MARCEL SCHWOB
VIES
IMAGINAIRES
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, 11
1896
PRÉFACE
La science historique nous laisse dans l'incertitude sur les individus.
Elle ne nous révèle que les points par où ils furent attachés aux
actions générales. Elle nous dit que Napoléon était souffrant le jour
de Waterloo, qu'il faut attribuer l'excessive activité intellectuelle
de Newton à la continence absolue de son tempérament, qu'Alexandre
était ivre lorsqu'il tua Klitos et que la fistule de Louis XIV put être
la cause de certaines de ses résolutions. Pascal raisonne sur le nez
de Cléopâtre, s'il eût été plus court, ou sur un grain de sable dans
l'urèthre de Cromwell. Tous ces faits individuels n'ont de valeur que
parce qu'ils ont modifié les évènements ou qu'ils auraient pu en dévier
la série. Ce sont des causes réelles ou possibles. Il faut les laisser
aux savants.
L'art est à l'opposé des idées générales, ne décrit que l'individuel,
ne désire que l'unique. Il ne classe pas; il déclasse. Pour autant
que cela nous occupe, nos idées générales peuvent être semblables
à celles qui ont cours dans la planète Mars et trois lignes qui se
coupent forment un triangle sur tous les points de l'univers. Mais
regardez une feuille d'arbre, avec ses nervures capricieuses, ses
teintes variées par l'ombre et le soleil, le gonflement qu'y a soulevé
la chute d'une goutte de pluie, la piqûre qu'y a laissée un insect,
la trace argentée du petit escargot, la première dorure mortelle qu'y
marque l'automne; cherchez une feuille exactement semblable dans toutes
les grandes forêts de la terre: je vous mets au défi. Il n'y a pas de
science du tégument d'une foliole, des filaments d'une cellule, de la
courbure d'une veine, de la manie d'une habitude, des crochets d'un
caractère. Que tel homme ait eu le nez tordu, un œil plus haut que
l'autre, l'articulation du bras noueuse; qu'il ait eu coutume de manger
à telle heure un blanc de poulet, qu'il ait préféré le Malvoisie au
Château-Margaux, voilà qui est sans parallèle dans le monde. Aussi bien
que Socrate Thaïes aurait pu dire ΓΝΩΘΙ ΣΕΑΥΤΟΝ; mais il ne se serait
pas frotté la jambe dans la prison de la même manière, avant de boire
la ciguë. Les idées des grands hommes sont le patrimoine commun de
l'humanité: chacun d'eux ne posséda réellement que ses bizarreries. Le
livre qui décrirait un homme en toutes ses anomalies serait une oeuvre
d'art comme une estampe japonaise où on voit éternellement l'image
d'une petite chenille aperçue une fois à une heure particulière du jour.
Les histoires restent muettes sur ces choses. Dans la rude collection
de matériaux que fournissent les témoignages, il n'y a pas beaucoup de
brisures singulières et inimitables. Les biographes anciens surtout
sont avares. N'estimant guère que la vie publique ou la grammaire, ils
nous transmirent sur les grands hommes leurs discours et les litres de
leurs livres. C'est Aristophane lui-même qui nous a donné la joie de
savoir qu'il était chauve, et si le nez camard de Socrate n'eut servi
à des comparaisons littéraires, si son habitude de marcher les pieds
déchaussés n'eût fait partie de son système philosophique de mépris
pour le corps, nous n'aurions conservé de lui que ses interrogatoires
de morale. Les commérages de Suétone ne sont que des polémiques
haineuses. Le bon génie de Plutarque fit parfois de lui un artiste;
mais il ne sut pas comprendre l'essence de son art, puisqu'il imagina
des «parallèles»--comme si deux hommes proprement décrits en tous leurs
détails pouvaient se ressembler! On est réduit à consulter Athénée,
Aulu-Gelle, des scoliastes, et Diogène Laërce qui crut avoir composé
une espèce d'histoire de la philosophie.
Le sentiment de l'individuel s'est développé davantage dans les
temps modernes. L'oeuvre de Boswell serait parfaite s'il n'avait jugé
nécessaire d'y citer la correspondance de Johnson et des digressions
sur ses livres. Les «Vies des personnes éminentes» par Aubrey sont
plus satisfaisantes. Aubrey eut, sans aucun doute, l'instinct de
la biographie. Comme il est fâcheux que le style de cet excellent
antiquaire ne soit pas à la hauteur de sa conception! Son livre eut été
la récréation éternelle des esprits avisés. Aubrey n'éprouva jamais
le besoin d'établir un rapport entre des détails individuels et des
idées générales. Il lui suffisait que d'autres eussent marqué pour la
célébrité les hommes auxquels il prenait intérêt. On ne sait point la
plupart du temps s'il s'agit d'un mathématicien, d'un homme d'Etat,
d'un poète, ou d'un horloger. Mais chacun d'eux a son trait unique,
qui le différencie pour jamais parmi les hommes.
Le peintre Hokusaï espérait parvenir, lorsqu'il aurait cent dix ans,
à l'idéal de son art. A ce moment, disait-il, tout point, toute
ligne tracés par son pinceau seraient vivants. Par vivants, entendez
individuels. Lien de plus semblable que des points et des lignes: la
géométrie se fonde sur ce postulat. L'art parfait de Hokusaï exigeait
que rien ne fut plus différent. Ainsi l'idéal du biographe serait de
différencier infiniment l'aspect de deux philosophes qui ont inventé
à peu près la même métaphysique. Voilà pourquoi Aubrey, qui s'attache
uniquement aux hommes, n'atteint pas la perfection, puisqu'il n'a pas
su accomplir la miraculeuse transformation qu'espérait Hokusaï de la
ressemblance en la diversité. Mais Aubrey n'était pas parvenu à l'âge
de cent dix ans. Il est fort estimable néanmoins, et il se rendait
compte de la portée de son livre, «Je me souviens, dit-il, dans sa
préface à Anthony Wood, d'un mot du général Lambert--_that the best of
men are but men at the best_--ce dont vous trouverez divers exemples
dans cette rude et hâtive collection. Aussi ces arcanes ne devront-ils
être exposés au jour que dans environ trente ans. Il convient en effet
que l'auteur et les personnages (semblables à des nèfles) soient
pourris auparavant.»
On pourrait découvrir chez les prédécesseurs d'Aubrey quelques
rudiments de son art. Ainsi Diogène Laërce nous apprend qu'Aristote
portait sur l'estomac une bourse de cuir pleine d'huile chaude, et
qu'on trouva dans sa maison, après sa mort, quantité de vases de terre.
Nous ne saurons jamais ce qu'Aristote faisait de toutes ces poteries.
Et le mystère en est aussi agréable que les conjectures auxquelles
Boswell nous abandonne sur l'usage que faisait Johnson des pelures
sèches d'orange qu'il avait coutume de conserver dans ses poches. Ici
Diogène Laërce se hausse presque au sublime de l'inimitable Boswell.
Mais ce sont là de rares plaisirs. Tandis qu'Aubrey nous en donne à
chaque ligne. Milton, nous dit-il, «prononçait la lettre R très dure.»
Spenser «était un petit homme, portait les cheveux courts, une petite
collerette, et des petites manchettes.» Barclay «vivait en Angleterre
à quelque époque _tempore R. Jacobi._ C'était alors un homme vieux, à
barbe blanche, et il portait un chapeau à plume, ce qui scandalisait
quelques personnes sévères.» Erasme «n'aimait pas le poisson, quoique
né dans une ville poissonnière.» Pour bacon, «aucun de ses serviteurs
n'osait apparaître devant lui sans bottes en cuir d'Espagne; car il
sentait aussitôt l'odeur du cuir de veau, qui lui était désagréable.»
Le docteur Fuller «avait la tête si fort en travail que, se promenant
et méditant avant dîner, il mangeait un pain de deux sous sans s'en
apercevoir.» Sur Sir William Davenant il fait celle remarque: «J'étais
à son enterrement; il avait un cercueil de noyer. Sr. John Denham
assura que c'était le plus beau cercueil qu'il eût jamais vu.» Il
écrit à propos de Ben Johnson: «J'ai entendu dire à M. Lacy, Fadeur,
qu'il avait coutume de porter un manteau pareil à un manteau de
cocher, avec des fentes sous les aisselles.» Voici ce qui le frappe
chez William Prinne: «Sa manière de travailler était telle. Il mettait
un long bonnet piqué qui lui tombait d'au moins deux ou trois pouces
sur les yeux et qui lui servait d'abat-jour pour protéger ses yeux de
la lumière, et toutes les trois heures environ, son domestique devait
lui apporter un pain et un pot d'ale pour lui refociller ses esprits;
de sorte qu'il travaillait, buvait, et mâchonnait son pain, et ceci
l'entretenait jusqu'à la nuit où il faisait un bon souper.» Hobbes
«devint très chauve dans sa vieillesse; pourtant, dans sa maison, il
avait coutume d'étudier nu-tête, et disait qu'il ne prenait jamais
froid mais que son plus grand ennui était d'empêcher les mouches de
venir se poser sur sa calvitie.» Il ne nous dit rien de _l'Oceana_
de John Harrington mais nous raconte que l'auteur «Ao Dni 1660, fut
envoyé prisonnier à la Tour, où on le garda, puis à Portsey Castle. Son
séjour dans ces prisons (étant un gentilhomme de haut esprit et de tête
chaude) fut la cause procatarctique de son délire ou de sa folie qui ne
fut pas furieuse--car il causait assez raisonnablement et il était de
société fort plaisante; mais il lui vint la fantaisie que sa sueur se
changeait en mouches et parfois en abeilles, _ad cetera sobrius_; et
il fit construire une maisonnette versatile en planches dans le jardin
de M. Hart (en face St. James's Park) pour en faire l'expérience. Il
la tournait au soleil et s'asseyait en face; puis il faisait apporter
ses queues de renard pour chasser et massacrer toutes les mouches
et abeilles qu'on y découvrirait; ensuite il fermait les châssis. Or
il ne faisait cette expérience que dans la saison chaude, de façon
que quelques mouches se dissimulaient dans les fentes et dans les
plis des draperies. Au bout d'un quart d'heure peut-être, la chaleur
faisait sortir de leur trou une mouche, ou deux, ou davantage. Alors il
s'écriait: «Ne voyez-vous pas clairement qu'elles sortent de moi?»
Voici tout ce qu'il nous dit de Meriton. «Son vrai nom était Head.
M. Bovey le connaissait bien. Né en.... Etait libraire dans Little
Britain. Il avait été parmi les bohémiens. Il avait l'air d'un coquin
avec ses yeux goguelus. Il pouvait se changer en n'importe quelle
forme. Fit banqueroute deux ou trois fois. Fut enfin libraire, ou vers
sa fin. Il gagnait sa vie avec ses griffonnages. Il était payé 20 sh.
la feuille. Il écrivit plusieurs livres: _The English Rogue, The Art
of Wheadling_, etc. Il fut noyé en allant à Plymouth par la pleine mer
vers 1676, étant âgé d'environ 50 ans.»
Enfin il faut citer sa biographie de Descartes:
M'eur RENATUS DES CARTES.
«Nobilis Gallus, Perroni Dominus, summus Mathematicus et Philosophus,
natus Turonum, pridie Calendas Apriles 1596. Denatus Holmiæ, Calendis
Februarii, 1650 (Je trouve cette inscription sous son portrait par C.
V. Dalen). Comment il passa son temps en sa jeunesse et par quelle
méthode il devint si savant, il le raconte au monde en son traité
intitulé _De la Méthode._ La Société de Jésus se glorifie que l'ordre
ait eu l'honneur de son éducation. Il vécut plusieurs années à Egmont
(près la Haye) d'où il data plusieurs de ses livres. C'était un homme
trop sage pour s'encombrer d'une femme; mais, étant homme, il avait
les désirs et appétits d'un homme; il entretenait donc une belle femme
de bonne condition qu'il aimait, et dont il eut quelques enfants (je
crois deux ou trois). Il serait fort surprenant qu'issus des reins d'un
tel père ils n'eussent point reçu une belle éducation. Il était si
éminemment savant que tous les savants lui rendaient visite et beaucoup
d'entre eux le priaient de leur montrer ses ... d'instruments (à cette
époque la science mathématique était fortement liée à la connaissance
des instruments, et ainsi que le disait Sr. H. S. à la pratique des
tours). Alors il tirait un petit tiroir sous la table et leur montrait
un compas dont l'une des branches était cassée; et puis, pour règle, il
se servait d'une feuille de papier pliée en double.»
Il est clair qu'Aubrey a eu la conscience parfaite de son travail.
Ne croyez pas qu'il ait méconnu la valeur des idées philosophiques
de Descartes ou de Hobbes. Ce n'est pas là ce qui l'intéressait. Il
nous dit fort bien que Descartes lui-même a exposé sa méthode au
monde. Il n'ignore pas que Harvey découvrit la circulation du sang;
mais il préfère noter que ce grand homme passait ses insomnies à se
promener en chemise, qu'il avait une mauvaise écriture, et que les plus
célèbres médecins de Londres n'auraient pas donné six sous d'une de
ses ordonnances. Il est sûr de nous avoir éclairé sur Francis Bacon,
lorsqu'il nous a expliqué qu'il avait l'œil vif et délicat, couleur
noisette, et pareil à l'œil d'une vipère. Mais ce n'est pas un aussi
grand artiste que Holbein. Il ne sait pas fixer pour l'éternité un
individu par ses traits spéciaux sur un fond de ressemblance avec
l'idéal. Il donne la vie à un œil, au nez, à la jambe, à la moue de
ses modèles: il ne sait pas animer la figure. Le vieil Hokusaï voyait
bien qu'il fallait parvenir à rendre individuel ce qu'il y a de plus
général. Aubrey n'a pas eu la même pénétration. Si le livre de Boswell
tenait en dix pages, ce serait l'oeuvre d'art attendue. Le bon sens
du docteur Johnson se compose des lieux communs les plus vulgaires;
exprimé avec la violence bizarre que Boswell a su peindre, il a une
qualité unique dans ce monde. Seulement ce catalogue pesant ressemble
aux dictionnaires mêmes du docteur: on pourrait en tirer une _Scientia
Johnsoniana_, avec un index. Boswell n'a pas eu le courage esthétique
de choisir.
L'art du biographe consiste justement dans le choix. Il n'a pas à se
préoccuper d'être vrai; il doit créer dans un chaos de traits humains.
Leibnitz dit que pour faire le monde Dieu a choisi le meilleur parmi
les possibles. Le biographe, comme une divinité inférieure, sait
choisir parmi les possibles humains, celui qui est unique. Il ne doit
pas plus se tromper sur l'art que Dieu ne s'est trompé sur la bonté.
Il est nécessaire que leur instinct à tous deux soit infaillible.
De patients démiurges ont assemblé pour le biographe des idées, des
mouvements de physionomie, des évènements. Leur oeuvre se trouve dans
les chroniques, les mémoires, les correspondances et les scolies. Au
milieu de cette grossière réunion le biographe trie de quoi composer
une forme qui ne ressemble à aucune autre. Il n'est pas utile qu'elle
soit pareille à celle qui fut créée jadis par un dieu supérieur, pourvu
qu'elle soit unique, comme toute autre création.
Les biographes ont malheureusement cru d'ordinaire qu'ils étaient
historiens. Et ils nous ont privés ainsi de portraits admirables. Ils
ont supposé que seule la vie des grands hommes pouvait nous intéresser.
L'art est étranger à ces considérations. Aux yeux du peintre le
portrait d'un homme inconnu par Cranach a autant de valeur que le
portrait d'Erasme. Ce n'est pas grâce au nom d'Erasme que ce tableau
est inimitable. L'art du biographe serait de donner autant de prix à
la vie d'un pauvre acteur qu'à la vie de Shakespeare. C'est un bas
instinct qui nous fait remarquer avec plaisir le raccourcissement du
sterno-mastoïdien dans le buste d'Alexandre, ou la mèche au front dans
le portrait de Napoléon. Le sourire de Monna Lisa, dont nous ne savons
rien (c'est peut-être un visage d'homme) est plus mystérieux. Une
grimace dessinée par Hokusaï entraîne à de plus profondes méditations.
Si l'on tentait l'art où excellèrent Boswell et Aubrey, il ne faudrait
sans doute point décrire minutieusement le plus grand homme de son
temps, ou noter la caractéristique des plus célèbres dans le passé,
mais raconter avec le même souci les existences _uniques_ des hommes,
qu'ils aient été divins, médiocres, ou criminels.
VIES IMAGINAIRES
EMPÉDOCLE
DIEU SUPPOSÉ
Personne ne sait quelle fut sa naissance, ni comment il vint sur terre.
Il apparut près des rives dorées du fleuve Acragas, dans la belle
cité d'Agrigente, un peu après le temps où Xerxès fit frapper la mer
de chaînes. La tradition rapporte seulement que son aïeul se nommait
Empédocle: aucun ne le connut. Sans doute, il faut entendre par là
qu'il était fils de lui-même, ainsi qu'il convient à un Dieu. Mais ses
disciples assurent qu'avant de parcourir dans sa gloire les campagnes
de Sicile, il avait déjà passé quatre existences dans notre monde, et
qu'il avait été plante, poisson, oiseau et jeune fille. Il portait un
manteau de pourpre sur lequel retombaient ses longs cheveux; il avait
autour de la tête une bande d'or, aux pieds des sandales d'airain, et
il tenait des guirlandes tressées de laine et de lauriers.
Par l'imposition de ses mains il guérissait les malades et récitait
des vers, à la façon homérique, avec des accents pompeux, monté sur
un char, et la tête levée vers le ciel. Une grande troupe de peuple
le suivait et se prosternait devant lui pour écouter ses poèmes. Sous
le ciel pur qui éclaire les blés, les hommes venaient de toutes parts
vers Empédocle, leurs bras chargés d'offrandes. Il les tenait béants en
leur chantant la voûte te divine, faite de cristal, la masse de feu
que nous nommons soleil, et l'amour, qui contient tout, semblable à une
vaste sphère.
Tous les êtres, disait-il, ne sont que des morceaux disjoints de
cette sphère d'amour où s'insinua la haine. Et ce que nous appelons
amour, c'est le désir de nous unir et de nous fondre et de nous
confondre, ainsi que nous étions jadis, au sein du dieu globulaire
que la discorde, a rompu. Il invoquait le jour où la sphère divine se
gonflerait, après toutes les transformations des âmes. Car le monde
que nous connaissons est l'oeuvre de la haine, et sa dissolution sera
l'oeuvre de l'amour. Ainsi il chantait par les villes et par les
champs; et ses sandales d'airain venues de Laconie tintaient à ses
pieds, et devant lui sonnaient des cymbales. Cependant de la gueule de
l'Etna jaillissait une colonne de fumée noire qui jetait son ombre sur
la Sicile.
Semblable à un roi du ciel, Empédocle était roulé dans la pourpre et
ceint d'or, tandis que les pythagoriciens se traînaient dans leurs
minces tuniques de lin, avec des chaussures faites de papyros. On
disait qu'il savait faire disparaître la chassie, dissoudre les
tumeurs, et tirer les douleurs des membres; on le suppliait de faire
cesser les pluies et les ouragans; il conjura les tempêtes sur un
cercle de collines; à Sélinonte, il chassa la fièvre en faisant
déverser deux fleuves dans le lit d'un troisième; et les habitants de
Sélinonte l'adorèrent et lui élevèrent un temple, et frappèrent des
médailles où son image était placée face à face de l'image d'Apollon.
D'autres prétendent qu'il fut divinateur et instruit par les magiciens
de Perse, qu'il possédait la nécromancie et la science des herbes qui
rendent fou. Un jour où il dînait chez Anchitos, un homme furieux
se rua dans la salle, le glaive levé. Empédocle se dressa, tendit
le bras, et chanta les vers d'Homère sur le népenthès qui donne
l'insensibilité. Et aussitôt la force du népenthès saisit le furieux,
et il demeura fixe, le glaive en l'air, ayant tout oublié, comme s'il
eût bu le doux poison mêlé dans le vin mousseux d'un cratère.
Les malades venaient à lui hors des cités et il était entouré d'une
foule de misérables. Des femmes se mêlèrent à sa suite. Elles baisaient
les pans de son manteau précieux. Une se nommait Panthea, fille d'un
noble d'Agrigente. Elle devait être consacrée à Artémis, mais elle
s'enfuit loin de la froide statue de la déesse et voua sa virginité
à Empédocle. On ne vit point leurs marques d'amour, car Empédocle
préservait une insensibilité divine. Il ne proférait de paroles que
dans le mètre épique, et en dialecte d'Ionie, quoique le peuple et
ses fidèles ne se servissent que du dorien. Tous ses gestes étaient
sacrés. Quand il s'approchait des hommes, c'était pour les bénir ou les
guérir. La plupart du temps, il demeurait silencieux. Aucun de ceux qui
le suivaient ne put jamais le surprendre pendant son sommeil. On ne
l'aperçut que majestueux.
Panthea était vêtue de fine laine et d'or. Ses cheveux étaient disposés
à la riche mode d'Agrigente, où la vie coulait mollement. Elle avait
les seins soutenus par un strophe rouge, et la semelle de ses sandales
était parfumée. Pour le reste, elle était belle et longue de corps, et
de couleur très désirable. Il est impossible d'assurer qu'Empédocle
l'aimât mais il eut pitié d'elle. En effet, le souffle asiatique
engendra la peste dans les champs siciliens. Beaucoup d'hommes furent
touchés par les doigts noirs du fléau. Même les cadavres des bêtes
jonchaient le bord des prairies et on voyait çà et là des brebis
pelées, mortes la gueule ouverte vers le ciel, avec leurs côtes
saillantes. Et Panthea devint languissante de cette maladie. Elle tomba
aux pieds d'Empédocle et elle ne respirait plus. Ceux qui l'entouraient
soulevèrent ses membres raidis et les baignèrent de vin et d'aromates.
Ils délièrent le strophe rouge qui serrait ses jeunes seins, et la
roulèrent dans des bandelettes. Et sa bouche entr'ouverte était retenue
par un lien et ses yeux creux ne miraient plus la lumière.
Empédocle la regarda, détacha le cercle d'or qui lui ceignait le front,
et le lui imposa. Il plaça sur ses seins la guirlande de laurier
prophétique, chanta des vers inconnus sur la migration des âmes, et lui
ordonna par trois fois de se lever et de marcher. La foule était pleine
de terreur. Au troisième appel, Panthea sortit du royaume des ombres,
et son corps s'anima et se dressa sur ses pieds, tout emmailloté dans
les bandes funéraires. Et le peuple vit qu'Empédocle était évocateur
des morts.
Pysianacte, père de Panthea, vint adorer le nouveau dieu. Des tables
furent étendues sous les arbres de sa campagne, afin de lui offrir des
libations. Aux côtés d'Empédocle, des esclaves soutenaient de grandes
torches. Les hérauts proclamèrent, ainsi qu'aux mystères, le silence
solennel. Soudain, à la troisième veille, les torches s'éteignirent et
la nuit enveloppa les adorateurs. Il y eut une voix forte qui appela:
«Empédocle!» Quand la lumière se fit, Empédocle avait disparu. Les
hommes ne le revirent plus.
Un esclave épouvanté raconta qu'il avait vu un trait rouge qui
sillonnait les ténèbres vers le sommet de l'Etna. Les fidèles gravirent
les pentes stériles de la montagne à la lueur morne de l'aube. Le
cratère du volcan vomissait une gerbe de flammes. On trouva, sur la
margelle poreuse de lave qui encercle l'abîme ardent, une sandale
d'airain travaillée par le feu.
EROSTRATE
INCENDIAIRE
La ville d'Ephèse, où naquit Herostratos, s'allongeait à l'embouchure
du Caystre, avec ses deux ports fluviaux, jusqu'aux quais du Panorme,
d'où on voyait sur la mer profondément teinte la ligne brumeuse de
Samos. Elle regorgeait d'or et de tissus, de laines et de roses, depuis
que les Magnésiens, leurs chiens de guerre et leurs esclaves qui
lançaient des javelots, avaient été vaincus sur les bords du Méandre,
depuis que la magnifique Milet avait été ruinée par les Persans.
C'était une cité molle, où on fêtait les courtisanes dans le temple
d'Aphrodite Hétaïre. Les Ephésiens portaient des tuniques amorgines,
transparentes, des robes de lin filé au rouet couleur de violette,
de pourpre et de crocos, des sarapides couleur de pomme jaune et
blanches et roses, des étoffes d'Egypte couleur d'hyacinthe, avec les
flamboiements du feu et les nuances mobiles de la mer, et des calasiris
de Perse, à tissu serré, léger, toutes parsemées sur leur fond écarlate
de grains d'or façonnés en coupelles.
Entre la montagne de Prion et une haute falaise escarpée, on
apercevait, sur le bord du Caystre, le grand temple d'Artemis. Il avait
fallu cent vingt ans pour le bâtir. Des peintures roides ornaient ses
chambres intérieures, dont le plafond était d'ébène et de cyprès. Les
lourdes colonnes, qui le soutenaient, avaient ôté barbouillées de
minium. La salle de la déesse était petite et ovale. Au milieu, se
dressait une pierre noire prodigieuse, conique et luisante, marquée
de dorures lunaires, qui n'était autre qu'Artemis. mis. L'autel
triangulaire était aussi taillé dans une pierre noire. D'autres tables,
faites de dalles noires, étaient percées de trous réguliers pour
laisser couler le sang des victimes. Aux parois pendaient de larges
lames d'acier, emmanchées d'or, qui servaient à ouvrir les gorges,
et le parquet poli était jonché de bandelettes sanglantes. La grande
pierre sombre avait deux mamelles dures et pointues. Telle était
l'Artemis d'Ephèse. Sa divinité se perdait dans la nuit des tombes
égyptiennes, et il fallait l'adorer selon les rites persans. Elle
possédait un trésor enfermé dans une espèce de ruche peinte en vert,
dont la porte pyramidale ôtait hérissée de clous d'airain. Là, parmi
les anneaux, les grandes monnaies et les rubis, gisait le manuscrit
d'Héraclite, qui avait proclamé le règne du feu. Le philosophe l'y
avait déposé lui-même à la base de la pyramide, tandis qu'on la
construisait.
La mère d'Herostratos était violente et orgueilleuse. On ne sut point
quel était son père. Herostratos déclara plus tard qu'il était fils
du feu. Son corps ôtait marqué, sous le sein gauche, d'un croissant,
qui parut s'enflammer lorsqu'on le tortura. Celles qui assistèrent sa
naissance prédirent qu'il ôtait assujetti à Artemis. Il fut colère et
demeura vierge. Son visage était corrodé par des lignes obscures et la
teinte de sa peau était noirâtre. Dès son enfance, il aima se tenir
sous la haute falaise, près de l'Artemision. Il regardait passer les
processions d'offrandes. A cause de l'ignorance où on était de sa race,
il ne put devenir prêtre de la déesse à laquelle il se croyait voué. Le
collège sacerdotal dut lui interdire plusieurs fois l'entrée du naos,
où il espérait écarter le tissu précieux et pesant qui voilait Artemis.
Il en conçut de la haine et jura de violer le secret.
Le nom d'Herostratos lui semblait à nul autre comparable ainsi que
sa propre personne lui apparaissait supérieure à toute l'humanité.
Il désirait la gloire. D'abord il s'attacha aux philosophes qui
enseignaient la doctrine d'Héraclite: mais ils n'en connaissaient point
la partie secrète, puisqu'elle était enclose dans la petite cellule
pyramidale du trésor d'Artemis. Herostratos conjectura seulement
l'opinion du maître. Il s'endurcit au mépris des richesses qui
l'entouraient. Son dégoût pour l'amour des courtisanes était extrême.
On crut qu'il réservait sa virginité pour la déesse. Mais Artemis n'eut
point pitié de lui. Il parut dangereux au collège de la Gerousia,
qui surveillait le temple. Le satrape permit qu'on l'exilât dans
les faubourgs. Il vécut au flanc du Koressos, dans un caveau creusé
parles anciens. De là il guettait, la nuit, les lampes sacrées de
l'Artemision. Quelques-uns supposent que des Persans initiés vinrent
s'y entretenir avec lui. Mais il est plus probable que son destin lui
fut révélé d'un coup.
En effet il avoua dans la torture qu'il avait compris soudain le sens
du mot d'Héraclite, _la route d'en haut_, et pourquoi le philosophe
avait enseigné que l'âme la meilleure est la plus sèche et la plus
enflammée. Il attesta que son âme, en ce sens, était la plus parfaite,
et qu'il avait voulu le proclamer. Il ne donna point d'autre cause à
son action que la passion de la gloire et la joie d'entendre proférer
son nom. Il dit que seul son règne aurait été absolu, puisqu'on ne
lui connaissait point de père et qu'Herostratos aurait été couronné
par Herostratos, qu'il était fils de son œuvre, et que son œuvre
était l'essence du monde: qu'ainsi il aurait été tout ensemble roi,
philosophe et dieu, unique entre les hommes.
L'an 356, dans la nuit du 21 juillet, la lune n'étant pas montée au
ciel, et le désir d'Herostratos ayant acquis une force inusitée, il
résolut de violer la chambre secrète d'Artémis. Il se glissa donc par
le lacet de la montagne jusqu'à la rive du Caystre et gravit les degrés
du temple. Les gardes des prêtres dormaient auprès des lampes saintes.
Herostratos en saisit une et pénétra dans le naos.
Une forte odeur d'huile de nard s'y exhalait. Les arêtes noires du
plafond d'ébène étaient éclatantes. L'ovale de la chambre était partagé
au rideau tissu de fils d'or et de pourpre qui cachait la déesse.
Herostratos, haletant de volupté, l'arracha. Sa lampe éclaira le cône
terrible aux mamelles droites. Herostratos les saisit des deux mains et
embrassa avidement la pierre divine. Puis il en fit le tour, et aperçut
la pyramide verte où était le trésor. Il saisit les clous d'airain
de la petite porte, et la descella. Il plongea ses doigts parmi les
joyaux vierges. Mais il n'y prit que le rouleau de papyrus où Héraclite
avait inscrit ses vers. A la lueur de la lampe sacrée il les lut et
connut tout.
Aussitôt il s'écria: «Le feu, le feu!»
Il attira le rideau d'Artemis et approcha la mèche allumée du pan
inférieur. L'étoffe brûla d'abord lentement; puis, à cause des vapeurs
d'huile parfumée dont elle était imprégnée, la flamme monta, bleuâtre,
vers les lambris d'ébène. Le terrible cône réfléta l'incendie.
Le feu s'enroula aux chapiteaux des colonnes, rampa le long des voûtes.
Une à une, les plaques d'or vouées à la puissante Artemis tombèrent des
suspensions sur les dalles avec un retentissement de métal. Puis la
gerbe fulgurante éclata sur le toit et illumina la falaise. Les tuiles
d'airain s'affaissèrent. Herostratos se dressait dans la lueur, clamant
son nom parmi la nuit.
Tout l'Artemision fut un monceau rouge au centre des ténèbres. Les
gardes saisirent le criminel. On le bâillonna pour qu'il cessât de
crier son propre nom. Il fut jeté dans les sous-sols, lié, durant
l'incendie.
Artaxerxès, sur l'heure, envoya l'ordre de le torturer. Il ne voulut
avouer que ce qui a été dit. Les douze cités d'Ionie défendirent, sous
peine de mort, de livrer le nom d'Herostratos aux âges futurs. Mais le
murmure l'a fait venir jusqu'à nous. La nuit où Herostratos embrasa le
temple d'Ephèse, vint au monde Alexandre, roi de Macédoine.
CRATÈS
CYNIQUE
Il naquit à Thèbes, fut disciple de Diogène, et connut aussi Alexandre.
Son père, Ascondas, était riche et lui laissa deux cents talents.
Un jour qu'il était allé voir une tragédie d'Euripide, il se sentit
inspiré à l'apparition de Télèphe, roi de Mysie, vêtu avec des haillons
de mendiant et tenant une corbeille à la main. Il se leva dans le
théâtre et annonça d'une voix forte qu'il distribuerait à qui les
voudrait les deux cents talents de son héritage, et que désormais les
vêtements de Télèphe lui suffiraient. Les Thébains se mirent à rire et
s'attroupèrent devant sa maison; cependant il riait plus qu'eux. Il
leur jeta son argent et ses meubles par les fenêtres, prit un manteau
de toile et une besace, puis s'en alla.
Arrivé dans Athènes, il erra dans les rues, se reposant le dos contre
les murailles, parmi les excréments. Il mit en pratique tout ce que
conseillait Diogène. Son tonneau lui sembla superflu. A l'avis de
Cratès, l'homme n'était point un escargot ni un bernard l'ermite. Il
demeura tout nu dans l'ordure, et ramassa les croûtes de pain, les
olives pourries et les arêtes de poisson sec pour remplir sa besace.
Il disait que cette besace était une ville large et opulente où on ne
trouvait ni parasites ni courtisanes, et qui produisait suffisamment
pour son roi du thym, de l'ail, des figues et du pain. Ainsi Cratès
portait sa patrie sur son dos et s'en nourrissait.
Il ne se mêlait pas des affaires publiques, même pour les railler, et
n'affectait pas d'insulter les rois. Il n'approuva point ce trait de
Diogène qui, ayant crié un jour: «Hommes, approchez!» frappa de son
bâton ceux qui étaient venus et leur dit: «J'ai appelé des hommes,
et non pas des excréments.» Cratès fut tendre pour les hommes. Il ne
se souciait de rien. Les plaies lui étaient familières. Son grand
regret était de n'avoir point le corps assez souple pour parvenir à
les lécher, comme font les chiens. Il déplorait aussi la nécessité
de se servir d'aliments solides et de boire de l'eau. Il pensait que
l'homme devait se suffire à lui-même, sans aucune aide extérieure. Au
moins, il n'allait pas chercher d'eau pour se laver. Il se contentait
de se frotter le corps aux murailles si la crasse l'incommodait, ayant
remarqué que les ânes n'agissent point autrement. Il parlait rarement
des dieux, et ne s'en inquiétait pas: peu lui importait qu'il y en
eût ou non, et il savait bien qu'ils ne pourraient rien lui faire.
D'ailleurs, il leur reprochait d'avoir rendu les hommes malheureux à
dessein, en leur tournant le visage vers le ciel et en les privant de
la faculté qu'ont la plupart des animaux, qui marchent à quatre pattes.
Puisque les dieux ont décidé qu'il faut manger pour vivre, pensait
Cratès, ils devaient tourner le visage des hommes vers la terre, où
croissent les racines: on ne saurait se repaître d'air ou d'étoiles.
La vie ne lui fut point généreuse. Il eut la chassie, à force d'exposer
ses yeux à l'acre poussière de l'Attique. Une maladie de peau inconnue
le couvrit de tumeurs. Il se gratta de ses ongles qu'il ne rognait
jamais et observa qu'il en tirait double profit, puisqu'il les usait en
même temps qu'il éprouvait du soulagement. Ses longs cheveux devinrent
semblables à du feutre épais, et il les disposa sur sa tête pour se
protéger de la pluie et du soleil.
Quand Alexandre vint le voir, il ne lui adressa point de paroles
piquantes, mais le considéra parmi les autres spectateurs sans faire
aucune différence entre le roi et la foule. Cratès n'avait, point
d'opinion sur les grands. Ils lui importaient aussi peu que les dieux.
Les hommes seuls l'occupaient, et la manière de passer l'existence avec
le plus de simplicité qu'il est possible. Les objurgations de Diogène
le faisaient rire, non moins que ses prétentions à réformer les mœurs.
Cratès s'estimait infiniment au-dessus de soucis aussi vulgaires.
Il transformait la maxime inscrite au fronton du temple de Delphes,
et disait: «Vis toi-même». L'idée d'une connaissance quelconque lui
paraissait absurde. Il n'étudiait que les relations de son corps avec
ce qui lui est nécessaire, tâchant à les réduire autant, qu'il se peut.
Diogène mordait comme les chiens, mais Cratès vivait comme les chiens.
Il eut un disciple dont le nom était Métrocle. C'était un jeune homme
riche de Maronée. Sa sœur Hipparchia, belle et noble, devint amoureuse
de Cratès. Il est constant qu'elle en fut éprise et qu'elle vint le
trouver. La chose paraît impossible, mais elle est certaine. Rien ne la
rebuta, ni la saleté du cynique, ni sa pauvreté absolue, ni l'horreur
de sa vie publique. Il la prévint qu'il vivait à la manière des chiens,
parmi les rues et qu'il quêtait les os dans les tas d'ordures. Il
l'avertit que rien ne serait caché de leur vie commune et qu'il la
posséderait publiquement, dés que l'envie lui en prendrait, comme les
chiens font avec les chiennes. Hipparchia s'attendait à tout cela.
Ses parents essayèrent de la retenir: elle les menaça de se tuer. Ils
eurent pitié d'elle. Alors elle quitta le bourg de Maronée, toute nue,
les cheveux pendants, couverte seulement d'une vieille toile, et elle
vécut avec Cratès, habillée semblablement à lui. On dit qu'il eut
d'elle un enfant, Pasicle; mais rien n'est assuré à cet égard.
Cette Hipparchia fut, paraît-il, bonne aux pauvres, et compatissante;
elle caressait les malades avec ses mains; elle léchait sans aucune
répugnance les blessures sanglantes de ceux qui souffraient, persuadée
qu'ils étaient à elle ce que les brebis sont aux brebis, ce que les
chiens sont aux chiens. S'il faisait froid, Cratès et Hipparchia
couchaient serrés contre les pauvres, et tâchaient de leur donner part
à la chaleur de leur corps. Ils leur prêtaient l'aide muette que les
animaux se prêtent les uns aux autres. Ils n'avaient aucune préférence
pour aucun de ceux qui s'approchaient d'eux. Il leur suffisait que ce
fussent des hommes.
Voilà tout ce qui est parvenu à nous au sujet de la femme de Cratès;
nous ne savons quand elle mourut, ni comment. Son frère Métrocle
admirait Cratès et l'imita. Mais il n'avait point de tranquillité.
Sa santé était troublée par des flatuosités continuelles, qu'il ne
pouvait retenir. Il se désespéra et résolut de mourir. Cratès apprit
son malheur, et voulut le consoler. Il mangea un chénix de lupins et
alla voir Métrocle. Il lui demanda si c'était la honte de son infirmité
qui l'affligeait à ce point. Métrocle avoua qu'il ne pouvait supporter
cette disgrâce. Alors Cratès, tout gonflé de lupins, lâcha des vents en
présence de son disciple, et lui affirma que la nature soumettait tous
les hommes au même mal. Il lui reprocha ensuite d'avoir eu honte des
autres et lui proposa son propre exemple. Puis il lâcha encore quelques
vents, prit Métrocle par la main, et l'emmena.
Tous deux restèrent longtemps ensemble parmi les rues d'Athènes, sans
doute avec Hipparchia. Ils se parlaient fort peu. Ils n'avaient honte
d'aucune chose. Bien que fouillant aux mêmes tas d'ordures, les chiens
paraissaient les respecter. On peut penser que, s'ils eussent été
pressés par la faim, ils se seraient battus les uns les autres à coups
de dents. Mais les biographes n'ont rien rapporté de ce genre. Nous
savons que Cratès mourut vieux; qu'il avait fini par demeurer toujours
à la même place, étendu sous l'appentis d'un magasin du Pirée, où les
marins abritaient les ballots du port; qu'il cessa d'errer pour trouver
des viandes à ronger, ne voulut plus même étendre le bras, et qu'on le
trouva, un jour, desséché par la faim.
SEPTIMA
INCANTATRICE
Septima fut esclave sous le soleil africain, dans la ville d'Hadrumète.
Et sa mère Amoena fut esclave, et la mère de celle-ci fut esclave,
et toutes furent belles et obscures, et les dieux infernaux leur
révélèrent des philtres d'amour et de mort. La ville d'Hadrumète était
blanche et les pierres de la maison où vivait Septima étaient d'un
rose tremblant. Et le sable de la grève était parsemé des coquilles
que roule la mer tiède depuis la terre d'Egypte, à l'endroit où les
sept bouches du Nil épandent sept vases de diverses couleurs. Dans
la maison maritime où vivait Septima, on entendait mourir la frange
d'argent de la Méditerranée, et, à son pied, un éventail de lignes
bleues éclatantes s'éployait jusqu'au ras du ciel. Les paumes des
mains de Septima étaient rougies d'or, et l'extrémité de ses doigts
était fardée; ses lèvres sentaient la myrrhe et ses paupières ointes
tressaillaient doucement. Ainsi elle marchait sur la route des
faubourgs, portant à la maison des serviteurs une corbeille de pains
flexibles.
Septima devint amoureuse d'un jeune homme libre, Sextilius, fils
de Dionysia. Mais il n'est point permis d'être aimées à celles qui
connaissent les mystères souterrains: car elles sont soumises à
l'adversaire de l'amour, qui se nomme Anterôs. Et ainsi qu'Erôs dirige
les scintillements des yeux et aiguise les pointes des flèches, Anterôs
détourne les regards et émousse l'aigreur des traits. C'est un dieu
bienfaisant qui siège au milieu des morts. Il n'est point cruel, comme
l'autre. Il possède le népenthès qui donne l'oubli. Et sachant que
l'amour est la pire des douleurs terrestres, il haït et guérit l'amour.
Cependant il est impuissant à chasser Erôs d'un cœur occupé. Alors il
saisit l'autre cœur. Ainsi Anterôs lutte contre Erôs. Voilà pourquoi
Sextilius ne put aimer Septima. Sitôt qu'Erôs eut porté sa torche
dans le sein de l'initiée, Anterôs, irrité, s'empara de celui qu'elle
voulait aimer.
Septima connut la puissance d'Anterôs aux yeux baissés de Sextilius.
Et quand le tremblement pourpré saisit l'air du soir, elle sortit sur
la route qui va d'Hadrumète jusqu'à la mer. C'est une route paisible
où les amoureux boivent du vin de dattes, appuyés contre les murailles
polies des tombeaux. La brise orientale souffle son parfum sur la
nécropole. La jeune lune, encore voilée, vient y errer, incertaine.
Beaucoup de morts embaumés trônent autour d'Hadrumète dans leurs
sépultures. Et là dormait Phoinissa, sœur de Septima, esclave comme
elle, et qui mourut à seize ans, avant qu'aucun homme eût respiré son
odeur. La tombe de Phoinissa était étroite comme son corps. La pierre
étreignait ses seins tendus de bandelettes. Tout près de son front
bas une longue dalle arrêtait son regard vide. De ses lèvres noircies
s'envolait encore la vapeur des aromates où on l'avait trempée. Sur sa
main sage brillait un anneau d'or vert incrusté de deux rubis pâles et
troubles. Elle songeait éternellement dans son rêve stérile aux choses
qu'elle n'avait point connues.
Sous la blancheur vierge de la lune nouvelle, Septima s'étendit près
de la tombe étroite de sa sœur, contre la bonne terre. Elle pleura et
elle froissa son visage à la guirlande sculptée. Et elle approcha sa
bouche du conduit par où on verse les libations, et sa passion s'exhala:
--O ma sœur, dit-elle, détourne-toi de ton sommeil pour m'écouter. La
petite lampe qui éclaire les premières heures des morts s'est éteinte.
Tu as laissé glisser de tes doigts l'ampoule colorée de verre que
nous t'avions donnée. Le fil de ton collier s'est rompu et les grains
d'or sont épars autour de ton cou. Rien de nous n'est plus à toi, et
maintenant celui qui a un épervier sur la tête te possède. Ecoute-moi,
car tu as la puissance de porter mes paroles. Va vers la cellule que tu
sais et supplie Anterôs. Supplie la déesse Hâthor. Supplie celui dont
le cadavre dépecé fut porté par la mer dans un coffre jusqu'à Byblos.
Ma sœur, aie pitié d'une douleur inconnue. Par les sept étoiles des
magiciens de Chaldée, je t'en conjure. Par les puissances infernales
qu'on invoque dans Carthage, Iaô, Abriaô, Salbâal, Bathbâal, reçois mon
incantation. Fais que Sextilius, fils de Dionysia, se consume d'amour
pour moi, Septima, fille de notre mère Amoena. Qu'il brûle dans la
nuit; qu'il me cherche près de ta tombe, ô Phoinissa! Ou emmène-nous
tous deux dans la demeure ténébreuse, puissante. Prie Anterôs de
refroidir nos haleines s'il refuse à Érôs de les allumer. Morte
parfumée, accueille la libation de ma voix. _Achrammachalala!_
Aussitôt, la vierge emmaillotée se souleva et pénétra sous la terre,
les dents découvertes.
Et Septima, honteuse, courut parmi les sarcophages. Jusqu'à la seconde
veille elle demeura dans la compagnie des morts. Elle épia la lune
fugitive. Elle offrit sa gorge à la morsure salée du vent marin. Elle
fut caressée par les premières dorures du jour. Puis elle rentra dans
Hadrumète, et sa longue chemise bleue flottait derrière elle.
Cependant Phoinissa, roide, errait par les circuits infernaux. Et celui
qui a un épervier sur la tête ne reçut point sa plainte. Et la déesse
Hâthor resta allongée dans sa gaine peinte. Et Phoinissa ne put trouver
Anterôs, puisqu'elle ne connaissait pas le désir. Mais dans son cœur
flétri elle éprouva la pitié que les morts ont pour les vivants. Alors
la seconde nuit, à l'heure où les cadavres se délivrent pour accomplir
les incantations, elle fit mouvoir ses pieds liés dans les rues
d'Hadrumète.
Sextilius tressaillait régulièrement par les soupirs du sommeil, le
visage tourné vers le plafond de sa chambre, sillonné de losanges. Et
Phoinissa, morte, enroulée de bandelettes odorantes, s'assit auprès de
lui. Et elle n'avait point de cervelle ni de viscères; mais on avait
replacé son cœur desséché dans sa poitrine. Et dans ce moment Erôs
lutta contre Anterôs, et il s'empara du cœur embaumé de Phoinissa.
Aussitôt elle désira le corps de Sextilius, afin qu'il fût couché
entre elle et sa sœur Septima dans la maison des ténèbres.
Phoinissa mit ses lèvres teintes sur la bouche vive de Sextilius, et la
vie s'échappa de lui comme une bulle. Puis elle parvint à la cellule
d'esclave de Septima, et la prit par la main. Et Septima, endormie,
céda sous la main de sa sœur. Et le baiser de Phoinissa et l'étreinte
de Phoinissa firent mourir, presque à la même heure de la nuit, Septima
et Sextilius. Telle fut l'issue funèbre de la lutte d'Erôs contre
Anterôs; et les puissances infernales reçurent à la fois une esclave et
un homme libre.
Sextilius est couché dans la nécropole d'Hadrumète, entre
l'incantatrice Septima et sa sœur vierge Phoinissa. Le texte de
l'incantation est inscrit sur la plaque de plomb, roulée et percée d'un
clou, que l'enchanteuse a glissée dans le conduit des libations de la
tombe de sa sœur.
LUCRÈCE
POÈTE
Lucrèce apparut dans une grande famille qui s'était retirée loin de
la vie civile. Ses premiers jours reçurent l'ombre du porche noir
d'une haute maison dressée dans la montagne. L'atrium était sévère
et les esclaves muets. Il fut entouré, dès l'enfance, par le mépris
de la politique et des hommes. Le noble Memmius, qui avait son âge,
subit, dans la forêt, les jeux que Lucrèce lui imposa. Ensemble,
ils s'étonnèrent devant les rides des vieux arbres et épièrent le
tremblement des feuilles sous le soleil, comme un voile viride de
lumière jonché de taches d'or. Ils considérèrent souvent les dos rayés
des pourceaux sauvages qui humaient le sol. Ils traversèrent des
fusées frémissantes d'abeilles et des bandes mobiles de fourmis en
marche. Et un jour ils parvinrent, en débouchant d'un taillis, à une
clairière tout entourée d'anciens chênes-lièges, si étroitement assis,
que leur cercle creusait dans le ciel un puits de bleu. Le repos de cet
asile était infini. Il semblait qu'on fût dans une large route claire
qui allait vers le haut de l'air divin. Lucrèce y fut touché par la
bénédiction des espaces calmes.
Avec Memmius il quitta le temple serein de la forêt pour étudier
l'éloquence à Rome. L'ancien gentilhomme qui gouvernait la haute
maison lui donna un professeur grec et lui enjoignit de ne revenir que
lorsqu'il posséderait l'art de mépriser les actions humaines. Lucrèce
ne le revit plus. Il mourut solitaire, exécrant le tumulte de la
société. Quand Lucrèce revint, il ramenait dans la haute maison vide,
vers l'atrium sévère et parmi les esclaves muets, une femme africaine,
belle, barbare et méchante. Memmius était retourné dans la maison de
ses pères. Lucrèce avait vu les factions sanglantes, les guerres de
partis et la corruption politique. Il était amoureux.
Et d'abord sa vie fut enchantée. Contre les tentures des murailles,
la femme africaine appuyait les masses contournées de sa chevelure.
Tout son corps épousait longuement les lits de repos. Elle entourait
les cratères pleins de vin écumeux de ses bras chargés d'émeraudes
translucides. Elle avait une façon étrange de lever un doigt et
de secouer le front. Ses sourires avaient une source profonde et
ténébreuse comme les fleuves d'Afrique. Au lieu de filer la laine, elle
la déchiquetait patiemment en petits flocons qui volaient autour d'elle.
Lucrèce souhaitait ardemment se fondre à ce beau corps. Il étreignait
ses seins métalliques et attachait sa bouche sur ses lèvres d'un
violet sombre. Les paroles d'amour passèrent de l'un à l'autre, furent
soupirées, les firent rire et s'usèrent. Ils touchèrent le voile
flexible et opaque qui sépare les amants. Leur volupté eut plus de
fureur et désira changer de personne. Elle arriva jusqu'à l'extrémité
aiguë où elle s'épand autour de la chair, sans pénétrer jusqu'aux
entrailles. L'Africaine se recroquevilla dans son cœur étranger.
Lucrèce se désespéra de ne pouvoir accomplir l'amour. La femme devint
hautaine, morne et silencieuse, pareille à l'atrium et aux esclaves.
Lucrèce erra dans la salle des livres.
Ce fut là qu'il déplia le rouleau où un scribe avait copié le traité
d'Epicure.