XI

--Petit cochon, vous ne travaillez pas,--répétait Langibout à Anatole

quand il passait derrière lui dans sa visite à l'atelier.

On aurait pu appeler Langibout le dernier des Romains.

Il était le survivant et le type dur de l'ancienne école. Il finissait

la race où l'indépendance bourgeoise des artistes du XVIIIe siècle se

mêlait au culte de 89 et des idées de liberté. Élève de David, il vivait

dans la religion de son souvenir. Les antichambres ministérielles ne

l'avaient jamais vu ni mendier ni attendre; et sa vie roide dans sa

dignité, affectait une certaine austérité républicaine, comme une

sainteté rude, aujourd'hui perdue dans le monde des arts. Il tenait du

vieux grognard et du militaire à la Charlet, avec son libéralisme

bougon, ses mécontentements boudeurs et refoulés, son air, sa grosse

voix mâchonnant les mots, sa dure et forte moustache, ses cheveux ras.

Quand il entrait dans l'atelier, le respect et le salut du silence se

faisaient devant sa tête robuste et penchée de côté, ses tempes grises

sous son bonnet grec, ses yeux aux paupières lourdes, ses traits carrés,

taillés largement dans des traits d'ouvrier, et où se voyait, sous l'air

grognon, une bonté de peuple. Un souffle de recueillement passait sur

toute cette jeunesse, et les plus gamins se sentaient une petite peur

d'émotion quand le maître leur parlait. On l'estimait, on le craignait,

et on le vénérait. Dans la gronderie de ses avertissements, il y avait

une chaleur de coeur, une brusquerie de vive affection qui n'échappait

point à ses élèves. On lui savait gré de ces colères impuissantes, de

ces rages qu'il répandait en gros mots, quand son peu d'influence dans

les jugements des concours de prix de Rome avait fait manquer à un de

ses élèves un prix enlevé par l'intrigue et la partialité de ses

confrères tenant atelier comme lui. On lui était encore reconnaissant de

sa tolérance pour les vieux usages transmis par les ateliers de la

Révolution aux ateliers de Louis-Philippe. Langibout était indulgent

pour les farces, et même pour les charges un peu féroces. Il trouvait

que cela essayait et trempait la virilité des gens, disant que les

hommes n'étaient pas «des demoiselles»; que de son temps, c'était bien

autre chose, et que personne n'en mourait; que, dans l'art, il fallait

se faire un peu la peau et le coeur à tout. Et il rappelait la sauvage

école des artistes sous la république une et indivisible, les misères

mâles et farouches où, n'ayant pas de quoi dîner, il se couchait,

prenait une chique dans sa bouche, versait dessus un verre d'eau-de-vie,

et mangeait la fièvre que cela lui donnait.

Enfin, dans tout l'atelier, Langibout était aimé pour la simplicité de

sa vie, une vie de petit bourgeois, en manches de chemise,

quotidiennement promenée sur ce trottoir de la rue d'Enfer, entre un

_regard_ des eaux d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de

famille, égayée de temps en temps d'un petit vin de Nuits qui arrosait

les modestes et cordiaux dîners d'amis du dimanche.

Langibout s'était laissé prendre au charme d'Anatole, à la séduction

qu'exerçait sur tous ce gai garçon qui semblait né pour plaire et

arriver, ce jeune homme si brillant, si sympathique, dont les mères des

autres élèves se parlaient entre elles, dans leurs petites soirées, avec

une sorte d'envie. Son intérêt, son affection avaient été gagnés par

l'entrain de ce farceur, et aussi par de certaines promesses de talent

que ses études semblaient montrer. Tant qu'Anatole avait dessiné et

peint d'après l'académie, rien n'avait attiré sur ce qu'il faisait

l'attention de Langibout. Mais quand il arriva à ces concours

d'esquisses de tous les quinze jours, où le premier recevait en prix de

Langibout un exemplaire des Loges de Raphaël ou des Sacrements du

Poussin, il se dégagea, montra des aptitudes personnelles, obtint

presque toutes les fois la première place. Il avait un certain sens de

la composition, de l'arrangement, de l'ordonnance. De beaucoup de

lectures, il avait retenu comme des morceaux de reconstitution

archaïque, des signes symboliques, des emblèmes, la mémoire d'animaux

hiératiques et désignateurs, le hibou de la Minerve athénienne,

l'épervier d'Égypte. Il avait attrapé par-ci par-là, à travers les

livres feuilletés, un petit bout d'antiquité, un détail de moeurs, un de

ces riens, qui mettent du caractère et l'apparence du passé dans un coin

de toile. Il connaissait le _modius_, emblême d'abondance, et le

_strophium_, couronne des dieux et des athlètes vainqueurs. A ce qu'il

savait de raccroc, il ajoutait ce qu'il inventait au petit bonheur, et

ce qu'il défendait auprès de Langibout avec des citations imaginées, des

arguments tirés d'un Homère inédit ou d'une Bible invraisemblable. «Il

cherche celui-là»,--disait naïvement aux autres élèves Langibout,

confondu dans sa courte science d'érudition.

Par là-dessus, Anatole avait un certain instinct du groupement,

l'intelligence du moment précis de la scène indiqué et souligné sur le

programme du concours, une entente un peu banale, mais agréablement

littéraire, du drame agité dans son sujet. A côté des autres esquisses,

plus colorées, plus ressenties de dessin, son esquisse avait la clarté:

ses bonshommes étaient en situation, son décor montrait une espèce de

couleur locale, son ébauche de tableau faisait tableau. Et Langibout

jugeait que, si jamais il pouvait parvenir à travailler, il était

capable de faire aussi bien qu'un autre son trou et son chemin dans

l'art. Aussi était-il toujours à le pousser, à le tourmenter, se

plantant derrière lui et restant là à lui grommeler dans le dos:--«Le

garçon voit bien... Il interprète bien, très-bien... Ça va bien... Bonne

couleur... fin, solide, lumineux... La tête... la tête y est... le

torse, bien construit, le torse... Et puis... Ah! voilà... quelque chose

manque... Oui, la volonté... ne jamais aller jusqu'au bout... Faiblesse,

paresse... plus de jambes... Tout qui fiche le camp... Plus personne!...

En bas, rien... Des jambes? ça, des jambes! Rien... Est-ce que ça porte,

ces jambes-là, voyons?... Non, plus rien... Le bas, bonsoir...»

Et la semonce finissait toujours par le refrain: «Petit cochon, vous ne

travaillez pas», qu'il jetait dans l'oreille d'Anatole en lui tirant

assez rudement les cheveux.

Manette Salomon · 第 17 / 162 题