Juby et les deux Jeffes. Ceux-ci entreprirent, un été, d'aller jouer
dans les bourgs de la campagne avec des acteurs errants. Ils voyagèrent
dans une voiture couverte d'une bâche, où ils couchaient la nuit. Sur
la route de Hammersmith, un soir, ils virent sortir du fossé un homme
qui leur présenta le canon d'un pistolet.
--Votre argent! dit-il. Je suis Gamaliel Ratsey, par la grâce de Dieu
voleur de grand chemin, et je n'aime pas à attendre.
A quoi les deux Jeffes répondirent, en gémissant:
--Nous n'avons point d'argent, Votre Grâce, sinon ces paillettes de
cuivre et ces pièces de camelot teint, et nous sommes de pauvres
acteurs errants comme Votre Seigneurie elle-même.
--Acteurs? s'écria Gamaliel Ratsey. Voilà qui est admirable. Je ne
suis pas un rafleur, ni un coquin, et je suis ami des spectacles.
Si je n'avais un certain respect pour le vieux Derrick qui saurait
bien me traîner sur l'échelle et me faire dodeliner de la tête, je
ne quitterais pas le bord de la rivière, et les joyeuses tavernes
à drapeaux, où vous autres, mes gentilshommes, vous avez coutume
d'exposer tant d'esprit. Soyez donc les bienvenus. La soirée est belle.
Dressez votre estrade et jouez-moi votre meilleur spectacle. Gamaliel
Ratsey vous écoutera. Ce n'est pas ordinaire. Vous pourrez le raconter.
--Cela va nous coûter des feux, dirent timidement les deux Jeffes.
--Feux? dit noblement Gamaliel--que me parlez-vous de feux? Je suis ici
le roi Gamaliel, comme Elizabeth est reine dans la Cité. Et je vous
traiterai en roi. Voilà quarante shillings.
Les acteurs descendirent, tremblants.
--Plaise à Votre Majesté, dit Bird, que faudra-t-il jouer?
Gamaliel réfléchit, et regarda Gabriel.
--Ma foi, dit-il, une belle pièce pour cette demoiselle, et bien
mélancolique. Elle doit être charmante en Ophelia. Il y a des fleurs
de digitale ici auprès--de vrais doigts de mort. Amlet, voilà ce que
je veux. J'aime assez les humeurs de cette composition. Si je n'étais
Gamaliel, je jouerais volontiers Amlet. Allez, et ne vous trompez
pas dans les coups d'escrime, mes excellents Troyens, mes vaillants
Corinthiens!
On alluma les lanternes. Gamaliel considéra le drame avec attention.
Après la fin, il dit à Gabriel Spenser:
--Belle Ophelia, je vous dispense du compliment. Vous pouvez partir,
acteurs du roi Gamaliel. Sa Majesté est satisfaite.
Puis il disparut dans l'ombre.
Comme la voiture se mettait en marche, à l'aube, on le vit de nouveau
qui barrait le chemin, pistolet au poing.
--Gamaliel Ratsey, voleur de grand'route, dit-il, vient reprendre
les quarante shillings du roi Gamaliel. Allons, vite. Merci pour le
spectacle. Décidément, les humeurs d'Amlet me plaisent infiniment.
Belle Ophelia, toute ma courtoisie.
Les deux Jeffes, qui gardaient l'argent, le rendirent par force.
Gamaliel salua et partit au galop.
Sur cette aventure, la troupe rentra dans Londres. On raconta qu'un
voleur avait failli enlever Ophelia en robe et en perruque. Une fille
nommée Pat King, et qui venait souvent au Rideau Vert, affirma qu'elle
n'en était point surprise. Elle avait la figure grasse et la taille
ronde. Flum l'invita, pour lui faire connaître Gabriel. Elle le trouva
mignon et l'embrassa tendrement. Puis elle revint souvent. Pat était
l'amie d'un ouvrier briquetier que son métier ennuyait et qui avait
l'ambition de jouer au Rideau Vert. Il se nommait Ben Jonson, et il
était fort orgueilleux de son éducation, étant clerc, et ayant quelques
connaissances en latin. C'était un homme grand et carré, couturé de
scrofule, et dont l'œil droit était plus haut que le gauche. Il avait
la voix forte et grondeuse. Ce colosse avait été soldat aux Pays-Bas.
Il suivit Pat King, saisit Gabriel à la peau du cou, et le traîna aux
champs de Hoxton, où le pauvre Gabriel dut lui faire face, une épée à
la main. Flum lui avait secrètement glissé une lame plus longue de dix
pouces. Elle passa dans le bras de Ben Jonson. Gabriel eut le poumon
traversé. Il mourut sur l'herbe. Flum courut chercher les constables.
On porta Ben Jonson tout jurant à Newgate. Flum espérait qu'il serait
pendu. Mais il récita ses psaumes en latin, fit voir qu'il était clerc,
et on le marqua seulement à la main avec un fer rouge.
POCAHONTAS
PRINCESSE
Pocahontas était la fille du roi Powhatan, qui siégeait assis sur un
trône fait en manière de lit, et couvert d'une grande robe cousue de
peaux de raton, dont toutes les queues pendaient. Elle fut élevée
dans une maison tendue de nattes, parmi des prêtres et des femmes qui
avaient la tête et les épaules peintes de rouge vif et qui l'amusaient
avec des hochets de cuivre et des sonnettes de serpent. Namontak, un
serviteur fidèle, veillait sur la princesse et ordonnait ses jeux.
Quelquefois on la menait dans la forêt auprès de la grande rivière
Rappahanok, et trente vierges nues dansaient pour la distraire. Elles
étaient teintes de diverses couleurs et ceintes de feuilles vertes,
portaient sur la tête des cornes de bouc, et une peau de loutre à
la taille, et, agitant des massues, elles sautaient autour d'un feu
qui crépitait. La danse terminée, elles éparpillaient les flammes et
reconduisaient la princesse à la lueur des tisons.
L'an 1607, le pays de Pocahontas fut troublé par les Européens. Des
gentilshommes décavés, des escrocs et des chercheurs d'or, vinrent
aborder dans la rivière de Potomac, et bâtirent des cahutes en
planches. Ils donnèrent aux cahutes le nom de Jamestown, et ils
appelèrent leur colonie la Virginie. La Virginie ne fut, en ces années,
qu'un misérable petit fort construit dans la baie de Chesapeake, au
milieu des domaines du grand roi Powhatan. Les colons élurent président
le capitaine John Smith, qui avait jadis couru l'aventure jusque chez
les Turcs. Ils erraient sur les roches et vivaient des coquillages de
la mer et du peu de froment qu'ils pouvaient obtenir par trafic avec
les indigènes.
Ils furent d'abord reçus en grande cérémonie. Un prêtre sauvage vint
jouer devant eux d'une flûte de roseau, ayant autour de ses cheveux
noués une couronne de poils de daim teinte en rouge, et ouverte comme
une rose. Son corps était peint de cramoisi, sa figure de bleu; et il
avait la peau parsemée de paillettes d'argent natif. Ainsi, la face
impassible, il s'assit sur une natte, et fuma une pipe de tabac.
Puis d'autres se formèrent en colonne carrée, peints de noir, et de
rouge, et de blanc, et quelques-uns à mi-couleur, chantant et dansant
devant leur idole Oki, faite de peaux de serpents bourrées de mousse et
ornées avec des chaînes de cuivre.
Mais peu de jours après, le capitaine Smith explorant la rivière dans
un canot, fut soudain assailli et lié. On le mena parmi de terribles
hurlements à une maison longue où il fut gardé par quarante sauvages.
Les prêtres, ayant leurs yeux peints de rouge et leurs figures noires
traversées par de grandes barres blanches, encerclèrent deux fois le
feu de la maison de garde avec une traînée de farine et des grains de
blé. Ensuite John Smith fut conduit dans la hutte du roi. Powhatan
était vêtu de sa robe de fourrures et ceux qui se tenaient autour de
lui avaient les cheveux décorés avec du duvet d'oiseau. Une femme
apporta au capitaine de l'eau pour lui laver les mains, et une autre
les lui essuya avec une touffe de plumes. Cependant deux géants rouges
déposèrent deux pierres plates aux pieds de Powhatan. Et le roi leva la
main, signifiant que John Smith allait être couché sur ces pierres et
qu'on lui écraserait la tête à coups de massue.
Pocahontas n'avait que douze ans et avançait timidement la figure entre
les conseillers barbouillés. Elle gémit, s'élança vers le capitaine et
mit la tête contre sa joue. John Smith avait vingt-neuf ans. Il portait
de grandes moustaches droites, la barbe en éventail, et sa face était
aquiline. On lui dit que le nom de la fillette du roi, qui lui sauvait
la vie, était Pocahontas. Mais ce n'était pas son vrai nom. Le roi
Powhatan conclut la paix avec John Smith et le mit en liberté.
Un an plus tard, le capitaine Smith campait avec sa troupe dans la
forêt fluviale. La nuit était épaisse; une pluie pénétrante abattait
tout bruit. Soudain, Pocahontas toucha l'épaule du capitaine. Elle
avait traversé, seule, les affreuses ténèbres des bois. Elle lui
chuchota que son père voulait attaquer les Anglais et les tuer pendant
qu'ils seraient à souper. Elle le supplia de fuir, s'il tenait à
vivre. Le capitaine Smith lui offrit des verreries et des rubans; mais
elle pleura et répondit qu'elle n'osait. Et elle s'enfuit, seule, dans
la forêt.
L'année suivante, les colons mirent le capitaine Smith en disgrâce, et,
en 1609, il fut embarqué pour l'Angleterre. Là, il composa des livres
sur la Virginie, où il expliquait la situation des colons et racontait
ses aventures. Vers 1612, un certain capitaine Argall, étant allé faire
du commerce parmi les Potomacs (qui étaient le peuple du roi Powhatan),
enleva par surprise la princesse Pocahontas et l'enferma dans un navire
comme otage. Le roi, son père, s'indigna; mais elle ne lui fut pas
rendue. Ainsi elle languit prisonnière jusqu'au jour où un gentilhomme
de bonne façon, John Rolfe, s'éprit d'elle et l'épousa. Ils furent
mariés en avril 1613. On dit que Pocahontas avoua son amour à un de ses
frères, qui vint la voir.
Elle arriva en Angleterre au mois de juin 1616, où il y eut, parmi les
personnes de la société, grande curiosité pour la visiter. La bonne
reine Anne l'accueillit tendrement et ordonna qu'on gravât son portrait.
Le capitaine John Smith, qui allait repartir pour la Virginie, vint lui
faire sa cour avant de s'embarquer. Il ne l'avait pas vue depuis 1608.
Elle avait vingt-deux ans. Lorsqu'il entra, elle détourna la tête et
cacha sa figure, ne répondant ni à son mari, ni à ses amis, et demeura
seule pendant deux ou trois heures. Puis elle demanda le capitaine.
Alors elle leva les yeux, et lui dit:
--Vous aviez promis à Powhatan que ce qui serait à vous serait à lui,
et il a fait de même; étant étranger dans sa patrie, vous l'appeliez
_père_; étant étrangère dans la vôtre, je vous appellerai ainsi.
Le capitaine Smith s'excusa sur l'étiquette, parce qu'elle était fille
de roi.
Elle reprit:
--Vous n'avez pas craint de venir au pays de mon père, et vous l'avez
effrayé, lui et tous ses gens,--excepté moi: craindrez-vous donc qu'ici
je ne vous appelle _mon père?_ Je vous dirai _mon père_ et vous me
direz _mon enfant_, et je serai pour toujours de la même patrie que
vous... Ils m'avaient dit là-bas que vous étiez mort...
Et elle confia tout bas à John Smith que son nom était Matoaka. Les
Indiens, craignant qu'on s'emparât d'elle par maléfice, avaient donné
aux étrangers le faux nom de Pocahontas.
John Smith partit pour la Virginie et ne revit jamais Matoaka. Elle
tomba malade à Gravesend, au début de l'année suivante, pâlit et
mourut. Elle n'avait pas vingt-trois ans.
Son portrait est entouré de cet exergue: _Matoaka alias Rebecca filia
potentissimi principis Powhatani imperatoris Virginitæ._ La pauvre
Matoaka avait un chapeau de feutre haut, à deux guirlandes de perles;
une grande collerette de dentelle roide, et elle tenait un éventail de
plume. Elle avait le visage aminci, les pommettes longues et de grands
yeux doux.
CYRIL TOURNEUR
POÈTE TRAGIQUE.
Cyril Tourneur naquit de l'union d'un dieu inconnu avec une prostituée.
On trouve la preuve de son origine divine dans l'athéisme héroïque sous
lequel il succomba. Sa mère lui transmit l'instinct de la révolution et
de la luxure, la peur de la mort, le frémissement de la volupté et la
haine des rois; il tint de son père l'amour de se couronner, l'orgueil
de régner, et la joie de créer; tous deux lui donnèrent le goût de la
nuit, de la lumière rouge et du sang.
La date de sa naissance est ignorée; mais il parut dans une journée
noire, sous une année pestilentielle. Aucune protection céleste ne
veilla sur la fille amoureuse qui fut grosse d'un dieu, car elle eut
le corps taché de la peste quelques jours avant d'accoucher, et la
porte de sa petite maison fut marquée de la croix rouge. Cyril Tourneur
vint au monde au son de la cloche de l'enterreur des morts; et comme
son père avait disparu dans le ciel commun des dieux, une charrette
verte traîna sa mère à la fosse commune des hommes. On rapporte
que les ténèbres étaient si profondes que l'enterreur dut éclairer
l'ouverture de la maison pestiférée avec une torche de résine; un autre
chroniqueur assure que le brouillard sur la Tamise (où trempait le pied
de la maison) se raya d'écarlate, et que de la gueule de la cloche
d'appel s'échappa la voix des cynocéphales; enfin, il paraît hors de
doute qu'une étoile flambante et furieuse se manifesta au-dessus du
triangle du toit, faite de rayons fuligineux, tordus, mal noués, et
que l'enfant nouveau-né lui montra le poing par une lucarne, tandis
qu'elle secouait sur lui ses boucles informes de feu. Ainsi entra Cyril
Tourneur dans la vaste concavité de la nuit cimmérienne.
Il est impossible de découvrir ce qu'il pensa ou ce qu'il fit jusqu'à
l'âge de trente ans, quels furent les symptômes de sa divinité latente,
comment il se persuada de sa propre royauté. Une note obscure et
effrayée contient la liste de ses blasphèmes. Il déclarait que Moïse
n'avait été qu'un jongleur et qu'un nommé Heriots était plus habile
que lui. Que le premier commencement de la religion n'était que de
maintenir les hommes dans la terreur. Que le Christ méritait plutôt la
mort que Barrabas, bien que Barrabas fût voleur et assassin. Que s'il
entreprenait d'écrire une nouvelle religion, il l'établirait sur une
méthode plus excellente et plus admirable, et que le Nouveau-Testament
était d'un style répugnant. Qu'il avait autant de droit abattre monnaie
que la Reine d'Angleterre, et qu'il connaissait un certain Poole,
prisonnier à Newgate, fort expert au mélange des métaux, avec l'aide
duquel il prétendait un jour frapper l'or à sa propre image. Une âme
pieuse a barré sur le parchemin d'autres affirmations plus terribles.
Mais ces paroles furent recueillies par une personne vulgaire. Les
gestes de Cyril Tourneur indiquent un athéisme plus vindicatif. On
le représente vêtu d'une longue robe noire, portant sur la tête une
glorieuse couronne à douze étoiles, le pied sur le globe céleste,
élevant le globe terrestre dans sa main droite. Il parcourait les rues
dans les nuits de peste et d'orage. Il était blême comme les cierges
consacrés et ses yeux luisaient mollement comme des brûleurs d'encens.
Certains affirment qu'il avait sur le flanc droit la marque d'un sceau
extraordinaire; mais il fut impossible de le vérifier après sa mort,
puisque nul ne vit sa dépouille.
Il fit sa maîtresse d'une prostituée du Bank-side, qui fréquentait les
rues du bord de l'eau, et il l'aima uniquement. Elle était très jeune
et sa figure était innocente et blonde. Les rougeurs y paraissaient
comme des flammes vacillantes. Cyril Tourneur lui donna le nom de
Rosamonde, et eut d'elle une fille qu'il aima. Rosamonde mourut
tragiquement, ayant été remarquée par un prince. On sait qu'elle but
dans une coupe transparente du poison couleur d'émeraude.
Ce fut alors que la vengeance dans l'âme de Cyril se mêla à l'orgueil.
Nocturne, il parcourut le Mail, tout le long du cortège royal, secouant
dans sa main une torche à crinière enflammée, afin d'éclairer le
prince empoisonneur. La haine de toute autorité lui monta vers la
bouche et aux mains. Il se fit épieur de grand'route, non pour voler,
mais pour assassiner des rois. Les princes qui disparurent en ces temps
furent illuminés par la torche de Cyril Tourneur et tués par lui.
Il s'embusquait sur les chemins de la reine, près des puits à gravier
et des fours à chaux. Il choisissait sa victime dans la troupe,
s'offrait à l'éclairer parmi les fondrières, la menait jusqu'à la
gueule du puits, éteignait sa torche et précipitait. Le gravier
pleuvait après la chute. Ensuite Cyril, penché sur le bord, faisait
tomber deux énormes pierres pour écraser les cris. Et, le reste de la
nuit, il veillait le cadavre qui se consumait dans la chaux, près du
four rouge sombre.
Quand Cyril Tourneur eut assouvi sa haine des rois, il fut étreint par
la haine des dieux. L'aiguillon divin qu'il avait en lui l'excita à
créer. Il songea qu'il pourrait fonder une génération dans son propre
sang, et se propager comme dieu sur terre. Il regarda sa fille, et la
trouva vierge et désirable. Pour accomplir son dessein à la face du
ciel, il ne trouva point d'endroit plus significatif qu'un cimetière.
Il jura de braver la mort et de créer une nouvelle humanité au milieu
de la destruction fixée par les ordres divins. Entouré de vieux os, il
voulut engendrer de jeunes os. Cyril Tourneur posséda sa fille sur le
couvercle d'un charnier.
La fin de sa vie se perd dans un rayonnement obscur. On ne sait
quelle main nous transmit la _Tragédie de l'Athée_ et la _Tragédie
du Vengeur._ Une tradition prétend que l'orgueil de Cyril Tourneur
se haussa encore. Il fit élever un trône dans son jardin noir, et il
avait coutume d'y siéger, couronné d'or, sous la foudre. Plusieurs le
virent et s'enfuirent, terrifiés par les longues aigrettes bleuâtres
qui voltigeaient au-dessus de sa tête. Il lisait un manuscrit des
poèmes d'Empédocle, que personne n'a vu depuis. Il exprima souvent son
admiration pour la mort d'Empédocle. Et l'année où il disparut fut de
nouveau pestilentielle. Le peuple de Londres s'était retiré sur les
barques amarrées au milieu de la Tamise. Un météore effrayant évolua
sous la lune. C'était un globe de feu blanc, animé d'une sinistre
rotation. Il se dirigea vers la maison de Cyril Tourneur, qui sembla
peinte de reflets métalliques. L'homme vêtu de noir et couronné d'or
attendait sur son trône la venue du météore. Il y eut, comme avant
les batailles théâtrales, une alarme morne de trompettes. Cyril
Tourneur fut enveloppé d'une lueur faite de sang rose volatilisé.
Des trompettes, dressées dans la nuit, sonnèrent, comme au théâtre,
une fanfare funèbre. Ainsi fut précipité Cyril Tourneur vers un dieu
inconnu clans le taciturne tourbillonnement du ciel.
WILLIAM PHIPS
PÉCHEUR DE TRÉSORS
William Phips naquit en 1651 près de l'embouchure de la rivière
Kennebec, parmi les forêts fluviales où les constructeurs de navires
venaient abattre leur bois. Dans un pauvre village du Maine il
rêva, pour la première fois, une aventureuse fortune, à l'aspect du
façonnage de planches marines. L'incertaine lueur de l'Océan qui bat
la Nouvelle-Angleterre lui apporta le scintillement de l'or noyé et de
l'argent étouffé sous les sables. Il crut à la richesse de la mer et
désira l'obtenir. Il apprit à construire des bateaux, gagna une petite
aisance et vint à Boston. Sa foi était si forte qu'il répétait: «Un
jour, je commanderai un vaisseau du Roi et j'aurai une belle maison de
briques à Boston, dans l'Avenue Verte.»
En ce temps gisaient au fond de l'Atlantique beaucoup de galions
espagnols chargés d'or. Cette rumeur emplissait l'âme de William Phips.
Il sut qu'un gros vaisseau avait coulé près de Port de la Plata; il
réunit tout ce qu'il possédait et partit pour Londres, afin d'équiper
un navire. Il assiégea l'Amirauté de pétitions et de placets. On lui
donna la _Rose-d'Alger_, qui portait dix-huit canons, et, en 1687, il
fit voile vers l'inconnu. Il avait trente-six ans.
Quatre-vingt-quinze hommes partaient à bord de la _Rose-d'Alger_,
parmi lesquels un premier maître, Adderley, de Providence. Lorsqu'ils
surent que Phips se dirigeait vers Hispaniola, ils ne se tinrent pas
de joie. Car Hispaniola était l'île des pirates, et la _Rose-d'Alger_
leur semblait un bon navire. Et d'abord, sur une petite terre
sablonneuse de l'archipel, ils s'assemblèrent en conseil pour se faire
gentilshommes de fortune. Phips, à l'avant de la _Rose-d'Alger_, épiait
la mer. Cependant il y avait une avarie à la carène. Pendant que le
charpentier la réparait, il entendit le complot. Il courut à la cabine
du capitaine. Phips lui ordonna de charger les canons, les braqua sur
l'équipage révolté à terre, laissa tous ses hommes «marrons» dans ce
repaire désert, et repartit avec quelques matelots dévoués. Le maître
de Providence, Adderley, regagna la _Rose-d'Alger_ à la nage.
On toucha Hispaniola par une mer calme, sous un soleil brûlant. Phips
s'enquit sur toutes les grèves du vaisseau qui avait sombré plus d'un
demi-siècle auparavant, en vue de Port de la Plata. Un vieil Espagnol
s'en souvenait et lui désigna le récif. C'était un écueil allongé,
arrondi, dont les pentes disparaissaient dans l'eau claire jusqu'au
tremblement le plus profond. Adderley, penché sur le bastingage, riait
en regardant les petits remous des vagues. La _Rose-d'Alger_ fit
lentement le tour du récif, et tous les hommes examinaient en vain la
mer transparente. Phips frappait du pied sur le gaillard d'avant, parmi
les dragues et les crochets. Encore une fois, la _Rose-d'Alger_ fit le
tour du récif, et partout le sol paraissait semblable, avec ses sillons
concentriques de sable humide et les bouquets d'algues inclinées qui
frémissaient sous les courants. Quand la _Rose-d'Alger_ commença son
troisième tour le soleil s'enfonça et la mer devint noire.
Puis elle fut phosphorescente. «Voilà les trésors!» criait Adderley
dans la nuit, le doigt tendu vers l'or fumeux des vagues. Mais l'aurore
chaude se leva sur l'Océan tranquille et clair, tandis que la _Rose
d'Alger_ parcourait toujours le même orbe. Et durant huit jours,
elle croisa ainsi. Les yeux des hommes étaient brouillés à force de
scruter la limpidité de la mer. Phips n'avait plus de provisions. Il
fallait partir. L'ordre fut donné, et la _Rose-d'Alger_ se mit à virer.
Alors Adderley aperçut à un flanc du récif une belle algue blanche
qui vacillait, et en eut envie. Un Indien plongea et l'arracha. Il la
rapporta, pendant toute droite. Elle était très lourde, et ses racines
entortillées paraissaient étreindre un galet. Adderley la soupesa,
et frappa les racines sur le pont pour la débarrasser de son poids.
Quelque chose d'étincelant roula sous le soleil. Phips poussa un
cri. C'était un lingot d'argent qui valait bien 300 livres. Adderley
balançait stupidement l'algue blanche. Tous les Indiens plongèrent
aussitôt. En quelques heures, le tillac fut couvert de sacs durs,
pétrifiés, incrustés de calcaire et revêtus de petits coquillages. On
les éventra avec des ciseaux à froid et des marteaux; et hors des
trous s'échappèrent des lingots d'or et d'argent, et des pièces de
huit. «Dieu soit loué! s'écria Phips, notre fortune est faite!» Le
trésor valait trois cent mille livres sterling. Adderley répétait: «Et
tout cela est sorti de la racine d'une petite algue blanche!» Il mourut
fou, aux Bermudes, quelques jours après, en balbutiant ces mots.
Phips convoya son trésor. Le roi d'Angleterre fit de lui sir William
Phips, et le nomma High Sheriff à Boston. Là il tint sa chimère et
se fit bâtir une belle maison de briques rouges dans l'Avenue Verte.
Il devint un homme considérable. Ce fut lui qui commanda la campagne
contre les possessions françaises, et il prit l'Acadie sur M. de
Meneval et le chevalier de Villebon. Le roi le nomma gouverneur de
Massachusetts, capitaine général du Maine et de la Nouvelle-Ecosse. Ses
coffres étaient remplis d'or. Il entreprit l'attaque de Québec, après
avoir levé tout l'argent disponible à Boston. L'entreprise manqua et la
colonie fut ruinée. Alors Phips émit du papier-monnaie. Afin de hausser
sa valeur, il échangea contre ce papier tout son or liquide. Mais la
fortune avait tourné. Le cours du papier baissa. Phips perdit tout,
demeura pauvre, endetté, et ses ennemis le guettaient. Sa prospérité
n'avait duré que huit ans. Il partit pour Londres, misérable, et, comme
il débarquait, il fut arrêté pour 20.000 livres, à la requête de Dudley
et Brenton. Les sergents le transportèrent à la prison de Fleet.
Sir William Phips fut enfermé dans une cellule nue. Il n'avait gardé
que le lingot d'argent qui lui avait donné sa gloire, le lingot de
l'algue blanche. Il était harassé de fièvre et de désespoir. La mort
le prit à la gorge. Il se débattit. Même là, il fut hanté par son rêve
de trésors. Le galion du gouverneur espagnol Bobadilla, chargé d'or
et d'argent, avait sombré près de Bahamas. Phips envoya chercher le
maître de la prison. La fièvre et l'espoir furieux l'avaient décharné.
Il présenta au maître le lingot d'argent dans sa main sèche et murmura
dans son râle: