de s'efforcer vers les idées. L'univers lui parut semblable aux petits
flocons de laine que les doigts de l'Africaine éparpillaient dans
les salles. Les grappes d'abeilles et les colonnes de fourmis et le
tissu mouvant des feuilles lui furent des groupements de groupements
d'atomes. Et dans tout son corps il sentit un peuple invisible et
discord, avide de se séparer. Et les regards lui semblèrent des rayons
plus subtilement charnus, et l'image de la belle barbare, une mosaïque
agréable et colorée, et il éprouva que la fin du mouvement de cette
infinité était triste et vaine. Ainsi que les factions ensanglantées de
Rome, avec leurs troupes de clients armés et insulteurs il contempla le
tourbillonnement de troupeaux d'atomes teints du même sang et qui se
disputent une obscure suprématie. Et il vit que la dissolution de la
mort n était que l'affranchissement de cette tourbe turbulente qui se
rue vers mille autres mouvements inutiles.
Or, quand Lucrèce eut été instruit ainsi par le rouleau de papyrus,
où les mots grecs comme les atomes du monde étaient tissés les uns
dans les autres, il sortit dans la forêt par le porche noir de la
haute maison des ancêtres. Et il aperçut le dos des pourceaux rayés
qui avaient toujours le nez dirigé vers la terre. Puis, traversant le
taillis, il se trouva soudain au milieu du temple serein de la forêt,
et ses yeux plongèrent dans le puits bleu du ciel. Ce fut là qu'il
plaça son repos.
De là il contempla l'immensité fourmillante de l'univers; toutes les
pierres, toutes les plantes, tous les arbres, tous les animaux, tous
les hommes, avec leurs couleurs, avec leurs passions, avec leurs
instruments, et l'histoire de ces choses diverses, et leur naissance,
et leurs maladies, et leur mort. Et parmi la mort totale et nécessaire,
il perçut clairement la mort unique de l'Africaine, et pleura.
Il savait que les pleurs viennent d'un mouvement particulier des
petites glandes qui sont sous les paupières, et qui sont agitées par
une procession d'atomes sortie du cœur, lorsque le cœur lui-même a
été frappé par la succession d'images colorées qui se détachent de
la surface du corps d'une femme aimée. Il savait que l'amour n'est
causé que par le gonflement des atomes qui désirent se joindre à
d'autres atomes. Il savait que la tristesse causée par la mort n'est
que la pire des illusions terrestres, puisque la morte avait cessé
d'être malheureuse et de souffrir, tandis que celui qui la pleurait
s'affligeait de ses propres maux et songeait ténébreusement à sa propre
mort. Il savait qu'il ne reste de nous aucun double simulacre pour
verser des larmes sur son propre cadavre étendu à ses pieds. Mais,
connaissant exactement la tristesse et l'amour et la mort, et que ce
sont de vaines images lorsqu'on les contemple de l'espace calme où il
faut s'enfermer, il continua de pleurer, et de désirer l'amour, et de
craindre la mort.
Voilà pourquoi, étant rentré dans la haute et sombre maison des
ancêtres, il s'approcha de la belle Africaine, qui faisait cuire un
breuvage sur un brasier dans un pot de métal. Car elle avait songé
à part, elle aussi, et ses pensées étaient remontées à la source
mystérieuse de son sourire. Lucrèce considéra le breuvage encore
bouillonnant. Il s'éclaircit peu à peu et devint pareil à un ciel
trouble et vert. Et la belle Africaine secoua le front et leva un
doigt. Alors Lucrèce but le philtre. Et tout aussitôt sa raison
disparut, et il oublia tous les mots grecs du rouleau de papyrus. Et
pour la première fois, étant fou, il connut l'amour; et dans la nuit,
ayant été empoisonné, il connut la mort.
CLODIA
MATRONE IMPUDIQUE
Elle était fille d'Appius Claudius Pulcher, consul. A peine eut-elle
quelques années, elle se distingua de ses frères et de ses sœurs par
l'éclat flagrant de ses yeux. Tertia, son aînée, se maria de bonne
heure; la plus jeune céda entièrement à tous ses caprices. Ses frères,
Appius et Caïus, étaient déjà avares des grenouilles en cuir et des
chariots de noix qu'on leur faisait; plus tard, ils furent avides de
sesterces. Mais Clodius, beau et féminin, fut compagnon de ses sœurs.
Clodia leur persuadait avec des regards ardents, de l'habiller avec
une tunique à manches, de le coiffer d'un petit bonnet en fils d'or,
et de le lier sous les seins avec une ceinture souple; puis elles le
couvraient d'un voile couleur de feu et le menaient dans les petites
chambres où il se mettait au lit avec elles trois. Clodia fut sa
préférée, mais il prit aussi la virginité de Tertia et de la cadette.
Quand Clodia eut dix-huit ans, son père mourut. Elle demeura dans la
maison du mont Palatin. Appius, son frère, gouvernait le domaine, et
Caïus se préparait à la vie publique. Clodius, toujours délicat et
imberbe, couchait entre ses sœurs, qu'on nommait Clodia toutes deux.
Elles commencèrent à aller secrètement aux bains avec lui. Elles
donnaient un quart d'as aux grands esclaves qui les massaient, puis se
le faisaient rendre. Clodius était traité comme ses sœurs, en leur
présence. Tels furent leurs plaisirs avant le mariage.
La plus jeune épousa Lucullus, qui l'emmena en Asie, où il faisait la
guerre à Mithridate. Clodia prit pour mari son cousin Metellus, honnête
homme épais. Dans ces temps d'émeute, il eut un esprit conservateur et
borné. Clodia ne pouvait supporter sa brutalité rustique. Elle rêvait
déjà pour son cher Clodius des choses nouvelles. César commençait à
s'emparer des esprits; Clodia jugea qu'il fallait le défaire. Elle se
fit amener Cicéron par Pomponius Atticus. Sa société était ricaneuse et
galante. Auprès d'elle on trouvait Licinius Calvus, le jeune Curion,
surnommé la «fillette», Sextius Clodius qui faisait ses courses,
Egnatius et sa bande, Catullus de Vérone et Caelius Rufus, qui était
amoureux d'elle. Metellus, pesamment assis, ne disait mot. On racontait
les scandales sur César et Mamurra. Puis Metellus, nommé proconsul,
partit pour la Gaule cisalpine. Clodia resta seule à Rome avec sa
belle-sœur Mucia. Cicéron fut entièrement charmé par ses grands yeux
flambants. Il songea qu'il pouvait répudier Terentia, sa femme, et
supposa que Clodia quitterait Metellus. Mais Terentia découvrit tout
et terrifia son mari. Cicéron, peureux, renonça à ses désirs. Terentia
voulut davantage, et Cicéron dut rompre avec Clodius.
Le frère de Clodia s'occupait cependant. Il faisait l'amour à Pompéia,
femme de César. La nuit de la fête de la Bonne Déesse, il ne devait
y avoir que des femmes dans la maison de César, qui était préteur.
Pompéia offrait seule le sacrifice. Clodius s'habilla, ainsi que sa
sœur avait eu coutume de le déguiser, en joueuse de cithare, et
entra chez Pompéia. Une esclave le reconnut. La mère de Pompéia donna
l'alarme et le scandale fut public. Clodius voulut se défendre et jura
qu'il ôtait, pendant ce temps, dans la maison de Cicéron. Terentia
obligea son mari à nier: Cicéron porta témoignage contre Clodius.
Dès lors Clodius fut perdu dans le parti noble. Sa sœur venait de
passer la trentaine. Elle était plus ardente que jamais. Elle eut
l'idée de faire adopter Clodius par un plébéien, afin qu'il pût devenir
tribun du peuple. Metellus, qui était revenu, devina ses projets et se
moqua d'elle. Dans ce temps, où elle n'avait plus Clodius entre ses
bras, elle se laissa aimer par Catullus. Le mari Metellus leur semblait
odieux. Sa femme résolut de s'en débarrasser. Un jour qu'il revenait
du Sénat, lassé, elle lui présenta à boire. Metellus tomba mort dans
l'atrium. Désormais Clodia était libre. Elle quitta la maison de son
mari et rentra vite se cloîtrer avec Clodius sur le mont Palatin. Sa
sœur s'enfuit de chez Lucullus et revint avec eux. Ils reprirent leur
vie à trois et exercèrent leur haine.
D'abord Clodius, devenu plébéien, fut désigné comme tribun du peuple.
Malgré sa grâce féminine, il avait la voix forte et mordante. Il obtint
que Cicéron fût exilé; fit raser sa maison devant ses propres yeux,
et jura la ruine et la mort à tous ses amis. César était proconsul en
Gaule et ne pouvait rien. Pourtant Cicéron gagna des influences par
Pompée, et se fit rappeler l'année suivante. La fureur du jeune tribun
fut extrême. Il s'attaqua violemment à Milon, ami de Cicéron, qui
commençait à briguer le consulat. Aposté de nuit, il tenta de le tuer,
renversant ses esclaves qui portaient des torches. La faveur populaire
de Clodius diminuait. On chantait des refrains obscènes sur Clodius et
Clodia. Cicéron les dénonça dans un discours violent: Clodia y était
traitée de Médée et de Clytemnestre. La rage du frère et de la sœur
finit par éclater. Clodius voulut incendier la maison de Milon, et des
esclaves gardiens l'assommèrent dans les ténèbres.
Alors Clodia fut désespérée. Elle avait pris et rejeté Catullus, puis
Caelius Rufus, puis Egnatius, dont les amis l'avaient menée dans les
basses tavernes: mais elle n'aimait que son frère Clodius. C'est pour
lui qu'elle avait empoisonné son mari. C'est pour lui qu'elle avait
attiré et séduit des bandes d'incendiaires. Quand il fut mort, l'objet
de sa vie lui manqua. Elle était encore belle et chaude. Elle avait une
maison de campagne sur la route d'Ostie, des jardins près du Tibre et
à Baïes. Elle s'y réfugia. Elle essaya de s'y distraire en y dansant
lascivement avec des femmes. Ce ne fut pas suffisant. Son esprit était
occupé par les stupres de Clodius, qu'elle voyait toujours imberbe et
féminin. Elle se souvenait qu'il avait été pris jadis par des pirates
de Cilicie, qui avaient usé de son tendre corps. Une certaine taverne
lui revenait aussi à la mémoire, où elle était allée avec lui. Le
fronton de la porte en était tout barbouillé de charbons, et les hommes
qui y buvaient répandaient une odeur forte, et avaient la poitrine
velue.
Rome l'attira donc de nouveau. Elle erra aux premières veilles dans
les carrefours et les passages étroits. L'insolence éclatante de ses
yeux était toujours semblable. Rien ne pouvait l'éteindre, et elle
essaya tout, même de recevoir la pluie, et de coucher dans la boue.
Elle alla des bains aux cellules de pierre; les caves où les esclaves
jouaient aux dés, les salles basses où s'enivraient les cuisiniers et
les voituriers lui furent connues. Elle attendit des passants parmi
les rues dallées. Elle périt vers le matin d'une nuit étouffante par
un étrange retour d'une habitude qui avait été la sienne. Un ouvrier
foulon l'avait payée d'un quart d'as; il la guetta au crépuscule de
l'aube dans l'allée, pour le lui reprendre, et l'étrangla. Puis il jeta
son cadavre, les yeux grands ouverts, dans l'eau jaune du Tibre.
PÉTRONE
ROMANCIER
Il naquit en des jours où des baladins vêtus de robes vertes faisaient
passer de jeunes porcs dressés à travers des cercles de feu, où des
portiers barbus, à tunique cerise, écossaient des pois dans un plat
d'argent, devant les mosaïques galantes à l'entrée des villas, où les
affranchis, pleins de sesterces, briguaient dans les villes de province
les fonctions municipales, où des récitateurs chantaient au dessert des
poèmes épiques, où le langage était tout farci de mots d'ergastule et
de redondances enflées venues d'Asie.
Son enfance passa entre de telles élégances. Il ne remettait point
deux fois une laine de Tyr. On faisait balayer l'argenterie tombée
dans l'atrium avec les ordures. Les repas étaient composés de choses
délicates et inattendues, et les cuisiniers variaient sans cesse
l'architecture des victuailles. Il ne fallait point s'étonner, en
ouvrant un œuf, d'y trouver un bec-figue, ni craindre de trancher
une statuette imitée de Praxitèle et sculptée dans du foie gras. Le
gypse qui scellait les amphores était diligemment doré. Des petites
boîtes d'ivoire indien renfermaient des parfums ardents destinés aux
convives. Les aiguières étaient percées de diverses façons et remplies
d'eaux colorées qui surprenaient en jaillissant. Toutes les verreries
figuraient des monstruosités irisées. En saisissant certaines urnes,
les anses se rompaient sous les doigts et les flancs s'épanouissaient
pour laisser tomber des fleurs artificiellement peintes. Des oiseaux
d'Afrique aux joues écarlates caquetaient dans des cages d'or. Derrière
des grillages incrustés, aux riches parois des murailles, hurlaient
beaucoup de singes d'Egypte qui avaient des faces de chien. Dans des
réceptacles précieux rampaient des bêtes minces qui avaient de souples
écailles rutilantes et des yeux rayonnés d'azur.
Ainsi Pétrone vécut mollement, pensant que l'air même qu'il aspirait
fût parfumé pour son usage. Quand il fut parvenu à l'adolescence, après
avoir enfermé sa première barbe dans un coffret orné, il commença de
regarder autour de lui. Un esclave du nom de Syrus, qui avait servi
dans l'arène, lui montra les choses inconnues. Pétrone était petit,
noir, et louchait d'un œil. Il n'était point de race noble. Il avait
des mains d'artisan et un esprit cultivé. De là vint qu'il prit plaisir
à façonner les paroles et à les inscrire. Elles ne ressemblèrent à rien
de ce que les poètes anciens avaient imaginé. Car elles s'efforçaient
d'imiter tout ce qui entourait Pétrone. Et ce ne fut que plus tard
qu'il eut la fâcheuse ambition de composer des vers.
Il connut donc des gladiateurs barbares et des hâbleurs de carrefour,
des hommes aux regards obliques qui semblent épier les légumes et
décrochent les pièces de viande, des enfants frisés que promenaient
des sénateurs, de vieux babillards qui discouraient des affaires de la
cité aux coins des rues, des valets lascifs et des filles parvenues,
des marchandes de fruits et des patrons d'auberges, des poètes minables
et des servantes friponnes, des prêtresses interlopes et des soldats
errants. Il tenait sur eux son œil louche et saisissait exactement
leurs manières et leurs intrigues. Syrus le conduisit dans les bains
d'esclaves, les cellules de prostituées et les réduits souterrains où
les figurants de cirque s'exerçaient avec leurs épées de bois. Aux
portes de la ville, entre les tombes, il lui raconta les histoires des
hommes qui changent de peau, que les noirs, les Syriens, les taverniers
et les soldats gardiens des croix de supplice se repassaient de bouche
en bouche.
Vers la trentième année, Pétrone, avide de cette liberté diverse,
commença d'écrire l'histoire d'esclaves errants et débauchés. Il
reconnut leurs mœurs parmi les transformations du luxe; il reconnut
leurs idées et leur langage parmi les conversations polies des
festins. Seul, devant son parchemin, appuyé sur une table odorante
en bois de cèdre, il dessina à la pointe de son calame les aventures
d'une populace ignorée. A la lumière de ses hautes fenêtres, sous
les peintures des lambris, il s'imagina les torches fumeuses des
hôtelleries, et de ridicules combats nocturnes, des moulinets de
candélabres de bois, des serrures forcées à coups de hache par des
esclaves de justice, des sangles grasses parcourues de punaises, et
des objurgations de procurateurs d'ilot au milieu d'attroupements de
pauvres gens vêtus de rideaux déchirés et de torchons sales.
On dit que lorsqu'il eut achevé les seize livres de son invention, il
fit venir Syrus pour les lui lire, et que l'esclave riait et criait à
haute voix en frappant dans ses mains. Dans ce moment, ils formèrent
le projet de mettre à exécution les aventures composées par Pétrone.
Tacite rapporte faussement qu'il fut arbitre des élégances à la cour
de Néron, et que Tigellin, jaloux, lui fit envoyer l'ordre de mort.
Pétrone ne s'évanouit pas délicatement dans une baignoire de marbre, en
murmurant de, petits vers lascifs. Il s'enfuit avec Syrus et termina sa
vie en parcourant les routes.
L'apparence qu'il avait lui rendit son déguisement facile. Syrus
et Pétrone portèrent tour à tour le petit sac de cuir qui contenait
leurs hardes et leurs deniers. Ils couchèrent en plein air, près des
tertres de croix. Ils virent luire tristement dans la nuit les petites
lampes des monuments funèbres. Ils mangèrent du pain aigre et des
olives amollies. On ne sait pas s'ils volèrent. Ils furent magiciens
ambulants, charlatans de campagne, et compagnons de soldats vagabonds.
Pétrone désapprit entièrement l'art d'écrire, sitôt qu'il vécut de
la vie qu'il avait imaginée. Ils eurent de jeunes amis traîtres,
qu'ils aimèrent, et qui les quittèrent aux portes des municipes en
leur prenant jusqu'à leur dernier as. Ils firent toutes les débauches
avec des gladiateurs évadés. Ils furent barbiers et garçons d'étuves.
Pendant plusieurs mois, ils vécurent de pains funéraires qu'ils
dérobaient dans les sépulcres. Pétrone terrifiait les voyageurs par
son œil terne et sa noirceur qui paraissait malicieuse. Il disparut
un soir. Syrus pensa le retrouver dans une cellule crasseuse où ils
avaient connu une fille à chevelure emmêlée. Mais un grassateur ivre
lui avait enfoncé une large lame dans le cou, tandis qu'ils gisaient
ensemble, en rase campagne, sur les dalles d'un caveau abandonné.
SUFRAH
GÉOMANCIEN
L'histoire d'Aladdin conte par erreur que le magicien africain fut
empoisonné dans son palais et qu'on jeta son corps noirci et craquelé
par la force de la drogue aux chiens et aux chats; il est vrai que
son frère fut déçu par cette apparence et se fit poignarder, ayant
revêtu la robe de la sainte Fatima; mais il est certain néanmoins
que le Moghrabi Sufrah (car c'était le nom du magicien) s'endormit
seulement par la toute-puissance du narcotique, et s'échappa de l'une
des vingt-quatre fenêtres du grand salon, pendant qu'Aladdin embrassait
tendrement la princesse.
A peine eut-il touché la terre, étant assez commodément descendu
le long d'un des tuyaux d'or par où s'écoulait l'eau de la grande
terrasse, que le palais disparut, et Sufrah fut seul au milieu du
sable du désert. Il ne lui restait même pas une des bouteilles du
vin d'Afrique qu'il était allé chercher à la cave sur la demande de
la trompeuse princesse. Désespéré, il s'assit sous le soleil ardent,
et sachant bien que l'étendue de sable torride qui l'entourait était
infinie, il s'enroula la tête dans son manteau et attendit la mort.
Il ne possédait plus aucun talisman; il n'avait point de parfums
pour faire des suffumigations; pas même une baguette dansante qui
pût lui indiquer une source profondément cachée, afin d'apaiser
sa soif. La nuit arriva, bleue et chaude, mais qui calma un peu
l'inflammation de ses yeux. Il eut l'idée alors de tracer sur le sable
une figure de géomancie, et de demander s'il était destiné à périr
dans le désert. Avec ses doigts il marqua les quatre grandes lignes,
composées de points, qui sont placées sous l'invocation du Feu, de
l'Eau, de la Terre et de l'Air, sur la gauche, et sur la droite, du
Midi, de l'Orient, de l'Occident et du Septentrion. Et à l'extrémité
de ces lignes, il collectionna les points pairs et impairs, afin
d'en composer la première figure. A sa joie il vit que c'était la
figure de la Fortune Majeure, d'où il suivait qu'il s'échapperait du
péril, la première figure devant être placée dans la première maison
d'astrologie, qui est la maison de celui qui demande. Et, dans la
maison qui se nomme «Cœur du ciel», il retrouva la figure de la
Fortune Majeure, ce qui lui montra qu'il réussirait et qu'il serait
glorieux. Mais dans la huitième maison, qui est la maison de la Mort,
vint se placer la figure du Rouge, qui annonce le sang ouïe feu, ce qui
est de présage sinistre. Lorsqu'il eut dressé les figures des douze
maisons, il en tira deux témoins, et de ceux-ci un juge, afin d'être
assuré que son opération était justement calculée. La figure du juge
fut celle de la Prison, d'où il connut qu'il trouverait la gloire, avec
grand péril, dans un lieu clos et secret.
Assuré de ne pas mourir sur le champ, Sufrah se mit à réfléchir. Il
n'avait pas l'espoir de reconquérir la lampe, qui avait été transportée
avec le palais dans le centre de la Chine. Cependant il songea que
jamais il n'avait recherché quel était le véritable maître du talisman
et l'ancien possesseur du grand trésor et du jardin aux fruits
précieux. Une seconde figure de géomancie, qu'il lut selon les lettres
de l'alphabet, lui révéla les caractères S. L. M. N., qu'il traça sur
le sable, et la dixième maison confirma que le maître de ces caractères
était roi. Sufrah connut aussitôt que la lampe merveilleuse avait fait
partie du trésor du roi Salomon. Alors, il étudia attentivement tous
les signes, et la Tête du Dragon lui indiqua ce qu'il cherchait--car
elle était jointe par la Conjonction à la figure du Jeune Garçon, qui
marque les richesses enfouies dans la terre, et à celle de la Prison,
où on peut lire la position des voûtes fermées.
Et Sufrah battit des mains: car la figure de géomancie montrait que le
corps du roi Salomon était conservé dans cette terre même d'Afrique,
et qu'il portait encore au doigt son sceau tout puissant qui donne
l'immortalité terrestre: si bien que le roi devait être endormi depuis
des myriades d'années. Sufrah, joyeux, attendit l'aube. Dans la
demi-clarté d'azur, il vit passer des Ba-da-ouï pillards, qui eurent
pitié de sa détresse, quand il les implora, et qui lui donnèrent un
petit sac de dattes et une gourde pleine d'eau.
Sufrah se mit en marche vers le lieu désigné. C'était un endroit aride
et pierreux, entre quatre montagnes nues, levées comme des doigts
vers les quatre coins du ciel. Là il traça un cercle et prononça des
paroles; et la terre trembla et s'ouvrit, et laissa voir une dalle de
marbre avec un anneau de bronze. Sufrah saisit l'anneau et invoqua
trois fois le nom de Salomon. Aussitôt la dalle se souleva, et Sufrah
descendit par un escalier étroit dans le souterrain.
Deux chiens de feu s'avancèrent hors de deux niches opposées et
vomirent des flammes entrecroisées. Mais Sufrah prononça le nom
magique, et les chiens grognants disparurent. Puis il trouva une porte
de fer qui tourna silencieusement, dès qu'il l'eut touchée. Il passa
le long d'un couloir creusé dans du porphyre. Des candélabres à sept
branches brûlaient d'une lumière éternelle. Au fond du couloir, était
une salle carrée dont les murs étaient de jaspe. Dans le centre, un
brasier d'or jetait une riche lueur. Et sur un lit fait d'un seul
diamant taillé, et qui semblait un bloc de feu froid, était étendue une
forme vieille, à barbe blanche, le front ceint d'une couronne. Près
du roi gisait un gracieux corps desséché, dont les mains se tendaient
encore pour étreindre les siennes; mais la chaleur des baisers s'était
éteinte. Et, sur la main pendante du roi Salomon, Sufrah vit briller le
grand sceau.
Il s'approcha sur ses genoux et, rampant jusqu'au lit, il souleva la
main ridée, fit glisser l'anneau et le saisit.
Aussitôt s'accomplit l'obscure prédiction géomantique. Le sommeil
d'immortalité du roi Salomon fut rompu. En une seconde, son corps
s'effrita et se réduisit à une petite poignée d'ossements blancs et
polis que les délicates mains de la momie semblaient protéger encore.
Mais Sufrah, terrassé par le pouvoir de la figure du Rouge dans la
maison de la Mort, éructa dans un flot vermeil tout le sang de sa vie
et tomba dans l'assoupissement de l'immortalité terrestre. Le sceau du
roi Salomon au doigt, il s'allongea près du lit de diamant, préservé
de la corruption pendant des myriades d'années, dans le lieu clos et
secret qu'il avait lu par la figure de la Prison. La porte de fer
retomba sur le couloir de porphyre et les chiens de feu commencèrent à
veiller le géomancien immortel.
FRATE DOLCINO
HÉRÉTIQUE
Il apprit à connaître les choses saintes dans l'église d'Orto San
Michele, où sa mère le soulevait pour qu'il pût toucher de ses petites
mains les belles figures de cire pendues devant la Sainte Vierge. La
maison de ses parents joignait le Baptistère. Trois fois par jour, à
l'aube, à midi, au soir, il voyait passer deux frères de l'ordre de
Saint-François qui mendiaient du pain et emportaient les morceaux dans
un panier. Souvent, il les suivait jusqu'à la porte du couvent. L'un
de ces moines était très vieux: il disait avoir été ordonné encore
par saint François lui-même. Il promit à l'enfant de lui apprendre à
parler aux oiseaux et à toutes les pauvres bêtes des champs. Dolcino
passa bientôt ses journées dans le couvent. Il chantait avec les frères
et sa voix était fraîche. Quand la cloche sonnait pour éplucher les
légumes, il leur aidait à nettoyer leurs herbes autour du grand baquet.
Le cuisinier Robert lui prêtait un vieux couteau et lui permettait de
frotter les écuelles avec sa touaille. Dolcino aimait à regarder au
réfectoire la couverture de la lampe sur laquelle on voyait peints
les douze apôtres avec des sandales de bois aux pieds et des petits
manteaux qui leur couvraient les épaules.