VII

La Blague,--cette forme nouvelle de l'esprit français, née dans les

ateliers du passé, sortie de la parole imagée de l'artiste, de

l'indépendance de son caractère et de sa langue, de ce que mêle et

brouille en lui, pour la liberté des idées et la couleur des mots, une

nature de peuple et un métier d'idéal; la Blague, jaillie de là, montée

de l'atelier, aux lettres, au théâtre, à la société; grandie dans la

ruine des religions, des politiques, des systèmes, et dans l'ébranlement

de la vieille société, dans l'indifférence des cervelles et des coeurs,

devenue le _Credo_ farce du scepticisme, la révolte parisienne de la

désillusion, la formule légère et gamine du blasphème, la grande forme

moderne, impie et charivarique, du doute universel et du pyrrhonisme

national; la Blague du XIXe siècle, cette grande démolisseuse, cette

grande révolutionnaire, l'empoisonneuse de foi, la tueuse de respect; la

Blague, avec son souffle canaille et sa risée salissante, jetée à tout

ce qui est honneur, amour, famille, le drapeau ou la religion du coeur

de l'homme; la Blague, emboîtant le pas derrière l'Histoire de chaque

jour, en lui jetant dans le dos l'ordure de la Courtille; la Blague, qui

met les gémonies à Pantin; la Blague, le _vis comica_ de nos décadences

et de nos cynismes, cette ironie où il y a du _rictus_ de Stellion et de

la goguette du bagne, ce que Cabrion jette à Pipelet, ce que le voyou

vole à Voltaire, ce qui va de _Candide_ à Jean Hiroux; la Blague, qui

est l'effrayant mot pour rire des révolutions; la Blague, qui allume le

lampion d'un lazzi sur une barricade; la Blague, qui demande en riant au

24 Février, à la porte des Tuileries: «Citoyen, votre billet!» la

Blague, cette terrible marraine qui baptise tout ce qu'elle touche avec

des expressions qui font peur et qui font froid; la Blague, qui

assaisonne le pain que les rapins vont manger à la Morgue; la Blague,

qui coule des lèvres du môme et lui fait jeter à une femme enceinte:

«Elle a un polichinelle dans le tiroir!» la Blague, où il y a le _nil

admirari_ qui est le sang-froid du bon sens du sauvage et du civilisé,

le sublime du ruisseau et la vengeance de la boue, la revanche des

petits contre les grands, pareille au trognon de pomme du titi dans la

fronde de David; la Blague, cette charge parlée et courante, cette

caricature volante qui descend d'Aristophane par le nez de Bouginier; la

Blague, qui a créé en un jour de génie Prudhomme et Robert Macaire; la

Blague, cette populaire philosophie du: «Je m'en fiche!» le stoïcisme

avec lequel la frêle et maladive race d'une capitale moque le ciel, la

Providence, la fin du monde, en leur disant tout haut: «Zut!» la Blague,

cette railleuse effrontée du sérieux et du triste de la vie avec la

grimace et le geste de Pierrot; la Blague, cette insolence de l'héroïsme

qui a fait trouver un calembour à un Parisien sur le radeau de _la

Méduse_; la Blague, qui défie la mort; la Blague, qui la profane; la

Blague, qui fait mourir comme cet artiste, l'ami de Charlet, jetant,

devant Charlet, son dernier soupir dans le _couic_ de Guignol; la

Blague, ce rire terrible, enragé, fiévreux, mauvais, presque diabolique,

d'enfants gâtés, d'enfants pourris de la vieillesse d'une civilisation;

ce rire riant de la grandeur, de la terreur, de la pudeur, de la

sainteté, de la majesté, de la poésie de toute chose; ce rire qu'on

dirait jouir du bas plaisir de ces hommes en blouse, qui, au Jardin des

Plantes, s'amusent à cracher sur la beauté des bêtes et la royauté des

lions;--la Blague, c'était bien le nom de ce garçon.

Manette Salomon · 第 14 / 162 题