Parfois il faisait remontrance à Nicole Coppequesne, qui était de son

chapitre, sur sa fâcheuse prédilection pour Sainte Anastasie. Nicole

Coppequesne ne se lassait point d'admirer qu'une fille aussi sage eût

enchanté un préfet romain au point de le rendre amoureux, dans une

cuisine, des marmites et des chaudrons qu'il embrassait avec ferveur;

tant que, la figure toute noircie, il devint semblable à un démon.

Mais Nicolas Loyseleur lui montrait combien la puissance de Marie fut

supérieure lorsqu'elle rendit à la vie un moine noyé. C'était un moine

lubrique, mais qui n'avait jamais omis de révérer la Vierge. Une nuit,

se levant pour aller à ses mauvaises œuvres, il eut soin, tandis qu'il

passait devant l'autel de Notre-Dame, d'accomplir une génuflexion, et

de la saluer. Sa lubricité le fit, cette nuit là même, noyer dans la

rivière. Mais les démons ne parvinrent point à l'emporter, et quand les

moines tirèrent son corps de l'eau, le jour suivant, il rouvrit les

yeux, ranimé parla gracieuse Marie. «Ah! cette dévotion est un remède

choisi, soupirait le chanoine, et une vénérable et discrète personne

telle que vous, Coppequesne, doit lui sacrifier l'amour d'Anastasie.»

La grâce persuasive de Nicolas Loyseleur ne fut point oubliée par

l'évêque de Beauvais lorsqu'il commença d'instruire à Rouen le procès

de Jeanne la Lorraine. Nicolas se vêtit d'habits courts, laïques, et,

sa tonsure cachée sous un chaperon, se fit introduire dans la petite

cellule ronde, sous un escalier, où était enfermée la prisonnière.

--Jeannette, dit-il, se tenant dans l'ombre, il me semble que c'est

Sainte Katherine qui m'envoie vers vous.

--Et au nom de Dieu qui êtes-vous donc? dit Jeanne.

--Un pauvre cordonnier de Greu, dit Nicolas--hélas, de notre malheureux

pays; et les «Godons» m'ont pris comme vous, ma fille--louée

puissiez-vous être du ciel! Je vous connais bien, allez; et je vous

ai vue mainte et mainte fois quand vous veniez prier la très sainte

Mère de Dieu dans l'église de Sainte Marie de Bermont. Et avec vous

j'ai souvent ouï les messes de notre bon curé Guillaume Front. Hélas,

et vous souvenez-vous bien de Jean Moreau et de Jean Barre de

Neufchâteau? Ce sont mes compères.

Alors Jeanne pleura.

--Jeannette, ayez confiance en moi, dit Nicolas. On m'a ordonné clerc

quand j'étais enfant. Et, tenez, voici la tonsure. Confessez-vous,

mon enfant, confessez-vous en toute liberté, car je suis ami de notre

gracieux roi Charles.

--Je me confesserai bien volontiers à vous, mon ami, dit la bonne

Jeanne.

Or on avait percé un trou dans la muraille; et au dehors, sous un degré

de l'escalier, Guillaume Manchon et Bois-Guillaume inscrivaient les

minutes de la confession. Et Nicolas Loyseleur disait:

--Jeannette, persistez dans vos paroles, et soyez constante,--les

Anglais n'oseront point vous faire de mal.

Le lendemain, Jeanne vint devant les juges. Nicolas Loyseleur s'était

placé avec un notaire dans le retrait d'une fenêtre, derrière un drap

de serge, afin de faire grossoyer les charges seulement et laisser

en blanc les excuses. Mais les deux autres greffiers réclamèrent.

Lorsque Nicolas reparut dans la salle, il fit de petits signes à

Jeanne afin qu'elle ne semblât point surprise, et assista sévèrement

l'interrogatoire.

Le 9 mai, il opina dans la grosse tour du château que les

tourmentements étaient instants.

Le 12 mai, les juges s'assemblèrent dans la maison de l'évêque de

Beauvais, afin de délibérer s'il était utile de mettre Jeanne à la

torture. Guillaume Erart pensait que ce n'était point la peine, y ayant

matière assez ample et sans torture. Maître Nicolas Loyseleur dit qu'il

lui semblait que pour la médecine de son âme, il serait bon qu'elle fût

mise à la torture; mais son conseil ne prévalut pas.

Le 24 mai, Jeanne fut menée au cimetière de Saint-Ouen où on la fit

monter sur un échafaud de plâtre. Elle trouva près d'elle Nicolas

Loyseleur qui lui parlait à l'oreille tandis que Guillaume Erart la

prêchait. Quand elle fut menacée du feu, elle devint blanche; tandis

que le chanoine la soutenait, il cligna des yeux vers les juges et dit:

«Elle abjurera». Il lui conduisit la main pour marquer d'une croix et

d'un rond le parchemin qu'on lui tendit. Puis il l'accompagna sous une

petite porte basse et lui caressa les doigts:

--Ma Jeannette, lui dit-il, vous avez fait une bonne journée, s'il

plaît à Dieu; vous avez sauvé votre âme. Jeanne, ayez confiance en moi,

parce que si vous le voulez, vous serez délivrée. Recevez vos habits

de femme; faites tout ce qu'on vous ordonnera; autrement vous seriez

en danger de mort. Et si vous faites ce que je vous dis, vous serez

sauvée, vous aurez beaucoup de bien et vous n'aurez point de mal; mais

vous serez en la puissance de l'Eglise.

Le même jour, après dîner, il vint la voir dans sa nouvelle prison.

C'était une chambre moyenne du château où on arrivait par huit degrés.

Nicolas s'assit sur le lit près duquel était un gros bois lié à une

chaîne de fer.

--Jeannette, lui dit-il, vous voyez comment Dieu et Notre-Dame vous ont

fait en ce jour une grande miséricorde, puisqu'ils vous ont reçue en

la grâce et miséricorde de notre Sainte Mère l'Eglise; il faudra obéir

bien humblement aux sentences et ordonnances des juges et personnes

ecclésiastiques, quitter vos anciennes imaginations et ne point y

retourner, sans quoi l'Eglise vous abandonnerait à jamais. Tenez, voici

d'honnêtes vêtements de prude femme; Jeannette, ayez-en grand soin;

et faites bien vite tondre ces cheveux que je vous vois et qui sont

taillés en rotonde.

Quatre jours après, Nicolas se glissa la nuit dans la chambre de Jeanne

et lui vola la chemise et la cotte qu'il lui avait données. Quand on

lui annonça qu'elle avait repris ses habits d'homme:

--Hélas, dit-il, elle est relapse et chue bien profondément dans le mal.

Et dans la chapelle de l'archevêché, il répéta les paroles du docteur

Gilles de Duremort:

--Nous juges, nous n'avons qu'à déclarer Jeanne hérétique et à

l'abandonner à la justice séculière en la priant d'agir doucement avec

elle.

Avant qu'on la menât au morne cimetière, il vint l'exhorter en

compagnie de Jean Toutmouillé.

--O Jeannette, lui dit-il, ne cachez plus la vérité; il ne faut penser

maintenant qu'au salut de votre âme. Mon enfant, croyez-moi: tout

à l'heure, parmi l'assemblée, vous vous humilierez et vous ferez, à

genoux, votre confession publique. Qu'elle soit publique, Jeanne,

humble et publique, pour la médecine de votre âme.

Et Jeanne le pria de l'en faire souvenir craignant de ne point oser

devant tant de monde.

Il demeura pour la voir brûler. C'est alors que se manifesta

visiblement sa dévotion à la Vierge. Sitôt qu'il entendit les appels de

Jeanne à Sainte-Marie, il commença de pleurer à chaudes larmes. Tant le

nom de Notre-Dame le remuait. Les soldats anglais crurent qu'il avait

pitié, le souffletèrent et le poursuivirent l'épée haute. Si le comte

de Warwick n'eût étendu la main sur lui, on l'égorgeait. Il se hissa

péniblement sur un cheval du comte et s'enfuit.

Pendant de longues journées il erra sur les routes de France, n'osant

retourner en Normandie et craignant les gens du roi. Enfin il arriva

dans Bâle. Sur le pont de bois, entre les maisons pointues, couvertes

de tuiles striées en ogives, et les poivrières bleues et jaunes, il

eut soudain un éblouissement devant la lumière du Rhin; il crut qu'il

se noyait, comme le moine lubrique, au milieu de l'eau verte qui

tourbillonnait dans ses yeux; le mot de Marie s'étouffa dans sa gorge,

et il mourut avec un sanglot.

KATHERINE LA DENTELLIÈRE

FILLE AMOUREUSE

Elle naquit vers le milieu du quinzième siècle, dans la rue de la

Parcheminerie, près de la rue Saint-Jacques, par un hiver où il fit

si froid que les loups coururent à travers Paris sur les neiges. Une

vieille femme, qui avait le nez rouge sous son chaperon, la recueillit

et l'éleva. Et premièrement elle joua sous les porches avec Perrenette,

Guillemette, Ysabeau et Jehanneton, qui portaient de petites cottes

et trempaient leurs menottes rougies dans les ruisseaux pour attraper

des morceaux de glace. Elles regardaient aussi ceux qui pipaient

les passants au jeu de tables qu'on appelle Saint-Merry. Et sous

les auvents, elles guettaient les tripes dans leurs baquets, et les

longues saucisses ballottantes, et les gros crochets de fer où les

bouchers suspendent les quartiers de viande. Près de Saint-Benoît

le Bétourné, où sont les écritoires, elles écoutaient grincer les

plumes, et soufflaient la chandelle au nez des clercs, le soir, par les

lucarnes des boutiques. Au Petit-Pont, elles narguaient les harangères

et s'enfuyaient vite vers la place Maubert, se cachaient dans les

angles de la rue des Trois-Portes; puis, assises sur la margelle de la

fontaine, elles jacassaient jusqu'à la brume de la nuit.

Ainsi se passa la prime jeunesse de Katherine, avant que la vieille

femme lui eût appris à s'asseoir devant un coussinet à dentelles et

à entrecroiser patiemment les fils de toutes les bobines. Plus tard,

elle ouvragea de son métier, Jehanneton étant devenue chaperonnière,

Perrenette lavandière, et Ysabeau gantière, et Guillemette, la plus

heureuse, saucissière, ayant un petit visage cramoisi qui reluisait

comme s'il eût été frotté avec du sang frais de porc. Pour ceux qui

avaient joué à Saint-Merry, ils commençaient déjà d'autres entreprises;

certains étudiaient sur la montagne Sainte-Geneviève, et d'autres

battaient les cartes au Trou-Perret te, et d'autres choquaient les

brocs de vin d'Aunis à la Pomme de Pin et d'autres se querellaient à

l'hôtel de la Grosse Margot, et sur l'heure de midi, on les voyait,

à l'entrée de la taverne, dans la rue aux Fèves, et sur l'heure de

minuit, ils sortaient par la porte de la rue aux Juifs. Pour Katherine,

elle entrelaçait les fils de sa dentelle, et les soirs d'été elle

prenait le serein sur le banc de l'église, où il était permis de rire

et de habiller.

Katherine portait une chemisette écrue et un surcot de couleur

verte; elle était tout affolée d'atours, ne haïssant rien tant que le

bourrelet qui marque les filles lorsqu'elles ne sont point de noble

lignée. Elle aimait pareillement les testons, les blancs, et surtout

les écus d'or. C'est ce qui fit qu'elle s'accointa à Casin Cholet,

sergent à verge au Châtelet; sous ombre de son office, il gagnait mal

de la monnaie. Souvent elle soupa en sa compagnie à l'hôtellerie de

la Mule, en face de l'église des Mathurins; et, après souper, Casin

Cholet allait prendre des poules sur l'envers des fossés de Paris. Il

les rapportait sous son grand tabart, et les vendait très bien à la

Machecroue, veuve d'Arnoul, belle marchande de volaille à la porte du

Petit-Châtelet.

Et sitôt Katherine cessa son métier de dentellière: car la vieille

femme au nez rouge pourrissait au charnier des Innocents. Casin

Cholet trouva pour son amie une petite chambre basse, près des

Trois-Pucelles, et là il venait la voir sur la tarde. Il ne lui

défendait pas de se montrer à la fenêtre, avec les yeux noircis au

charbon, les joues enduites de blanc de plomb; et tous les pots, tasses

et assiettes à fruits où Katherine offrait à boire et à manger à tous

ceux qui payaient bien, furent volés à la Chaire, ou aux Cygnes, ou à

l'hôtel du Plat-d'Etain. Casin Cholet disparut un jour qu'il avait mis

en gage la robe et le demi-ceinct de Katherine aux Trois-Lavandières.

Ses amis dirent à la dentellière qu'il avait été battu au cul d'une

charrette et chassé de Paris, sur l'ordre du prévôt, par la porte

Baudoyer. Elle ne le revit jamais; et seule, n'ayant plus le cœur à

gagner d'argent, devint fille amoureuse, demeurant partout.

Premièrement, elle attendit aux portes d'hôtelleries; et ceux qui

la connaissaient l'emmenaient derrière les murs, sous le Châtelet,

on contre le collège de Navarre; puis, quand il fit trop froid, une

vieille complaisante la fit entrer aux étuves, où la maîtresse lui

donna l'abri. Elle y vécut, dans une chambre de pierre, jonchée de

roseaux verts. On lui laissa son nom de Katherine la Dentellière,

quoiqu'elle n'y fit point de la dentelle. Parfois on lui donnait

liberté de se promener par les rues, à condition qu'elle rentrât à

l'heure où les gens ont coutume d'aller aux étuves. Et Katherine

errait devant les boutiques de la gantière et de la chaperonnière,

et maintes fois elle demeura longtemps à envier le visage sanguin de

la saucissière, qui riait parmi ses viandes de porc. Ensuite elle

retournait aux étuves, que la maîtresse éclairait au crépuscule avec

des chandelles qui brûlaient rouge et fondaient pesamment derrière les

vitres noires.

Enfin Katherine se lassa de vivre close dans une chambre carrée; elle

s'enfuit sur les routes. Et, dès lors, elle ne fut plus Parisienne,

ni dentellière; mais semblable à celles qui hantent à l'entour des

villes de France, assises sur les pierres des cimetières, pour donner

du plaisir à ceux qui passent. Ces fillettes n'ont point d'autre nom

que le nom qui convient à leur figure, et Katherine eut le nom de

Museau. Elle marchait par les près, et le soir, elle épiait sur le

bord des chemins, et on voyait sa moue blanche entre les mûriers des

haies. Museau apprit à supporter la peur nocturne au milieu des morts,

quand ses pieds grelottaient en frôlant les tombes. Plus de testons,

plus de blancs, plus d'écus d'or; elle vivait pauvrement de pain et de

fromage, et de son écuellée d'eau. Elle eut des amis malheureux qui lui

chuchotaient de loin: «Museau! Museau!» et elle les aima.

La plus grande tristesse était d'ouïr les cloches des églises et des

chapelles; car Museau se souvenait des nuits de juin où elle s'était

assise, en cotte verte, sur les bancs des porches saints. C'était au

temps où elle enviait les atours des demoiselles; il ne lui restait

maintenant ni bourrelet, ni chaperon. Tête nue, elle attendait son

pain, appuyée à une dalle rude. Et elle regrettait les chandelles

rouges des étuves parmi la nuit du cimetière, et les roseaux verts de

la chambre carrée au lieu de la boue grasse où s'enfonçaient ses pieds.

Une nuit, un ruffian qui contrefaisait l'homme de guerre, coupa la

gorge de Museau pour lui prendre sa ceinture. Mais il n'y trouva pas de

bourse.

ALAIN LE GENTIL

SOLDAT

Il servit le roi Charles VII clés l'âge de douze ans, comme archer,

ayant été enlevé par des hommes de guerre dans le plat pays de

Normandie. La manière dont il fut enlevé fut telle. Tandis qu'on

allumait les granges, qu'on écorchait les jambes des laboureurs à

couteaux de ceinture, et qu'on jetait les fillettes à bas sur les lits

de sangles, rompus, le petit Alain s'était blotti dans une vieille

pipe de vin défoncée à l'entrée du pressoir. Les hommes de guerre

renversèrent la pipe et y trouvèrent un garçonnet. On l'emporta à tout

sa chemise et sa cotte hardie. Le capitaine lui fit donner un petit

jaquet de cuir et un ancien chaperon qui venait de la bataille de

Saint-Jacques. Perrin Godin lui apprit à tirer de l'arc et à ficher

proprement son carreau dans le blanc. Il passa de Bordeaux à Angoulême

et du Poitou à Bourges, vit Saint-Pourçain, où se tenait le roi,

franchit les marches de Lorraine, visita Toul, revint en Picardie,

entra en Flandres, traversa Saint-Quentin, vira vers la Normandie, et

pendant vingt-trois ans, courut la France en compagnie armée, où il

connut l'Anglais Jehan Poule-Gras, qui lui fit savoir la façon de jurer

par Godon, Chiquerello le Lombard, qui lui enseigna à guérir le feu

Saint-Antoine, et la jeune Ydre de Laon, qui lui montra à abattre ses

brayes.

Au Ponteau de Mer, son compagnon Bernard d'Anglades lui persuada de

se mettre hors l'ordonnance royale, lui assurant qu'ils vivraient

grandement tous deux en engeignant les dupes avec les dés pipés, qu'on

nomme «gourds». Ils le firent, sans quitter leur attirail, et ils

feignaient de jouer, à l'orée des murs du cimetière, sur un tabourin

volé. Un mauvais sergent de l'official, Pierre Empongnart, se fit

montrer les subtilités de leur jeu et leur dit qu'ils ne tarderaient

pas à être pris: mais qu'il fallait hardiment jurer qu'ils fussent

clercs, afin d'échapper aux gens du roi et de réclamer la justice de

l'Eglise, et, pour cela, tondre tout net le haut de leurs têtes et

jeter promptement, en cas de besoin, leurs collets déchiquetés et

leurs manches de couleur. Il les tonsura lui-même avec les ciseaux

consacrés et leur fit marmotter les sept Psaumes et le verset _Dominus

pars._ Puis, ils tirèrent chacun de leur côté, Bernard avec Bietrix la

clavière, et Alain avec Lorenete la chandelière.

Comme Lorenete voulait un surcot de drap vert, Alain guetta la taverne

du Cheval Blanc à Lisieux, où ils avaient bu un broc de vin. Il revint

la nuit dans le jardin, fit un trou au mur avec sa javeline, et entra

dans la salle où il trouva sept écuelles d'étain, un chaperon rouge et

une verge d'or. Jaquet le Grand, fripier de Lisieux, les changea très

bien contre un surcot tel que le désirait Lorenete.

A Bayeux, Lorenete demeura dans une petite maison peinte, où on disait

qu'étaient les étuves des femmes, et la maîtresse des étuves ne fit que

rire quand Alain le Gentil voulut la reprendre. Elle le reconduisit

à l'huis, la chandelle au poing, et une grosse pierre dans l'autre

main, lui demandant s'il avait point envie qu'elle lui en frottât le

museau pour lui faire faire la baboue. Alain s'enfuit, en renversant

sa chandelle, tirant du doigt à la bonne femme ce qui lui parut être

une verge précieuse: mais elle n'était que de cuivre surdoré, avec une

grosse pierre rose contrefaite.

Puis Alain partit errant, et à Maubusson rencontra, dans l'hôtellerie

du Papegaut, Karandas, son compagnon d'armes, qui mangeait des tripes

avec un autre homme nommé Jehan Petit. Karandas portait encore son

vouge, et Jehan Petit avait une bourse avec ses aiguillettes, pendante

à la ceinture. Le mordant de la ceinture était d'argent fin. Après

avoir bu, ils délibérèrent tous trois d'aller à Senlis par le bois.

Ils se mirent en route sur la tarde, et quand ils furent au plein

de la forêt, sans lumière, Alain le Gentil traîna la jambe. Jehan

le Petit marchait devant. Et dans le noir, Alain lui donna rudement

de sa javeline entre les deux épaules, cependant que Karandas lui

croulait son vouge sur la tête. Il tomba ventre à terre, et Alain,

l'enfourchant, lui coupa la gorge de sa dague, d'outre en outre. Puis,

ils lui bourrèrent le cou de feuilles sèches, afin qu'il n'y eût

pas une mare de sang sur le chemin. La lune parut à une clairière:

Alain coupa le mordant de la ceinture, et dénoua les aiguillettes de

la bourse, où il y avait seize lyons d'or et trente-six patars. Il

garda les lyons, et jeta la bourse avec les virelants à Karandas, pour

sa peine, tenant la javeline haute. Là, ils se départirent l'un de

l'autre, au milieu de la clairière, Karandas jurant le sang Dieu.

Alain le Gentil n'osa toucher Senlis et revint par détours jusque vers

la ville de Rouen. Comme il s'éveillait, après sa nuit, sous une haie

fleurie, il se vit entouré par des gens cavaliers qui lui attachèrent

les mains et le conduisirent aux prisons. Près du guichet, il se glissa

derrière la croupe d'un cheval, et courut à l'église de Saint-Patrice,

où il se logea contre le maître-autel. Les sergents ne purent passer

le porche. Alain, étant en franchise, hanta librement la nef et les

chœurs, vit de beaux calices de métal riche et des burettes bonnes

à fondre. Et la nuit suivante, il eut pour compagnons Denisot et

Marignon, larrons comme lui. Marignon avait une oreille coupée. Ils

ne savaient que manger. Ils envièrent les petites souris rôdeuses qui

nichaient entre les dalles et s'engraissaient à grignoter les bribes du

pain sacré. La troisième nuit, ils durent sortir, la faim aux dents.

Les gens de justice les empoignèrent, et Alain, qui se cria clerc,

avait oublié d'arracher ses manches vertes.

Il demanda aussitôt à aller au retrait, décousit son jaquet, et enfonça

les manches parmi l'ordure; mais les hommes de la geôle avertirent le

prévôt. Un barbier vint raser entièrement la tête d'Alain le Gentil,

pour effacer sa tonsure. Les juges rirent du pauvre latin de ses

psaumes. Il eut beau jurer qu'un évêque l'avait confirmé d'un soufflet,

quand il avait dix ans: il ne put venir about des pâtres-nôtres. On le

mit à la question comme un homme lai, sur le petit tréteau, puis sur le

grand tréteau. Au feu des cuisines de la prison, il déclara ses crimes,

les membres tout affolés par l'étirement des cordes, et la gorge

rompue. Le lieutenant du prévôt prononça la sentence, sur les carreaux.

Il fut lié à la charrette, traîné jusqu'aux fourches, et pendu. Son

corps se hâla au soleil. Le bourreau prit son jaquet, ses manches

décousues, et un beau chaperon de drap fin, fourré de vair, qu'il avait

volé dans une bonne hôtellerie.

GABRIEL SPENSER

ACTEUR.

Sa mère fat une fille, nommée Flum, qui tenait une petite salle basse

au fond de Rotten-row, dans Picked-hatch. Un capitaine, aux doigts

chargés de bijoux en cuivre, et deux galants, vêtus de pourpoints

lâches, venaient la voir après souper. Elle logeait trois demoiselles,

dont les noms étaient Poll, Doll et Moll, et qui ne pouvaient supporter

l'odeur du tabac. Aussi montaient-elles fréquemment se mettre au

lit, et des gentilshommes polis les accompagnaient, après leur

avoir fait boire un verre de vin d'Espagne tiède, afin de dissiper

la vapeur des pipes. Le petit Gabriel se tenait accroupi sous le

manteau de la cheminée pour voir rôtir les pommes qu'on jetait dans

les pots de bière. Des acteurs venaient là aussi, qu'avaient les

apparences les plus diverses. Ils n'osaient paraître dans les grandes

tavernes où allaient les compagnies entretenues. Certains parlaient

en style de fanfaronnade; d'autres ânonnaient comme des idiots. Ils

caressaient Gabriel qui apprit d'eux des vers brisés de tragédie et

des plaisanteries rustiques de scène. On lui donna un morceau de

drap cramoisi, à frange dédorée, avec un masque de velours et un

vieux poignard de bois. Ainsi il paradait tout seul devant l'âtre,

brandissant un tison en manière de torche, et sa mère Flum balançait

son triple menton par l'admiration qu'elle avait de son enfant précoce.

Les acteurs l'emmenèrent au Rideau Vert, dans Shoreditch, où il

trembla devant les accès de rage du petit comédien qui écumait en

hurlant le rôle de Jeronymo. On y voyait aussi le vieux roi Leir,

avec sa barbe blanche déchirée, qui s'agenouillait pour demander

pardon à sa fille Gordellia; un clown imitait les folies de Tarleton,

et un autre enveloppé d'un drap de lit terrifiait le prince Amlet.

Sir John Oldcastle faisait rire tout le monde par son gros ventre,

surtout quand il prenait à la taille l'hôtesse qui lui permettait de

chiffonner la pique de son bonnet et de glisser ses gros doigts dans

le sac de bougran qu'elle attachait à sa ceinture. Le Fou chantait

des chansons que l'Idiot ne comprenait jamais, et un clown en bonnet

de coton passait à tout moment la tête par le rideau fendu, au fond

de l'estrade, pour faire des grimaces. Il y avait encore un jongleur

avec des singes et un homme habillé en femme qui, à l'idée de Gabriel,

ressemblait à sa mère Flum. A la fin des pièces, les bedeaux à verge

venaient lui mettre une robe de gros bleu et criaient qu'ils allaient

le porter à Bridewell.

Quand Gabriel eut quinze ans, les acteurs du Rideau Vert remarquèrent

qu'il était beau et délicat et qu'il pourrait jouer les rôles de femmes

et de jeunes filles. Flum lui peignait ses cheveux noirs qui étaient

rejetés en arrière; il avait la peau très fine, les yeux grands, les

sourcils hauts, et Flum lui avait percé les oreilles pour y pendre

deux fausses perles doubles. Il entra donc dans la compagnie du duc de

Nottingham, et on lui fit des robes de taffetas et de damas, avec des

paillettes, de drap d'argent et de drap d'or, des corsages lacés et des

perruques de chanvre à longues boucles. On lui apprit à se peindre dans

la salle à répétitions. D'abord il rougit en montant sur l'estrade;

puis il minauda pour répondre aux galanteries. Poll, Doll et Moll, que

Flum amena, tout affairée, déclarèrent avec de grands rires que c'était

tout justement une femme et voulurent le délacer après la pièce. Elles

le ramenèrent dans Picked-hatch, et sa mère lui fit mettre une de ses

robes pour le montrer au capitaine, qui lui fit mille protestations en

moquerie et feignit de lui passer au doigt un vilain anneau surdoré où

était enchâssée une escarboucle de verre.

Vies imaginaires · 第 4 / 7 段