CHAPITRE XXII.

_De la Poésie italienne au quinzième siècle. Poëtes qui fleurirent

alors, Giusto de' Conti, Montemagno le jeune, Burchiello, Laurent de

Médicis, Politien, les trois frères Pulci, Bojardo, Bellincioni,

Serafino d'Aquila, Tebaldeo, l'Unico Aretino, le Notturno, l'Altissimo,

l'Achillini_, etc.; _Femmes poëtes_.

Tandis que le génie actif des Italiens se portait avec tant d'ardeur à

la recherche et à l'imitation des trésors de la littérature antique;

tandis que l'ancienne langue du Latium reprenait, sous des plumes

savantes, son élégance et son caractère primitif, que devenait, dans

l'idiôme nouveau dont nous avons vu la naissance et les rapides progrès,

celui des arts de l'imagination qui s'élève au-dessus de tous les

autres, quand il a une fois atteint l'entier développement de ses

forces, et qui, dès le siècle précédent, semblait y être parvenu? Que

devenait la poésie? On croirait qu'après Dante et Pétrarque, la langue

du style sublime et celle du genre gracieux étant formées, l'art de

parler en figures et en images, et celui de revêtir les unes et les

autres de cette harmonie qui en est la couleur, étant non-seulement

inventé, mais porté à son plus haut point de perfection, le nombre des

poëtes italiens, déjà considérable avant ces deux poëtes par excellence,

avait dû devenir innombrable; et qu'au moment où les maîtres de la

poésie antique reparaissaient de toutes parts, ces deux maîtres de la

poésie moderne ayant montré par leur exemple la route qu'il fallait

suivre, on devait, pour ainsi dire, se précipiter en foule sur leurs

pas. Il arriva pourtant tout le contraire. Pendant la plus grande partie

du quinzième siècle, la poésie italienne languit. Elle ne s'enrichit pas

des travaux de l'érudition; elle en fut comme absorbée; et ce ne fut que

vers la fin de ce siècle, que, reprenant une partie de son éclat, elle

annonça tout celui dont elle devait briller dans le suivant. Mais si,

placé entre ces deux grands siècles poétiques, le quinzième ne paraît

jeter qu'une faible lumière, nous allons voir que, considéré en lui-même

et sans parallèle avec les deux autres, il a encore assez de richesses,

et que peut-être on ne l'apprécie pas ce qu'il vaut.

Le premier poëte qui mérite de fixer nos regards, est _Giusto de'

Conti_, grand imitateur de Pétrarque. On a le recueil de ses vers, mais

on sait peu de détails sur sa vie[686]. Il était né à Rome vers la fin

du quatorzième siècle, et vécut jusqu'au milieu du quinzième. Il fut

orateur et jurisconsulte de profession. Étant à Bologne, en 1409, sans

doute pour achever ses études, il y devint amoureux de la Beauté qu'il a

célébrée dans ses vers. Il mourut à Rimini. Sigismond Pandolphe

Malatesta venait d'y faire bâtir, sur les dessins de Léon-Baptiste

_Alberti_, la magnifique église de St.-François: il y fit élever un

tombeau à notre poëte, dont l'inscription sépulcrale s'y lit encore.

C'est-là tout ce que l'on sait de lui.

[Note 686: Voy. la Préface de l'édition de _la Bella Mano_,

Florence, 1715, in-8. Les anciennes éditions sont celles de Bologne,

1472, in-8.; Venise, 1492, in-4°.; et Paris, donnée par Corbinelli,

1595, in-12.]

Son recueil est intitulé _la Bella Mano_, parce qu'il y chante souvent

la belle main de sa dame. Ce n'est pas qu'il ne fasse aucun cas du

reste, et que les beaux yeux et les tresses blondes ne soient aussi

l'objet de plusieurs sonnets; mais c'est à la belle main qu'il revient

toujours, tantôt comme en passant, et seulement dans quelques vers,

tantôt dans des sonnets entiers. Dans l'un de ces sonnets, cette main

renferme tout son bonheur[687]; c'est elle qui attache ensemble à son

coeur la mort et la vie; elle tient le frein et le fouet cruel, qui le

retient ou qui le fait courir et tourner de cent manières; elle lie son

coeur et son ame de tant de noeuds, qu'il sera malgré lui forcé de les

rompre. «Ô belle et blanche main[688], s'écrie-t-il dans un autre

sonnet! ô douce main qui t'est si injustement armée contre moi! ô main

charmante qui m'as conduit peu à peu, en me flattant, jusqu'à un tel

degré de peine; mon erreur t'a donné l'une et l'autre clef de mes

pensées; c'est de toi que mon coeur, qui se meurt de désirs, attend

quelque secours; c'est à toi de laver les plaies de l'Amour! etc.» Ce

poëte ne se contente pas d'imiter Pétrarque, il le copie souvent, et il

n'est pas rare de le voir en emprunter des vers presque entiers. On doit

penser que ce qu'il imite le plus, ce sont les défauts. Ainsi, les

recherches de pensées, les oppositions continuelles, la vie et la mort,

la rougeur et la pâleur, le chaud et le froid, le coeur qui est de feu,

puis de glace, où l'un et l'autre à la fois, tout cela se retrouverait

dans _la Bella Mano_, si jamais le _Canzoniere_ de Pétrarque était

perdu; mais quoique _Giusto de Conti_ ne soit pas à beaucoup près sans

mérite, on ne trouverait pas de même, dans la copie, la grande poésie,

le génie sublime, la sensibilité profonde, la passion vraie et les

grâces inimitables du modèle.

[Note 687: _O man leggiadra, ove il mio bene alberga_, etc.]

[Note 688: _O bella e bianca man, o man soave_, etc.]

Un second _Buonaccorso da Montemagno_, petit-fils du contemporain de

Pétrarque[689], vivait à peu près dans le même temps que _Giusto de'

Conti_.

[Note 689: Voy. ci-dessus, p. 176.]

Il a laissé quelques sonnets d'un style si semblable à celui de son

aïeul, qu'on les a long-temps confondus ensemble, et qu'on attribuait à

un seul _Buonacccorso_, ce qu'on a découvert et prouvé depuis appartenir

à deux[690]. Celui-ci était non-seulement poëte, mais jurisconsulte et

orateur. Il fut professeur ou lecteur dans l'université de Florence, et

juge de l'un des quartiers de la ville. On a conservé de lui, outre les

sonnets imprimés avec ceux de _Buonaccorso_ l'ancien, quelques discours

latins et italiens. Deux de ses discours latins ont quelque chose de

remarquable: ce sont des exercices pour se former à l'éloquence, en

traitant un sujet donné, ce que les anciens appelaient _Déclamations_.

Dans l'un, qui traite _de la Noblesse_, un jeune romain de la noble et

riche famille _Cornelia_, et un autre de la maison moins illustre et

moins opulente des _Flaminius_, mais doué de plus de talents, de

qualités et de vertus, se disputent une jeune romaine; le père la laisse

libre dans son choix; elle déclare qu'elle épousera le plus noble des

deux rivaux. Ils plaident leur cause devant le sénat: chacun des deux

s'efforce de prouver que c'est lui qui, dans sa famille et dans son

existence personnelle, a le plus de véritable noblesse. L'auteur n'a

point donné la décision du sénat; mais on voit, à la manière dont il

fait parler les deux orateurs, que, dans son opinion, comme dans celle

de tous les gens sensés, la noblesse d'extraction n'est pas la première.

Le second discours est une réponse de Catilina à Cicéron, dans le sénat

de Rome. Il ne s'y défend pas, à beaucoup près, aussi bien qu'il est

attaqué dans la première Catilinaire; mais ni ses raisons ne sont

ineptes, ni son style latin n'est barbare; et ce discours, ainsi que le

précédent, prouve que l'on raisonnait mieux depuis qu'on s'attachait

moins à la dialectique de l'école.

[Note 690: Voy. la Préface de l'édition des deux _Buonaccorso da

Montemagno_, Florence, 1718.]

On est obligé de ranger ici parmi les poëtes, et même de mettre au

nombre des inventeurs, un auteur qui n'est pas seulement difficile à

entendre, mais qui, selon toute apparence, affecta d'être

inintelligible, et y réussit parfaitement: c'est le fameux

_Burchiello_[691]. Les opinions sont partagées sur le lieu de sa

naissance. Les uns le font naître à Bibbiena, dans le Casentin, à

environ trente milles de Florence, et les autres à Florence même. Son

vrai nom était Dominique. Fils d'un barbier nommé Jean, il fut barbier

comme son père. Il l'était à Florence en 1432, et mourut à Rome en 1448.

Son génie original le portait à la satire. Il en enveloppa les traits

d'obscurités, de caprices et de folies, plus extravagantes que celles de

notre Rabelais. Il semble parler au hasard, et dire les choses les plus

disparates, à mesure qu'elles lui viennent en fantaisie; quelques

personnes pensent qu'il prit ce nom de _Burchiello_, parce qu'en langage

toscan, _alla burchia_ veut dire à l'aventure, au hasard, mais que, sous

ce nom et sous toutes ses folies, il cachait un homme sensé, un critique

des moeurs et des ridicules de son siècle.

[Note 691: Voy. Manni, _Veglie piacevoli_, t. I, p. 28.]

Son métier ne l'empêcha point d'être l'ami de plusieurs artistes, gens

de lettres et savants distingués de son temps; le grand nombre

d'éditions qui se sont faites de ses poésies bizarres, prouve celui de

ses admirateurs. Des auteurs d'un caractère grave en ont fait les plus

grands éloges[692]; d'autres les ont mises au rang des folies les plus

insipides. «Il me paraît, dit _Tiraboschi_[693], que ceux qui l'ont

attaqué et ceux qui l'ont défendu ont également perdu leur temps, mais

plus encore ceux qui l'ont commenté.» Plusieurs se sont donné cette

peine, et entre autres _Doni_, qui, selon _Apostola Zeno_, aurait encore

plus besoin d'être expliqué que le poëte qu'il explique. Il y a, en

effet, de quoi lasser la patience la plus déterminée dans la lecture du

texte et du commentaire. L'un est un tissu de proverbes, de mots

populaires, de ce que les Florentins appellent _riboboli_, espèces de

quolibets qui n'ont de sel que pour eux, et dont il est le plus souvent

impossible d'apercevoir la liaison, l'application ou le sens; l'autre,

tantôt est aussi décousu, aussi proverbial et aussi énigmatique que le

texte; tantôt s'évertue à l'éclaircir, et c'est alors qu'il est

doublement inintelligible. On connaît, dans notre vieille poésie

française, des Épîtres du Coq à l'Âne, telles qu'on en trouve dans

Marot, où chaque vers contient un trait qui n'a aucun rapport ni avec ce

qui précède ni avec ce qui suit; où les phrases commencent, finissent et

se succèdent, sans qu'il soit possible d'y trouver un sens quelconque,

et qui ont fait appeler _coq-à-l'âne_ des propos sans signification et

sans suite. Rien ne peut mieux donner l'idée des sonnets de

_Burchiello_. Le plus clair de tous, et celui dont les idées sont le

mieux suivies, est le sonnet où ce barbier-poëte fait se quereller, à

son sujet, la Poésie et le Rasoir[694]. La première dit au second:

«Pourquoi enlèves-tu mon _Burchiello_ à son cabinet? Le Rasoir se fait

de la boîte à savonnette une tribune, monte en chaire, et parle ainsi:

Pardonne-moi, je te prie, madame, si je t'ennuie par mes discours; sans

moi, sans l'eau chaude et le savon, _Burchiello_ serait d'une couleur

tirant sur la cire blanche et sur l'émeraude. Tu te trompes, lui répond

l'autre; son coeur brûle d'un désir trop noble pour descendre jamais si

bas. Point de bruit, interrompt le Poëte: que celui de vous deux qui

m'aime le plus paie mon vin.»

[Note 692: Tel que _Leonardo Dati_, évêque de Massa, et secrétaire

apostolique sous Paul II, Christophe _Lundino_, _Benedetto_, _Varchi_,

etc.]

[Note 693: Tom. VI, part. II, p. 147.]

[Note 694: _La Poesia combatte col Rasoio_.]

Si tout le reste était ainsi, il n'y aurait point de doute sur le mérite

d'un recueil rempli de pièces aussi originales. Tel qu'il est, il faut

qu'il en ait un réel pour avoir obtenu tant de suffrages, quoique le

sage _Tiraboschi_ lui ait refusé le sien. On trouve dans les vers de ce

poëte, quand on se résout à les lire, des traits vifs et spirituels,

dont il ne faut pas s'entêter à chercher la liaison ni la signification

précise; on y trouve surtout une élégance et une pureté de langage qui

charment les Florentins, et qu'un étranger même peut apercevoir, à

mesure qu'il se familiarise davantage avec les idiotismes toscans: on

peut enfin souscrire à ce jugement de l'un des derniers éditeurs: «Si la

nouveauté des pensées, étranges sans doute, mais qui ont pourtant de la

grâce quand on en pénètre le sens, si le naturel des expressions, la

justesse des termes, la solidité des sentiments, la rareté des

inventions, l'imitation des meilleurs modèles (qualités qui percent au

travers d'une extravagance affectée dans ses vers), peuvent constituer

un véritable poëte, il n'est personne qui puisse refuser ce titre à

notre barbier florentin. Si l'on joint à tout cela un style plein de

mots ou de proverbes cachés et mystérieux qui lui donnent une teinte

originale, il faut répondre à ceux qui oseraient encore le mépriser, ce

que disait le fameux peintre Apollodore au sujet de quelqu'un de ses

ouvrages: il sera plus facile d'en rire que de l'imiter[695].»

[Note 695: Préface de l'édition des sonnets du _Burchiello_, sous la

date de Londres, 1757, in-8°.]

Sans vouloir décider jusqu'à quel point il est permis de rire ou de se

moquer des poésies du _Burchiello_, on reconnaît, dans plusieurs poëtes

de ce siècle, le désir, et, autant que nous pouvons en juger, le talent

d'imiter son style. À la suite de ses sonnets, on en a imprimé de

_Domenico da Urbino_, de _Niccolò Cieco d'Arezzo_, de _Francesco

Alberti_, d'_Antonio Alamanni_, du _Bellincioni_, d'_Alessandro

Adimari_, et de quelques autres moins connus, qui paraissent tout aussi

extravagants et aussi complètement inintelligibles que ceux du

_Burchiello_ même. La bizarrerie de son cerveau a créé un genre à part;

cela s'appelle écrire ou rimer à la _Burchiellesca_, et les poëtes qui

ont ajouté au tort de travailler dans un genre dont le principal mérite

est de ne pouvoir être entendu, celui de ne le faire que par imitation,

sont des poëtes _Burchiellesques_; Voltaire a dit:

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

Mais le genre ennuyeux se subdivise en plusieurs espèces; et il me

semble qu'à moins d'avoir dans l'esprit une disposition particulière à

s'amuser de ce qu'on ne comprend pas, on peut ranger la poésie

_Burchiellesque_ dans l'une de ces subdivisions.

Si l'on joint à ce petit nombre de poëtes, dont les meilleurs sont bien

éloignés de pouvoir illustrer un siècle, un certain _Niccolò Malpigli_

de Bologne, un autre _Niccolò_ d'Arezzo qui était aveugle, et dont la

réputation pendant sa vie tint peut-être beaucoup à son infirmité; un

_Tommaso Cambiatore_ de Reggio, qui traduisit le premier, en vers

italiens, l'_Énéide_ de Virgile[696], et fut couronné poëte à Parme, en

1430; quelques autres peut-être, mais plus obscurs encore, ou dont le

moindre mérite fut de faire des vers, et qui se distinguèrent

principalement dans d'autres carrières; voilà tout ce que la poésie

italienne, après un si brillant essor, peut citer pendant toute la

première moitié du quinzième siècle, et pendant même une partie de la

seconde. Mais un homme alors s'éleva, que la nature avait formé pour

tous les genres de gloire, et qui ne contribua pas moins par son génie,

son goût et son exemple, que par ses libéralités et ses encouragements

de toute espèce, à redonner à la lyre italienne ses sons brillants et

son premier éclat. J'ai dit de Laurent de Médicis que, quand il n'eût

pas été élevé si haut par son ambition et par sa fortune, il l'eût été,

par son talent poétique, aux premiers rangs de la littérature. Quelques

détails sur ses poésies, dont je n'ai donné qu'un simple aperçu,

suffiront pour le prouver.

[Note 696: _In terza rima_, traduction imprimée à Venise en 1532.]

Les premières qu'il fit dans sa jeunesse furent des poésies amoureuses,

des sonnets et des _canzoni_. Ce ne fut cependant point l'amour qui le

rendit poëte: ce fut en quelque sorte la poésie qui le rendit

amant[697]. L'aventure est assez singulière pour qu'il ait cru devoir la

rapporter dans les commentaires qu'il a faits lui-même sur ses poésies.

Une jeune dame, que l'on croit être la belle _Simonetta_[698], maîtresse

de son frère Julien, mourut à Florence. Sa mort excita les plus vifs

regrets: tous les poëtes la célébrèrent à l'envi. Laurent voulut aussi

la chanter, et pour le faire avec plus d'expression et de vérité, il

s'efforça de se persuader que c'était lui qui avait perdu l'objet de son

amour. Il se la représentait avec tous ses charmes, et tâchait

d'exprimer le désespoir de celui qui l'avait perdue[699]. L'habitude des

sentiments tendres lui fit chercher ensuite s'il n'y avait point à

Florence quelque autre beauté qui méritât d'en exciter de pareils, et

d'être célébrée de son vivant comme cette femme charmante l'était après

sa mort. Quand un jeune homme de vingt ans fait cette recherche, il ne

la fait pas long-temps en vain. Laurent trouva, dans une fête, une dame

aussi aimable et encore plus belle que celle qu'il avait chantée; elle

fut, depuis ce moment, l'objet de sa passion et de ses vers. Il ne l'a

nommée nulle part, mais on sait qu'elle se nommait Lucrèce, de

l'illustre famille des _Donati_. Cette passion fut, à ce qu'il paraît,

toute poétique. Dans plus de cent quarante sonnets, et dans une

vingtaine de _canzoni_, les espérances, les craintes, les désirs de

l'amant, les rigueurs, les refus, l'absence, le retour, le sourire, les

douces paroles de la dame, sont décrits à la manière de Pétrarque, avec

moins de force et des couleurs poétiques moins éclatantes, mais

quelquefois avec autant de douceur et d'harmonie, plus de naturel et de

simplicité.

[Note 697: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo_, etc., ch. 2.]

[Note 698: C'est W. Roscoe qui le conjecture, d'après une épigramme

de Politien. Voy. _the Life of Lorenzo_, etc., édit. de Bâle, t. II, p.

113, note.]

[Note 699: C'est le sujet des quatre sonnets qui remplissent le

folio 42 de l'édition d'Alde, 1554. L'exposition que Laurent fait dans

son Commentaire des degrés par lesquels il passa de cet amour imaginaire

à une passion réelle (folio 123--132 de la même édition), intéresse par

la naïveté des aveux autant que par l'élégante simplicité du style. Il

est surprenant que l'on n'ait jamais réimprimé en Italie ce Commentaire,

précieux et curieux sous plus d'un rapport. Il donne un autre prix que

celui de la simple rareté à cette édition de 1554, la seule où il se

trouve.]

Laurent était bien jeune quand il fit ses premiers vers. Ce fut en 1465

qu'il rencontra à Pise, Frédéric d'Aragon, fils de Ferdinand, roi de

Naples. Ils se lièrent d'amitié. Frédéric montrait du goût pour la

poésie, et désirait de connaître les anciens poëtes italiens les plus

dignes d'attention. Laurent les lui indiqua, et copia pour lui, de sa

main, un petit recueil de leurs meilleurs morceaux, qu'il lui envoya

quelque temps après. Dans ce recueil, que l'on a retrouvé depuis[700],

il ajouta quelques-uns de ses sonnets et de ses _canzoni_, pour rappeler

plus vivement au prince, comme il le lui écrivait lui-même, le fidèle

attachement de leur auteur. Il n'avait donc pas encore dix-sept ans,

qu'il avait déjà composé un certain nombre de poésies qui font partie de

ce manuscrit, et qui se retrouvent dans ses OEuvres.

[Note 700: Voy. _Apostolo Zeno_, notes sur _Fontanini_, t. II, p. 3,

et _Lettres_, t. III, p. 335.]

L'une des qualités qui caractérisent plus particulièrement le vrai

poëte, brille éminemment dans les vers de Médicis; c'est cette

imagination vive et prompte à se représenter tous les objets de la

nature, à les rapprocher par des comparaisons de celui qu'on veut

peindre, et à peindre les objets eux-mêmes sous les couleurs les plus

frappantes et les images les plus vraies. C'est ainsi que, dans un de

ses sonnets, il compare les larmes qui coulent sur des joues blanches et

vermeilles, à un clair ruisseau qui traverse une prairie émaillée de

fleurs[701]; et que, dans un autre, il peint avec tant de vérité

l'origine de la couleur pourprée des violettes, que l'on croit voir

Vénus, désolée du sort qui menace Adonis, courir dans les bois, une

épine cruelle déchirer son pied divin, ces humbles fleurs qui étaient

alors toutes blanches, s'empresser de recevoir le sang de la déesse, et

rester teintes d'une couleur de pourpre qui n'est entretenue ni par la

fraîcheur des zéphirs, ni par des eaux limpides, mais par les soupirs de

l'Amour et par ses larmes[702]. S'il entreprend d'expliquer dans une

_canzone_ le commerce mystérieux de pensées qui se fait entre lui et sa

dame, ces pensées qui passent avec rapidité d'un coeur à l'autre, qui

entrent et sortent, se rencontrent et se croisent, lui rappellent une

fourmillière dans l'activité du travail, pendant les jours d'été. C'est

peut-être une faute de goût, que d'avoir employé deux strophes entières

à cette description; mais elle est d'une vérité aussi singulière, que

l'application en est ingénieuse, quoique, si l'on veut, un peu

bizarre[703].

[Note 701: _Oimè che belle lagrime fur quelle_, etc.]

[Note 702: _Non di verdi giardini, ornati e colti_, etc.]

[Note 703: Voy. dans la _canzone_ XIII, Partan leggieri e pronti, la

deuxième strophe, _Delle caverne antiche_, etc., et la suivante.]

C'est encore ainsi que les rayons amoureux partis des yeux de sa dame,

et qui pénètrent par les siens dans les ténèbres de son coeur, lui

retracent un rayon de soleil qui entre par une fissure dans l'obscure

maison des abeilles[704]; il se représente aussitôt l'essaim réveillé,

volant çà et là dans la forêt, sur le calice des fleurs dont la terre

est embellie; les unes rapportent ce riche et odorant butin; les autres

stimulent et pressent les plus paresseuses, tandis que d'autres

repoussent les vils frelons qui veulent s'emparer des fruits de leur

industrie. «Ainsi la sage et prévoyante abeille compose de fleurs, de

feuilles et d'herbes variées, le miel qu'elle conserve ensuite pour la

saison où le monde n'a plus de roses ni de violettes». Il ne faut pas

chercher rigoureusement ici le rapport entre la chose comparée et

l'objet de la comparaison; mais on voit dans tous ces morceaux, une

imagination féconde et riante, un rare talent de peindre, et une

prédilection pour les tableaux tirés de la nature et de la vie

champêtre, qui est un indice de bonté autant que de génie poétique, et

une source de vraies jouissances autant que de véritable talent.

[Note 704: _Quando raggio di sole_, Canz. X.]

Dans le sonnet et dans la _canzone_, Laurent suivit les mêmes formes

dont Pétrarque et d'autres poëtes plus anciens avaient tracé le modèle.

Il employa l'octave inventée par Boccace, dans des stances souvent

réimprimées sous le titre de _Selve d'Amore_[705], à l'exemple des

_Sylves_ du poëte Stace, titre dont ce n'est pas ici le lieu d'expliquer

la signification et l'origine. Ce morceau, qui est de longue haleine, et

qui ne contient pas moins de cent quarante octaves, est plein de

mouvement, d'imagination, de descriptions et d'allégories. L'auteur se

plaint de l'absence de sa maîtresse; il s'en plaint à elle, à l'Amour, à

toute la nature; mais bientôt il se promet son retour; alors tout est

changé, la nature s'embellit; il ne voit plus autour de lui que des

images de bonheur; et, selon la pente habituelle de ses idées, ou, si

l'on veut, de ses sentiments, ce sont encore des images champêtres. Les

rameaux desséchés se revêtiront de feuilles nouvelles[706]; les buissons

arides se couvriront de fleurs; les oiseaux reprendront leurs chants;

les abeilles et les fourmis leurs travaux interrompus. Les bergers

reconduiront sur les montagnes leurs troupeaux ennuyés de l'étable où

ils languissent pendant l'hiver; et, là-dessus, il décrit la vie de ces

bergers et leurs innocents plaisirs, et leur bonne chère frugale, et

leur paisible et profond sommeil. Des descriptions mythologiques suivent

ces tableaux villageois; toute la nature est animée pour célébrer cet

heureux retour. Le poëte voit les objets comme s'ils étaient présents.

Sa maîtresse vient embellir son modeste et riant asyle; tout y respire

le bonheur. Seulement une vieille femme est assise dans un coin

obscur[707], pâle, muette, poussant des soupirs, fuyant la lumière du

jour, couverte d'un manteau d'une couleur incertaine et changeante.

C'est la Jalousie. L'auteur en fait un portrait fidèle et hideux; il en

trace l'histoire, depuis le moment où elle naquit avec l'Amour, fils

comme elle de l'antique Chaos. Il la maudit, et paraît soulever contre

elle la nature entière; ensuite il s'adresse à l'Espérance, et c'est

l'Amour lui-même qui lui en trace le portrait[708]. Mais à la fin de

cette peinture poétique, le poëte philosophe se montre, et l'on peut

dire que les couleurs en sont plus fortes qu'à l'Amour n'appartient. «De

toutes parts les songes, les augures, les mensonges la suivent, ainsi

que tous les arts trompeurs, la chiromancie, les sorts, les fausses

prophéties, soit verbales, soit écrites sur des papiers menteurs qui

annoncent ce qui doit être, lorsqu'il est arrivé, et l'alchimie, et

celle qui, de la terre, prétend mesurer les cieux, et la conjecture qui

suit la volonté, etc.»

[Note 705: Dans la plus ancienne édition de ces stances, citée par

M. Roscoë, Pesaro, 1513, elles sont intitulées: _Stanze bellissime et

ornatissime intitulate le Selve d'Amore_, etc. Dans l'édition d'Alde,

elles n'ont d'autre titre que _Stanze_.]

[Note 706: _Lieta e maravigliosa i rami secchi_, etc.

SELVE D'AMORE, St. 21.]

[Note 707: _Solo una vecchia in un oscuro canto_, etc. St. 39.]

[Note 708: _E una donna di statura immensa_, etc. St. 67.]

Les paysans et le peuple de Toscane ont un langage qui leur est

particulier, et qui est singulièrement propre à exprimer des sentiments

naïfs, mêlés d'images gracieuses et assaisonnés d'une gaîté rustique. Le

goût de Laurent de Médicis, pour les objets champêtres, le porta à se

servir le premier de ce langage; et c'est ce qu'il fit avec autant de

naturel que d'esprit, dans les stances intitulées: _La Nencia da

Barberino_. Il y introduit le villageois _Vallero_, qui fait l'éloge de

_Nencia_, sa maîtresse, paysanne du village de _Barberino_. Rien de plus

naïf, de plus gracieux et de plus gai. Ce petit poëme est le premier

modèle de ce genre; que l'on appelle _Rusticale_ ou _Contadinesco_,

villageois. Louis _Pulci_ voulut l'imiter dans sa _Deca da Dicomano_;

mais il n'eut ni la même gaîté ni la même grâce. On ne peut comparer à

la _Nencia_, que les plaintes de _Cecco da Varlango_[709] qui parurent

dans le dernier siècle; poëme agréable, sans doute, mais où le langage

rustique est plus exclusivement employé, moins tempéré par la langue

commune, mêlé de plus de proverbes et de _riboboli_ toscans, et qui, par

cette raison, est d'une obscurité qui exige des commentaires, tandis

qu'avec un peu d'attention, la _Nencia_, la charmante _Nencia_ peut être

entendue de tout le monde. On voit, qu'en général, et dans tous les

genres, le génie de Laurent était toujours ami du naturel et de la

clarté.

[Note 709: _Lamento di Cecco da Varlango_, de _Fr. Baldovini_. La

meilleure édition est celle de 1755, in-4°., avec des notes et des

éclaircissements, par _Orazio Marini_. C'est dans ce même langage que

Michel-Ange _Buonanotti_ le jeune a fait sa jolie comédie de _la

Tancia_; mais à la langue près, il n'y a aucun rapport entre une comédie

en cinq actes et des stances telles que celles de _la Nencia_, de _la

Deca_ et de _Cecco_.]

Il l'était même dans les matières les plus difficiles et les plus

relevées de la philosophie. Dans sa jeunesse, et dès le temps où la

philosophie platonicienne était un des objets favoris de ses études, il

entreprit de mettre en vers une partie des dogmes de cette philosophie,

applicable à la vie commune, et il le fit non-seulement avec cette

clarté précieuse qui lui était naturelle, mais en plaçant ses

explications dans un cadre qui prouve une rare élévation d'ame et une

grande supériorité d'esprit. On sait au milieu de quelle fortune et de

quel pouvoir il était né. Ce qui gonfle d'orgueil les ames communes et

les petits esprits, ne changea rien à son heureuse et noble nature. Il

vit les objets tels qu'ils sont, et ne s'exagéra ni les avantages de la

richesse et de la grandeur, ni ceux de la vie pastorale et champêtre,

souvent enviée par ceux qui ne la connaissent pas. Dans un poëme divisé

en six chapitres, qui porte le titre d'_Altercation_[710], il se

représente quittant la ville pour jouir pendant quelques jours des

plaisirs de la campagne; il rencontre un berger qui conduit son

troupeau, et il s'entretient avec lui sur le souverain bien. «Chez vous,

lui dit-il, heureux bergers, ne règnent ni la haine ni la perfidie

cruelle; l'ambition ne peut naître dans vos sillons. Le bien que vous

possédez n'excite point d'envie; l'avarice n'a chez vous que de faibles

racines, et vous vivez contents dans votre douce indolence. On ne dit

point ici une chose pour une autre, et l'on n'a point une langue

contraire à son propre coeur; celui dont les actions sont les meilleures

est le plus heureux. Je ne crois pas que, dans un air si pur, le coeur

soupire quand le rire est sur la bouche, ni que la sagesse consiste à

dissimuler et à farder la vérité.»

[Note 710: Ce poëme, imprimé sans date, mais probablement vers la

fin du quinzième siècle, sous te titre: ALTERCATIONE, _overo Dialogo

composto dal magnifico Lorenzo di Piero, di Cosimo de' Medici_, etc.

in-12, n'ayant jamais été réimprimé, était devenu si rare qu'il ne se

trouve ni dans la Bibliothèque italienne de _Fontanini_, ni dans celle

de Haym, ni dans le Catalogue de Floncel, ni dans aucune Bibliographie.

Il remplit quarante pages in-4°. de la belle édition des Poésies de

_Lorenzo de' Medici_, donnée à Londres, 1801, in-4°., pour servir de

supplément à sa Vie écrite par W. Roscoe.]

Le berger convient que cette sorte de malheur n'assiége point en effet

les habitants du village, mais qu'il en est d'autres non moins cruels

auxquels on y est livré; il ne fait point de peintures vagues et de

lieux communs, mais représente avec une grande justesse d'idées et

d'expressions, les peines et les travaux de la vie champêtre. Le

philosophe Marsile Ficin arrive; les deux interlocuteurs consentent à le

prendre pour juge. Il développe alors, au sujet du bonheur, les dogmes

de sa philosophie, c'est-à-dire, de celle de Platon. Il examine la

valeur réelle de ce qu'on appelle communément biens et avantages; ce

n'est point là que peut être le vrai bien; il n'existe pour notre ame

que lorsqu'elle est dégagée des liens du corps; il n'existe que dans

l'amour et dans la contemplation céleste. Ici-bas tous les biens sont

imparfaits, et nos maux sont plus grands à mesure que notre désir du

bonheur s'augmente. Notre plus grand bien n'est qu'une exemption de

maux. La vie heureuse n'est donc ni celle du berger qui est si paisible,

ni celle de Laurent qui paraît si belle, ni aucune autre vie mortelle,

puisque la véritable félicité ne peut exister dans ce

monde.--L'entretien terminé, le poëte resté seul adresse à l'éternelle

lumière, au dieu de Platon, une prière conforme aux grandes et nobles

idées que ce philosophe donne de la Divinité; elle remplit le sixième et

dernier chapitre de ce poëme, moins recommandable par le style que par

l'élévation des idées et des sentiments.

D'autres poésies morales, composées dans un âge plus mûr, contiennent

des vérités fortes, énoncées dans un style plus nerveux et plus

poétique, mais toujours avec la même clarté. Tel est ce _capitolo_ que

l'auteur adresse à son esprit, à qui il reproche vivement toutes ses

erreurs. «Réveille-toi, esprit paresseux[711], sors de ce sommeil qui

couvre tes yeux d'un voile épais, et leur cache la vérité; réveille-toi

enfin, et reconnais combien toute action est inutile, vaine et

trompeuse, quand le désir l'emporte sur la raison. Pense de quel faux

éclat nous éblouit ce qu'on appelle honneur, utilité, plaisir, tout ce

qu'on dit être la source d'un bonheur paisible. Pense à la dignité de

ton intelligence, qui ne te fut point donnée pour rechercher un bien

mortel et périssable, mais pour aspirer au ciel même.» La pièce entière,

qui a plus de cent cinquante vers, est écrite sur ce ton, d'autant plus

remarquable qu'aucun autre poëte n'en avait donné l'exemple. Ce n'est ni

le ton du Dante ni celui de Pétrarque dans ses _capitoli_; c'est celui

d'une espèce de satire morale dont on peut regarder Médicis comme

l'inventeur.

[Note 711: _Destati, pigro ingegno, da quel sogno_, etc.]

Il le fut aussi de la satire proprement dite, et ce fut de même par

chapitres et en _terza rima_ qu'il donna l'exemple de la traiter. Ses

_Beoni_, ou ses Buveurs, divisés en neuf _capitoli_, dont il n'acheva

pas le dernier, sont une satire ingénieuse et piquante de l'ivrognerie.

Il feint que dans un jour d'automne, revenant de sa campagne à Florence,

par le chemin qui aboutit à la porte de _Faenza_, il voit tant de gens

marcher d'un air empressé sur la route, qu'il n'aurait pu les compter.

Parmi eux, il reconnaît _Bartolino_, son ancien ami, dit-il, et qu'il

connaissait depuis l'enfance; il lui demande ce que signifie cette foule

et cet empressement. _Bartolino_, chancelant et se soutenant à peine,

s'arrête, et lui répond qu'ils vont tous au pont de _Rifredi_, prendre

leur part d'une excellente pièce de vin qu'un de leurs amis vient

d'ouvrir pour les en régaler tous. Le poëte l'interroge sur ceux qu'il

voit le plus à sa portée: ce sont de bons ecclésiastiques, l'un curé

d'Antella, toujours joyeux parce qu'il ne va jamais sans sa bouteille;

l'autre, pasteur de Fiésole, qui est rempli de dévotion pour sa tasse,

et la fait toujours porter auprès de lui par son chapelain Antoine. Elle

le suit partout, même à la procession. Ne l'y as-tu pas vu quand il

commande à tout le monde de s'arrêter? Il appelle à lui les chanoines

ses confrères; ils font cercle autour de lui, le couvrent de leurs

manteaux, et lui c'est avec sa tasse qu'il se couvre le visage.»

Tous ces portraits, qui sans doute n'étaient pas de fantaisie, quoique

les noms de la plupart des personnages soient déguisés, devaient être

alors très-piquants; ils le sont encore par le comique des figures et la

vivacité des couleurs. Ce qu'il y a de plaisant, c'est cette espèce

d'imitation, ou si l'on veut de parodie du poëme de Dante qui règne dans

tout l'ouvrage. Au lieu de Virgile, c'est _Bartolino_ que le poëte

interroge sur tous les personnages qu'il voit passer, et qui les lui

fait connaître; et, pour rappeler de temps en temps la ressemblance, il

ne manque pas de répéter comme Dante: Alors je dis à mon guide, ou mon

guide me répondit: _Allor dissi al mio duca_, ou _Quando il mio duca

disse_, etc. La mesure et le rhythme sont aussi les mêmes; mais au lieu

d'un style serré, nerveux et tendu comme celui de la _Divina Commedia_,

celui des _Beoni_ est simple, coulant, souvent naïf, toujours clair et

naturel. C'est celui qu'ont pris pour modèle, dans leurs satires et dans

leurs _capitoli_, l'Arioste, _Berni_, _Bentivoglio_ et la plupart des

autres satiriques du seizième siècle. Ce premier essai d'un genre

nouveau fut en quelque sorte improvisé; Laurent ne s'en occupa qu'à

l'instant même où il venait de faire cette rencontre. Il fit presque

d'une haleine les huit chapitres. Quelques jours après, il se refroidit

sur ses Buveurs, et n'acheva point le neuvième. On a beau dire que _le

temps ne fait rien à l'affaire_, quand les vers sont mauvais, sans

doute; mais lorsqu'ils sont bons, qu'ils sont dans un genre tout neuf,

qu'ils méritent de servir ensuite de modèles, une composition si rapide

est sûrement un mérite de plus.

Bien différent de ces poëtes qui ne savaient chanter qu'un objet, et qui

passaient leur vie à aiguiser sur cet objet, quelquefois tout

fantastique, la subtilité de leur esprit, Laurent appliquait son talent

poétique à tout ce qui l'affectait, aux choses de la vie, à celles qui

faisaient la matière de ses études, ou qui l'environnaient et frappaient

habituellement ses yeux, ou qui s'y offraient subitement. Sa

prédilection pour la nature champêtre paraît sans cesse dans ses vers,

parce qu'elle était dans son ame. Tous les moments qu'il pouvait dérober

aux affaires, il les passait dans les maisons délicieuses qu'il

possédait à la campagne. Celle qu'il avait fait bâtir à _Poggio Cajono_,

était son séjour favori. L'_Ombrone_ y formait une île nommée _Ambra_,

qu'il s'était plu à embellir, et il avait pris tous les moyens que

l'art, employé avec une prodigalité royale, peut fournir contre la

rapidité d'un fleuve et contre les inondations. Ces moyens furent

inutiles; une inondation terrible emporta les embellissements, les

travaux, les fabriques, la terre même, pour ainsi dire, et ne laissa que

les rochers et la pierre nue. Un possesseur vulgaire n'aurait montré que

des regrets et de l'emportement. Médicis y vit un sujet poétique. Sa

chère _Ambra_ devint une nymphe, aimée du jeune _Lauro_, berger des

Alpes: Elle se baignait dans l'_Ombrone_ pendant la chaleur du jour. Le

Dieu du fleuve la voit, en est épris, veut la saisir; elle fuit le long

du rivage; le fleuve la poursuit, mais en vain, jusqu'au lieu où ses

eaux se jettent dans l'Arno. Il s'écrie alors, il invoque le Dieu de

l'Arno et l'appelle à son aide. L'Arno se lève, court au-devant de la

nymphe; elle se trouve ainsi pressée entre le fleuve qui l'arrête et le

fleuve qui la suit. Fidèle à son cher _Lauro_, elle implore le secours

des dieux. Au moment où l'_Ombrone_ croit l'atteindre, il ne voit plus

qu'un rocher qui s'élève, s'étend, s'accroît devant lui et forme une

île, autour de laquelle il ne peut plus que courir. Il se repent alors,

et regrette d'avoir réduit une nymphe si belle à n'être plus qu'un amas

de rochers.

Ce poëme, composé de quarante-huit octaves, et publié pour la première

fois par M. Roscoe[712], est plein de descriptions charmantes, tracées

avec une grande facilité de style et avec une propriété singulière

d'expressions et de couleurs. Ces mêmes qualités brillent dans _la

Chasse au Faucon_, autre poëme à peu près de même étendue, que nous

devons au même biographe. Les préparatifs de cette chasse, les noms des

chiens, des éperviers, des faucons, des chasseurs, des piqueurs, la

chasse même dont les formes et les incidents sont fidèlement décrits;

enfin la querelle comique survenue entre deux chasseurs, dont l'épervier

de l'un a pris à la gorge et abattu celui de l'autre, tous ces détails,

semés de traits originaux et naïfs, sans avoir le même intérêt pour le

fond, n'en prouvent pas moins, dans l'auteur, le talent poétique le plus

souple et le plus heureux.

[Note 712: Dans le Recueil de Poésies inédites qu'il a joint à sa

Vie de Laurent de Médicis, _Ambra_ est la première pièce, et _la Caccia

col Falcone_ la seconde.]

J'ai parlé plus haut[713] des fêtes du carnaval, des spectacles

ambulants et singuliers que l'on y donnait au peuple de Florence, et du

parti qu'en tira Laurent, pour ajouter encore à son crédit et à sa

popularité. Même avant lui, ces célébrations joyeuses se faisaient avec

beaucoup de pompe. On rassemblait à grands frais des chevaux, des chars,

des trophées, une grande multitude de peuple qu'on habillait de costumes

analogues aux divers sujets, et qui représentaient, ou le triomphe d'un

vainqueur, ou quelque trait de chevalerie, ou l'attirail des métiers et

des différents arts. Ce cortége sortait vers le soir, et se promenait

aux flambeaux, dans la ville, pendant une partie de la nuit. Il

s'arrêtait de temps en temps, et des hommes masqués, comme ceux du

cortége l'étaient tous, chantaient quelques chansons que le peuple

répétait en dansant. Laurent, qui ne négligeait aucun moyen de lui

plaire, imagina de donner à ces mascarades plus de magnificence et de

variété, d'y ajouter le charme de la poésie et celui de la musique; de

faire, en un mot, de ces anciennes et grossières orgies, un spectacle

ingénieux et nouveau. On vit quelquefois autour d'un chariot, traîné par

des chevaux superbes et rempli de masques revêtus de différents

caractères, jusqu'à trois cents hommes aussi masqués, à cheval, et

habillés richement; tandis que d'autres, à pied et en aussi grand

nombre, portaient des flambeaux allumés, parcouraient avec eux,

éclairaient et réjouissaient toute la ville. Les personnages qui

remplissaient les chars, chantaient harmonieusement à quatre, huit,

douze et même quinze ou seize voix, des _canzoni_, des ballades et

d'autres pièces de ce genre, dont les paroles étaient analogues au

caractère qu'ils représentaient[714]. Médicis donnait lui-même l'idée et

les dessins de ces mascarades; il composait des vers et des chansons,

qu'il faisait mettre en musique par les plus habiles musiciens de ce

temps. Quand ces triomphes et ces chants étaient bien ordonnés, bien

exécutés, accompagnés de tous les ornements et de toute la pompe

convenables, quand l'invention en était heureuse, le sens facile à

saisir, les paroles populaires et plaisantes, la musique simple et gaie,

les voix sonores et bien d'accord, les habits riches, brillants,

appropriés aux caractères, les machines bien construites et peintes avec

art, les chevaux nombreux, beaux et bien équipés, la nuit éclairée par

une grande quantité de torches et de flambeaux, on ne peut, dit le

premier éditeur de ces chants du carnaval, rien voir ni rien entendre

qui soit plus agréable et plus fait pour plaire à tous les goûts[715].

[Note 713: Pages 385 et 386.]

[Note 714: Préface de l'édition des _Canti Carnascialeschi_, 1750,

in-4°., p. X.]

[Note 715: Épitre dédicatoire de la première édition au prince

François de Médicis, et réimprimée dans la seconde, p. XXXIX.]

Le succès qu'eurent ces chants, l'intérêt qu'y prenait Médicis, et

l'exemple qu'il donnait d'en composer pour amuser le peuple, firent que

la plupart des beaux esprits du temps s'exercèrent dans ce genre de

poésie; cette mode se soutint jusqu'au milieu du siècle suivant, et

c'est de tous ces chants réunis qu'Antoine _Grazzini_, surnommé le

_Lasca_, fit imprimer un recueil[716] qui tient sa place parmi les

productions les plus originales de la littérature italienne. Les chants

de Laurent de Médicis se distinguent à une certaine grâce facile et à

une simplicité spirituelle, dégagée de toute prétention à l'esprit. Les

personnages qui les chantent, sont tantôt de jeunes filles qui se

moquent du bavardage des cigales, ou des femmes qui filent de l'or, ou

de jeunes femmes et de vieux maris; tantôt des muletiers, des hermites,

des revendeurs, des gens de toute sorte de métiers; quelquefois aussi ce

sont des triomphes plus magnifiques, tels que celui d'Ariane et de

Bacchus. Ce chant est le premier du recueil, et il en est un des plus

agréables. Le refrain est philosophique, et tire à la manière des

anciens, de la briéveté de la vie, la nécessité d'en jouir[717].

Qu'elle est belle la jeunesse

Qui passe et fuit si grand train!

Rions, aimons, le temps presse:

Rien n'est moins sûr que demain.

[Note 716: _Tutti i trionfi, carri, mascherati, o canti

carnascialeschi andati per Firenze_, etc. Florence, 1559, in-8°.]

[Note 717:

_Quant' è bella giovinezza

Che si fugge tutta via!

Chi vuol esser' lieto sia

Di doman non c'è certezza_.]

«Voici Bacchus et Ariane, beaux et tous deux brûlants d'amour; ils

savent que le temps fuit et nous trompe; ils ne veulent plus se quitter;

les nymphes et tous les gens qui les entourent, gais et contents comme

eux,

Épris d'amour et de vin,

Comme eux répètent sans cesse;

Rions, aimons, le temps presse:

Rien n'est moins sûr que demain.

Ces satyres pétulants, amoureux de toutes les nymphes, leur ont tendu

mille piéges, dans les antres, dans les bosquets;

Maintenant le dieu du vin

Seul a toute leur tendresse;

Buvons comme eux, le temps presse:

Rien n'est moins sûr que demain.

Celui qui vient lentement, pesamment porté sur son âne, est le vieux et

joyeux Silène, chargé d'embonpoint et d'années.

Il veut se dresser en vain;

Mais il rit et boit sans cesse;

Rions aussi, le temps presse:

Rien n'est moins sûr que demain.

C'est Midas qui vient après eux: tout ce qu'il touche devient or; à

quoi servent tant de trésors, puisque l'avare n'en a jamais assez?

Quel triste et fâcheux destin

Que d'être altéré sans cesse!

Rions plutôt, le temps presse:

Rien n'est moins sûr que demain, etc.

Tous ces chants n'ont pas à beaucoup près cette teinte philosophique: le

plus grand nombre, au contraire, tant de ceux de Laurent, que de ceux

que composaient d'autres poëtes, est d'une gaîté grivoise qui suppose

des moeurs publiques, sinon plus corrompues, au moins plus franchement

licencieuses que les nôtres; tous les métiers et tous les instruments

qu'ils emploient sont des sujets inépuisables d'équivoques et de

quolibets, dont la plupart de ces chants sont remplis; mais on n'y voit

aucune expression sale ou grossière. Comme l'attribut éminemment

distinctif de l'homme, après la raison, est le langage, il semble que la

bassesse et la grossièreté des mots le ravale encore plus bas que la

licence des moeurs; et si, pour amuser un peuple corrompu, il lui fallait

des plaisanteries libres, on voit du moins que, pour s'en faire aimer,

Laurent savait l'égayer sans l'avilir.

Dans des circonstances moins solennelles, dans des fêtes et des

réjouissances ordinaires, qui étaient assez fréquentes pendant le cours

de l'année, il composait d'autres chansons ou espèces de rondes, que

souvent, comme je l'ai dit[718], il chantait et dansait avec le peuple.

Elles sont pour le moins aussi libres que les autres; mais la plupart

ont dans le style une grâce et une naïveté charmantes. Quelques unes

même n'ont d'indécence ni dans le fond ni dans la forme; et ce sont les

plus jolies. On cite et l'on chante encore celle qui commence par ces

deux vers:

_Ben venga maggio

E'l gonfalon selvaggio_.

[Note 718: _Loc. cit._]

Ce qui mérite le plus de fixer ici l'attention, c'est que ce chansonnier

joyeux, ce poëte aimable, cet homme simple et populaire, était un des

premiers personnages de son siècle, un grand homme d'état, un philosophe

profond, et qu'au moment où on le voyait sur la place de Florence

diriger les mouvements d'une danse de jeunes filles, il venait peut-être

de s'enfoncer dans les obscurités les plus creuses du platonisme, ou de

lutter, par son génie, contre la politique tortueuse des plus habiles

cabinets de l'Italie et de l'Europe.

Nous avons vu que Lucrèce, sa mère, avait composé des poésies sacrées.

Soit pour lui plaire, soit par tout autre motif, Laurent voulut en

composer aussi, et son génie, qui se pliait à tout, ne réussit pas moins

dans ce genre que dans les autres. Il fut même le premier à y employer

le style sublime, et l'imitation de celui du Psalmiste et des Prophètes.

Les quatre prières ou _Oraisons_ que l'on trouve dans cette partie de

ses OEuvres, sont du genre lyrique le plus élevé. Quant aux hymnes ou

laudes, _Laude_, il suivit l'usage du temps, qui était de les rendre

populaires, en les mettant sur des airs connus, et presque toujours sur

des airs de ballades ou de chansons à danser. Le mérite de ces

compositions était la simplicité. Les idées étaient à la portée du

peuple, et le style ne s'élevait pas beaucoup au-dessus de son langage.

On joignait à chacune des pièces les premiers mots de la chanson sur

l'air de laquelle cette pièce était composée: c'était à peu près comme

nos anciens Noëls, et, à la pureté du langage près, comme les cantiques

de notre abbé Pélegrin[719].

[Note 719: Quand on voit un des chants de Lucrèce de Médicis,

commençant par ces mots:

_Ecco'l Messia

E la madre Maria_,

mis sur l'air:

_Ben venga maggio

E'l gonfalon selvaggio_,

on ne peut s'empêcher de penser aux cantiques de ce bon abbé Pélegrin,

tels que celui sur la Chasteté, dont le refrain était:

Adieu paniers,

Vendanges sont faites.]

Du temps de Laurent de Médicis, l'art dramatique n'existait point

encore. En Italie, comme dans les autres parties de l'Europe, on ne

connaissait que ces représentations pieuses, appelées _Mystères_. À

Florence, on en donnait souvent aux dépens du public; quelquefois aussi

aux frais des citoyens riches, qui s'en servaient pour déployer leur

opulence et se concilier la faveur publique[720]. On peut croire que

Laurent se proposa ce double but en donnant la représentation de S. Jean

et de S. Paul, dont il composa le poëme. On croit que ce fut à

l'occasion du mariage de Madeleine, l'une de ses filles, avec François

Cibo, neveu du pape Innocent VIII, et que les principaux personnages de

la pièce furent représentés par ses autres enfants[721]. Ce qui le fait

penser, c'est que plusieurs passages semblent des préceptes adressés à

ceux à qui est confié le gouvernement des états, et paraissent avoir

particulièrement trait à la conduite que lui et ses ancêtres avaient

suivie pour obtenir et conserver leur influence dans la république[722].

[Note 720: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo_, etc., ch. 5.]

[Note 721: Voy. _Cionacci_, Préface de la _Reppresentezione di S.

Giovanni e S. Paolo_, avec les autres Poésies sacrées de Laurent,

Florence, 1680.]

[Note 722: W. Roscoe, _ub. supr._]

Dans cette pièce, écrite tout entière en octaves, et dont il paraît

qu'une partie était chantée, il n'est question ni de S. Jean

l'évangéliste, ni de l'apôtre S. Paul, mais du martyre de Jean et de

Paul, deux eunuques de la fille de Constantin, qu'on appelle le Grand.

Cette fille, nommée Constance, est lépreuse: Ste. Agnès la guérit par un

miracle. Constantin, devenu vieux, se démet de l'empire entre les mains

de ses enfants; Julien, qu'on a surnommé l'Apostat, leur succède, et

c'est ce nouvel empereur qui fait couper la tête aux deux jeunes

eunuques de sa soeur, parce qu'ils adorent le dieu qui l'avait guérie de

la lèpre par l'intercession de Ste. Agnès. Il est puni, et tué dans une

bataille, non par le fer ennemi, mais par un martyr peu connu, ou dont

le nom est plus célèbre dans la mythologie que dans l'histoire, et qui

s'appelle S. Mercure.

Quoi qu'il en soit de cette action où les trois unités, comme on voit,

ne sont pas sévèrement observées, c'est lorsque le vieux Constantin se

démet de l'empire, qu'il adresse à ses fils le discours qui a fait

croire que c'était pour une occasion relative à sa famille que Laurent

de Médicis avait composé ce _Mystère_. On peut, en poussant plus loin

cette conjecture, se rappeler que, lorsqu'il fut surpris par la maladie

dont il mourut, il songeait à se retirer des affaires; son fils aîné

était appelé à hériter de son pouvoir, et, quoiqu'il fût très-jeune, il

était impossible que les défauts qui se montrèrent bientôt en lui et qui

causèrent sa perte, ne fussent pas aperçus de son père. Si l'on pense

que les enfants de Laurent jouèrent les principaux rôles dans cette

pièce, serait-il invraisemblable que Laurent jouât lui-même le premier,

qui est celui du vieux Constantin? Aucune tradition ne le dit; mais

aucune ne dit non plus le contraire; et je ne fais qu'ajouter une

conjecture à une autre. Elle donnerait un grand intérêt à ce drame

informe, et surtout au rôle de Constantin, si Laurent le joua lui-même;

il est naturel et touchant, dans la disposition d'esprit où il était

alors, d'entendre le vieil empereur s'exprimer ainsi par sa bouche[723].

«Souvent celui qui donne à Constantin le nom d'Heureux, l'est beaucoup

plus que moi, et ne dit pas la vérité.» Le moment de la démission et le

discours de Constantin à ses fils, acquièrent aussi, par cette

supposition très-naturelle, beaucoup plus d'intérêt et de dignité.

Constantin, parlant comme il le fait[724], quoiqu'en assez beaux vers,

des devoirs des souverains et des soucis du trône, ne dit guère qu'une

morale rebattue et un lieu commun; mais Laurent de Médicis, courbé sous

le poids des infirmités et des affaires, au milieu de sa gloire et de sa

prospérité, adressant ces mêmes paroles à ses trois fils dans une fête

publique, qui est en même temps une fête de famille, exprime un

sentiment noble, touchant et vrai, qui émeut et qui attendrit.

[Note 723:

_Spesso chi chiama Constantin felice,

Sta meglio assai di me, e'l ver non dice_.]

[Note 724: _Sappiate che chi vuole 'l popol reggere_. (St. 99 et

suiv.)]

On déployait dans ces spectacles un appareil, une magnificence

extraordinaires. Le théâtre était ordinairement dressé dans une église.

On y faisait jouer de grandes machines. Les perspectives ou décorations

changeaient souvent. Le nombre des comparses ou de ceux qui formaient

le cortége des acteurs principaux, était immense. Des joûtes, des

tournois, des batailles, des fêtes données à la cour, des banquets

royaux, des bals et des concerts paraissaient tour à tour sur la scène.

Dans cette _représentation_ de saint Jean et de saint Paul, sainte Agnès

apparaissait à Constance, et la Madonne se montrait aussi sur le tombeau

du martyr saint Mercure. Toutes deux venaient du ciel, et étaient

portées sur des machines en forme de nuages. Au dénouement, saint

Mercure sortait de son tombeau; et s'élevait sans doute en l'air pour

blesser Julien dans la bataille: on donnait un banquet et une fête à la

cour, accompagnée de danses, de concerts de voix et d'instruments, pour

célébrer la guérison de Constance; et deux grands combats étaient livrés

sur le théâtre. En un mot, on n'accompagne aujourd'hui d'une pareille

pompe, chez aucune nation de l'Europe, la représentation des

chefs-d'oeuvre dramatiques les plus fameux.

En résumant ce que nous avons dit des poésies de Laurent de Médicis,

nous y verrons une grande souplesse à traiter tous les genres et à

prendre tous les tons; dans le sonnet et la _canzone_, un style

inférieur à celui de Pétrarque, mais supérieur à celui de tous les

autres poëtes lyriques qui avaient écrit depuis un siècle entier; dans

la poésie philosophique, une clarté qui écarte tous les nuages, une

grâce facile qui fait disparaître l'aridité de tous les détails; dans la

satire, une touche originale, une création et un modèle; dans des genres

plus légers, et si l'on veut plus futiles, une aisance et un naturel qui

écartent toute idée de travail. Nous verrons enfin dans Laurent un des

principaux restaurateurs de la poésie italienne, qui était restée en

silence pendant un siècle, comme désespérant de soutenir son premier

succès, et découragée par la sublimité même de ses premiers chants.

Il fut bien secondé, dans cette entreprise, par des génies heureux, qui

semblèrent éclore à la fois pour donner à la dernière moitié du

quinzième siècle un éclat qui manque à la première, et pour préparer, en

quelque sorte, les merveilles du siècle suivant.

Ange Politien occupe parmi eux le premier rang. Le goût du temps, qui

était principalement tourné vers les travaux de l'érudition, en fit un

érudit; la faveur dont les études philosophiques jouissaient chez les

Médicis, en fit un philosophe; la nature l'avait fait poëte. Je ne

répéterai point ici ce que j'ai dit des poésies grecques et latines

qu'il publia de l'âge de treize à celui de dix-sept ans. On place dans

cet intervalle une composition qui serait plus merveilleuse, si en effet

Politien l'eût produite à quatorze ans; ce sont ses _Stances_ pour la

joûte de Julien de Médicis, frère de Laurent. J'ai d'abord admis la

supputation des plus habiles critiques sur la date de cette pièce; je

dirai maintenant, en peu de mots, pourquoi elle m'est suspecte, et

quelle autre supposition me paraît plus vraisemblable.

Laurent et Julien brillèrent dans deux différents tournois[725]. Celui

où Laurent remporta le prix, fut donné le 7 février 1468, et l'autre,

peu de jours après. _Luca Pulci_ célébra dans un poëme la victoire de

Laurent; Politien, dans un autre, les exploits de Julien; or, en 1468,

Politien n'avait que quatorze ans. Il dédia son poëme à Laurent,

quoiqu'il fût en l'honneur de Julien. Laurent, dès-lors, le prit en

amitié, le logea dans son palais, et en fit le compagnon de ses études.

Tel est le sentiment de _Tiraboschi_; tel est celui du savant abbé

_Serassi_, dans sa _Vie d'Ange Politien_[726]; de William Roscoe, dans

son excellente _Vie de Laurent de Médicis_, et de plusieurs autres

écrivains qui doivent faire autorité; mais il n'y a point d'autorité

littéraire qui puisse faire croire un fait évidemment impossible. Plus

on lit les stances de Politien, moins on se persuade qu'un poëme, si

riche en détails, si abondant en expressions et en images, écrit d'un

style si fort de poésie, et cependant si sage, soit l'ouvrage d'un

enfant. Les épigrammes grecques et latines que cet enfant publia jusqu'à

l'âge de dix-sept ans, sont surprenantes, mais se conçoivent; un poëme

de près de douze cents vers en octaves italiennes, resté depuis ce temps

comme modèle et comme un des monuments de la langue, ne se conçoit pas.

Voici donc un autre calcul où je trouve plus de vraisemblance.

[Note 725: Voy. ci-dessus, p. 377.]

[Note 726: En tête de l'édition des _Stanze_, Padoue, 1765, in-8°.]

À dix-sept ans, Politien acheva ses études. Il publia ses épigrammes,

qui commencèrent sa réputation: c'était en 1471. Laurent de Médicis

était, depuis deux ans, à la tête de sa fortune et de la république.

Politien était pauvre; il voulut attirer ses regards par quelque

production d'éclat. Le tournoi de Laurent avait trouvé un poëte, celui

de Julien n'en avait point encore. Célébrer ce tournoi avec toutes les

couleurs de la poésie; y faire entrer l'éloge, non-seulement de Julien,

mais de toute la famille des Médicis, et l'adresser à Laurent, chef de

cette famille, chef de l'état, déjà surnommé le Magnifique, et qui

justifiait chaque jour ce titre par ses libéralités, lui parut une

entreprise conforme à son but. On ne peut savoir en combien de chants ou

de livres il avait divisé son plan. Le second n'est pas achevé; et le

moment où l'action est interrompue, est celui où le héros ne fait

encore que se disposer au combat; mais probablement, lorsqu'il eut

terminé cette première partie de l'action, il en fit hommage à Laurent,

et en reçut l'accueil généreux qui décida du reste de sa vie. Qu'il eût

alors dix-huit, dix-neuf ou vingt ans, cela est bien précoce encore,

mais n'est pas du moins incroyable. Ayant atteint dès-lors le but qu'il

s'était proposé, partagé entre divers travaux que l'amitié de Laurent

fut en droit d'exiger de lui, ceux d'érudition qui étaient alors les

plus considérés, et pour lesquels il trouva dans son bienfaiteur tant

d'encouragement et tant de secours, et l'éducation des fils de Laurent

qu'il commença, sans doute, à leur donner aussitôt qu'ils furent en état

de la recevoir, toutes ces causes réunies l'empêchèrent, pendant

plusieurs années, de reprendre cet ouvrage. La malheureuse année 1478

vint. Julien fut assassiné par les _Pazzi_; Politien n'avait encore que

vingt-quatre ans; et dès ce moment son poëme fut condamné à rester

imparfait.

Si je faisais une dissertation en règle, j'appuierais de beaucoup de

raisons et de citations ma conjecture; mais je me bornerai _per

brevità_, comme disent les Italiens, à citer la quatrième stance du

poëme: elle me paraît décisive. «Et toi, noble Laurier, dit le poëte (en

faisant allusion au nom de Laurent), sous l'ombrage duquel Florence se

réjouit et repose en paix, sans craindre ni les vents, ni les menaces

du ciel, ni le courroux de Jupiter même, accueille, à l'ombre de ta tige

sacrée, ma voix humble, tremblante et craintive, etc.» De quelque

considération que Laurent jouît dès le vivant de son père, et quoique

les infirmités de Pierre de Médicis l'empêchassent de jouer d'une

manière brillante le rôle de premier citoyen de Florence, il le fut

cependant tant qu'il vécut, depuis la mort de Cosme; et les expressions

de cette stance ne peuvent absolument avoir été adressées à son fils

qu'après la sienne.

Quoi qu'il en soit de l'époque précise de la composition de cette pièce

(et l'on a vu que, s'il est impossible que l'auteur n'eût que quatorze

ans, il est probable qu'il n'en avait pas plus de vingt), ce qu'il y a

de certain, c'est qu'elle forme le morceau de poésie italienne le plus

brillant de ce siècle. Elle offre en même temps la fraîcheur, la

fertilité d'une jeune imagination, et le style formé de l'âge mûr. On

blâme quelquefois, mais on admire cependant les richesses accessoires

dont Pindare a su, dans ses odes, embellir des sujets aussi pauvres, en

apparence, que le sont des courses de chevaux ou de chars; que faut-il

donc penser de Politien qui, sur un sujet à peu près semblable, sur un

tournoi, conçoit un poëme tout entier, dont on ne peut connaître

l'étendue projetée, puisqu'au bout de douze cents vers, le héros n'en

est encore qu'aux préparatifs du combat, et qu'il est impossible de

savoir par combien d'incidents le poëte pouvait le retarder encore?

Il décrit d'abord les occupations et les travaux de la jeunesse de

Julien; il le peint environné de toutes les séductions de son âge, en

butte aux agaceries et aux avances de toutes les belles, mais défendu

des traits de l'Amour par la Sagesse. Julien a, comme Hippolyte, une

grande passion pour la chasse. L'Amour imagine un stratagème pour le

vaincre, au milieu même de cet exercice. Il fait courir devant lui le

fantôme aérien d'une biche blanche, aussi agile que belle, et dont la

poursuite l'entraîne loin de ses compagnons. Alors se présente à lui une

nymphe charmante, dont il est tout à coup épris; il abandonne la biche,

aborde en tremblant la nymphe, qui lui répond avec une voix douce et

angélique. Elle s'éloigne aux approches de l'ombre du soir, et laisse

Julien, seul et pensif, errer dans ces bois, où il s'égare en s'occupant

d'elle. Ses compagnons inquiets le retrouvent enfin. Il revient avec

eux, mais il emporte le trait qui l'a blessé. L'Amour va trouver sa mère

dans l'île de Chypre, et lui raconter sa victoire. La description de

cette île enchantée et du palais de Vénus, remplit toute la seconde

moitié du premier livre. C'est un morceau d'environ cinq cents vers.

Politien y a prodigué à pleines mains toutes les richesses de la poésie

descriptive, et l'on y reconnaît le premier modèle des îles d'Alcine et

d'Armide.

Vénus, que l'Amour trouve entre les bras de Mars, est ravie d'apprendre

la défaite d'un jeune héros si fier, et jusqu'alors si insensible. Elle

veut qu'il se couvre d'une gloire nouvelle, pour que la victoire

remportée par son fils ait plus d'éclat. Elle ordonne à tous les Amours

de s'armer, de se pénétrer de tous les feux du dieu Mars, de voler à

Florence, d'inspirer aux jeunes Toscans l'ardeur des combats. Tandis

qu'ils remplissent ses ordres, elle appelle Pasitée, épouse du Sommeil

et soeur des Grâces; elle lui enjoint d'aller trouver son époux, et

d'obtenir de lui qu'il envoie à Julien des Songes analogues au projet

qu'elle a formé. Les Songes lui obéissent comme les Amours. Le jeune

héros, dans son sommeil du matin, croit voir la belle nymphe de la

forêt, mais aussi fière, aussi sévère qu'elle était douce et affable,

couverte des armes de Pallas, et les opposant aux traits de l'Amour.

C'est à Pallas même, c'est à la Gloire qui descend des cieux, le revêt

d'une armure d'or et le couronne de lauriers, qu'il appartient de

vaincre cette fierté. Il s'éveille; il invoque l'Amour, Minerve et la

Gloire: leurs feux réunis brûlent son coeur. Il va paraître dans la lice,

en portant leur bannière.

Tel est ce poëme, ou plutôt ce grand fragment de poésie, qui, tout

imparfait qu'il est resté, a peut-être eu sur les progrès de la

littérature italienne plus d'influence que tous les autres travaux de

Politien. L'_ottava rima_, inventée par Boccace, mais à qui il n'avait

donné ni l'harmonie, ni la rondeur, ni les chutes heureuses qui lui

conviennent, et qui était restée depuis dans cet état d'imperfection,

reparut ici avec toutes les qualités qui lui manquaient, et si parfaite,

qu'aucun des poëtes qui l'ont employée depuis, pas même l'Arioste ni le

Tasse, n'ont rien pu y ajouter. La langue poétique, affaiblie et

languissante depuis Pétrarque, reprit sa force et ses vives couleurs; le

style épique fut créé; un grand nombre d'expressions, de comparaisons et

de formes de style parut pour la première fois; et, dans les âges

suivants, les plus grands poëtes épiques ne dédaignèrent pas de puiser à

cette source abondante. J'ai parlé de l'île d'Alcine et des jardins

d'Armide, dont le premier type est dans la riche description de l'île de

Chypre. Mais de plus, beaucoup de phrases poétiques et de vers entiers

ont passé de là dans les deux poëmes qui ont rendu si célèbre le nom de

ces deux enchanteresses.

Je puis donner pour exemples de ces emprunts, deux des octaves les plus

fameuses, l'une dans l'_Orlando_, l'autre dans la _Jérusalem_. Tout le

monde connaît cette admirable comparaison que fait l'Arioste de Médor,

qui garde et défend le corps de son roi Dardinel contre les ennemis qui

le poursuivent, avec l'ourse attaquée par les chasseurs, dans la tanière

où elle nourrissait ses petits; il n'y a, certes, dans aucun poëte rien

de plus parfait que ces huit vers; on les regarde comme inimitables, et

ils le sont; mais l'idée et même quelques expressions des quatre

premiers, sont visiblement imitées de la stance 39 de Politien[727].

[Note 727:

_Come orsa che l'alpestre cacciatore

Ne la pietrosa tana assalit' habbia,

Sta sopra i figli con incerto core,

E freme in suono di pietà e di rabbia_. (L'ARIOSTE.)

_Qual tigre, a cui dalla pietrosa tana

Ha tolto il cacciator suoi cari figli:

Rabbiosa il segue per la selva ircana,

Che tosto crede insanguinar gli artigli_. (POLITIEN.)]

L'imitation du Tasse est toute dans les mots et dans l'harmonie, sans

aucun rapport entre le fond des choses. On cite souvent et avec raison,

comme un chef-d'oeuvre d'harmonie imitative dans le genre terrible, ces

vers du quatrième chant de la _Jérusalem_, où le son rauque de la

trompette infernale se fait entendre. Tous les mots de cette octave

effrayante contribuent à l'effet qu'elle produit, mais il naît surtout

de cette consonnance à la fois sourde et retentissante de _la tartarea

tromba_, avec les deux rimes des vers suivants, _rimbomba_, et _piomba_.

Or, la stance 28 de Politien fait entendre de même et la trompette du

tartare et son double retentissement[728].

[Note 728:

_Chiama gli habitator dell' ombre eterne

Il rauco suon della tartarea tromba;

Treman le spatiose atre caverne,

E l'aer cieco a quel romor rimbomba;

Ne sì stridendo mai da le superne

Regioni del cielo il folgor piomba_, etc. (LE TASSE.)

_Con tal romor, qualor l'aer discorda,

Di Giove il foco d'alta nube piomba:

Con tal tumulto, onde la gente assorda,

Dall' alte cataratte il Nil rimbomba:

Con tal' orror del latin sangue ingorda

Sono Megera la tartarea tromba_. (POLITIEN.)]

Je n'ai pas craint de m'arrêter quelque temps sur ce petit poëme, dont

on parle beaucoup plus qu'on ne le lit; les ouvrages qui font époque

dans la littérature de chaque peuple, abstraction faite du sujet et de

l'étendue, sont les plus importants; et les stances de Politien forment

une époque très-remarquable dans la poésie épique italienne. Sa _Favola

di Orfeo_ en fait une autre dans la poésie dramatique moderne. C'est la

première représentation théâtrale, étrangère à celles de ces pieuses

absurdités qu'on appelait des _Mystères_; la première écrite avec

élégance, et conduite d'après quelques idées d'une action intéressante

et régulière. Cette action, au reste, est fort simple. Le berger Aristée

a vu la nymphe Eurydice; il en est épris, il s'entretient d'elle avec un

autre berger, et se plaint, dans une chanson pastorale, des maux que

l'Amour lui fait souffrir. Eurydice approche en cueillant des fleurs: il

veut lui parler, elle fuit; il la poursuit dans la campagne. Orphée

paraît tenant sa lyre et chantant un hymne. Un berger vient lui

annoncer que sa chère Eurydice, en fuyant Aristée, a été mordue d'un

serpent, et qu'elle a sur-le-champ perdu la vie. Orphée, après avoir

exprimé ses regrets, descend aux enfers; il fléchit, par ses prières,

par son chant et ses accords, Minos, Proserpine et Pluton. Eurydice lui

est rendue; mais, en la ramenant sur la terre, il la regarde, elle

retombe dans les enfers, et lui est enlevée pour toujours. Il se livre

au désespoir, maudit l'Amour, renonce à tout commerce avec les femmes,

et les maudit elles-mêmes, comme la source de tous nos chagrins et de

toutes nos peines. Les Bacchantes l'entendent, entrent en fureur,

poursuivent le profane qui ose mal parler des femmes, reviennent sa tête

à la main, et finissent par un sacrifice et par un dithyrambe en

l'honneur de Bacchus.

Ce qu'il faut observer dans cette pièce, qui nous paraît aujourd'hui

très-médiocre, et qui porte en effet tous les caractères de l'enfance de

l'art, c'est qu'elle fut faite en deux jours, au milieu des préparatifs

tumultueux d'une fête, et que cependant, outre le tissu général du

dialogue qui est conduit naturellement, purement et même élégamment

écrit, il y a trois morceaux, la chanson pastorale d'Aristée, le chant

d'Orphée pour fléchir les dieux infernaux, et le dithyrambe des

Bacchantes, qui paraîtraient seuls exiger plus de temps; le dernier,

plein d'inspiration, de verve et de chaleur[729], est le premier modèle

d'un genre que les Italiens aiment beaucoup, et qu'ils ont cultivé

depuis avec succès. Je ne parle point de l'hymne que chante Orphée quand

il paraît pour la première fois sur la montagne; c'est une ode latine en

vers saphiques en l'honneur du cardinal de Gonzague, pour qui cette fête

se donnait à Mantoue. C'est la trace d'un reste de barbarie et une

singularité qui put paraître moins choquante dans un temps où la langue

vulgaire était presque retombée en discrédit, et où l'on cultivait

beaucoup plus la poésie latine que l'italienne. Au reste, il paraît

aujourd'hui prouvé que cette ode qui se trouve parmi les poésies latines

de Politien, a été interpolée après coup dans son Orphée. On a

retrouvé[730] un ancien manuscrit où elle n'est pas; elle y est

remplacée par un choeur, à l'imitation de ceux des Grecs, dans lequel les

Dryades déplorent la mort d'Eurydice. L'édition que l'on a faite d'après

ce manuscrit a plusieurs autres avantages sur toutes celles qui

l'avaient précédée[731], et c'est d'après ce texte seulement que l'on

peut juger une composition rapide et presque improvisée, qui donne

cependant à Politien la gloire d'avoir été le premier auteur dramatique

parmi les modernes, et à la cour des Gonzague de Mantoue, l'honneur

d'avoir applaudi la première[732] un spectacle plus intéressant et plus

noble que les momeries de la légende, les supplices et les diableries

qui amusaient alors toute l'Europe.

[Note 729:

_Ognun segua, Bacco, le;

Bacco, Bacco, Evoè_, etc.]

[Note 730: En 1770 ou 72. Voyez Tiraboschi, t. VI part II, p. 194.]

[Note 731: L'ORFEO, _tragedia illustrata dal P. Ireneo Affò_.

Venise, 1776, in-4°.]

[Note 732: Tiraboschi, _ub. supr._, démontre que la représentation

de l'_Orfeo_ date au plus tard de 1483; et les spectacles de la cour de

Ferrare, dont nous parlerons dans la suite, ne commencèrent qu'en 1486.]

Les autres poésies italiennes de Politien sont en petit nombre. Ce sont

des chansons, des ballades, des plaisanteries et de ces chants

populaires que les amis de Laurent de Médicis composaient à son exemple

pour égayer les Florentins. Il y en a plusieurs dans le recueil des

_canzoni a ballo_, qui sont tout aussi gaies, tout aussi libres que les

autres, et qui ont plus de verve et d'originalité; mais parmi ces

diverses poésies, qui ne sont que les délassements d'un esprit grave et

studieux, on distingue une _canzone_ d'amour remplie d'images

charmantes, de sentiments affectueux, de mouvement et d'harmonie[733];

c'est le morceau qui, depuis Pétrarque, retrace le mieux la manière de

ce grand poëte lyrique; ainsi, dans le peu de poésies en langue vulgaire

que Politien a laissées, on trouve la première renaissance du style

poétique créé par le cygne de Vaucluse, et presque oublié depuis un

siècle; l'_ottava rima_ de Boccace améliorée et portée au dernier degré

de perfection; le premier essai du drame en musique, et, dans cet

heureux essai, le premier modèle du dithyrambe italien.

[Note 733: _Monti, valli, antri e colli_, etc.]

Dans ses poésies latines on remarque aussi le fruit de son application

continuelle à l'étude des anciens, avec le feu d'une imagination

vraiment poétique, et ce goût, cette élégance qui étaient comme les

attributs naturels de son esprit. Outre un grand nombre d'épigrammes

latines, auxquelles il faut avouer encore que les savants préfèrent

celles qu'il fit en langue grecque, on a de lui quatre _sylves_ ou

petits poëmes que l'on peut mettre au rang de ce que la latinité moderne

a produit de plus précieux. C'étaient des morceaux qu'il récitait

publiquement lorsqu'il commençait dans l'Université de Florence ses

cours de littérature grecque et latine, ou l'explication particulière

de quelque poëte ancien. Le sujet du premier est la poésie et les poëtes

en général; celui du second, la poésie géorgique, prononcé avant

l'explication d'Hésiode et des Géorgiques de Virgile. Le troisième a

pour objet les Bucoliques du même poëte. Le quatrième précéda

l'explication d'Homère, et contient une riche énumération des beautés

renfermées dans ses deux poëmes[734]. Ces pièces, dont chacune est de

quatre, six et jusqu'à huit cents vers, sont pleines de détails

intéressants, d'observations fines, de descriptions brillantes. Quant au

style, il ne ressemble plus aux bégaiements des premiers écrivains

modernes qui voulurent, après les siècles de barbarie, rétablir la

pureté de l'ancienne langue romaine; il est en vers, comme le récit de

la conjuration des _Pazzi_ l'est en prose[735], du latin le plus

élégant; et si quelques critiques voient encore une grande différence,

non-seulement entre ce style et celui des anciens, mais entre ce style

et celui de _Pontano_, de Sannazar et de quelques autres poëtes, ou

contemporains, ou qui suivirent immédiatement Politien, ce sont

peut-être des nuances purement idéales, et qu'un lecteur, même instruit,

est excusable de ne pas saisir.

[Note 734: Il intitula ces quatre pièces: _Nutricia_, _Rusticus_,

_Manto_ et _Ambra_.]

[Note 735: Voy. ci-dessus, p. 383.]

Les occasions où il récita ces poëmes nous le font voir au nombre des

savants professeurs de littérature ancienne, qui entretinrent à

Florence, vers la fin de ce siècle, l'ardeur pour les bonnes études.

Son école y eut une telle célébrité que les Italiens et les étrangers

accouraient pour y être admis, et que les professeurs eux-mêmes venaient

l'entendre. Il donna des preuves de son savoir, non-seulement dans ses

_Miscellanea_, ou Mélanges d'érudition dont j'ai parlé précédemment,

mais dans ses traductions latines de l'histoire d'Hérodien, du Manuel

d'Epictète, des problèmes physiques d'Alexandre d'Aphrodisée et de

plusieurs autres ouvrages ou opuscules de littérature et de philosophie

grecque. On lit avec intérêt les douze livres de ses lettres

familières[736], tant à cause du jour qu'elles jettent sur l'histoire

littéraire de son temps et sur celle de sa vie, que parce qu'elles se

rapprochent, plus que celles de la plupart des autres savants de ce

siècle, du style des bons auteurs latins. On l'y voit en correspondance

avec tout ce qu'il y avait alors de distingué dans les lettres, avec les

plus grands personnages de l'Italie, même avec des souverains. Tous

témoignent, en lui écrivant, la plus grande estime pour sa personne et

pour ses talents.

[Note 736: _Omnium Angeli Politiani operum tomus prior et alter, in

quibus sunt Epistolarum libri XII_, etc. Paris, Jodoc. Bad. Ascencius,

1512, in-fol.]

Une famille entière de poëtes seconda les efforts de Laurent de Médicis

et de Politien pour le rétablissement et les progrès de la poésie

italienne. Ce furent les trois frères _Pulci_, de l'une des plus nobles

et des plus anciennes maisons de Florence, puisqu'on fait remonter leur

origine jusqu'à ces familles françaises qui y restèrent après le départ

de Charlemagne[737]. _Bernardo Pulci_, l'aîné des trois frères, se fit

d'abord connaître par deux élégies, l'une consacrée à la mémoire de

Cosme de Médicis, l'autre sur la mort de la belle _Simonetta_, maîtresse

de Julien. Il traduisit les Églogues de Virgile, et c'est la première

fois qu'elles aient été traduites en italien[738]. Il fit de plus un

poëme sur la Passion de J.-C.[739], et mit plus de poésie dans son

style, que ce sujet ne paraît le comporter, ou, si l'on veut, qu'il ne

semble le permettre.

[Note 737: Préface du _Morgante Maggiore_, de _Luigi Pulci_, Naples,

sous le nom de Florence, 1732, in 4°.]

[Note 738: Selon Tiraboschi (tom. VI, part. II, p. 174), il publia

d'abord des Églogues qui furent imprimées en 1484, avec celles de

quelques autres poëtes, et ensuite la traduction des Bucoliques,

imprimée en 1494; mais M. Roscoe a fort bien observé (_The Life of

Lorenzo_, etc., ch. 5), que c'est le même ouvrage publié deux fois, et

qu'on n'a point, de _Bernardo Pulci_, d'autres églogues que celles de

Virgile qu'il a traduites.]

[Note 739: Imprimé à Florence, 1490, in-4°.]

Le second frère, _Luca Pulci_, avait, comme nous l'avons vu, célébré par

un poëme, la joûte de Laurent de Médicis, avant que Politien eût chanté

celle de Julien. Ce poëme, très-inférieur pour l'imagination et pour le

style, à celui de son jeune émule, est aussi en octaves. L'auteur s'y

est attaché à peindre les circonstances les plus minutieuses des

préparatifs du combat, et ensuite du combat même. Les attaques que les

divers champions se livrent, sont décrites avec assez de chaleur et de

rapidité. Celles de Laurent sont plus détaillées que les autres. Après

avoir rompu quelques lances de la manière la plus brillantes, il change

de cheval, tient tête à plusieurs champions, et remporte enfin le

premier prix de l'adresse et de la valeur.

Ces stances, qui ne furent qu'un ouvrage de circonstance, sont une des

moindres productions de _Luca Pulci_. Son _Driadeo d'Amore_ est un poëme

pastoral en octaves, divisé en quatre parties. Il le fit pour

l'amusement de Laurent de Médicis, à qui il est dédié; mais quoique

Laurent aimât beaucoup la poésie et les fictions qui en font l'ornement

et presque l'essence, il n'est pas sûr qu'il s'amusât beaucoup de

l'emploi surabondant que fait ici le poëte des fictions de la

mythologie. L'action remonte jusqu'à l'enlèvement de Proserpine. Une

Dryade qui avait suivi Cérès tandis qu'elle cherchait sa fille, resta

sur les monts Apennins, et fut l'origine des demi-dieux qui habitèrent

ces montagnes. C'est là que la Dryade _Lora_, fille d'Apollon, est aimée

du Satyre Sévéré, fils de Mercure. Elle finit par l'aimer à son tour;

Diane, pour l'en punir, change le Satyre en licorne. _Lora_ le poursuit

à la chasse, et le perce de ses traits. Il est changé en fleuve. _Lora_,

qui l'a tué sans le connaître, le cherche et l'appelle dans les bois;

une nymphe lui apprend qu'en croyant frapper une licorne, c'est à son

amant qu'elle a ôté la vie. Elle tourne contre son propre sein le trait

dont elle l'a blessé, et se tue. Apollon la change en rivière, et l'unit

pour jamais au fleuve Sévéré; ce qui signifie tout simplement, que la

_Lora_ se jette dans le petit fleuve Sévéré qui coule dans une partie de

la Toscane. Ces métamorphoses étaient alors fort à la mode; elles l'ont

encore été depuis; elles peuvent en effet donner lieu à des peintures

variées et à de riches descriptions, il faudrait seulement y être un peu

sobre de narrations épisodiques, et ne pas embarrasser la fable

principale par trop de fictions accessoires. C'est à quoi _Luca Pulci_

n'a pas pris garde, et ce qui rend plus fatigante qu'agréable la lecture

de son _Driadeo d'Amore_.

Le _Ciriffo Calvaneo_ est un poëme plus considérable du même auteur.

C'est un roman épique en sept chants, sans doute la première production

de ce genre, après le _Buovo d'Antona_ et la reine _Ancroja_, qui ne

sont, comme on le verra, que de longs contes de fées, écrits en vers si

plats et remplis de si sottes extravagances, qu'on ne peut en supporter

la lecture. Voici quelle est en abrégé la fable du _Ciriffo_.

_Paliprenda_, fille d'un roi d'Épire, descendant de Pyrrhus, est

abandonnée par le traître Guidon, de la race des comtes de Narbonne.

Elle est enceinte et se livre au plus affreux désespoir. Au moment où

elle veut se donner la mort, un vieux berger accourt, lui retient le

bras, la console et l'emmène dans sa cabane. Une autre femme, nommée

Maxime, y était déjà réfugiée; fille d'un romain de ce nom, elle avait

été séduite par un étranger, enlevée, conduite dans les îles Strophades,

et abandonnée par son amant, dans le même état où était _Paliprenda_. Un

corsaire l'avait reconduite en Italie. Après plusieurs courses

malheureuses, elle était arrivée en Toscane, sur les monts Calvanéens,

où le vieux berger l'avait recueillie et logée. Elle y était accouchée

d'un fils, à qui elle avait donné le nom de _Ciriffo_, et, à cause des

monts où elle était réfugiée, le surnom de _Calvaneo_. Quand le terme

est arrivé, _Paliprenda_ se délivre aussi d'un fils, qu'elle nomme

simplement _Povero_, le pauvre, en y ajoutant le surnom d'_Avveduto_, le

prudent ou le sage, par une sorte de prévoyance de cette qualité que

devait développer en lui l'éducation du malheur. Elle meurt peu de temps

après, et laisse son fils à Maxime, qui le nourrit de son lait et

l'élève comme le sien même. Les deux jeunes enfants, élevés dans la

même cabane et sur le même sein, deviennent intimes amis; et ce sont

leurs aventures romanesques, leurs voyages, leurs exploits guerriers

contre les Sarrazins, les dangers qu'ils bravent, les maux qu'ils ont à

souffrir, qui font tout le sujet du poëme. Cette fable, assez

malheureuse, et qui est souvent très-embrouillée, est tirée, dit-on,

d'un vieux manuscrit, intitulé _Liber pauperis prudentis_, le Livre du

Pauvre sage, antérieur de cent cinquante ans au _Ciriffo_[740]. _Pulci_

laissa son poëme imparfait; il n'en avait terminé qu'un livre, divisé en

sept chants; Laurent de Médicis chargea _Bernardo Giambullari_ de

l'achever. Ce poëte y ajouta trois livres, et c'est ainsi que le poëme a

été imprimé d'abord[741]; mais on n'a réimprimé ensuite que les sept

chants de _Luca Pulci_[742], avec ses stances sur la joûte de Laurent,

et ses héroïdes ou épîtres en vers.

[Note 740: Cité par _Bandini, Catalog. Biblioth. Laurent._, vol. V,

part. XIV, cod. 30.]

[Note 741: Venise, 1535, in-4.]

[Note 742: Florence, Giunt, 1572, in-4.]

Il fit ces dernières pièces à l'imitation des épîtres d'Ovide. Il y en a

seize. Elles ne sont point en octaves, mais en tercets. La première est

de _Lucretia à Lauro_, c'est-à-dire, de la belle _Lucretia Donati_ à

Laurent de Médicis; elle sert comme de dédicace au recueil. Les autres

sont des épîtres d'Iarbe à Didon, de Déidamie à Achille, d'Hercule à

Iole, d'Egiste à Clitemnestre, d'Hersilie à Romulus, de Cornélie au

grand Pompée, de Marcus Brutus à Porcie, etc. On trouve trop d'esprit

dans les héroïdes d'Ovide: ce n'est pas le défaut de celles de _Pulci_;

mais trop rarement les personnages qu'il fait parler, disent tout ce que

devraient leur dicter leur position et leur caractère connu. Trop

d'esprit est un vice, qui n'est, au reste, ni aussi grave, ni aussi

commun qu'on paraît le croire; trop peu de poésie, d'images, de passion,

de mouvements, de vérité historique, en est un plus fort et moins

pardonnable, et l'auteur de ces épîtres me paraît en être atteint.

_Luigi Pulci_ est le dernier et le plus célèbre des trois frères. Il

était né à Florence en 1431. Quoique beaucoup plus âgé que Laurent de

Médicis, il vécut avec lui dans la familiarité la plus intime. On ne

sait rien de plus sur sa vie, qui fut toute littéraire. Le poëme qui a

donné le plus d'éclat à son nom, est le _Morgante Maggiore_, premier

modèle des poëmes romanesques, dont les exploits de Charlemagne et de

Roland sont le sujet. Il l'entreprit, à la prière de Lucrèce

_Tornabuoni_, mère de Laurent; et l'on a dit, mais sans preuve, qu'il le

chantait comme les rapsodes à la table de son jeune patron. Je ne dirai

rien ici du caractère singulier, de la conduite ni du mérite poétique de

cet ouvrage fameux. Il ouvre, en quelque sorte, la carrière du poëme

épique moderne; et comme, dans la suite de cette Histoire, je traiterai

la littérature italienne par genres, en même temps que par ordre

chronologique; je réserve le _Morgante_ pour le placer en tête de ce

genre si riche et si varié.

On a de _Luigi Pulci_ quelques autres poésies, entre autres une suite de

sonnets bizarres, souvent indécents et grossiers, mais qui ne sont pas

tous de lui. _Matteo Franco_, poëte florentin du même temps, et l'un de

ses meilleurs amis, était comme lui dans l'intime familiarité de Laurent

de Médicis. Ils imaginèrent, pour l'amuser[743], de se faire une guerre

à outrance, et de se dire l'un à l'autre, dans des sonnets, les injures

les plus fortes et les plus piquantes, sans cesser pour cela d'être

amis, ni de boire et de rire ensemble à la table de Médicis et ailleurs.

Le recueil qu'on en a fait monte à plus de cent quarante sonnets. Le

style est non-seulement d'une liberté cynique, mais souvent dans le

genre proverbial et décousu des bouffonneries du _Burchiello_. Il est

fâcheux que Laurent ait encouragé une lutte de cette espèce. Les deux

champions y jouent un rôle avilissant; et rien de ce qui est bas et vil

n'aurait dû plaire à une ame aussi noble et à un esprit aussi éclaire.

[Note 743: _Rispondendosi vicendevolmente, per ischerzevole solazzo

del loro Mecenate_, Préface de l'édition de 1759, in-8°.]

Quand ces sonnets parurent imprimés, Rome aurait sans doute pardonné les

injures et les expressions de mauvais lieu dont ils sont remplis, mais

la liberté des deux poëtes était allée jusqu'à des matières sur

lesquelles elle n'entendait pas raillerie. L'Inquisition s'en mêla, et

la circulation de ces poésies satiriques fut défendue. Dans un des

sonnets qui encoururent sa colère, le plus décent de tous et peut-être

aussi le plus clair, _Pulci_ examine à sa manière ce que c'est que

l'Ame, et se moque des absurdités qu'on a dites sur ce sujet, d'après

Aristote et Platon. Il compare l'Ame à ces confitures qu'on enveloppe

dans du pain blanc tout chaud, ou à une carbonnade placée dans un pain

fendu en deux. Mais que devient-elle dans l'autre monde? Quelqu'un qui y

a été, lui a dit qu'il n'y pouvait plus retourner, parce qu'à peine y

peut-on arriver avec la plus longue échelle. Certaines gens croient y

trouver des bec-figues, des ortolans tout plumés, d'excellents vins, de

bons lits; ils suivent pour cela les moines et marchent derrière eux.

Pour nous, ajoute-t-il, mon cher ami, nous irons dans la Vallée noire,

où nous n'entendrons plus chanter _Alleluia_[744]. Louis _Pulci_ se

repentit dans la suite des libertés qu'il avait prises, ou crut devoir

conjurer le petit orage qu'elles lui avaient attiré. Il fit en

conséquence sa _Confession_ à la Vierge, espèce de poëme en tercets,

très-orthodoxe, très-pieux même, qui le réconcilia peut-être avec

l'Inquisition, mais qui pourrait, tant il est ennuyeux, le brouiller

avec tous les amis des vers.

[Note 744: Son. 145.]

Le succès qu'eut dans le monde la _Nencia da Barberino_ de Laurent de

Médicis, engagea Louis _Pulci_ à l'imiter dans sa _Beca da Dicomano_.

C'est bien à peu près le même langage, les mêmes tours villageois, mais

non pas la gaîté naïve et décente du modèle, ni son naturel, ni sa

simplicité spirituelle et piquante. On peut relire avec plaisir la

_Nencia_; on lit une fois la _Beca_, et l'on n'y revient plus. On dirait

que _Pulci_ eût tiré lui-même l'horoscope de la destinée future de ces

deux pièces, dans les deux premiers vers de sa _Beca_:

_Ognun la Nencia tutta notte canta,

E della Beca non se ne ragiona_.

En dernier résultat, le _Morgante_ est le seul fondement solide de la

réputation de Louis _Pulci_. On n'a rien de certain sur le temps ni sur

les circonstances de sa mort; et sans ce poëme, dont il faut bien parler

dès qu'il est question du poëme épique, depuis long-temps on ne

parlerait plus de son auteur.

Un autre poëme très-célèbre dans l'histoire littéraire, quoiqu'on ne le

lise presque plus, est le _Roland amoureux_ du _Bojardo_. L'Arioste, en

le continuant, et le _Berni_, en le refaisant, l'ont tué. Mais l'auteur

mérite, à plusieurs autres égards, de vivre dans la mémoire des hommes.

_Matteo Maria Bojardo_, comte de _Scandiano_, naquit dans ce château,

près Reggio de Lombardie, vers l'an 1434[745]. Il fit ses études dans

l'Université de Ferrare, et resta presque toute sa vie attaché à la cour

des ducs. Il fut surtout dans la plus grande faveur auprès du duc

_Borso_, et d'Hercule Ier. son successeur. Il accompagna _Borso_ dans

son voyage de Rome, en 1471, et fut choisi l'année suivante par Hercule

pour accompagner à Ferrare Éléonore d'Aragon, sa future épouse. Nommé,

en 1481, gouverneur de Reggio, il fut aussi capitaine-général à Modène;

puis il revint à Reggio, où il mourut le 20 décembre 1494. Ce fut un des

hommes les plus savants, et l'un des plus beaux esprits de son temps. Il

ne se crut dispensé, ni par sa naissance, ni par ses grands emplois,

d'être, dans ce siècle de l'érudition, distingué par sa science dans les

langues grecque et latine; et, à cette époque du siècle où la poésie

italienne était remise en honneur, un des poëtes qui en ont le plus fait

à leur patrie. Il traduisit du grec, en italien, l'Histoire d'Hérodote,

et du latin, l'_Âne d'or_ d'Apulée. On a de lui des poésies latines[746]

et italiennes[747] d'un style moins élégant que facile, et dans

lesquelles perce cependant, mais sans affectation, l'érudition de

l'auteur.

[Note 745: Voy. Tiraboschi, _Biblioth. Modan._, t. I, article

_Bojardo_.]

[Note 746: _Carmen Bucolicon_, Reggio, 1500, in-4°.; Venise, 1528.

Ce sont huit Églogues latines en vers hexamètres, dédiées au duc Hercule

Ier.]

[Note 747: _Sonetti e Canzoni_, Reggio, 1499, in-4°.; Venise, 1501,

in-4°.]

Hercule d'Este fut le premier des souverains d'Italie à donner à sa cour

des spectacles magnifiques, où l'on représentait des comédies grecques

ou latines, traduites en langue vulgaire, avec toute la pompe et tout

l'appareil des théâtres anciens. Les _Ménechmes_, l'_Amphitrion_, la

_Cassine_, la _Mostellaire_ de Plaute, y furent ainsi représentées. Ce

fut pour ces fêtes brillantes que le _Bojardo_ écrivit sa comédie de

_Timon_, tirée d'un dialogue de Lucien, divisée en cinq actes, et rimée

en tercets, ou _terza rima_[748]. Ce n'est pas une bonne comédie, mais

comme elle n'est pas simplement traduite de Lucien, et que le poëte y a

traité librement un sujet tiré de cet ancien auteur, le _Timon_ peut

être regardé comme la première comédie qui ait été écrite en langue

vulgaire. Quant à son _Orlando innamorato_, ce n'est pas ici le lieu

d'en parler. Je le renvoie, avec le _Morgante_, au volume suivant, où

je traiterai de la poésie épique.

[Note 748: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 302, pense que la première

édition du _Timon_ est celle de _Scandiano_, février 1500, in-4°., et

que celle qui est sans date, in-8°., n'est que la seconde. Cette pièce a

été réimprimée, Venise, 1504, in-8°., 1513, et 1517, _id._]

J'y dois renvoyer de même le _Mambriano_ de _Francesco Cieco da

Ferrant_. Ce poëte, dont on croit que le nom de famille était _Bello_,

mais qui n'est connu que par celui de son infirmité, devint aveugle de

bonne heure, et fut pauvre et malheureux toute sa vie. Il écrivait son

poëme au temps de l'expédition de Charles VIII en Italie, c'est-à-dire,

en 1495. Il n'a laissé que cet ouvrage, et quelques sonnets burlesques

dans le genre du _Burchiello_, qui font croire qu'il supportait assez

gaîment son malheur, ou peut-être qu'il avait pensé devoir en dissimuler

le sentiment, pour en trouver le remède auprès des Grands qui

protégeaient alors les lettres, et qui peut-être, comme leurs pareils

dans tous les temps, pardonnaient à un homme d'être malheureux, pourvu

qu'il ne fût pas triste.

Un poëte qui paraît avoir suivi naturellement son goût pour cette poésie

bizarre et satirique, c'est _Bernardo Bellincioni_. Né à Florence, il se

fixa de bonne heure à la cour des ducs de Milan, et y mourut en 1491.

Ses poésies furent imprimées deux ans après[749]. Elles sont au nombre

de celles qui font autorité dans la langue; la malignité en fait

pourtant le principal mérite, et l'on ne doit pas y chercher, plus que

dans la plupart des poésies de ce temps, l'élégance et la pureté, qui

pourraient engager à les prendre pour modèles. Rien ne prouve mieux la

différence entre ce qui fait autorité et ce qui doit servir d'exemple.

On ne manquait pas alors de poëtes à grande réputation; mais cette

réputation manquait de véritables titres, et leur a peu survécu.

_Francesco Cei_, autre Florentin, qui florissait vers 1480, était

regardé comme l'égal de Pétrarque, et il se trouvait même de hardis

connaisseurs qui lui donnaient la préférence; mais, si l'on excepte ses

rimes anacréontiques, où il y a de la verve et une certaine vivacité

poétique, on cherche inutilement, dans tout le reste, ce qui avait pu

lui donner tant de renommée. Ce fut encore un autre Pétrarque de ce

temps que _Gasparo Visconti_, poëte milanais, mort jeune, en 1499[750];

mais il ne l'eût pas été du temps de Pétrarque ni du nôtre. Il faut

ranger à peu près dans la même classe _Agostino Staccoli d'Urbino_, que

le duc envoya, en 1485, en ambassade à Innocent VIII; et dont ce pape

fut si enchanté, qu'il le nomma son secrétaire. Peut-être y a-t-il

cependant plus de naturel et de fécondité dans ses sentiments, plus de

souplesse et de facilité dans son style.

[Note 749: _Sonetti_, _Canzoni_, _Capitoli_, _Sestine et altre

rime_, Milan, 1493, in-4°. Cette première édition est fort rare, mais

très-incorrecte.]

[Note 750: Il n'avait que trente-huit ans.]

_Serafino_, surnommé _Aquilano_, parce qu'il était d'Aquila dans

l'Abruzze, fut le plus célèbre de tous les poëtes, le plus comblé

d'honneurs pendant sa vie, et le plus universellement proclamé rival et

vainqueur du chantre de Laure. Tous les princes se le disputaient. Il

fut successivement appelé à la cour de Naples, à celles de Milan,

d'Urbin, de Mantoue. Il mourut en 1500, n'étant âgé que de trente-quatre

ans, et sa réputation ne mourut point avec lui: les éditions de ses

poésies se multiplièrent jusqu'à la moitié du siècle suivant. Mais cette

époque leur fut fatale; et depuis lors, elles sont tombées dans le plus

profond oubli. Ce qui fit sans doute leur succès du vivant de l'auteur,

c'est qu'il les chantait avec une voix très-agréable et en

s'accompagnant du luth. Il chantait et s'accompagnait ainsi surtout

lorsqu'il improvisait: or, la plupart de ses poésies étaient

improvisées, raison de plus pour produire un très-grand effet, et pour

que cet effet soit peu durable.

_Serafino_ eut un compétiteur et un rival dans _Antonio Tebaldeo_ de

Ferrare, né en 1463, médecin de profession, né poëte, et qui paraît

s'être plus occupé de poésie que de médecine. Dans sa jeunesse, il

s'adonna principalement à la poésie italienne; il chantait et

s'accompagnait d'un instrument, comme l'_Aquilano_, et ses succès

étaient les mêmes; mais ses premières études avaient été plus fortes; il

écrivait en latin avec une grande pureté, et comme il vécut très-vieux

et qu'il vit, dans le siècle suivant, naître des poëtes italiens, tels

que le _Bembo_, Sannazar et d'autres, qui rendaient à la poésie toscane

l'élégance que n'avaient pas su lui donner les poëtes du quinzième

siècle, il préféra dans sa vieillesse de composer des vers latins, et

témoigna même un vif regret de la publicité qu'on avait trop tôt donnée

à ses ouvrages en langue vulgaire. On ne peut se dispenser, en les

lisant, d'être un peu de son avis. On a tort cependant de le ranger,

comme l'ont fait quelques critiques[751], parmi les corrupteurs du bon

goût en Italie. Il ne fit que suivre le mauvais goût qui dominait de son

temps. Un style dépourvu d'élégance, des sentiments forcés et des

pensées peu naturelles, ne sont point des vices qui appartiennent au

_Tebaldeo_; ils sont communs à la plupart de ces poëtes de la fin du

quinzième siècle et du commencement du seizième[752], qui prétendaient

imiter Pétrarque, et qu'on plaçait, ou qui se plaçaient eux-mêmes

au-dessus de lui, parce qu'ils outraient ses défauts.

[Note 751: Muratori, _Perf. Poes._]

[Note 752: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. II,

p. 156.]

Tel fut _Bernardo Accolti_ d'Arezzo, fils de _Benedittino Accolti_,

historien de quelque célébrité. Bernard ne voulut ni de ce nom, ni de

celui d'_Accolti_, et pour mieux exprimer la supériorité de ses talents

et de son génie, il ne se nomma plus autrement que l'_Unique_[753].

Quand on annonçait dans le public qu'il allait réciter des vers, soit à

Urbin, où il obtint ses premiers succès, soit à Rome, on fermait les

boutiques, on accourait de toutes parts en foule pour l'entendre, on

plaçait des gardes aux portes, on illuminait tous les appartements; les

hommes les plus savants, les prélats les plus distingués, se rangeaient

autour de l'_Unique_, et il était souvent interrompu par des

applaudissements universels[754]. Rien ne prouve mieux le néant de ce

qu'on appelle quelquefois gloire poétique, et qui n'est que le bruit du

moment. Le _Notturno_, Napolitain, à qui l'on ne connaît point d'autre

nom, et l'_Altissimo_, Florentin, qui s'appelait _Cristoforo_, et qui

préféra ce superlatif pour indiquer, comme l'_Unique_, combien tout le

reste était au-dessous de lui, et plusieurs autres encore qu'il serait

superflu de nommer, puisque personne n'a d'intérêt, ni n'aurait de

plaisir à les lire, eurent alors des succès presque aussi grands, et

servent seulement à nous faire connaître à quel degré d'avilissement

étaient tombés et les talents et les honneurs poétiques.

[Note 753: _Unico Aretino_.]

[Note 754: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 157.]

_Antonio Fregoso_ ou _Fulgoso_, patricien génois, ne s'éleva pas

beaucoup au-dessus, mais chercha moins à faire du bruit dans le monde:

si nous en croyons même le surnom de _Fileremo_ qu'il prit et qu'il

porta toujours, il eut cet amour de la solitude qui sied au génie comme

à la sagesse. Dans ses poésies, il y en a de gaies sous le titre de _Ris

de Démocrite_, et de tristes qu'il intitule _Pleurs d'Héraclite_,

divisées en trente _capitoli_, ou chapitres rimés en tercets. Sa Biche

blanche, _la Cerva bianca_, est un poëme moral et amoureux, en octaves,

dont la fiction est assez singulière, mais dont l'exécution est faible

et médiocre. Enfin, sous le nom de _Selve_, on trouve dans son recueil

un mélange d'opuscules de toute espèce et sur toute sorte de sujets. Ce

poëte, qui vécut jusqu'en 1515, eut des admirateurs, non-seulement

pendant sa vie, mais long-temps encore après sa mort; et l'Arioste

lui-même a consigné quelque part le cas qu'il faisait de ses vers.

_Timoteo Bendedei_, noble ferrarois, à qui son amour pour les muses fit

prendre le nom de _Filomuso_; le _Cariteo_, que l'on croit né espagnol,

mais qui vécut, versifia et mourut à Naples; _Benedetto da Cingoli_,

dont on a des poésies latines et italiennes, et quelques autres, se

présentent encore, à cette époque, dans les histoires littéraires où

l'on ne veut rien omettre, mais leur nombre et leur uniforme et

insignifiante médiocrité doivent les écarter de la nôtre.

_Gian Filoteo Achillini_ mérite d'être tiré de la foule, non pas qu'il

ait eu moins de défauts que les autres, mais parce qu'il les eut au

contraire d'une manière plus décidée, plus prononcée, et qui lui est

plus propre; en sorte que l'on peut croire qu'il les eut moins par

imitation que par la pente naturelle de son génie. Il était d'ailleurs

profondément versé dans le latin et dans le grec, dans la musique, la

philosophie, la théologie et les antiquités. Dans ses deux Poëmes

scientifiques et moraux, l'un intitulé _Il Viridario_, en octaves[755],

et l'autre _Il Fedele_, en _terza rima_[756], il a semé, sinon beaucoup

de poésie, du moins des preuves nombreuses de ses connaissances étendues

et d'une sorte de vigueur de tête qui était alors moins commune que le

brillant et le faux éclat.

[Note 755: _Canti IX_, Bologne, 1513, in-4°.]

[Note 756: Lib. V, _Cantilene cento_, Bologne, 1523, in-8°. Ces deux

poëmes, qui n'ont point été réimprimés, sont fort rares.]

_Antonio Cornazzano_ demande aussi une mention particulière, quoiqu'il

ait, pour être confondu avec les autres, le malheur commun d'avoir été

mis, comme la plupart d'entre eux, par ses contemporains, de pair avec

Dante et Pétrarque[757]. Né à Plaisance, il passa une partie de sa vie à

Milan. Il voyagea ensuite, et vint même en France, on ne sait pas

précisément à quelle époque; à son retour en Italie, il se rendit à

Ferrare, et resta jusqu'à sa mort, attaché au duc Hercule Ier., qui eut

pour lui une amitié particulière. Il a laissé un grand nombre

d'ouvrages. Le plus considérable est un Poëme italien, en neuf livres,

sur l'art militaire, qu'il a, par singularité, intitulé en latin _de Re

militari_[758]. La même bizarrerie se remarque dans trois petits Poëmes

recueillis en un seul volume, dont le premier a pour sujet l'_Art de

gouverner et de régner_; le second, _les Vicissitudes de la Fortune_; le

troisième, _sur l'Art militaire en général, et sur les Généraux qui ont

le plus excellé dans cet art_. Tous ces titres sont aussi en latin,

quoique les poëmes soient en italien et rimés par tercets ou _terza

rima_[759]. Ce n'est pas le bel esprit qui y domine, c'est plutôt une

pesanteur qui en rend la lecture difficile et quelquefois même

impossible. Ses poésies lyriques, sonnets, _canzoni_, etc.[760] sont

moins lourdes, mais participent davantage aux défauts des poëtes de son

temps. On a aussi plusieurs ouvrages latins de _Cornazzano_, tant en

prose qu'en vers, et qui, comme les autres, ne manquent pas de mérite,

mais n'ont malheureusement aucun attrait.

[Note 757: _Antonium Cornazzanum_, dit un orateur de ce temps, _in

versu vulgar alium Dantem sive Petrarcham_. Discours d'_Alberto da

Ripalta, Script. Rer. ital._, vol. XX, p. 934.]

[Note 758: Venise, 1493, in-fol; Pesaro, 1507, in-8°., etc.]

[Note 759: Venise, 1517, in-8°.]

[Note 760: Venise, 1502, in-8°.; Milan, 1519, _ibid._]

Tel était alors, pour ne pas entrer dans des détails fatigants, l'état

général de la poésie italienne. Nous avons vu qu'un petit nombre de

poëtes luttait cependant contre la corruption et le mauvais goût.

Laurent de Médicis et Politien sont au premier rang, mais tellement les

premiers, qu'il y a une distance immense entre eux et ceux qui marchent

les seconds. On leur adjoint ordinairement, et avec justice, _Girolamo

Benivieni_. Il fut leur ami et celui de Pic de la Mirandole. Ce dernier

fit, comme on l'a vu[761], un très-savant commentaire sur la _canzone_

de _Benivieni_, dont le sujet est l'amour platonique, ou plutôt l'amour

divin. Il y a dans cette _canzone_ dans ses sonnets et dans ses autres

poésies[762], une clarté, un naturel et une pureté de goût qui

appartenait en quelque sorte à l'école de Florence. Il y vécut jusqu'à

une extrême vieillesse, et par cette raison il appartient en partie au

seizième siècle. Il fut témoin et acteur des révolutions qui agitèrent

alors sa patrie, et dont le fanatisme religieux fut le principal mobile.

_Benivieni_ fut très-lié avec le moine Savonarole; il faisait, pour

seconder les vues de ce prédicant politique, des _canzoni a ballo_, ou

chansons à danser, qui ne ressemblaient plus à celles de Laurent de

Médicis; il en commençait une par ces mots:

_Non fu mai'l più bel solazzo,

Più giocondo ne maggiore

Che, per zelo e per amore

Di Gesù, diventar pazzo_.

[Note 761: Ci-dessus, p 370.]

[Note 762: Florence, héritiers _Giunti_, 1519, in-8°.]

Ce refrain revient douze fois dans la _canzone_, et le dernier vers de

chacun des douze couplets, finit encore par le mot _pazzo_; et le poëte,

en finissant le dernier couplet, veut que ce mot devienne le cri

général:

_Ognun gridi com' io grido

Sempre pazzo, pazzo, pazzo.

Non fu mai più bel solazzo_, etc.

Mettant à part ces pieuses folies, _Girolamo Benivieni_ écrivit jusqu'à

la fin avec le goût simple et la clarté qui l'avaient distingué dès sa

jeunesse; mais c'est aux poëtes qui commencèrent à fleurir quand il

vieillissait, qu'appartient la gloire d'avoir rendu à la poésie

italienne toute sa splendeur.

Le tableau de ce qu'elle fut au quinzième siècle serait incomplet si je

n'y ajoutais celui des femmes poëtes. Il y en avait eu dans chaque

siècle, depuis la renaissance des lettres, ainsi que des femmes livrées

à d'autres études, parmi lesquelles nous avons même trouvé des docteurs

et des professeurs en droit. La poésie, il le faut avouer, convient

mieux à ce sexe aimable; et Molière lui-même, qui s'est moqué des femmes

savantes, qui a fourni contre elles, aux hommes qui pensent comme lui,

ce vers passé en adage:

Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût;

Molière n'a rien dit contre les femmes poëtes. En Italie, le quinzième

siècle en eut un plus grand nombre que les précédents; plusieurs

d'entr'elles joignirent à la poésie d'autres connaissances littéraires,

sans en être moins aimables; plusieurs même tempérèrent par leur talent

poétique des études trop graves pour leur sexe, et peut-être écartèrent

d'elles l'anathême lancé par notre grand comique, contre les femmes à

chausse de docteur et à bonnet carré. On voit, par exemple, une

princesse Battiste, fille d'Antoine de _Montefeltro_[763], dont on a des

poésies, et surtout une _canzone_ pleine d'énergie et de force, adressée

aux princes italiens[764], qui harangua en latin, dans plusieurs

occasions solennelles, l'empereur Sigismond, le pape Martin V et

plusieurs cardinaux, et qui, de plus, professa publiquement la

philosophie, argumenta souvent contre les philosophes les plus exercés,

et remporta sur eux la victoire. Elle épousa, en 1395, _Galeotto_ ou

_Galeazzo Malatesta_, qui mourut cinq ans après. Restée veuve, elle se

fit religieuse dans l'ordre de Sainte-Claire, et y acquit autant de

réputation par sa sainteté, qu'elle s'en était fait dans le monde par

ses talents.

[Note 763: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 164.]

[Note 764: Voy. Crescembeni, t. III, p. 270.]

On ne dit rien de sa fille Elisabeth; mais sa petite-fille Constance,

élevée par elle, marcha sur ses traces, non pas, il est vrai, dans la

poésie, mais dans la carrière de l'éloquence. Elle donna des preuves de

son talent dans une occasion importante pour sa famille. _Piergentile

Varano_, son père, époux d'Elisabeth, était seigneur de _Camerino_; il

avait perdu sa seigneurie par les suites des guerres civiles, et avait

laissé, outre sa fille Constance, un fils nommé Rodolphe, qui était

privé de ce fief. En 1442, Blanche Marie Visconti, épouse du comte

François Sforce, ayant fait quelque séjour dans la Marche, la jeune

Constance, qui n'avait que quatorze ans, prononça devant elle un

discours latin, pour la prier de faire rendre à son frère Rodolphe le

domaine dont il était dépouillé. Cette harangue, composée et prononcée

par un enfant, lui fit une réputation qui se répandit dès-lors dans

toute l'Italie. Elle écrivit au roi Alphonse, de Naples, pour le même

objet, et eut la gloire de réussir. Rodolphe fut rétabli dans sa

seigneurie, sans avoir eu d'autre appui que l'éloquence de sa soeur. Elle

rentra avec lui à _Camerino_, et adressa au peuple une autre harangue

latine qui eut le même succès que la première. Elle épousa, l'année

suivante, Alexandre Sforce, seigneur de Pesaro, qui l'aimait depuis

plusieurs années; elle mourut en 1460, n'étant âgée que de trente-deux

ans.

Elle laissa une fille nommée Battiste comme sa bisaïeule, et qui, dès

l'âge de quatorze ans, comme sa mère, prononça à Milan, où elle était

élevée auprès de François Sforce, un discours latin, dont l'élégance

remplit tout l'auditoire d'étonnement et d'admiration. Revenue à Pesaro,

dans sa famille, elle continua de s'exercer à l'éloquence. Il ne

passait, dans cette cour, aucun ambassadeur, prince ou cardinal, qu'elle

ne le complimentât en latin, et souvent par des discours improvisés.

Devenue, en 1459, épouse de Frédéric, duc d'Urbin, elle harangua un jour

le pape Pie II, avec tant d'éloquence, que lui, qui était cependant un

homme très-éloquent, protesta qu'il ne se sentait pas capable de lui

répondre sur le même ton. Sa mort fut encore plus prématurée que celle

de sa mère. Elle mourut à vingt-sept ans, en 1472. Il ne subsiste rien

des productions d'un talent si rare; et c'est de son oraison funèbre,

prononcée par le célèbre _Campano_, et imprimée parmi les OEuvres de ce

savant évêque[765], que sont tirés ces faits qui ne paraîtront peut-être

pas indignes de l'histoire.

[Note 765: C'est la dernière de cinq oraisons funèbres qu'on y a

recueillies.]

Le goût pour l'art oratoire paraît avoir été, à cette époque, aussi

commun parmi les femmes que le talent poétique; et il est aisé

d'expliquer comment l'éclat que l'on donnait aux succès augmentait

l'ardeur pour l'étude, ou plutôt cela n'a pas besoin d'explication. La

jeune Hippolyte Sforce, fille du duc François, et destinée au roi de

Naples Alphonse II, avait été instruite, dès l'enfance, dans les lettres

grecques par le célèbre Constantin _Lascaris_. Elle prononça dans

plusieurs circonstances des harangues latines, entre autres devant le

pape Pie II, qui fut ainsi plus d'une fois harangué par des femmes. On

sait que notre roi Charles VIII le fut dans la ville d'Asti par une

petite fille de onze ans, ce qui lui causa une grande surprise, ainsi

qu'aux seigneurs de sa cour, réduits pour la plupart à admirer sans

entendre. Cette jeune fille se nommait Marguerite _Solari_. Jacques

Philippe _Tomasini_ a écrit la vie et publié[766] les lettres latines

d'une _Laura Cereta_, de Brescia, qui fut aussi très-célèbre par son

savoir. Enfin, _Alessandra Scala_, fille de l'historien Barthélemi

_Scala_, et femme du poëte Marulle, fut poëte elle-même; et si l'on n'a

d'elle ni des vers italiens, ni des vers latins, on en a de grecs,

imprimés dans les OEuvres de Politien, dont elle fut aimée.

[Note 766: En 1680. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 167.]

J'ai parle d'une Isotte, maîtresse et ensuite femme d'un seigneur de

_Rimini_[767], à laquelle les poëtes de son temps firent une réputation

de talent poétique, et en voulurent même faire une de sagesse. Une autre

Isotte eut des droits plus réels à cette double renommée. Elle était

fille de Léonard _Nogarola_ de Vérone. Quand le docte Louis _Foscarini_,

patricien de Venise, était podestat de Vérone[768], Isotte assistait aux

assemblées de savants qu'il réunissait chez lui; on y débattait des

questions jugées alors très-importantes. On y examinait un jour si la

première faute ne doit pas être attribuée à Adam plutôt qu'à Ève. Isotte

fut du premier avis, et ce qu'elle dit là-dessus parut si beau, qu'on

l'imprima un siècle après à Venise[769], avec une de ses élégies

latines. On ne sait si ce furent ses préventions contre Adam qui

l'engagèrent au célibat, mais on assure qu'elle mourut fille à l'âge de

trente-huit ans. À Ferrare, Blanche d'Este, fille du marquis Nicolas

III; à Milan, _Domitilla Trivulci_, fille d'un sénateur de ce nom, se

distinguèrent également par leur beauté, leurs talents pour la musique

et pour les arts agréables, et par l'étude qu'elles avaient faite des

lettres grecques et latines, au point d'écrire facilement en prose et en

vers dans ces deux langues.

[Note 767: Voy. ci-dessus, p. 446.]

[Note 768: En 1451. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 169.]

[Note 769: En 1563.].

Mais aucune de ces femmes n'eut alors une réputation si éclatante que

_Cassandra Fedele_, née à Venise, vers l'an 1465. Son père _Angiolo

Fedeli_ lui fit apprendre le grec, le latin, l'art oratoire, la

philosophie et la musique. Elle y fit de si grands progrès, qu'elle

faisait, dès sa première jeunesse, l'admiration des savants. Parmi les

épîtres familières de Politien, se trouve la réponse qu'il fit à une

lettre que cette jeune Muse lui avait écrite. Elle est remplie des

expressions de l'admiration la plus vive. «Vous écrivez, lui dit

Politien[770], des lettres spirituelles, ingénieuses, élégantes,

vraiment latines, remplies d'une certaine grâce enfantine et virginale,

et cependant à la fois pleines de sagesse et de gravité. J'ai lu aussi

votre discours, que j'ai trouvé savant, riche, harmonieux, noble, digne

de votre heureux génie. J'ai même appris que vous avez le talent

d'improviser qui a quelquefois manqué à de grands orateurs. On dit que

dans la dialectique vous savez compliquer des noeuds que personne ne peut

dénouer, et trouver la solution de ce qui avait été jugé et paraissait

devoir rester insoluble; dans les combats philosophiques, vous savez

également soutenir vos propositions et attaquer celles des autres;

Et Vierge, vous osez vous mêler aux guerriers[771].

[Note 770: _Epist._, l. III, ép. 17.]

[Note 771: _Audetque viris concurrere virgo_. (VIRGILE.)]

Enfin, dans cette belle carrière des sciences, le sexe ne nuit point en

vous au courage, ni le courage à la pudeur, ni la pudeur au génie; et

tandis que tout le monde fait retentir vos louanges, vous vous déprimez,

vous vous humiliez vous-même. On dirait qu'en baissant les yeux vers la

terre avec tant de modestie et de décence, vous voulez rabaisser en même

temps l'opinion que tout le monde a conçue de vous, etc.» Voilà

certainement une savante fort aimable, et l'on ne voit pas ce que la

femme la plus jolie pourrait perdre à ressembler à ce portrait.

Ce qu'il y a de juste et de raisonnable dans la controverse, si souvent

renouvelée, sur la culture des sciences et des arts de l'esprit chez les

femmes, se réduit à la crainte qu'on a, ou peut-être que l'on feint

d'avoir, que cette culture ne leur ôte des vertus et des moyens de

plaire, propres à leur sexe. Le vrai secret pour elles de la terminer à

leur avantage, c'est de tirer de cette culture même de quoi ajouter aux

unes et aux autres. Sans vouloir m'engager dans cette question délicate,

je n'ai rappelé ici les noms de plusieurs des femmes célèbres par leur

érudition et par leurs talents poétiques ou oratoires, qui fleurirent

presque à la fois dans le même pays et dans le même siècle, que pour

faire mieux connaître quel était, dans ce siècle et dans ce pays, le

mouvement général qui entraînait les esprits, et la direction donnée à

l'éducation et aux études.

Histoire littéraire d'Italie (3/9) · 第 13 / 17 题