achetées chez un

épicier, et que tenaient dans leurs mains ceux qui ne dansaient pas. Le

modèle avait apporté un violon: ce fut la musique. Mais, au milieu du

quadrille, les garçons du village se ruaient sur les messieurs qui

dansaient. La bataille s'engageait, une bataille sauvage, au milieu de

laquelle Coriolis se jetant, les manches retroussées, couchait avec son

échalas deux des paysans par terre. A la fin, les garçons battus se

sauvaient pour aller chercher du renfort dans le pays. Il n'y avait plus

qu'à partir.

Mais Coriolis s'entêtait à rester. Il traita ses camarades de lâches. Il

ramassa des pierres qu'il jeta dans le cabaret dont il venait de sortir.

Il voulait se battre. Il fallut que ses camarades l'entraînassent de

force. Tous étaient étonnés de sa rage, de ce besoin fou qu'il avait des

coups.

--Comment! tu n'es pas content?--lui dit Anatole,--tu n'as rien reçu et

tu en as descendu deux!... Ah! tu y allais bien... Moi, j'ai donné un

joli coup de pied à hauteur d'estomac dans un grand serin qui

m'ennuyait... Mais deux, c'est très-gentil...

--Non, non,--répéta Coriolis,--des lâches, les amis! Nous aurions dû

leur donner une tripotée à ne pas leur donner envie de revenir... Des

lâches, je te dis, les amis!

Et sur tout le chemin jusqu'à Paris, son grand corps donna tous les

signes d'une colère de créole qui ne veut rien entendre.

Naz de Coriolis était le dernier enfant d'une famille de Provence,

originaire d'Italie, qui, à la Révolution de 89, s'était réfugiée à

l'île Bourbon. Un oncle, qui était son tuteur, lui faisait une pension

de six mille francs, et devait lui laisser à sa mort une quinzaine de

mille livres de rentes. Ce nom aristocratique, cette pension, cet

avenir, qui était une fortune à côté de la pauvreté de ses camarades,

l'élégance de tenue de Coriolis, le monde où l'on se disait qu'il

allait, les maîtresses avec lesquelles il avait été rencontré, les

restaurants où on l'avait entrevu, mettaient entre lui et l'atelier le

froid d'une certaine réserve. Langibout lui-même éprouvait une sorte de

gêne avec le «gentilhomme», comme il l'appelait; et il y avait un peu de

brusquerie amère dans la façon dont il laissait tomber sur ses esquisses

si vives et si colorées:--«C'est très-bien, très-bien... mais c'est

fermé pour moi... vous savez, je ne comprends pas...» On plaisantait un

peu Coriolis, mais doucement, prudemment, avec des malices qui ne

s'aventuraient pas trop. On savait que les charges trop fortes ne

réussiraient pas avec lui. On se rappelait son duel avec Marpon, lors de

son entrée à l'atelier, le duel pour rire, avec des balles de liége,

traditionnel dans les ateliers, et qui faillit ce jour-là devenir

tragique: Coriolis, frappant sur la main du témoin qui allait charger

les pistolets, avait fait tomber les deux balles inoffensives, et,

tirant de sa poche deux vraies balles de plomb, avait exigé un nouveau

et sérieux chargement. Il était donc respecté; mais c'était tout.

Quoiqu'il ne montrât aucune hauteur dans sa personne, ni dans ses

manières, quoiqu'il fût reconnu bon garçon, qu'il jouât sa partie dans

toutes les gamineries, qu'il fût des jeux, des griseries et des

batailles de l'atelier, c'était un camarade avec lequel les autres

élèves ne se sentaient pas à l'aise et n'avaient que les rapports de

l'atelier. Et dans ce monde le seul intime de Coriolis était Anatole, un

ami de collége de deux ans de grande cour à Henri IV. Amusé par sa

gaieté, il lui permettait, lui pardonnait tout, avec cette espèce

d'indulgence qu'a un gros chien pour un roquet.

--Reconduis-moi,--lui dit-il, quand ils furent sur le pavé de Paris.

Arrivé chez lui:--Tu déménages?--fit Anatole en regardant le sens dessus

dessous de l'appartement et des commencements d'emballage.

--Non, je pars,--dit Coriolis d'un ton de voix dégrisé.

--Tu t'en retournes à Bourbon?

--Non, je vais me promener en Orient.

--Bah!

--Oui, j'ai besoin de changer d'air... Ici, je sens que je ne peux rien

faire... J'aime trop Paris, vois-tu... Ce gueux de Paris, c'est si

charmant, si prenant, si tentant! Je me connais et je me fais peur:

Paris finirait par me manger... Il me faut quelque chose qui me

change... du mouvement... Je suis ennuyé de moi, de ma peinture, de

l'atelier, de ce qu'on nous serine ici... Il me semble que je suis fait

pour autre chose... Après ça, on croit toujours ça... Enfin, là-bas, je

me figure... je verrai bien si Decamps et Marilhat ont tout pris, n'ont

rien laissé aux autres. Il y a peut-être encore à voir après eux... Et

puis, je serai seul... c'est bon pour se reconnaître et se trouver...

Les distractions, absence totale... Plus de dîners de Boissard, plus de

soupers, plus de nuits au champagne... Rien! je serai bien forcé de

travailler... Mon brave homme d'oncle fait les choses très proprement...

Il est enchanté, tu comprends, de me voir quitter le boulevard... Et

dire que toutes ces idées raisonnables-là, c'est une femme qui me les a

données!... mon Dieu, oui... en me flanquant à la porte! Ah ça! tu

m'écriras, hein? parce qu'une fois là... j'y resterai quelque temps...

Je voudrais revenir avec de quoi étaler, devenir quelqu'un quand je

remettrai les pieds à Paris... Tu sais, quand on voit son talent quelque

part... On m'a dit souvent que j'avais un tempérament de coloriste...

Nous verrons bien!

Et devant l'avenir, la séparation, les deux amis, revenant au passé, se

mirent à causer de leur liaison, du collége, retrouvant dans leurs

souvenirs l'enfance de leur amitié. Il était trois heures du matin quand

Coriolis dit à Anatole:

--Ainsi, c'est convenu, tu m'embarques mercredi...

--Oui, je viendrai avec Garnotelle.

X

On était à la fin du déjeuner d'adieu donné par Coriolis à Anatole et à

Garnotelle. Le repas avait été triste et gai, cordial et ému. On y avait

bu ce coup de l'étrier qui remue le coeur de celui qui part et de ceux

qui restent. Dans le petit atelier, de grandes malles noires, pareilles

aux malles d'Anglais qui vont au bout du monde, des caisses, des sacs de

nuit, des couvertures serrées dans des courroies, même une petite tente

de campagne, dont la grosse toile faisait rêver, ainsi qu'une voile au

repos, de nuits lointaines et d'autres cieux: toutes sortes de choses de

voyage attendaient, prêtes à être chargées sur le fiacre avancé et

arrêté déjà devant la porte de la maison.

A ce moment la porte s'ouvrit, et il parut sur le seuil une femme

poussant devant elle une petite fille: l'enfant, timide, ne voulait pas

entrer; n'osant regarder ni se laisser voir, elle s'enfonçait dans la

robe de sa mère, et de ses deux petites mains, lui prenant deux bouts de

sa jupe, elle essayait de s'en cacher à demi, avec une sauvagerie

d'oiseau, comme de deux ailes qu'elle s'efforçait de croiser.

--Personne de ces messieurs n'aurait besoin d'un petit Jésus?--demanda

la femme avec un sourire humble, et, dégageant la tête de l'enfant, elle

montra une petite fille aux yeux bleus.

--Oh! charmante...--dit Coriolis; et faisant signe à l'enfant:

--Viens un peu, petite...

Un peu poussée par sa mère, un peu attirée par le monsieur, et marchant

vers son regard, moitié peureuse et moitié confiante, elle arriva à lui.

Coriolis, la mettant sur ses genoux, lui fit prendre des gâteaux dans

des assiettes, sur la table. Puis lui passant la main dans ses petits

cheveux, des cheveux d'enfant blonde qui sera brune, et s'amusant les

doigts de ce chatouillement de soie, il resta un instant à regarder ce

grand et profond bonheur d'enfant que la petite avait dans les yeux.

--Ah ça! la mère je ne sais plus qui...--fit Anatole,--vous prendrez

bien une tasse de café avec nous? Dites donc, on ne vous voit plus

poser, pourquoi donc ça? Vous n'êtes pas trop vieille...

--Ah! monsieur, j'ai un malheur... Les médecins disent comme ça que j'ai

un commencement d'ankylose de la colonne vertébrale... Ce n'est pas que

ça me gêne autrement pour n'importe quoi... Mais voilà deux ans au moins

que je ne puis plus hancher...

--Une petite tête qui m'aurait été...,--fit Coriolis qui continuait à

examiner la petite fille.--C'est dommage... Mais vous voyez, la mère, je

pars... A propos, quelle heure est-il?

Il regarda sa montre.

--Diable! nous n'avons que le temps...

Et, se levant, il éleva, par-dessous les bras, l'enfant au-dessus de sa

tête, l'embrassa et la posa à terre. Mais dans ce mouvement, l'enfant

glissant contre lui, accrocha la chaîne de sa montre, et en fit sauter

les breloques qui roulèrent en sonnant, sur le parquet.

--Ne la grondez pas, la mère... Ce n'est pas sa faute à cette

enfant,--fit Coriolis en ramassant les breloques:--C'est bête, ces

petites bêtises-là, on s'accroche toujours avec... Mais, au fait, j'y

pense... Quand on va là-bas, on ne sait trop si on en reviendra...

Tiens! Anatole, voilà mon petit poisson d'or, tu en auras toujours bien

vingt francs au Mont-de-Piété... Et toi,--dit-il à Garnotelle,--qui vas

attraper le prix de Rome un de ces jours, voilà une paire de cornes en

corail pour te défendre du mauvais oeil en Italie... Ah! et ma

roupie?...

Il regarda par terre.

--Tu sais, j'avais essayé dessus mon gros couteau catalan... Oh! ne

cherchez pas, la mère... Si elle était tombée on la verrait... Je

l'aurai sans doute perdue.

Le portier entra:--Allons, monsieur Antoine, chargeons tout ça un peu

vite... Et en route!

Manette Salomon · 第 16 / 162 题