_État des lettres en Italie, à la fin du quinzième siècle; études dans
les Universités, Théologie, Philosophie, Droit, Médecine, Astronomie,
Astrologie; Voyages, Découverte d'un nouveau monde; Considérations
générales._
Engagés depuis long-temps dans l'examen des progrès que firent, pendant
ce siècle en Italie, les sciences, les lettres et tous les arts de
l'esprit, nous n'avons rien dit encore des trois sciences qui ont
occupé tant de place dans le tableau des premiers temps de ce qu'on
appelle, un peu gratuitement, la renaissance des lettres. Nous avons
annoncé, il est vrai, dans l'histoire du treizième siècle[772], que nous
donnerions à l'avenir moins d'attention à la dialectique de l'école, à
la théologie, au droit civil et canonique, parce que les lettres
proprement dites allaient désormais réclamer cette attention toute
entière. Il faut cependant en dire quelques mots, avant de quitter cette
époque, et voir, du moins sommairement, si ces trois genres d'étude
firent alors quelques acquisitions ou quelques pertes remarquables, si,
enfin, dans ce temps où tous les esprits semblaient se diriger vers la
lumière qui jaillissait de toutes parts des chefs-d'oeuvre de
l'antiquité, ce qui avait été presque tout autrefois, était encore
quelque chose.
[Note 772: Tom. I, p. 374.]
Les Universités, théâtres bruyants et souvent orageux, des combats et
des triomphes scholastiques, n'éprouvèrent pas, dans le cours de cette
période, les mêmes vicissitudes que dans les précédentes, excepté
peut-être celle de Bologne[773]; vers le commencement du siècle, elle
joignit aux autres facultés, des chaires d'éloquence grecque et latine,
et eut pour professeurs _Guarino_ de Vérone, Jean _Aurispa_, et
_Filelfo_. Elle parut alors reprendre son ancien éclat, mais des
troubles s'élevèrent. Bologne secoua le joug des papes[774] et le
reprit[775]; l'Université se dépeupla, et quand la paix fut rétablie,
l'auteur d'une chronique du temps crut annoncer de belles espérances, en
disant que le nombre des écoliers s'élèverait bientôt à cinq
cents[776]. On se rappelle un temps où ils montaient à dix mille.
Cependant lorsque Bologne eut pour légat le cardinal Bessarion[777],
l'Université se ressentit de son amour pour les lettres, et depuis lors
jusque vers la fin du siècle, les Italiens et les étrangers y revinrent
avec un concours presque égal à celui de ses meilleurs temps. Christian,
roi de Danemarck, la visita en allant à Rome, en 1474. On cite comme un
trait honorable pour l'Université, mais qui ne l'est pas moins pour ce
roi, l'hommage qu'il y rendit aux sciences. Il voulut que deux de ses
courtisans prissent à Bologne le grade de docteur, l'un en droit et
l'autre en médecine. On éleva dans l'église de St.-Pierre un théâtre sur
lequel étaient placés, selon l'usage, des sièges pour les professeurs
qui devaient conférer le doctorat. On en avait disposé un plus élevé et
plus magnifiquement décoré pour le roi. Mais il ne voulut point y
monter, et dit qu'il regardait comme très-glorieux pour lui de s'asseoir
au même rang que ceux qui étaient dans tout le monde en si grande
vénération par leur savoir[778].
[Note 773: Tiraboschi, t. VI, p. I, p. 57.]
[Note 774: En 1428.]
[Note 775: En 1431.]
[Note 776: _Script. Rer. ital._ de Muratori, vol. XVIII, p. 641.]
[Note 777: De 1450 à 1455.]
[Note 778: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 60.]
L'Université de Padoue avait souffert, et du désastre des temps, et de
l'érection de quelques écoles dans des villes voisines; quand la
république de Venise se fut emparée de cette ville, le sénat lui accorda
un privilége exclusif, qui ôtait à toutes les autres écoles de l'état
vénitien, le droit d'enseigner les sciences, à l'exception de la
grammaire. Venise ne s'excepta pas elle-même de cette loi; lorsque Paul
II, né Vénitien, pour se faire un mérite auprès de sa patrie, lui
accorda le bienfait d'une université, le sénat décréta que dans ce
nouveau gymnase on pourrait bien recevoir ses degrés en philosophie et
en médecine, mais qu'en jurisprudence et en théologie, on ne pourrait
être reçu qu'à Padoue. Florence au contraire, devenue maîtresse de Pise,
laissa d'abord languir l'Université qui y était née dans le dernier
siècle. Les Florentins voulurent donner à celle qu'ils possédaient
eux-mêmes toutes les préférences et toute la faveur. Ils s'aperçurent
bientôt qu'ils avaient fait un faux calcul; ils députèrent quatre de
leurs plus illustres citoyens, au nombre desquels était Laurent de
Médicis, pour rouvrir l'école de Pise, qu'ils dotèrent
convenablement[779]. Le pape Sixte IV lui accorda de plus une taxe sur
les biens de l'église. Sa prospérité renaissante fut troublée deux fois
par la peste[780], qui en écarta les professeurs et les disciples; mais
elle le fut bien davantage par l'arrivée de Charles VIII, et par les
troubles et les expéditions militaires qui bouleversèrent la Toscane,
pendant le reste du siècle. Ce ne fut qu'au retour de la paix qu'elle
put respirer et qu'elle reprit l'état florissant, dont elle n'a plus
cessé de jouir.
[Note 779: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 65.]
[Note 780: En 1481 et 1485.]
Les Universités de Milan, de Pavie, et de Ferrare, prospérèrent
constamment sous la domination des Sforce et des princes de la maison
d'Este. Celles de Naples, de Rome, de Pérouse, n'éprouvèrent rien de
remarquable pendant ce siècle. On distingue entre celles qui prirent
alors naissance, l'Université de Turin, fondée, en 1405, par Louis de
Savoye, qui n'avait alors que le titre de prince d'Achaïe[781]. Amédée
VIII, son successeur et premier duc de Savoye, en confirma et en
augmenta les priviléges. Elle attira dès-lors un grand concours, et fit
tomber celle de Verceil, qui existait depuis le treizième siècle. Elle
n'eut point d'autre ennemie que la peste qui la chassa plusieurs fois à
Chieri[782], à Savigliano[783], à Montcalier; elle revint enfin à
Turin[784], où elle a continué de fleurir jusqu'à nos jours[785].
[Note 781: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 75.]
[Note 782: 1428; elle y resta huit ans.]
[Note 783: 1435; à Turin, deux ans après, d'où elle se transporta
encore pour la même cause à Montcalier.]
[Note 784: En 1459.]
[Note 785: Elle en fut encore chassée dès le commencement du siècle
suivant, avec les souverains de cet état, et n'y fut ramenée que par
Emanuel Philibert. Voy. t. IV, p. 112.]
Nous ne pouvons prendre aucun intérêt aujourd'hui au crédit qu'eurent
alors, dans toutes ces universités, les études théologiques. Les grandes
occasions que les docteurs, dans la science de Thomas et de Scot, eurent
de faire briller leur savoir, dans les conciles de Constance, de Bâle et
de Florence, les espérances de fortune attachées à leurs succès, dans
ces expéditions brillantes, où l'on voyait les simples ecclésiastiques
élevés à la prélature, les évêques au cardinalat, les cardinaux décorés
de la tiare, ne pouvaient qu'exciter une grande émulation parmi les
jeunes théologiens, qui voyaient ouverte devant eux une si belle
carrière. Mais tout ce qui se dit et s'écrivit alors de plus fort et de
plus sublime, où, si l'on veut, de plus profondément inintelligible,
dans les écoles et même dans les conciles, est également perdu pour
nous, malgré le soin qu'en prit quelquefois l'imprimerie qui joignait
dès-lors, comme elle le fait encore, à tant et de si grands avantages,
l'inconvénient très-grave de multiplier et d'éterniser le mal comme le
bien. Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur deux questions qui
mirent en grande rumeur le monde théologique, et qui serviront à faire
connaître quel était dans ce monde-là l'esprit du temps.
L'une de ces questions roula sur un objet qui paraissait fort étranger à
la théologie; mais celle-ci a toujours su, quand on le lui a permis,
étendre à propos les limites de sa compétence. Les Monts-de-Piété
venaient d'être institués par un moine assez peu connu, quoique saint,
le B. Bernardin de _Feltro_, de l'ordre des frères mineurs[786]. Trois
papes les avaient autorisés[787]; et cependant quelques théologiens et
quelques canonistes prétendirent que ces établissements, fondés par un
saint et brevetés par trois papes, étaient usuraires, et partant
illicites. Les Monts-de-Piété eurent des défenseurs. Les deux partis
trouvèrent dans l'écriture, dans les pères, dans les conciles, tout ce
qu'il fallait pour les attaquer et pour les défendre; la querelle ne se
termina qu'en 1515, où Léon X confirma définitivement ces institutions
utiles.
[Note 786: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 227.]
[Note 787: Paul II, Sixte IV et Innocent VIII.]
L'autre question était vraiment théologique; elle eut encore pour
premier auteur un religieux de l'ordre des frères mineurs et un
saint[788]. S. Jacques de la Marche, prêchant à Brescia, en 1462,
affirma positivement que le sang versé par le Christ dans sa passion,
était séparé de la divinité, et qu'ainsi on ne lui devait pas un culte
de Latrie. Cette proposition parut sentir l'hérésie à un homme fait
pour s'y connaître, moine de l'ordre des dominicains, et inquisiteur à
Brescia. Il voulut obliger le frère Jacques à se mieux expliquer, ou à
rétracter ce qu'il avait dit; mais il ne put obtenir ni l'un ni l'autre.
De-là une querelle violente, d'abord entre les deux ordres, et enfin
dans toute l'église. Le sage Pie II était alors souverain pontife; il
voulut que la question fût débattue contradictoirement devant lui, et
devant un certain nombre de théologiens d'élite. Frère Jacques et ses
adversaires dirent de si belles raisons, et des choses si utiles pour la
foi, que le pape imposa aux deux partis un rigoureux silence. Si
l'église avait toujours eu des chefs et des juges aussi éclairés, tant
d'autres questions, tout aussi vaines, n'auraient pas troublé et
ensanglanté le monde.
[Note 788: Tiraboschi, _ibid._, p. 223.]
Des écrits trop volumineux et trop nombreux parurent alors, soit sur des
matières spéculatives, soit sur la théologie morale. Il y eut dans ce
dernier genre une Somme angélique de frère Ange de Chivas, une Somme
pacifique de frère Pacifique de Novarre, qui eurent les honneurs de
l'impression, et qui, selon Tiraboschi, que nous devons croire, gissent
aujourd'hui couverts de poussière dans des coins de bibliothèques[789];
c'est du moins un grand bien qu'elles n'en sortent plus pour embrouiller
les idées, obstruer les cerveaux, ou tenir dans la mémoire une place qui
n'est due qu'aux connaissances utiles et aux faits importants.
[Note 789: _Ub. supr._, p. 234.]
Ce bon et savant homme veut qu'on en excepte la Somme théologique de
saint Antonin, archevêque de Florence, qui a eu un grand nombre
d'éditions, et qui en eut même encore deux dans le dernier siècle; on y
trouve pourtant, de l'aveu de Tiraboschi lui-même[790], quelques
opinions que les théologiens, mieux éclairés, ont ensuite cessé de
soutenir; le plus sûr est donc de ne rien excepter, si ce n'est
cependant un travail, non sur la théologie, mais sur un livre qui est la
base de cette science, et dont on ne peut disconvenir qu'elle ne
s'écarte quelquefois, c'est la traduction italienne de la Bible par
_Malerbi_. Cet auteur était vénitien et de l'ordre des Camaldules, où il
n'entra qu'à l'âge de quarante-huit ans, en 1470. Sa traduction, la
première qui ait été publiée en italien, est écrite en assez mauvais
style, tel qu'était celui de ce temps où la langue semblait presque mise
en oubli; elle eut pourtant alors un grand succès; elle a même été
réimprimée plusieurs fois[791], et ne laisse pas d'être encore
recherchée des curieux.
[Note 790: Page 235.]
[Note 791: La première édition parut en 1471, Venise, 2 vol.
in-fol.; la seconde en 1477, avec une Préface de _Squarciafico_, où il
atteste avoir aidé _Malerbi_ dans son travail; ce qui prouve que
_Fontanini_ (_Biblioth. ital._, p. 673, édit. de Venise, 1737, in-4°.),
a eu tort de douter que cette traduction fût véritablement de lui.]
Dans la première partie de ce siècle, la philosophie ne fut que ce
qu'elle avait été dans les âges précédents, un aristotélisme corrompu et
dénaturé, qui, de concert avec la théologie scholastique, s'établissait
guide des esprits pour les égarer dans des ténèbres toujours plus
épaisses, et les plonger dans des précipices sans fond. L'étude des
lettres grecques, et surtout l'arrivée des Grecs en Italie après la
prise de Constantinople, changèrent à cet égard l'état des choses, et
n'opérèrent pas une révolution moins importante dans la philosophie que
dans les lettres. Avant cette époque on avait vu fleurir presque à la
fois à Venise trois dialecticiens du nom de Paul[792], que l'on a
souvent confondus l'un avec l'autre dans leur célébrité, et tous trois
maintenant confondus dans l'oubli. Le plus fameux de ces Paul vénitiens,
qui n'était cependant pas né, mais qui fut seulement élevé à Venise,
moine augustin, docteur en philosophie, en théologie et en médecine,
professeur dans plusieurs universités, est appelé par plus d'un écrivain
de son temps le prince des philosophes, le monarque universel des arts
libéraux; il trouva pourtant quelquefois des sujets rebelles, ou plutôt
des rivaux audacieux qui lui enlevèrent la palme et lui disputèrent
l'empire. C'est ce qui lui arriva dans une occasion solennelle dont il
n'est pas inutile de parler. Cela nous fera de plus en plus connaître et
apprécier ce que c'était que la philosophie de ces temps-là.
[Note 792: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 248.]
Un autre philosophe de la même trempe, et qui avait à peu près la même
célébrité, _Niccolò Fava_, osa tenir tête à notre Paul, à Bologne, dans
un chapitre général de l'ordre des Augustins, devant plus de huit cents
de ces moines, et en présence d'un cardinal. Il est vrai qu'un médecin
de Sienne[793], qui était pourtant rival et antagoniste de _Fava_, le
voyant dans cette position critique, vint généreusement à son secours.
Paul, tout redoutable qu'il était, ne sachant que répondre à leurs
arguments, eut recours aux bons mots, ou du moins aux jeux de mots, ce
qui n'est pas toujours la même chose; et jouant sur le nom de _Fava_,
dans la chaleur de la dispute, cela, dit-il, sent la fève. N'en sois
point surpris, répondit _Fava_; rien ne convient mieux à des hommes
grossiers et dépourvus de sens et d'esprit que des fèves. Et tous les
moines d'applaudir, parce que, faisant sans doute peu de cas de ce mets
frugal, ils se crurent aussitôt des gens d'esprit. Le sujet de
l'argumentation n'avait aucun rapport aux fèves; Paul soutenait le
sentiment d'Averroës sur les puissances de l'ame: _Fava_ le combattait
corps à corps; il l'enveloppa et le serra si bien dans les noeuds de sa
dialectique, que le monarque universel se débattait, se tourmentait, se
contredisait, sans pouvoir se débarrasser des mains d'un si puissant
adversaire. Le médecin auxiliaire dit en élevant la voix: c'est _Fava_
qui a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. Paul, transporté de colère,
s'écria sur-le-champ: _Bone Deus_! Voilà Hérode et Pilate devenus amis!
Ce qui parut si plaisant à la grave assemblée, qu'elle éclata de rire,
et leva la séance[794]; dénouement digne de la pièce, et plus gai que ne
l'étaient souvent ceux de ces farces doctorales.
[Note 793: _Ugo Benzi_.]
[Note 794: Tiraboschi, _loc. cit._, p. 250 et 251.]
Ce petit échec n'empêcha point que Paul de Venise ne passât toujours
pour le docte des doctes, que sa logique ou sa dialectique ne servît de
règle pendant sa vie, qu'elle ne fût imprimée après sa mort[795], et
qu'encore, à la fin du siècle, elle ne fût lue publiquement dans
l'Université de Padoue. On imprima aussi[796] ses commentaires sur
plusieurs traités d'Aristote; sur la physique, la métaphysique, les
livres du monde, du ciel, de la génération et de la corruption, des
météores et de l'ame. Ces ouvrages, qui eurent alors tant de célébrité,
ne doivent pas être fort rares; car on en fit en peu d'années plusieurs
autres éditions. Ce qui est vraiment rare, c'est qu'on se donne la peine
de les chercher, et qu'on ait le désir ou le courage de les lire.
[Note 795: Ce fut un des premiers livres imprimés à Milan; il le fut
en 1474.]
[Note 796: En 1476.]
L'introduction de la philosophie grecque en Italie, fit beaucoup perdre
de leur prix à ces restes de la philosophie des temps barbares. On
connut enfin Aristote, non plus défiguré par les versions infidèles et
les interprétations visionnaires d'Averroës et des autres Arabes, mais
expliqué par des professeurs qui parlaient sa langue et qui avaient
étudié sa philosophie, soit pour la professer, soit pour la combattre.
On connut surtout le divin Platon; et si l'on apprit à se perdre avec
lui dans des régions qu'on pourrait appeler ultra-intellectuelles, on y
gagna du moins de substituer la contemplation du beau moral à la
dissection minutieuse des opérations de l'intelligence, et l'élévation
des sentiments aux vaines subtilités de l'esprit.
La jurisprudence était toujours, après la théologie, ce qui conduisait
le plus sûrement aux distinctions, aux emplois et à la fortune[797].
Aussi le nombre des jurisconsultes semblait s'accroître de plus en plus.
Les Universités se disputaient les plus célèbres, élevaient à l'envi
leurs appointements, comme par une espèce d'enchère, et
s'enorgueillissaient de les avoir, comme on triomphe après une victoire.
On les voyait souvent passer de leurs chaires au conseil des princes, et
devenir les oracles des cours. Les titres pompeux ne leur manquaient pas
plus qu'aux philosophes; et si ces derniers étaient les monarques du
savoir, les monarques des arts libéraux, les autres étaient aussi les
monarques des lois, comme Christophe de _Castiglione_, conseiller de
Jean-Marie Visconti, second duc de Milan; les monarques des
jurisconsultes du temps, comme Raphaël Fulgose de Plaisance, et
plusieurs autres.
[Note 797: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 371.]
Jean d'Imola fut encore un de ces hommes à immense renommée; le nombre
de ses élèves et leur fidélité en sont les preuves; quand il passa de
l'Université de Padoue à celle de Ferrare, que le marquis Nicolas III
venait de rouvrir[798], trois cents de ses écoliers le suivirent, et six
cents autres vinrent de Bologne exprès pour l'entendre[799]. Ce Jean
d'Imola eut un élève qui ne fut pas moins célèbre que son maître. Il
était de la même ville, et quoique son nom fût Alexandre _Tartagni_, il
ne fut connu que sous celui d'Alexandre d'Imola. Il a laissé des
ouvrages très-volumineux sur le Code, le Digeste, les Décrétales, les
Clémentines, etc. Outre plusieurs titres glorieux qui lui furent donnés
selon l'usage du temps, il eut celui de Père de la Vérité. Il faut
croire qu'il le mérita; mais il noya cette vérité dans de trop gros et
trop inutiles volumes, pour qu'on puisse vérifier le fait. Le droit
féodal (puisqu'on est convenu d'appeler ainsi un corps de lois qui
blessent tous les droits de la propriété, de la justice et de la
raison), le droit féodal eut un interprète, un ré-ordonnateur et un
commentateur célèbre dans Antoine de _Prato Vecchio_, créé comte et
conseiller de l'empire par l'empereur Sigismond, et dont on a imprimé
plusieurs ouvrages[800].
[Note 798: En 1402.]
[Note 799: _Papadopoli, Hist. Gymn. Palav._, vol. I, p. 212.]
[Note 800: Entre autres, Un _Répertoire_ ou _Lexique du Droit,
Repertorium vel Lexicon juridicum_, Milan, 1481, et deux autres
_Répertoires_, sur les _OEuvres de Barthole_, et sur les _OEuvres de
Balde_, qui ont aussi été imprimés depuis.]
Mais aucun de ces jurisconsultes n'eut alors une réputation si grande et
si universelle que François _Accolti_ d'Arezzo, ville féconde en hommes
illustres, qui se firent gloire de substituer à leur nom celui
d'_Aretino_, se trouvant plus honorés de leur patrie que de leur
famille. Ce qu'un Azzon avait été au treizième, et un Barthole au
quatorzième siècle, François _Accolti_ le fut au quinzième[801]. Il
professa avec le plus grand éclat dans les Universités de Ferrare, de
Sienne, de Milan, de Pise; fut dans une haute faveur auprès du marquis
_Borso_ d'Este, et du duc François Sforce; laissa un grand nombre
d'ouvrages, consultations et commentaires sur les Décrétales, livres sur
les lois romaines, traités sur différentes matières de droit et de
jurisprudence; et de plus fut un savant helléniste, et traduisit, du
grec en latin, plusieurs homélies de S. Jean Chrysostôme, les lettres
attribuées à Phalaris, et celles qu'on attribue aussi à Diogène le
Cynique. Quelques critiques avaient imaginé un autre François d'Arezzo,
à qui ils donnaient ces productions littéraires, réimprimées plusieurs
fois, pour en dépouiller notre jurisconsulte; mais _Mazachelli_ et
_Tiraboschi_ lui en ont restitué toute la gloire. Il eut aussi celle de
faire des vers et de fournir une preuve de plus que ce talent peut
s'allier avec des études graves et des emplois importants.
[Note 801: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 394.]
Dans la foule de ces légistes alors fameux, on remarque un Barthélemy
_Cipolla_, Véronais, auteur, entre autres ouvrages imprimés, d'un Traité
_des Servitudes des Maisons de Ville et de Campagne_[802]; et plus
encore un Pierre _Tommai_ de Ravenne, non pas tant peut-être à cause de
son profond savoir et de ses gros livres sur une science aujourd'hui
peu en crédit parmi nous, que pour sa mémoire prodigieuse qui le rend
une espèce de phénomène, bon à observer dans tous les pays et dans tous
les siècles. À vingt ans, il savait par coeur tout le code[803]; on lui
indiquait une loi, il récitait sur-le-champ les sommaires qu'en avait
faits Barthole, et quelques passages du texte. Il examinait les opinions
de différents docteurs sur cette loi, proposait et résolvait toutes les
difficultés. Il retenait les leçons entières de son professeur, les
écrivait mot pour mot, ou bien, au moment où elles finissaient, il les
récitait devant un grand nombre d'écoliers, en remontant depuis les
dernières paroles jusqu'au premières. Il les mettait en vers et les
répétait sur-le-champ. Un prédicateur avait cité dans un seul sermon,
cent quatre-vingts textes d'auteurs qui prouvaient l'immortalité de
l'ame; le jeune _Tommai_ les répéta tous devant lui. Il retenait des
sermons entiers, et les portait tout écrits au prédicateur. Il lisait
rapidement une seule fois une longue suite de noms propres, et les
répétait aussitôt dans le même ordre. Mais voici quelque chose de plus
fort: il jouait aux échecs, un autre jouait aux dés, un troisième
écrivait les nombres que les dés marquaient à chaque coup; _Tommai_
dictait en même temps deux lettres différentes, dont on lui avait
prescrit le sujet: le jeu fini, il répétait tous les mouvements
qu'avaient faits les échecs, tous les nombres formés par les dés, et
toutes les paroles de ses deux lettres, en commençant par la fin.
[Note 802: _De Servitutibus urbanorum et rusticorum proediorum_.]
[Note 803: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 411.]
Il attribuait ces prodiges à un art particulier de classer dans son
esprit les mots et les choses; il voulut communiquer au public ce secret
merveilleux, dans un livre qu'il fit imprimer à Venise, en 1491, sous le
titre du Phoenix[804], livre qui a été réimprimé plusieurs fois, et qui
pourtant est fort rare. Fabricius, qui l'avait vu, dit dans sa
Bibliothèque de la moyenne et basse latinité[805], qu'il l'a trouvé si
obscur, qu'il aimait mieux se passer toute sa vie de ce talent, que de
s'engager avec l'auteur dans des méthodes si compliquées et si
difficiles à saisir. C'est ce Pierre _Tommai_, communément désigné sous
le nom de Pierre de Ravenne, qui fit admirer sa science dans une partie
de l'Allemagne, à la fin du quinzième siècle[806]. Le duc de Poméranie,
Bogislas, revenant d'un pélerinage en Palestine, séjourna quelque temps
à Venise. Son Université de Gripswald était tombée en décadence; il
voulut emmener avec lui un savant qui pût la relever. Il choisit Pierre
de Ravenne parmi tous ceux qui florissaient alors à Padoue et à Venise,
obtint quoique avec peine son congé du doge, et partit avec le
professeur, sa femme et ses enfants. Tous ceux de ses élèves qui étaient
Allemands voulurent le suivre. En arrivant à Gripswald, il fut reçu avec
les plus grands honneurs. Il y professa quelques années; mais, ayant
perdu tous ses enfants à l'exception d'un seul, il voulut retourner en
Italie, et n'y put jamais arriver. On le voit successivement arrêté par
le duc de Saxe et par d'autres souverains, et dans une extrême
vieillesse obtenant les mêmes succès, jouissant partout des mêmes
honneurs. On perd enfin ses traces, et l'on ne fait plus que des
conjectures sur le temps et le lieu de sa mort. Cela importe assez peu;
mais il n'est pas sans intérêt de voir un savant Italien aller, quoique
chargé d'années, répandre, vers le Nord, les bienfaits de la science, il
peut aussi n'être pas inutile de voir encore un exemple de ce que
deviennent souvent au bout de trois ou quatre siècles, les succès les
plus étendus et les renommées les plus brillantes.
[Note 804: _Phoenix, sive ad artificialem memoriam comparandam brevis
quidem et facilis, sed re ipsâ et usu comprobatâ introductio_.]
[Note 805: Vol. VI, p. 58.]
[Note 806: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 414.]
On trouve encore dans cette foule presque innombrable de docteurs et de
professeurs, parmi les noms que quelque circonstance particulière peut
engager à conserver, ceux de Barthélemy _Soccino_ de Sienne, et de son
antagoniste le célèbre Jason _dal Maino_; ils disputèrent souvent
ensemble dans l'Université de Pise, et leurs combats firent tant de
bruit, que Laurent de Médicis voulut en être témoin, et fit, un jour,
exprès le voyage[807]. Ce jour-là, les deux rivaux firent preuve égale
de leur présence d'esprit, si ce n'est de leur bonne foi. Jason, pressé
par son adversaire, imagina, pour lui échapper, d'inventer sur-le-champ
un texte et de le citer à l'appui de son opinion. _Soccino_ s'en
aperçut, inventa aussitôt un texte contraire, et le cita en faveur de la
sienne. «Je voudrais bien savoir, dit le premier, où tu as été prendre
ce texte; c'est, répondit le second, tout auprès de celui que tu viens
de citer toi-même.» _Soccino_ était un homme d'un esprit mordant,
joueur, libertin et prodigue; malgré les chaires lucratives qu'il
remplit, et les ouvrages qu'il publia, il mourut pauvre[808], et ne
laissa même pas de quoi se faire enterrer. Jason eut un caractère et une
conduite tout-à-fait contraires. Sa vie fut régulière et honorée. Il fut
chargé par les ducs de Milan de plusieurs missions d'éclat qu'il remplit
avec dignité. Il reçut de l'empereur Maximilien, devant qui il avait
prononcé un discours, le titre de comte Palatin; et de Louis Sforce, dit
le Maure, celui de Patrice et la charge de sénateur. Quand Louis XII se
rendit à Milan, après la prise de Gènes, la renommée de Jason lui
inspira la curiosité de l'entendre. Le roi se rendit donc à l'Université
avec une suite nombreuse, où se trouvaient cinq cardinaux; Jason récita
une de ses leçons, dont Louis fut si satisfait, qu'il embrassa le
professeur lorsqu'il descendit de sa chaire. Le roi s'entretint ensuite
familièrement avec lui, et lui demanda, entre autres choses, pourquoi il
ne s'était point marié; «c'est, répondit l'ambitieux Jason, afin que le
pape puisse apprendre par le témoignage de V. M. que je ne suis pas
indigne du chapeau de cardinal.» Paul Jove, en rapportant ce fait[809],
dont il fut témoin, ne dit pas si le roi promit de lui rendre ce
témoignage; ce qui est certain, c'est que Jason n'eut point le chapeau.
On dit qu'il devint fou peu de temps avant sa mort[810], peut-être du
chagrin de ne le pas avoir.
[Note 807: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 421.]
[Note 808: En 1507.]
[Note 809: _Elog. Doctor. Vir._, p. 126.]
[Note 810: Il mourut à Pavie, le 22 mars 1519.]
Le droit canon conduisait plus aisément que le civil à cet honneur si
envié par Jason. Il eut alors un nombre peut-être plus grand encore de
professeurs savants et fameux; mais si, dans l'état actuel des lumières,
on s'intéresse médiocrement au sort du Code, du Digeste et de leurs
verbeux commentateurs, on s'intéresse moins encore aux Décrétales, aux
Clémentines et aux Extravagantes; d'ailleurs les plus célèbres de ces
canonistes furent en même temps docteurs en l'un et en l'autre droit. On
a donc déjà vu le nom de ceux qui pouvaient mériter quelque mention
particulière, et il est plus que temps de quitter une science qui ne
sera jamais dans un grand crédit chez aucun peuple, sans prouver, par
cela même que, chez ce peuple, la législation est mauvaise, et par
conséquent la civilisation imparfaite.
Le crédit dont peut jouir la médecine ne prouve pas la même chose; il
prouve seulement que chez un peuple les hommes souffrants sont faibles,
et croient facilement aux moyens qu'on leur dit avoir de conserver la
vie et de rendre la santé. Or, c'est chez tous les peuples et dans tous
les siècles que les hommes sont ainsi. Tout est dit contre la médecine
quand on l'a nommée un art incertain et conjectural. L'expérience et
l'étude attentive de la nature peuvent seules fixer son incertitude, et
changer en axiôme ses doutes et ses conjectures; mais quel était, au
quinzième siècle l'état de ces deux guides nécessaires? On suivait
aveuglément des systèmes dépourvus d'expériences, ou un empyrisme sans
système. La nature était encore toute couverte de ce voile que l'on
commence à soulever. La médecine était pourtant très-honorée. Dans
presque toutes les Universités elle était enseignée avec éclat; elle ne
menait pas, comme le droit, aux charges et aux emplois publics; mais
elle était elle-même une charge, une fonction, une dignité fondée sur la
base très-solide de l'attachement à la vie.
Elle fut surtout dans un haut crédit à Milan, sous Philippe-Marie
Visconti. Jamais prince ne s'occupa plus que lui des médecins, et ne
leur donna plus d'occupation. Dans sa chambre, à table, à la chasse,
partout et toujours, il fallait qu'il en eût auprès de lui, à la moindre
douleur, il les faisait tous appeler; il les consultait sans cesse; il
écoutait leurs conseils, mais ce n'était pas toujours pour les suivre.
Quand ils contrariaient ses desseins ou ses goûts, il n'en faisait qu'à
sa volonté; et si les médecins s'obstinaient, il les chassait de sa
cour[811]. Les Sforce n'y eurent pas moins de foi que les Visconti.
Milan fut donc alors la ville d'Italie où ils fleurirent en plus grand
nombre; mais dans les autres parties, dans toutes les Universités, ils
furent aussi très-nombreux. L'histoire de cette science offre dans ce
siècle, en Italie, les noms d'une quantité prodigieuse de professeurs,
dont plusieurs ont laissé, dans des ouvrages à peine connus aujourd'hui
des gens de l'art, des preuves assez médiocres de leur savoir; on ne
voit pas qu'aucun d'eux ait ouvert des routes nouvelles, ni fait faire
des pas ou des progrès réels à la science. Il serait inutile de répéter
ces noms, qui ne rappelleraient qu'une gloire éteinte et des souvenirs
effacés.
[Note 811: _Pier Candido Decembrio_ dans sa Vie de Philippe-Marie
_Visconti, Script. Rer. ital._, vol. XX.]
Il en est pourtant quelques-uns auxquels des circonstances particulières
attachent de l'intérêt; Michel Savonarole, professeur à Padoue, et
grand-père du trop fameux Dominicain Jérôme Savonarole, laissa, outre
quelques ouvrages de profession, un éloge de Padoue, qui contient
d'utiles renseignements sur cette ville; l'histoire le cite souvent, et
Muratori l'a jugé digne d'entrer dans sa grande collection[812]. Pierre
_Leoni_ de Spolète ne se livra pas seulement à la médecine, mais à la
philosophie platonicienne; il fut intime ami de Marsile Ficin, et ce fut
sans doute ce qui le fit appeler auprès d'un malade dont la mort
entraîna la sienne. N'ayant pu sauver la vie à Laurent de Médicis, il
fut trouvé noyé dans un puits, à Correggio. On dit alors qu'il s'y était
jeté de désespoir; mais les plus clairvoyants accusent un homme puissant
de l'y avoir fait jeter; et celui que Sannazar indique assez clairement,
dans une de ses élégies italiennes[813], et à qui l'histoire impute
cette barbare et injuste vengeance, est Pierre de Médicis, fils de
Laurent[814].
[Note 812: _Scriptor. Rer. ital._, vol. XXIV.]
[Note 813: C'est celle qui termine l'édition de Padoue, Comino,
1723, in-4°., p. 412.]
[Note 814: Tiraboschi, t. VI, p. 345.]
Gabriel _Zerbi_, de Vérone, eut une mort encore plus funeste. Après
avoir professé la médecine à Rome et à Padoue, il la professait à Venise
lorsqu'un grand personnage parmi les Turcs, attaqué d'une maladie grave,
y envoya demander un habile médecin. Gabriel, choisi par le doge,
partit, guérit le Turc, reçut de riches présents et revenait
très-content avec un fils tout jeune, qu'il avait emmené dans ce voyage.
À peine était-il en chemin, que le Turc, s'étant livré à quelques excès,
retomba malade et mourut. Ses enfants soupçonnèrent le médecin italien
de l'avoir empoisonné; on le poursuivit, on l'atteignit, et après lui
avoir donné l'horrible spectacle de voir scier en deux son enfant, on le
fit périr du même supplice[815]. Ce malheureux _Zerbi_ a laissé un livre
de métaphysique, et un autre d'anatomie[816], dont M. Portal donne un
extrait dans l'histoire de cette science[817]. Jean _Marliani_, de
Milan, fut à la fois mathématicien, philosophe et médecin célèbre. Il
donnait des leçons de toutes ces sciences, et l'on venait pour les
suivre, même des pays étrangers. On le nommait en philosophie un
Aristote, un Hippocrate en médecine, en astronomie un Ptolémée; cela ne
nous est pas nouveau, mais ce qui l'est, c'est que ces titres
magnifiques lui furent donnés dans un édit du duc de Milan[818].
_Marliani_ écrivit, dans ces trois différents genres, beaucoup
d'ouvrages que l'on cite, mais sans dire s'ils justifient cette grande
réputation de l'auteur[819]. Alexandre _Achillini_, Bolonais, frère du
poëte Jean Philotée, dont nous avons parlé, fut plus célèbre philosophe
que médecin[820], et ce nom d'_Achillini_, porté, dans le siècle
suivant, par un second poëte petit-fils du premier, fut encore plus
illustré en poésie qu'en philosophie et en médecine.
[Note 815: _Valerianus, de Infel. Liter._, l. I.]
[Note 816: _Medicus theoricus_, c'est-à-dire, le professeur de
médecine théorique.]
[Note 817: Tom. I, p. 247 et suiv.]
[Note 818: Jean-Galeaz-Marie Sforce; l'édit est du 26 septembre
1483.]
[Note 819: Voyez-en la liste dans _Argelati, Bibl. Script. Mediol_,
t. II, part. I.]
[Note 820: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 359.]
_Niccolò Leoniceno_, de Vicence, mérite un article à part, sinon comme
médecin, du moins comme savant littérateur, et comme l'un des plus forts
érudits de ce siècle où il en existait de si forts. Il traduisit le
premier, en latin, les OEuvres de Galien. Pratiquant peu la médecine, «je
sers mieux le public, disait-il, qu'en visitant les malades, puisque
j'instruis les médecins». On distingue entre ses ouvrages, celui où il
examine les erreurs de Pline et des autres anciens auteurs qui ont écrit
sur les simples employés comme médicaments[821], ce livre lui fit des
querelles avec plusieurs savants; il les soutint sans aigreur: il
entrait dans son régime de ne se fâcher jamais. Son empire sur toutes
ses passions, sa vie chaste et sobre, lui donnèrent une santé
inaltérable; il vécut jusqu'en 1524, et mourut à quatre-vingt-seize ans.
Il traduisit aussi en latin les Aphorismes d'Hippocrate, en italien les
Histoires de Dion, de Procope et quelques dialogues de Lucien: il
écrivit le premier en Italie sur la maladie qu'on y appelle _mal
français_, qu'on nomme en France _mal de Naples_, et qui, dit-on, ne
commença à être connue en Europe qu'en 1494[822]. On a enfin de lui
trois livres d'Histoires diverses, des Lettres et d'autres Opuscules,
qui annoncent des connaissances aussi variées qu'étendues.
[Note 821: _Plinii et aliorum plurium auctorum, qui de simplicibus
medicaminibus scripserunt errores notati_, etc.; Bude, 1532, in-fol.]
[Note 822: _De Morbo Gallico_, Venise, Alde, 1497. Les OEuvres de
_Leoniceno_ ont été recueillies, Bâle, 1533, in-fol.]
L'astronomie était encore alors trop souvent accompagnée des rêveries de
l'astrologie judiciaire, mais souvent aussi elle marchait sans cette
déshonorante escorte. La crédulité des grands était l'encouragement de
la charlatanerie des astrologues. Philippe-Marie Visconti n'en était
pas moins entouré que de médecins. L'historien de sa vie[823] nomme avec
soin tous ceux qu'il fit venir à sa cour, et décrit les formes
superstitieuses avec lesquelles il les consultait dans toute affaire.
Ils perdirent tout en le perdant. François Sforce n'était pas homme à
leur donner de l'emploi[824]; leurs noms ne furent plus prononcés sous
son règne qu'avec le mépris qui leur était dû. Parmi ceux qui joignirent
à quelque faible pour l'astrologie de grandes connaissances
astronomiques, on distingue Jean _Bianchini_, Bolonais, selon les uns,
et Ferrarois selon d'autres, qui publia des tables astronomiques, où
sont combinés tous les mouvements des planètes; elles furent réimprimées
plusieurs fois dans le siècle suivant[825], et valurent à leur auteur,
de la part de l'empereur Frédéric III, la permission, pour lui et pour
ses descendants, d'ajouter l'aigle impérial à leurs armes[826]. Un autre
Ferrarois, Dominique-Marie _Novara_, fit un présent plus précieux au
monde; il lui donna le grand Copernic. Ce _Novara_ était un génie hardi
et qui aimait à se frayer des routes nouvelles; il ne serait pas
impossible que le jeune Copernic, son élève, qu'il associait à toutes
ses observations astronomiques, eût reçu de lui les premières idées de
son Système du monde.
[Note 823: _Pier Candido Decembrio, ub. supr._]
[Note 824: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 298.]
[Note 825: _Id. ibid._, p. 299.]
[Note 826: _Id. ibid._, p. 302.]
J'en suis fâché pour un art que j'aime; mais je trouve parmi les
astrologues les plus connus de ce siècle un des ses plus savants
musiciens. La musique qu'on avait d'abord enseignée dans les écoles
publiques, et qui était au nombre des sept arts, n'était que le
plain-chant. Mais l'art avait fait des progrès, et la musique, telle
qu'elle était au temps dont nous parlons, n'avait point, à proprement
parler, d'école. Louis Sforce fut le premier qui pensa à en fonder une
pour elle à Milan; et le premier professeur de cette école fut
_Franchino Gaffurio_. Il était né à Lodi, le 14 janvier 1451[827]; dans
sa jeunesse, il alla montrant son art à Vérone, à Mantoue, à Gènes et
jusqu'à Naples. Chassé de cette dernière ville par la peste et par les
incursions des Turcs, il revint à Lodi, où il enseignait la musique aux
enfants, lorsqu'il fut appelé à Milan par Louis-le-Maure[828]. Il y
composa plusieurs ouvrages estimés, sur la théorie et la pratique de cet
art[829], et fit traduire de grec en latin, les ouvrages des anciens
auteurs sur la musique. Il était de plus assez bon poëte, très-habile en
astronomie, et malheureusement aussi en astrologie. Ce fut d'astrologie
et non d'astronomie qu'il fut professeur à Padoue en 1522, lorsque la
chute de Louis Sforce, et les révolutions de Milan eurent renversé sa
chaire musicale. Il avait alors soixante-onze ans, et mourut peu de
temps après.
[Note 827: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 327.]
[Note 828: En 1484.]
[Note 829: _Theoricum opus harmonicæ disciplinæ_, Milan, 1492,
in-fol.; _Practica Musicæ utriusque cantûs, ibid._, 1496; _de armo nicâ
Musicorum instrumentorum, ibid._, 1418.]
La Toscane fut un des états de l'Italie où les études astronomiques
furent suivies avec le plus d'ardeur; mais ce fut aussi l'une de celles
où l'astrologie judiciaire y mêla le plus ses erreurs. On croit que
Marsile Ficin lui-même eut la faiblesse d'y donner quelque créance. Pic
de la Mirandole résolut au contraire de les combattre ouvertement. Son
Traité en douze livres contre l'astrologie, qui ne parut qu'après sa
mort, jeta l'alarme parmi les charlatans et parmi les dupes. Le savant
astronome et astrologue _Lucio Bellanti_ y répondit par une _Défense de
l'astrologie_[830], aussi en douze livres, précédés d'un livre de
questions _sur la vérité de l'astrologie_[831]. L'auteur paraît de la
meilleure foi du monde dans cette apologie. Il parle avec la plus haute
estime de celui à qui il répond. Il regrette que ceux qui ont publié son
ouvrage après sa mort, aient imprimé cette tache à son nom, et il ne
doute pas que s'il eût vécu, il n'eût supprimé une production si peu
digne de lui[832]. _Lorenzo Buonincontri_ de _San Miniato_ mêla aussi
les rêveries astrologiques à la science de l'astronomie, et méritait,
plus qu'aucun autre, d'en être exempt[833]. Obligé de quitter sa patrie
dès sa jeunesse, il eut pendant plusieurs années une destinée errante.
Il passa ensuite à Naples auprès du roi Alphonse. Il y expliqua le poëme
de l'_Astronomie_ de Manilius, et compta le célèbre _Pontano_ parmi ses
disciples. Outre divers ouvrages astronomiques et astrologiques en
prose, on en a de lui un, en trois livres et en vers hexamètres,
intitulé _Des Choses naturelles et divines_[834], où il mêle, selon son
caprice, un abrégé de la religion chrétienne avec des folies
astrologiques, et avec quelques notions saines et exactes de géographie
et d'astronomie. Il cultiva aussi l'histoire, et composa des annales
dont une partie est imprimée dans le grand recueil de _Muratori_[835],
et l'_Histoire des Rois de Naples_, aussi imprimée en grande partie dans
un autre recueil[836]. Malgré tout son savoir et tous ses talents, il
vécut pauvre, et ne dut peut-être qu'à la libéralité du cardinal
_Riario_ de ne pas mourir de misère.
[Note 830: _Astrologiæ defensio contra Joannem Picum Mirandulanum_.]
[Note 831: _De Astrologiæ veritate liber Quæstionum_.]
[Note 832: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 304.]
[Note 833: _Id. ibid._, p. 306.]
[Note 834: _Rerum Naturalium et Divinarum, sive de rebus coelestibus
libri tres_.]
[Note 835: Depuis 1360 jusqu'en 1458. _Script. Rer. ital._, vol.
XXI.]
[Note 836: _Delitioe eruditorum_, du docteur Lami, vol. V, VI, VIII.]
Celui de tous ces astronomes qu'on peut regarder comme le plus célèbre,
et qui fut le plus entièrement à l'abri des folies qui dégradaient alors
cette science, c'est Paul _Toscanelli_, né à Florence, en 1397[837],
auteur du superbe Gnomon de la cathédrale de cette ville, dont le savant
La Condamine, en passant à Florence, en 1755, eut la gloire de
solliciter et d'obtenir la réparation. Le savoir de _Toscanelli_ était
si universellement reconnu dans l'Europe, que la roi Alphonse de
Portugal voulut avoir son avis sur le projet de navigation aux Indes
orientales. _Toscanelli_ répondit aux questions qui lui furent faites,
par deux lettres, l'une adressée à Fernando Martinez, chanoine de
Lisbonne, l'autre à Christophe Colomb: il y joignit une carte de
navigation, relative à ce projet, et ne contribua pas peu, par ses
conseils, au succès de l'entreprise[838]. C'est aux astronomes, c'est
aux ouvrages qui ont pour objet l'astronomie, qu'il convient de rappeler
les services que cet illustre Florentin rendit à la science. En parlant
de ses deux réponses aux questions du roi de Portugal, je viens de
toucher un sujet dont l'intérêt plus général veut que nous nous y
arrêtions davantage. Le goût pour les navigations lointaines, et
l'ardeur pour les découvertes, qui régnait alors, en produisirent une à
jamais célèbre, l'un des grands événements qui signalent ce siècle
mémorable, et qui en doit terminer le tableau.
[Note 837: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 308.]
[Note 838: Voy. la Vie de Christophe _Colombo_, par Ferdinand
_Colombo_ son fils, et le Traité sur le Gnomon de Florence, par l'abbé
Ximenès.]
La passion pour les voyages de long cours était née depuis long-temps en
Italie. Dès la fin du treizième siècle, le Vénitien Marc-Paul avait
publié la relation de ceux qu'il avait faits dans les Indes orientales,
à la Chine et au Japon; elle avait excité de toutes parts le désir de
l'imiter, de découvrir des pays nouveaux, et de voir de ses yeux tant de
merveilles. Le nombre des voyageurs fut considérable dans le quatorzième
siècle, et les Portugais qui, dans le quinzième, semblèrent inspirés par
le génie des découvertes, eurent pour conseil un Florentin, et pour
coopérateur, ou plutôt pour guide, un Italien, dont la patrie positive a
été long-temps incertaine, que Gênes, Plaisance et le Montferrat se sont
disputés, mais qu'un savant Piémontais a récemment et définitivement
prouvé appartenir au Montferrat[839]. Celui-ci s'élançant plus loin
dans la carrière, non content de découvertes partielles, ajouta une
quatrième partie au globe, et fit à l'ancien univers le présent d'un
nouveau monde. Enfin un autre Italien, plus heureux paraît avoir
démontré que _Colombo_ était né dans le Montferrat, au château de
_Cuccaro_, qui appartenait à sa famille., donna son nom à cette partie
nouvelle de la terre, qui a exercé depuis une si grande influence sur
les trois autres, et principalement sur l'Europe, sans qu'on ait osé
décider encore si ce n'a pas été en général, et à tout considérer, une
influence funeste.
[Note 839: Après avoir examiné les trois opinions contradictoires
qui existaient au sujet de la patrie de Christophe _Colombo_, Tiraboschi
s'était décidé en faveur de Gênes, t. VI, part. I, p. 172 et suiv. M.
_Galeani Napione_, de l'académie de Turin, a réfuté Tiraboschi par une
Dissertation, insérée d'abord dans les Mémoires de cette illustre
académie (_Littérature et Beaux-Arts_, année 1805), réimprimée depuis,
avec des augmentations considérables, Florence, 1808, in-8°.; et il
parait avoir démontré que _Colombo_ était né dans le Montferrat, au
château de _Cuccaro_. qui appartenait à sa famille.]
_Cristoforo Colombo_, né en 1442 à _Cuccaro_, dans le Montferrat, de
parents nobles, mais pauvres, transporté à Gênes encore enfant, montra,
dès sa jeunesse, un goût décidé pour la mer. Il fit son apprentissage
avec un célèbre corsaire, son parent, et du même nom que lui. Ayant fait
un commencement de fortune, il s'associa son frère, Barthélemy
_Colombo_, qui dessinait très-habilement des cartes géographiques à
l'usage des navigateurs. Ils s'établirent tous deux à Lisbonne, où
Christophe se maria. En observant les cartes géographiques de son frère,
et en écoutant les récits que les navigateurs portugais faisaient de
leurs voyages, il conçut les premières idées de sa découverte. Ce fut
alors qu'il écrivit à Paul _Toscanelli_, et qu'il en reçut une réponse
propre à l'encourager dans son entreprise; mais elle exigeait des
dépenses qu'un gouvernement seul pouvait faire. _Colombo_ fit d'abord au
sénat génois l'hommage de ses projets: on les traita de rêves et de
visions. Jean II, roi de Portugal, y fit un meilleur accueil; mais les
commissaires qu'il nomma eurent l'indignité de dérober à _Colombo_ ses
cartes et ses plans, et de faire partir sur une caravelle un pilote qui
heureusement ne fut pas assez habile pour en faire usage, et revint en
Portugal comme il en était parti. _Colombo_ indigné abandonne ce pays,
envoie son frère en Angleterre, passe lui-même en Espagne, proposant
partout son nouveau monde, et ne pouvant le faire agréer à personne. Il
écrivit à la cour de France, qui à peine daigna lui répondre. Un moine
franciscain, nommé _Marchena_[840], reparla de lui à la cour d'Espagne;
on l'écouta enfin; mais les prétentions de _Colombo_ parurent trop
fortes, et ayant encore éprouvé des refus, il était prêt à quitter
l'Espagne, lorsque la prise de Grenade sur les Maures changea les
dispositions de la cour. Au milieu de la joie que répandit cette
conquête, la reine Isabelle, sollicitée de nouveau, adopta
définitivement le projet. _Colombo_ fut appelé, reçu avec honneur, et
créé, par des lettres-patentes, amiral perpétuel et héréditaire dans
toutes les îles et continents qu'il viendrait à découvrir, vice-roi et
gouverneur de ces mêmes pays, avec la dixième part de tout ce qu'ils
pourraient produire, outre le remboursement de ses dépenses.
[Note 840: _Fra Giovanni Perez de Marchena_.]
Le 3 août 1492 fut le jour mémorable où il partit du port de Palos avec
trois caravelles pour la plus grande entreprise qu'on ait jamais
tentée[841]. On sait quel fut le succès de ce premier voyage, les
découvertes qu'il fit, et la réception magnifique et triomphante qui lui
fut faite à Barcelonne, lorsqu'il y parut à son retour. Dix-sept
vaisseaux furent mis sous ses ordres. Cette seconde expédition, aussi
glorieuse que la première, fut troublée par les manoeuvres de l'envie.
_Colombo_ revint en Espagne, et les déconcerta par sa présence. Mais à
son troisième voyage, lorsqu'après avoir déjà donné à cette cour
plusieurs îles, entre autres Cuba, St.-Domingue, la Jamaïque, la
Trinité, il avait commencé à découvrir le continent qu'il prenait encore
pour une île, l'envie obtint un premier triomphe: _Colombo_ fut destitué
de ses emplois, et ramené en Europe chargé de fers. Dès qu'il put se
faire entendre, il cessa de paraître coupable, et cependant toute la
grâce qu'il put obtenir, fut d'aller dans un quatrième voyage[842]
s'exposer à de nouveaux dangers, pour conquérir à un gouvernement ingrat
des terres et des richesses nouvelles. À son dernier retour en Espagne,
en 1504, il se trouva privé d'un puissant appui. La reine Isabelle
n'était plus. Ferdinand, prévenu par les ennemis de _Colombo_, n'eut
plus personne auprès de lui pour le défendre. Des délais, de vaines
promesses, des propositions humiliantes, devinrent l'unique récompense
de tant de travaux et de services: et tandis que les trésors de la
Castille se grossissaient chaque jour du produit des découvertes de ce
grand homme, il mourut de chagrin, plus encore que des suites de ses
fatigues, à l'âge de soixante-cinq ans.
[Note 841: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 180.]
[Note 842: En 1502.]
Lorsqu'il eut été dépossédé de ses emplois et amené captif en Europe, un
autre amiral fut chargé de continuer la découverte du Nouveau Monde. Cet
amiral, nommé Alphonse d'_Ojeda_, avait sur sa flotte un homme destiné à
recueillir la gloire de cette expédition et de celles du malheureux
_Colombo_. Il se nommait _Amerigo Vespucci_. Né à Florence le 9 mars
1451[843], d'une famille noble, il fut envoyé par son père en Espagne,
pour y apprendre le commerce. Le bruit que faisaient à Séville les
découvertes de _Colombo_ lui inspirèrent le désir d'en faire de
semblables. Il était très-instruit en astronomie, en cosmographie, et
avait appris la navigation, soit dans des voyages précédents, soit par
des études que sa passion naissante lui avait fait entreprendre. Lorsque
la flotte d'Alphonse d'_Ojeda_ partit, il obtint du roi d'y être
employé. Quelques auteurs ont prétendu qu'il fut lui-même commandant de
cette flotte, mais l'autre opinion paraît beaucoup plus probable. On
l'accuse aussi d'avoir, dans les narrations de ses voyages, commis des
erreurs volontaires de dates pour s'attribuer l'honneur d'avoir abordé
le premier au continent du Nouveau-Monde, que cependant _Colombo_ avait
découvert et reconnu avant lui. Quoi qu'il en soit, après plusieurs
voyages signalés par des découvertes, dont il a laissé la description
dans des lettres que l'on possède imprimées[844], il revint en Espagne,
et fut fixé à Séville en 1507, avec le titre de pilote majeur. Son
emploi était d'examiner tous les pilotes, et de leur désigner les routes
qu'ils devaient tenir en naviguant: titre et fonctions très-convenables,
dit le judicieux _Tiraboschi_[845], pour un homme versé dans la science
de la navigation, mais au-dessous du mérite de celui qui aurait
commandé en chef une flotte, et découvert le continent d'un nouveau
monde. Ce fut cet emploi qui lui fournit l'occasion de rendre son nom
immortel, en le donnant aux pays nouvellement découverts. En dessinant
les cartes pour servir de guides à la navigation des pilotes, il
indiquait le nouveau continent par le nom d'_America_[846], et ce nom,
répété par les navigateurs et par les pilotes, devint bientôt universel.
Les Espagnols eurent beau s'en plaindre, ce nom est resté au
Nouveau-Monde. De quelque nature que fussent les droits d'_Amerigo
Vespucci_ pour le lui donner, suivant l'observation très-simple et
très-juste des auteurs de l'Histoire des voyages[847], après une si
longue possession, il est trop tard pour les combattre.
[Note 843: _Bandini, Vita di Amerigo Vespucci_, Florence, 1745,
in-4°., cap. II, p. XXIV.]
[Note 844: À la suite de sa Vie, écrite et publiée par _Angelo Maria
Bandini, ub. supr._]
[Note 845: Tom. VI, part. I, p. 190.]
[Note 846: Tiraboschi, _loc. cit._]
[Note 847: Traduite et rédigée par l'abbé Prévôt, t. XLV, p. 255.]
Les Florentins qui ont conservé de leurs anciennes moeurs l'usage de
tenir fortement à la gloire de leurs illustres concitoyens, défendent
celle de ce célèbre voyageur contre tous les reproches que lui font les
Espagnols, les Génois, et qui sont, malgré leurs efforts, adoptés par
les historiens les plus impartiaux et les juges les plus intègres. Ils
tiennent, pour ainsi dire, éternellement allumé devant son nom le
_Fanale_ qui le fut devant sa maison, par décret de la république[848].
C'était un honneur que leurs aïeux n'accordaient qu'à ceux qui avaient
bien mérité de la patrie.
[Note 848: _Bandini, Vita_, etc., p. XLV.]
Quand le bruit des voyages d'_Amerigo Vespucci_ et l'éclat de son nom se
répandirent dans l'Europe, on fit des fêtes à Florence, et la seigneurie
envoya, devant la maison de sa famille, les lumières qui y restèrent
allumées pendant trois nuits et trois jours; c'est ce qu'on nommait _il
Fanale_. On illuminait alors dans toute la ville, et les nobles étaient
obligés d'entretenir des feux au haut de leurs maisons ou de leurs
palais, pour se montrer d'accord avec l'allégresse publique. C'est ainsi
que ce peuple sensible savait honorer ses grands hommes.
Tel fut le mémorable événement qui termine avec tant d'éclat l'histoire
du quinzième siècle. Si l'on parcourt d'un oeil rapide son étendue
entière, on en voit les différentes parties marquées par diverses
époques, qui sont liées ensemble comme les actes d'un drame. Au
commencement, on se retrace, comme dans une exposition, la gloire du
siècle passé, les trois grands phénomènes qui ont paru sur l'horizon
littéraire, la langue fixée par eux, et les modèles inimitables qu'ils
ont laissés. On reconnaît que s'il est jamais possible de s'élever à
leur hauteur, c'est en suivant la même route, en marchant avec eux sur
les pas des anciens, en se pénétrant des beautés de leur langage, de la
sublimité de leurs conceptions, de la grandeur et de la finesse
également naturelles de leur style. On semble quitter alors une langue
naissante, on se livre tout entiers à la recherche des ouvrages des
anciens et à leur étude. Le latin redevient, pour ainsi dire, la seule
langue écrite, et le grec seul est encore une langue savante. On
redouble d'ardeur pour l'apprendre, et pour en posséder les monuments.
Nulle dépense n'est épargnée, nulle peine ne rebute, nul voyage
n'effraie. On parcourt, on explore, on fouille l'Europe entière: un
commerce s'établit en Orient, non pour des objets matériels de
consommation ou de luxe, mais pour les trésors de l'ame et les richesses
de l'esprit. L'Italie est ainsi préparée, quand l'Orient s'écroule, et
jette en quelque sorte dans son sein, des savants, des philosophes, des
littérateurs dispersés, emportant avec eux, comme leurs dieux pénates,
non les statues de leurs ancêtres, mais les productions de ces grands
génies et leurs chefs-d'oeuvre immortels. Ils arrivent dans des lieux si
bien disposés à les recevoir, comme dans une seconde patrie. Ils n'y
trouvent pas seulement un asyle, mais des distinctions, des honneurs.
Des chaires s'élèvent pour eux, des gymnases leur sont ouverts; Aristote
retrouve son lycée et Platon son académie.
Mais ces richesses dérobées par les Grecs fugitifs aux flammes qui
avaient consumé tout le reste, et celles qu'on avait retirées avec tant
de peine du fond des cloîtres d'Europe, où tant d'autres avaient péri,
pouvaient périr encore. Le temps et ses révolutions, la guerre et ses
fureurs, pouvaient amener un dernier désastre que rien n'aurait pu
réparer. Un art conservateur et propagateur est donné aux hommes.
L'imprimerie est inventée, et les oeuvres du génie, et les oracles de la
vérité sont désormais impérissables. Enfin l'univers connu ne paraît
plus suffire à l'ambition de l'esprit humain, au désir qu'il a
d'accroître ses lumières et ses jouissances; il se trouve trop serré
dans cet univers; on en découvre un autre, nouveau théâtre où il
s'élance, pour en rapporter des richesses nouvelles, et dans l'espoir
d'arracher à la nature ses derniers secrets.
Heureux les hommes s'ils n'y étaient conduits que par ces nobles
passions, si la vile et insatiable soif de l'or ne les y guidait pas, si
elle n'entraînait à sa suite la ruine, la dévastation, les infirmités
nouvelles, les fléaux destructeurs, l'intarissable effusion de sang
humain, l'extinction de races entières, l'esclavage d'autres races,
accompagné des plus atroces barbaries, et dans le lointain, la vengeance
de ces excès par des atrocités non moins horribles! Mais, telle est la
malheureuse condition de l'homme, la somme des biens et des maux lui fut
donnée dans une mesure inégale. Il lutte en vain contre cette inégalité
primitive; et dès qu'il ajoute par son industrie aux biens qui lui
furent permis, il semble que la fatalité de sa nature augmente en
proportion le nombre et l'intensité de ses maux.
Cependant soyons justes: connaissons nos misères, mais ne les exagérons
pas. En parcourant dans cet ouvrage les annales des progrès de l'esprit
humain, pendant près de dix siècles, nous avons constamment observé que
du moment où les lumières, éteintes par la combinaison simultanée de
plusieurs causes que nous avons tâché de connaître, recommencèrent au
dixième siècle à jeter une faible lueur, elles ont toujours été
croissant, sans faire un seul pas rétrograde, jusqu'au moment où nous
voilà parvenus; qu'aucun des maux qui affligèrent alors l'Italie et
l'Europe, ne vint de ces progrès de l'esprit, mais des sources trop
connues et trop compliquées du malheur de toutes les sociétés civiles;
qu'au contraire, à mesure que les lumières se sont accrues, que les
plaisirs de l'esprit se sont fait sentir, que les talents se sont
multipliés, épurés et agrandis, la triste condition humaine s'est
adoucie, l'homme a repris à la fois plus de noblesse, de vertus et de
bonheur, et qu'il lui a fallu, si j'ose le dire, s'ouvrir de nouvelles
sources d'infortunes, pour que l'arrêt de sa destinée fût accompli, et
pour que leur masse pût surpasser encore celle de ses jouissances et de
la félicité convenable à sa nature.
Nous verrons cette vérité consolante confirmée dans la suite par les
autres parties de cette Histoire. Nous n'aurons plus à parcourir des
époques aussi arides. La nuit de la barbarie et de l'ignorance est
dissipée: les ténèbres du faux savoir, et la triste lueur du pédantisme
font place au jour pur de la saine littérature, de l'érudition choisie
et du goût; les grands modèles ont reparu dans tous les genres, et les
esprits avides de produire n'attendent que le signal d'un nouveau
siècle, pour répandre avec profusion leurs inventions et leurs trésors.