VIII

L'atelier ouvrait le matin de six heures à onze heures en été, de huit

heures à une heure en hiver. Le mercredi, il y avait une prolongation de

travail d'une heure «l'heure du torse», pour finir le torse commencé la

veille: heure supplémentaire payée par la cotisation des élèves. Trois

semaines de modèle d'homme, une semaine de modèle de femme, faisaient le

mois.

Pendant ces cinq heures d'étude quotidienne, pendant ce travail d'après

nature se continuant des mois, des années, Anatole vit défiler les plus

beaux corps du temps, l'humanité de choix qui sert de leçon à l'artiste,

les statues vivantes qui conservent les lois de proportion, le _canon_

de l'homme et de la femme, les types qui dessinent le nu viril ou

féminin, l'élégance ou la force, la délicatesse ou la puissance, les

lignes avec leurs oppositions, les contours avec leur sexe, les formes

avec leur style.

Anatole dessina: il fit la longue éducation de son oeil et de son

fusain; il apprit à bâtir une académie d'après tous ces corps fameux qui

ont laissé leur mémoire dans les tableaux de l'époque:--le corps de

Dubosc, ce corps merveilleux de cinquante-cinq ans, qui avait conservé

la souplesse et l'harmonieux équilibre de la jeunesse;--le corps de

Gilbert, ce corps tout plein des trous d'une sculpture à la Puget, de

Gilbert, le modèle pour les satyres, les convulsionnaires, les

_ardents_. Il dessina d'après ce corps de Waill, le corps d'un éphèbe

florentin, le torse ciselé, les pectoraux accusés sur l'adolescence de

la poitrine, les jambes fines et montrant la souple élégance, la

longueur filante d'un dessin italien du seizième siècle, des formes de

cire sur des muscles d'acier;--le corps de Thomas l'Ours, cet ancien

lutteur de Lyon, renvoyé de son régiment à cause de son appétit, le

vorace qui prenait son café au lait dans une terrine de sculpteur avec

un pain de six livres, et que nourrissaient par commisération les

domestiques de Rothschild; un corps de damné de Michel-Ange, les épaules

d'Atlas, une musculature de Crotoniate et d'animal dévorateur où les

mouvements faisaient courir des houles sous la peau. Anatole eut encore

les corps de grâce sauvage, nerveux, ondulants, élastiques, du nègre

Saïd, du nègre Joseph de la Martinique, le nègre à la taille de femme,

aux bras ronds, qui charmait les fatigues de sa pose par des monologues

à demi-voix, gazouillés dans la langue de son pays. Il eut la fin de ces

modèles héroïques, à constitution homérique, formés dans l'atelier de

David, la poitrine élargie comme à l'air de ces grandes toiles antiques;

vieux débris d'un Empire de l'art, auxquels l'atelier ne manquait jamais

de faire la charité d'habitude avec les vieux modèles, ce qu'on appelle

«un cornet», une feuille de papier tournée par un des nouveaux, qui

circule, et où chacun met le fond de sa poche.

La femme, le corps de la femme, les modes diverses et contraires de sa

beauté, Anatole les apprit sur ces corps:--les corps des trois Marix, le

trio de Juives dont l'une a sa superbe nudité peinte dans la Renommée de

l'Hémicycle de Delaroche;--le corps de Julie Waill, aux formes pleines,

à la tête de Junon, à la grande bouche romaine, aux grands beaux yeux

énormes de la Tegée de Pompéi;--le corps de madame Legois, le type du

modèle pour le dessin classique du ventre et des jambes;--le corps

mince, nerveux, distingué dans la maigreur, de Marie Poitou, une nature

de sainte, de martyre, de mystique; le corps androgyne de Caroline

l'Allemande, qui a posé les bras du Saint-Symphorien de M. Ingres,

ennemi des modèles d'hommes, et disant «qu'ils puaient»;--le corps de

Georgette, à la taille d'anguille, aux reins serpentins, l'idéal dans un

type égyptiaque de la ligne de beauté professée par Hogarth;--le corps à

la Rubens, la poitrine exubérante, les jambes magnifiques de

Juliette;--le corps de Caroline Alibert, le corps d'une Ourania du

Primatice, allongé, effilé, avec des extrémités si souples qu'elle

faisait, d'un mouvement, passer tous les doigts d'une de ses mains l'un

sous l'autre;--le corps fluet, maigriot, élancé et charmant de Coelina

Cerf, avec ses formes hésitantes de petite fille et de femme, ses lignes

d'une ingénue de roman grec,--le plus jeune des modèles, si jeune que

les élèves lui payaient, quand elle posait une livre de sucre d'orge.

Manette Salomon · 第 15 / 162 题