allaient mendier du pain de porte en porte, et de tenir leur panier
couvert d'une toile. Un jour qu'ils marchaient ainsi, à l'heure où le
soleil était haut dans le ciel, on leur refusa l'aumône dans plusieurs
maisons basses sur la rive du fleuve. La chaleur était forte: les
frères avaient grand'-soif et grand'faim. Ils entrèrent dans une cour
qu'ils ne connaissaient point, et Dolcino s'écria de surprise en
déposant son panier. Car cette cour était tapissée de vignes feuillues
et toute pleine de verdeur délectable et transparente; des léopards y
bondissaient avec beaucoup d'animaux d'outre-mer, et on y voyait assis
des jeunes filles et des jeunes gens vêtus d'étoffes brillantes qui
jouaient paisiblement sur des vielles et des cithares. Là le calme
était profond, l'ombre épaisse et odorante. Tous écoutaient en silence
ceux qui chantaient, et le chant était d'un mode extraordinaire. Les
frères ne dirent rien; leur faim et leur soif se trouva satisfaite;
ils n'osèrent rien demander. A grand'peine, ils se décidèrent à
sortir; mais sur la rive du fleuve, en se retournant, ils ne virent
point d'ouverture dans la muraille. Ils crurent que c'était une vision
de nécromancie, jusqu'au moment où Dolcino découvrit le panier. Il
était rempli de pains blancs comme si Jésus do ses propres mains y eut
multiplié les offrandes.
Ainsi fut révélé à Dolcino le miracle de la mendicité. Cependant, il
n'entra point dans l'ordre, ayant reçu de sa vocation une idée plus
haute et plus singulière. Les frères l'emmenaient sur les routes
lorsqu'ils allaient d'un couvent à un autre, de Bologne à Modène,
de Parme à Crémone, de Pistoïe à Lucques. Et ce fut à Pise qu'il se
sentit entraîné par la véritable foi. Il dormait sur la crête d'un mur
du palais épiscopal, lorsqu'il fut réveillé par le son du buccin. Une
foule d'enfants qui portaient des rameaux et des chandelles allumées,
entouraient sur la place un homme sauvage qui soufflait dans une
trompette d'airain. Dolcino crut voir saint Jean-Baptiste. Cet homme
avait une barbe longue et noire; il était vêtu d'un sac de cilice
sombre, marqué d'une large croix rouge, depuis le col jusqu'aux pieds;
autour de son corps était attachée une peau de bête. Il s'écria d'une
voix terrible: _Laudato et benedetto et glorificato sia lo Patre_; et
les enfants répétèrent tout haut; puis il ajouta: _sia lo Fijo_, et
les enfants reprirent; puis il ajouta: _sia lo Spiritu Sancto_; et les
enfants dirent de même après lui; puis il chanta avec eux: _Alleluia,
alleluia, alleluia_! Enfin, il souffla de la trompette et se mit à
prêcher. Sa parole était âpre comme du vin de montagne--mais elle
attira Dolcino. Partout où le moine au cilice sonna du buccin, Dolcino
vint l'admirer, désirant sa vie. C'était un ignorant agité de violence;
il ne savait point le latin; pour ordonner la pénitence, il criait:
_Penitenzagite_! Mais il annonçait sinistrement les prédictions de
Merlin, et de la Sibylle, et de l'abbé Joachim, qui sont dans le _Livre
des Figures_; il prophétisait que l'Ante-Christ était venu sous la
forme de l'empereur Frédéric Barberousse, que sa ruine était consommée,
et que les Sept Ordres allaient bientôt s'élever après lui, suivant
l'interprétation de l'Ecriture. Dolcino le suivit jusqu'à Parme, où il
fut inspiré à comprendre tout.
L'Annonciateur précédait Celui qui devait venir, le fondateur du
premier des Sept Ordres. Sur la pierre levée de Parme, où depuis des
années, les podestats parlaient au peuple, Dolcino proclama la nouvelle
foi. Il disait qu'il fallait se vêtir avec des mantelets de toile
blanche, comme les apôtres qui étaient peints sur la couverture de la
lampe, dans le réfectoire des Frères Mineurs. Il assurait qu'il ne
suffisait point de se faire baptiser; mais, afin de revenir entièrement
à l'innocence des enfants, il se fabriqua un berceau, se fit lier de
langes et demanda le sein à une femme simple qui pleura de pitié. Afin
de mettre sa chasteté à l'épreuve, il pria une bourgeoise de persuader
à sa fille qu'elle couchât toute nue contre lui dans un lit. Il mendia
un sac plein de deniers et les distribua aux pauvres, aux voleurs et
aux filles communes, déclarant qu'il ne fallait plus travailler, mais
vivre à la guise des animaux dans les champs. Robert, le cuisinier
du couvent, s'enfuit pour le suivre et le nourrir dans une écuelle
qu'il avait volée aux pauvres frères. Les gens pieux crurent que le
temps était revenu des Chevaliers de Jésus-Christ et des Chevaliers de
Sainte-Marie, et de ceux qui avaient suivi jadis, errants et forcenés,
Gerardino Secarelli. Ils s'attroupaient béats autour de Dolcino et
murmuraient: «Père, père, père!» Mais les Frères Mineurs le firent
chasser de Parme. Une jeune fille de noble maison, Margherita, courut
après lui par la porte qui ouvre sur la route de Plaisance. Il la
couvrit d'un sac marqué d'une croix et l'emmena. Les porchers et
les vachers les considéraient sur la lisière des champs. Beaucoup
quittèrent leurs bêtes et vinrent à eux. Des femmes prisonnières que
les hommes de Crémone avaient cruellement mutilées en leur coupant
le nez, les implorèrent et les suivirent. Elles avaient le visage
enveloppé d'un linge blanc; Margherita les instruisit. Ils s'établirent
tous dans une montagne boisée, non loin de Novare, et pratiquèrent la
vie commune. Dolcino n établit ni règle ni ordre aucun, étant assuré
que telle était la doctrine des apôtres, et que toutes choses devaient
être en charité. Ceux qui voulaient se nourrissaient avec les baies
des arbres; d'autres mendiaient dans les villages; d'autres volaient
du bétail. La vie de Dolcino et de Margherita fut libre sous le ciel.
Mais les gens de Novare ne voulurent point le comprendre. Les paysans
se plaignaient des vols et du scandale. On fit venir une bande
d'hommes d'armes pour cerner la montagne. Les Apôtres furent chassés
par le pays. Pour Dolcino et Margherita, on les attacha sur un âne, le
visage tourné vers la croupe; on les mena jusqu'à la grande place de
Novare. Ils y furent brûlés sur le même bûcher, par ordre de justice.
Dolcino ne demanda qu'une grâce: c'est qu'on les laissât vêtus, dans le
supplice, parmi les flammes, comme les Apôtres sur la couverture de la
lampe, de leurs deux mantelets blancs.
CECCO ANGIOLIERI
POÈTE HAINEUX
Cecco Angiolieri naquit haineux à Sienne, le même jour que Dante
Alighieri à Florence. Son père, enrichi dans le commerce des laines,
inclinait vers l'Empire. Dès l'enfance, Cecco fut jaloux des grands,
les méprisa, et marmotta des oraisons. Beaucoup de nobles ne voulaient
plus se soumettre au pape. Cependant les ghibellins avaient cédé. Mais
parmi les guelfes mêmes, il y avait les Blancs et les Noirs. Les Blancs
ne répugnaient pas à l'intervention impériale. Les Noirs restaient
fidèles à l'Église, à Rome, au Saint-Siège. Cecco eut l'instinct
d'être Noir, peut-être parce que son père était Blanc.
Il le haït presque du premier souffle. A quinze ans, il réclama
sa part de la fortune, comme si le vieil Angiolieri fût mort. Il
s'irrita du refus et quitta la maison paternelle. Dès lors il ne cessa
de se plaindre aux passants et au ciel. Il vint à Florence par la
grand'route. Les Blancs y régnaient encore, même après qu'on en avait
chassé les ghibellins. Cecco mendia son pain, attesta la dureté de son
père, et finit par se loger dans Je taudis d'un savetier, qui avait une
fille. Elle se nommait Becchina et Cecco crut qu'il l'aimait.
Le savetier était un homme simple, ami de la Vierge, dont il portait
les médailles, et persuadé que sa dévotion lui donnait le droit de
tailler ses chaussures dans du mauvais cuir. Il causait avec Cecco de
la sainte théologie et de l'excellence de la grâce, à la lueur d'une
chandelle de résine, avant l'heure d'aller se coucher. Becchina lavait
la vaisselle, et ses cheveux étaient constamment emmêlés. Elle se
moquait de Cecco parce qu'il avait la bouche tordue.
Vers ce temps, commença à se répandre dans Florence le bruit de l'amour
excessif qu'avait eu Dante degli Alighieri pour la fille de Folco
Ricovero de Portinari, Béatrice. Ceux qui étaient lettrés savaient
par cœur les chansons qu'il, lui avait adressées. Cecco les entendit
réciter et les blâma fort.
--O Cecco, dit Becchina, tu te moques de ce Dante, mais tu ne saurais
pas écrire de si beaux envois pour moi.
--Nous verrons, dit Angiolieri en ricanant.
Et premièrement, il composa un sonnet où il critiquait la mesure et le
sens des chansons de Dante. Ensuite il fit des vers pour Becchina, qui
ne savait pas les lire, et qui éclatait de rire quand Gecco les lui
déclamait, parce qu'elle ne pouvait supporter les grimaces amoureuses
de sa bouche.
Cecco était pauvre et nu comme une pierre d'église. Il aimait la mère
de Dieu avec fureur, ce qui lui rendait le savetier indulgent. Tous
deux voyaient quelques misérables ecclésiastiques, à la solde des
Noirs. On espérait beaucoup de Cecco, qui semblait illuminé, mais il
n'y avait point d'argent à lui donner. Ainsi malgré sa foi louable, le
savetier dut marier Becchina à un gros voisin, Barberino, qui vendait
de l'huile. «Et l'huile peut être sainte!» dit pieusement le savetier
à Cecco Angiolieri, pour s'excuser. Le mariage se fit environ dans le
même temps que Béatrice épousa Simone de Bardi. Cecco imita la douleur
de Dante.
Mais Becchina ne mourut point. Le 9 juin 1291, Dante dessinait sur
une tablette, et c'était le premier anniversaire depuis la mort de
Béatrice. Il se trouva qu'il avait figuré un ange dont le visage était
semblable au visage de la bien-aimée. Onze jours après, le 20 juin,
Cecco Angiolieri (Barberino étant occupé dans le marché aux huiles)
obtint de Becchina la faveur de la baiser sur la bouche, et composa un
sonnet brûlant. La haine n'en diminua pas dans son cœur. Il voulait
de l'or avec son amour. Il ne put en tirer aux usuriers. Il espéra en
obtenir de son père et partit pour Sienne. Mais le vieil Angiolieri
refusa à son fils même un verre de vin maigre, et le laissa assis sur
la route, devant la maison.
Cecco avait vu dans la salle un sac de florins nouvellement frappés.
C'était le revenu d'Arcidosso et de Montegiovi. Il mourait de faim
et de soif; sa robe était déchirée, sa chemise fumante. Il revint,
poudreux, à Florence, et Barberino le mit à la porte de sa boutique, à
cause de ses guenilles.
Cecco retourna, le soir, dans le taudis du savetier, qu'il trouva
chantant une docile chanson pour Marie à la fumée de sa chandelle.
Tous deux s'embrassèrent et pleurèrent pieusement. Après l'hymne,
Cecco dit au savetier la terrible et désespérée haine qu'il portait à
son père, vieillard qui menaçait de vivre autant que le Juif-Errant
Botadeo. Un prêtre qui entrait pour conférer sur les besoins du
peuple lui persuada d'attendre sa délivrance dans l'état monastique.
Il conduisit Cecco à une abbaye, où on lui donna une cellule et une
vieille robe. Le prieur lui imposa le nom de frère Henri. Dans le
chœur, pendant les chants nocturnes, il touchait de la main les dalles
dépouillées et froides comme lui. La rage lui serrait la gorge quand il
songeait à la richesse de son père; il lui semblait que la mer plutôt
dessécherait avant qu'il mourût. Il se sentait si dénué qu'il y eut des
moments où il crut qu'il aimerait être souillard de cuisine. «C'est une
chose, se dit-il, à laquelle on pourrait bien aspirer.»
A d'autres moments, il eut la folie de l'orgueil: «Si j'étais le feu,
pensa-t-il, je brûlerais le monde; si j'étais le vent, j'y soufflerais
l'ouragan; si j'étais l'eau, je le noierais dans le déluge; si j'étais
Dieu, je l'enfoncerais parmi l'espace; si j'étais pape, il n'y aurait
plus de paix sous le soleil; si j'étais l'Empereur, je couperais des
têtes à la ronde; si j'étais la Mort, j'irais trouver mon père ...
si j'étais Cecco ... voilà tout mon espoir...» Mais il était _frate
Arrigo._ Puis il revint à sa haine. Il se procura une copie des
chansons pour Béatrice et les compara patiemment aux vers qu'il avait
écrits pour Becchina. Un moine errant lui apprit que Dante parlait de
lui avec dédain. Il chercha les moyens de se venger. La supériorité
des sonnets à Becchina lui semblait évidente. Les chansons pour Bice
(il lui donnait son nom vulgaire) étaient abstraites et blanches; les
siennes étaient pleines de force et de couleur. D'abord, il envoya des
vers d'insulte à Dante; puis, il imagina de le dénoncer au bon roi
Charles, comte de Provence. Finalement, nul ne prenant souci ni de ses
poésies ni de ses lettres, il demeura impuissant. Enfin il se lassa de
nourrir sa haine dans l'inaction, se dépouilla de sa robe, remit sa
chemise sans agrafe, son jaquet usé, son chaperon lavé par la pluie et
retourna quêter l'assistance des Frères dévots qui travaillaient pour
les Noirs.
Une grande joie l'attendait. Dante avait été exilé: il n'y avait plus
que des partis obscurs à Florence. Le savetier murmurait humblement
à la Vierge le prochain triomphe des Noirs. Cecco Angiolieri oublia
Becchina dans sa volupté. Il traîna dans les ruisseaux, mangea des
croûtons durs, courut à pied derrière les envoyés de l'Eglise qui
allaient à Rome et retournaient à Florence. On vit qu'il pourrait
servir. Corso Donati, chef violent des Noirs, revenu dans Florence,
et puissant, l'employa parmi d'autres. La nuit du 10 juin 1304, une
tourbe de cuisiniers, de teinturiers, de forgerons, de prêtres et de
mendiants, envahit le noble quartier de Florence où étaient les belles
maisons des Blancs. Cecco Angiolieri brandissait la torche résineuse
du savetier qui suivait à distance, admirant les décrets célestes.
Ils incendièrent tout et Cecco alluma les boiseries aux balcons des
Cavalcanti, qui avaient été les amis de Dante. Cette nuit là il
étancha sa soif de haine avec du feu. Le lendemain, il envoya à Dante
le «Lombard» des vers d'insulte â la cour de Vérone. Dans la même
journée, il devint Cecco Angiolieri comme il le désirait depuis tant
d'années: son père, vieux autant qu'Elie ou Enoch, mourut.
Gecco courut à Sienne, défonça les coffres et plongea ses mains dans
les sacs de florins nouveaux, se répéta cent fois qu'il n était
plus le pauvre frère Henri, mais noble, seigneur d'Arcidosso et de
Montegiovi, plus riche que Dante et meilleur poète. Puis il songea
qu'il était pécheur et qu'il avait souhaité la mort de son père. Il se
repentit. Il griffonna sur le champ un sonnet pour demander au Pape une
croisade contre tous ceux qui insulteraient leurs parents. Avide de se
confesser, il retourna en hâte à Florence, embrassa le savetier, le
supplia d'intercéder auprès de Marie. Il se précipita chez le marchand
de cires saintes et acheta un grand cierge. Le savetier l'alluma
onctueusement. Tous deux pleurèrent et prièrent Notre-Dame. Jusqu'aux
heures tardives, on entendit la voix paisible du savetier qui chantait
des louanges, se réjouissait de son flambeau et essuyait les larmes de
son ami.
PAOLO UCCELLO
PEINTRE
Il se nommait vraiment Paolo di Dono; mais les Florentins l'appelèrent
Uccelli, ou Paul les Oiseaux, à cause du grand nombre d'oiseaux
figurés et de bêtes peintes qui remplissaient sa maison: car il était
trop pauvre pour nourrir des animaux ou pour se procurer ceux qu'il
ne connaissait point. On dit même qu'à Padoue il exécuta une fresque
des quatre éléments, et qu'il donna pour attribut à l'air l'image du
caméléon. Mais il n'en avait jamais vu, de sorte qu'il représenta
un chameau ventru qui a la gueule bée. (Or le caméléon, explique
Vasari, est semblable à un petit lézard sec, au lieu que le chameau
est une grande bête dégingandée). Car Uccello ne se souciait point
de la réalité des choses, mais de leur multiplicité et de l'infini
des lignes; de sorte qu'il fit des champs bleus, et des cités rouges,
et des cavaliers vêtus d'armures noires sur des chevaux d'ébène dont
la bouche est enflammée, et des lances dirigées comme des rayons de
lumière vers tous les points du ciel. Et il avait coutume de dessiner
des _mazocchi_, qui sont des cercles de bois recouvert de drap que l'on
place sur la tête, de façon que les plis de l'étoffe rejetée entourent
tout le visage. Uccello en figura de pointus, d'autres carrés, d'autres
à facettes, disposés en pyramides et en cônes, suivant toutes les
apparences de la perspective, si bien qu'il trouvait un monde de
combinaisons dans les replis du _mazocchio._ Et le sculpteur Donatello
lui disait: «Ah! Paolo, tu laisses la substance pour l'ombre!»
Mais l'Oiseau continuait son œuvre patiente, et il assemblait
les cercles, et il divisait les angles, et il examinait toutes
les créatures sous tous leurs aspects, et il allait demander
l'interprétation des problèmes d'Euclide à son ami le mathématicien
Giovanni Manetti; puis il s'enfermait et couvrait ses parchemins et ses
bois de points et de courbes. Il s'employa perpétuellement à l'étude
de l'architecture, en quoi il se fit aider par Filippo Brunelleschi;
mais ce n'était point dans l'intention de construire. Il se bornait à
remarquer les directions des lignes, depuis les fondations jusqu'aux
corniches, et la convergence des droites à leurs intersections, et la
manière dont les voûtes tournaient à leurs clefs, et le raccourci en
éventail des poutres de plafond qui semblaient s'unir à l'extrémité
des longues salles. Il représentait aussi toutes les bêtes et leurs
mouvements, et les gestes des hommes, afin de les réduire en lignes
simples.
Ensuite, semblable à l'alchimiste qui se penchait sur les mélanges
de métaux et d'organes et qui épiait leur fusion à son fourneau pour
trouver l'or, Uccello versait toutes les formes dans le creuset des
formes. Il les réunissait, et les combinait, et les fondait, afin
d'obtenir leur transmutation dans la forme simple, d'où dépendent
toutes les autres. Voilà pourquoi Paolo Uccello vécut comme un
alchimiste au fond de sa petite maison. Il crut qu'il pourrait muer
toutes les lignes en un seul aspect idéal. Il voulut concevoir
l'univers créé ainsi qu'il se reflétait dans l'œil de Dieu, qui
voit jaillir toutes les figures hors d'un centre complexe. Autour de
lui vivaient Ghiberti, délia Robbia, Brunelleschi, Donatello, chacun
orgueilleux et maître de son art, raillant le pauvre Uccello, et sa
folie de la perspective, plaignant sa maison pleine d'araignées, vide
de provisions; mais Uccello était plus orgueilleux encore. A chaque
nouvelle combinaison de lignes, il espérait avoir découvert le mode
de créer. Ce n'était pas l'imitation où il mettait son but, mais la
puissance de développer souverainement toutes choses, et l'étrange
série de chaperons à plis lui semblait plus révélatrice que les
magnifiques figures de marbre du grand Donatello.
Ainsi vivait l'Oiseau, et sa tête pensive était enveloppée dans sa
cape; et il ne s'apercevait ni de ce qu'il mangeait ni de ce qu'il
buvait, mais il était entièrement pareil à un ermite. En sorte que
dans une prairie, près d'un cercle de vieilles pierres enfoncées parmi
l'herbe, il aperçut un jour une jeune fille qui riait, la tête ceinte
d'une guirlande. Elle portait une longue robe délicate soutenue aux
reins par un ruban pâle, et ses mouvements étaient souples comme les
tiges qu'elle courbait. Son nom était Selvaggia, et elle sourit à
Uccello. Il nota la flexion de son sourire. Et quand elle le regarda,
il vit toutes les petites lignes de ses cils, et les cercles de ses
prunelles, et la courbe de ses paupières, et les enlacements subtils
de ses cheveux, et il fit décrire dans sa pensée à la guirlande qui
ceignait son front une multitude de positions. Mais Selvaggia ne sut
rien de cela, parce qu'elle avait seulement treize ans. Elle prit
Uccello par la main et elle l'aima. C'était la fille d'un teinturier de
Florence, et sa mère était morte. Une autre femme était venue dans la
maison, et elle avait battu Selvaggia. Uccello la ramena chez lui.
Selvaggia demeurait accroupie tout le jour devant la muraille sur
laquelle Uccello traçait les formes universelles. Jamais elle ne
comprit pourquoi il préférait considérer des lignes droites et des
lignes arquées à regarder la tendre figure qui se levait vers lui.
Le soir, quand Brunelleschi ou Manetti venaient étudier avec Uccello,
elle s'endormait, après minuit, au pied des droites entrecroisées,
dans le cercle d'ombre qui s'étendait sous la lampe. Le matin, elle
s'éveillait, avant Uccello, et se réjouissait parce qu'elle était
entourée d'oiseaux peints et de bêtes de couleur. Uccello dessina ses
lèvres, et ses yeux, et ses cheveux, et ses mains, et fixa toutes les
attitudes de son corps; mais il ne fit point son portrait, ainsi que
faisaient les autres peintres qui aimaient une femme. Car l'Oiseau ne
connaissait pas la joie de se limiter à l'individu; il ne demeurait
point en un seul endroit: il voulait planer, dans son vol, au-dessus
de tous les endroits. Et les formes des attitudes de Selvaggia furent
jetées au creuset des formes, avec tous les mouvements des bêtes, et
les lignes des plantes et des pierres, et les rais de la lumière,
et les ondulations des vapeurs terrestres et des vagues de la
mer. Et sans se souvenir de Selvaggia, Uccello paraissait demeurer
éternellement penché sur le creuset des formes.
Cependant il n'y avait point à manger dans la maison d'Uccello.
Selvaggia n'osait le dire à Donatello ni aux autres. Elle se tut et
mourut. Uccello représenta le roidissement de son corps, et l'union de
ses petites mains maigres, et la ligne de ses pauvres yeux fermés. Il
ne sut pas qu'elle ôtait morte, de même qu'il n'avait pas su si elle
était vivante. Mais il jeta ces nouvelles formes parmi toutes celles
qu'il avait rassemblées.
L'Oiseau devint vieux, et personne ne comprenait plus ses tableaux.
On n'y voyait qu'une confusion de courbes. On ne reconnaissait plus
ni la terre, ni les plantes, ni les animaux, ni les hommes. Depuis de
longues années, il travaillait à son œuvre suprême, qu'il cachait à
tous les yeux. Elle devait embrasser toutes ses recherches, et elle
en était l'image dans sa conception. C'était saint Thomas incrédule,
tentant la plaie du Christ. Uccello termina son tableau à quatre-vingts
ans. Il fit venir Donatello, et le découvrit pieusement devant lui.
Et Donatello s'écria: «O Paolo, recouvre ton tableau!» L'Oiseau
interrogea le grand sculpteur: mais il ne voulut dire autre chose. De
sorte qu'Uccello connut qu'il avait accompli le miracle. Mais Donatello
n'avait vu qu'un fouillis de lignes.
Et quelques années plus tard, on trouva Paolo Uccello mort d'épuisement
sur son grabat. Son visage était rayonnant de rides. Ses yeux étaient
fixés sur le mystère révélé. Il tenait dans sa main strictement
refermée un petit rond de parchemin couvert d'entrelacements qui
allaient du centre à la circonférence et qui retournaient de la
circonférence au centre.
NICOLAS LOYSELEUR
JUGE
Il naquit le jour de l'Assomption, et fut dévot à la Vierge. Sa
coutume était de l'invoquer en toutes les circonstances do sa vie
et il ne pouvait entendre son nom sans avoir les yeux pleins de
larmes. Après qu'il eut étudié dans un petit grenier de la rue
Saint-Jacques sous la férule d'un clerc maigre, en compagnie de trois
enfants qui marmottaient le Donat et les psaumes de la Pénitence, il
apprit laborieusement la Logique d'Okam. Ainsi il devint de bonne
heure bachelier et maître-ès arts. Les vénérables personnes qui
l'instruisaient remarquèrent en lui une grande douceur et une onction
charmante. Il avait des lèvres grasses d'où les paroles glissaient
pour adorer. Dès qu'il obtint son baccalauréat de théologie, l'Eglise
eut les yeux sur lui. Il officia d'abord dans le diocèse de l'évêque de
Beauvais qui connut ses qualités et se servit de lui pour aviser les
Anglais devant Chartres sur divers mouvements des capitaines français.
Quand il eut environ trente-cinq ans d'âge, on le fit chanoine de la
cathédrale de Rouen. Là, il fut bon ami de Jean Bruillot, chanoine et
chantre, avec lequel il psalmodiait de belles litanies en l'honneur de
Marie.