--Petit cochon, vous ne travaillez pas,--répétait Langibout à Anatole
quand il passait derrière lui dans sa visite à l'atelier.
On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains.
Il était le survivant et le type dur de l'ancienne école. Il finissait
la race où l'indépendance bourgeoise des artistes du XVIIIe siècle se
mêlait au culte de 89 et des idées de liberté. Élève de David, il vivait
dans la religion de son souvenir. Les antichambres ministérielles ne
l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie roide dans sa
dignité, affectait une certaine austérité républicaine, comme une
sainteté rude, aujourd'hui perdue dans le monde des arts. Il tenait du
vieux grognard et du militaire à la Charlet, avec son libéralisme
bougon, ses mécontentements boudeurs et refoulés, son air, sa grosse
voix mâchonnant les mots, sa dure et forte moustache, ses cheveux ras.
Quand il entrait dans l'atelier, le respect et le salut du silence se
faisaient devant sa tête robuste et penchée de côté, ses tempes grises
sous son bonnet grec, ses yeux aux paupières lourdes, ses traits carrés,
taillés largement dans des traits d'ouvrier, et où se voyait, sous l'air
grognon, une bonté de peuple. Un souffle de recueillement passait sur
toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une petite peur
d'émotion quand le maître leur parlait. On l'estimait, on le craignait,
et on le vénérait. Dans la gronderie de ses avertissements, il y avait
une chaleur de coeur, une brusquerie de vive affection qui n'échappait
point à ses élèves. On lui savait gré de ces colères impuissantes, de
ces rages qu'il répandait en gros mots, quand son peu d'influence dans
les jugements des concours de prix de Rome avait fait manquer à un de
ses élèves un prix enlevé par l'intrigue et la partialité de ses
confrères tenant atelier comme lui. On lui était encore reconnaissant de
sa tolérance pour les vieux usages transmis par les ateliers de la
Révolution aux ateliers de Louis-Philippe. Langibout était indulgent
pour les farces, et même pour les charges un peu féroces. Il trouvait
que cela essayait et trempait la virilité des gens, disant que les
hommes n'étaient pas «des demoiselles»; que de son temps, c'était bien
autre chose, et que personne n'en mourait; que, dans l'art, il fallait
se faire un peu la peau et le coeur à tout. Et il rappelait la sauvage
école des artistes sous la république une et indivisible, les misères
mâles et farouches où, n'ayant pas de quoi dîner, il se couchait,
prenait une chique dans sa bouche, versait dessus un verre d'eau-de-vie,
et mangeait la fièvre que cela lui donnait.
Enfin, dans tout l'atelier, Langibout était aimé pour la simplicité de
sa vie, une vie de petit bourgeois, en manches de chemise,
quotidiennement promenée sur ce trottoir de la rue d'Enfer, entre un
_regard_ des eaux d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de
famille, égayée de temps en temps d'un petit vin de Nuits qui arrosait
les modestes et cordiaux dîners d'amis du dimanche.
Langibout s'était laissé prendre au charme d'Anatole, à la séduction
qu'exerçait sur tous ce gai garçon qui semblait né pour plaire et
arriver, ce jeune homme si brillant, si sympathique, dont les mères des
autres élèves se parlaient entre elles, dans leurs petites soirées, avec
une sorte d'envie. Son intérêt, son affection avaient été gagnés par
l'entrain de ce farceur, et aussi par de certaines promesses de talent
que ses études semblaient montrer. Tant qu'Anatole avait dessiné et
peint d'après l'académie, rien n'avait attiré sur ce qu'il faisait
l'attention de Langibout. Mais quand il arriva à ces concours
d'esquisses de tous les quinze jours, où le premier recevait en prix de
Langibout un exemplaire des Loges de Raphaël ou des Sacrements du
Poussin, il se dégagea, montra des aptitudes personnelles, obtint
presque toutes les fois la première place. Il avait un certain sens de
la composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup de
lectures, il avait retenu comme des morceaux de reconstitution
archaïque, des signes symboliques, des emblèmes, la mémoire d'animaux
hiératiques et désignateurs, le hibou de la Minerve athénienne,
l'épervier d'Égypte. Il avait attrapé par-ci par-là, à travers les
livres feuilletés, un petit bout d'antiquité, un détail de moeurs, un de
ces riens, qui mettent du caractère et l'apparence du passé dans un coin
de toile. Il connaissait le _modius_, emblême d'abondance, et le
_strophium_, couronne des dieux et des athlètes vainqueurs. A ce qu'il
savait de raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur, et
ce qu'il défendait auprès de Langibout avec des citations imaginées, des
arguments tirés d'un Homère inédit ou d'une Bible invraisemblable. «Il
cherche celui-là»,--disait naïvement aux autres élèves Langibout,
confondu dans sa courte science d'érudition.
Par là-dessus, Anatole avait un certain instinct du groupement,
l'intelligence du moment précis de la scène indiqué et souligné sur le
programme du concours, une entente un peu banale, mais agréablement
littéraire, du drame agité dans son sujet. A côté des autres esquisses,
plus colorées, plus ressenties de dessin, son esquisse avait la clarté:
ses bonshommes étaient en situation, son décor montrait une espèce de
couleur locale, son ébauche de tableau faisait tableau. Et Langibout
jugeait que, si jamais il pouvait parvenir à travailler, il était
capable de faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans
l'art. Aussi était-il toujours à le pousser, à le tourmenter, se
plantant derrière lui et restant là à lui grommeler dans le dos:--«Le
garçon voit bien... Il interprète bien, très-bien... Ça va bien... Bonne
couleur... fin, solide, lumineux... La tête... la tête y est... le
torse, bien construit, le torse... Et puis... Ah! voilà... quelque chose
manque... Oui, la volonté... ne jamais aller jusqu'au bout... Faiblesse,
paresse... plus de jambes... Tout qui fiche le camp... Plus personne!...
En bas, rien... Des jambes? ça, des jambes! Rien... Est-ce que ça porte,
ces jambes-là, voyons?... Non, plus rien... Le bas, bonsoir...»
Et la semonce finissait toujours par le refrain: «Petit cochon, vous ne
travaillez pas», qu'il jetait dans l'oreille d'Anatole en lui tirant
assez rudement les cheveux.