_Suite des travaux de l'érudition pendant le quinzième siècle;
Antiquités, Histoires générales et particulières; Poésie latine; Poëtes
latins trop nombreux; Couronne poétique prodiguée et avilie_.
On ne se borna pas, dans ce siècle de l'érudition, à la recherche des
anciens, à l'étude de leurs langues, à la propagation et à
l'interprétation de leurs chefs-d'oeuvre; on y joignit la recherche et
la découverte des antiquités, des médailles, des monuments antiques. On
en formait des collections, on expliquait les inscriptions, on s'en
servait pour l'intelligence des auteurs, et les auteurs servaient à leur
tour à expliquer les monuments.
L'un des premiers à employer cette méthode fut _Flavio Biondo_ ou
_Flavius Blondus_, né à Forli en 1388[524]. On a peu de détails
certains sur les premières époques de sa vie. Il était encore jeune
lorsqu'il fut envoyé à Milan par ses concitoyens pour traiter de
quelques affaires. Il paraît qu'en 1430 il était chancelier du préteur
de Bergame, et que quatre ans après il fut secrétaire du pape Eugène IV;
il le fut aussi des trois successeurs d'Eugène, mais il ne les
accompagna pas toujours. Il voyagea dans plusieurs villes d'Italie,
s'appliquant partout à la recherche et à l'explication des antiquités.
Il était marié, ce qui l'empêcha de tirer parti de sa place pour
s'avancer dans la carrière ecclésiastique; et lorsqu'il mourut à Rome en
1463, il laissa cinq fils très instruits dans les lettres, mais sans
fortune.
[Note 524: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 3.]
Le séjour de plusieurs années qu'il fit à Rome, et son application à en
étudier les anciens monuments, lui fit naître l'idée de publier une
description aussi exacte qu'il le pourrait de la situation des édifices,
des portes, des temples et des autres grands débris de Rome antique, qui
existaient encore en partie, ou qui avaient été rétablis. C'est ce qu'il
exécuta dans un ouvrage en trois livres, intitulé _Rome
renouvelée_[525], dans lequel il déploya une érudition prodigieuse pour
le temps. Il en montra peut-être encore davantage dans sa _Rome
triomphante_[526], où il entreprît de décrire fort en détail les lois,
le gouvernement, la religion, les cérémonies, les sacrifices, l'état
militaire, les guerres de l'ancienne république romaine. Un troisième
ouvrage embrasse l'Italie entière, sous le titre de l'_Italie
expliquée_[527], la fait voir divisée en quatorze régions, comme elle
l'était anciennement, et développe l'origine et les révolutions de
chaque province et de chaque ville. On a encore du même auteur un livre
de l'Histoire de Venise[528]. Il entreprit enfin un plus grand ouvrage,
qui devait comprendre l'Histoire générale depuis la décadence de
l'empire romain jusqu'à son temps; il le divisa par décades, à
l'imitation de Tite-Live; il en avait composé trois et le premier livre
de la quatrième; la mort l'empêcha d'aller plus loin, et cet ouvrage
imparfait est resté en manuscrit dans la bibliothèque de Modène. Quant à
ceux qui sont imprimés, ou y trouve peu d'élégance dans le style, et
dans les faits des erreurs graves et fréquentes; mais ce sont les
premières productions de ce genre qui aient paru; les défauts que l'on y
remarque doivent être attribués à cette cause et au temps où vivait
l'auteur, qui y donne d'ailleurs des preuves d'une érudition étendue et
d'un immense travail.
[Note 525: _Romoe instauratoe_, lib. III.]
[Note 526: _Romoe triumphantis_, lib. X.]
[Note 527: _Italioe illustratoe_.]
[Note 528: _De Origine et Gestis Venetorum_.]
La description de l'ancienne Rome devint alors l'objet des veilles de
plusieurs auteurs, et entre autres d'un illustre florentin, _Bernardo
Ruccellai_, l'un des meilleurs écrivains de ce siècle, et digne encore,
à certains égards, de la réputation qu'il eut alors. Il naquit en
1449[529]. Sa mère était fille du célèbre Pallas _Strozzi_, l'un des
citoyens les plus puissants et les plus riches de Florence, et qui
était, par son zèle à encourager les lettres, à rassembler des livres et
des antiquités, le rival de _Niccolo Niccoli_ et des Médicis eux-mêmes.
_Bernardo_ entra dès l'âge de dix-sept ans dans la famille de ces
derniers, par son mariage avec Jeanne de Médicis, fille de Pierre, et
soeur de Laurent. Jean _Ruccellai_ son père, avec une magnificence
royale, dépensa pour en célébrer la fête, une somme de trente-sept mille
florins. Le jeune _Bernardo_, après son mariage, continua ses études
avec la même ardeur qu'il y avait mise auparavant. Marsile Ficin avait
pour lui une affection particulière. Après la mort de Laurent de
Médicis, l'académie platonicienne trouva dans _Bernardo_ un généreux
protecteur. Il fit bâtir un palais magnifique, avec des jardins et des
bosquets destinés aux conférences philosophiques de l'académie, et ornés
des monuments antiques les plus précieux, qu'il avait rassemblés à
grands frais.
[Note 529: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 9.]
Son goût pour les lettres ne l'empêcha point de se livrer aux affaires
publiques. Il fut élu, en 1480, gonfalonnier de justice. La république
l'envoya, quatre ans après, son ambassadeur à Gènes, et lui confia
encore trois ambassades, l'une auprès de Ferdinand, roi de Naples, et
les deux autres auprès du roi de France Charles VIII. Il remplit divers
emplois pendant les révolutions que Florence éprouva à la fin du siècle,
et sa conduite ambiguë et partiale n'y fut pas généralement approuvée.
Il mourut en 1514, et fut enterré dans l'église de
Sainte-Marie-Nouvelle, dont il avait terminé, avec une magnificence
extraordinaire, la façade, que son père avait commencée. Le principal
ouvrage de _Bernardo Ruccellai_, a pour titre, _De la ville de
Rome_[530]. Il y a recueilli avec un soin extrême tout ce qui, dans les
anciens auteurs, peut donner une idée des magnifiques édifices de cette
capitale du monde. Ce livre est rempli d'érudition, de critique, écrit
avec une élégance et une précision peu communes, et meilleur à tous
égards que beaucoup d'autres qui ont paru depuis sur la même matière. Le
nom de l'auteur est rendu en latin par celui d'_Oricellarius_; c'est
pour cela que les jardins académiques de son palais furent si célèbres
pendant long-temps sous le nom d'_Orti Oricellarii_. Son ouvrage n'a
été publié à Florence que dans le dernier siècle[531]. Il laissa de plus
une histoire de la guerre de Pise, et une autre de la descente de
Charles VIII en Italie, qui n'ont vu le jour qu'en 1733[532]: enfin on a
publié, en 1752, à Leipsick un petit Traité de lui sur les magistrats
romains[533]. Il cultiva aussi la poésie italienne. Dans le Recueil
imprimé des Chants du carnaval (_Canti carnascialeschi_), il y en a un
de lui qui porte le titre de _Triomphe de la Calomnie_.
[Note 530: _De urbe Româ_.]
[Note 531: Dans le Recueil intitulé: _Rerum ital. Scriptores
Florentini_, t. II, p. 755.]
[Note 532: Sous la date de Londres.]
[Note 533: _De Magistratibus romanis_. C'est le savant antiquaire
_Gori_ qui l'envoya de Florence à l'éditeur.]
Le fameux _Annius_ de Viterbe est un antiquaire du même temps, mais
d'une autre espèce. Son nom était Jean _Nanni_, _Nannius_, et ce fut
pour suivre la mode qui régnait alors, qu'il changea ce dernier nom en
celui d'_Annius_. Né à Viterbe, vers l'an 1432[534], il entra fort jeune
dans l'ordre des Dominicains. Il embrassa dans ses études non-seulement
le grec et le latin, mais l'hébreu, l'arabe et les autres langues
orientales. Ses succès dans la prédication commencèrent sa célébrité.
Appelé de Gènes à Rome sous le pontificat de Sixte IV, il maintint son
crédit à la cour romaine, même sous le méchant pape Alexandre VI, qui
le nomma, en 1499, maître du sacré palais. _Annius_ mourut environ trois
ans après[535], âgé de soixante-dix ans.
[Note 534: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 15.]
[Note 535: Le 13 novembre 1502.]
Les deux premiers ouvrages qu'il publia firent une grande sensation,
qu'ils durent en partie à la destruction récente de l'empire grec; c'est
son _Traité de l'Empire des Turcs_[536], et celui qu'il intitula: _Des
Victoires futures des Chrétiens sur les Turcs et les Sarrasins_[537].
Mais ce qui lui a fait le plus de renommée en bien et en mal, c'est le
grand recueil d'_Antiquités diverses_[538], qu'il publia à Rome en 1498,
et qui ont été réimprimées plusieurs fois. Il prétendit avoir retrouvé
et donner au monde savant les textes originaux de plusieurs historiens
de la plus haute antiquité, tels que Berose, Manethon, Fabius Pictor,
Myrsile, Archiloque, Caton, Megasthène, qu'il nomme Metasthène, et
quelques autres, qui devaient jeter le plus grand jour sur la
chronologie des premiers temps. Il les avait, disait-il, retrouvés dans
un voyage qu'il avait fait à Mantoue pour accompagner le cardinal de S.
Sixte; et, dans ses longs Commentaires, il en soutenait l'authenticité.
[Note 536: _Tractatus de imperio Turcarum_, Gênes, 1471.]
[Note 537: _De futuris Christianorum triumphis in Turcos et
Saracenos, ad Xystum IV et omnes principes Christianos_, Gênes, 1480,
in-4°. Cet ouvrage est divisé en trois parties, dont la troisième n'est
qu'une récapitulation du premier traité. Les deux autres contiennent
des applications de l'Apocalypse à Mahomet, et des prédictions
véhémentes de la prochaine destruction de ses sectateurs. C'est le
Recueil des Sermons qu'il avait prêchés à Gènes, et qui lui avaient fait
une si grande réputation.]
[Note 538: _Antiquitatum variarum volumina XVII, cum Commentariis
Joannis Annii Vilerbiensis_, Rome, 1498, in-fol. la même année à Venise,
et depuis à Paris, à Bâle, à Anvers, à Lyon, tantôt avec et tantôt sans
les Commentaires.]
On fut ébloui par cette publication fastueuse. Dans un temps où tous les
auteurs anciens semblaient sortir comme de leurs tombeaux, on crut à la
résurrection de ceux d'_Annius_; mais si l'Italie entière commença par
être dupe, ce fut d'abord en Italie que l'on reconnut l'erreur. _Annius_
y eut aussi des apologistes et des soutiens. Cette dispute se ranima
dans le dix-septième siècle[539]; mais la critique éclairée du
dix-huitième a réduit les choses au point que si quelqu'un s'y trompe
encore, c'est qu'il est volontairement dans l'erreur. «Ce serait, dit
_Tiraboschi_[540], une perte inutile de temps, que d'alléguer des
preuves de ce dont personne ne doute plus, si ce n'est ceux qu'il est
impossible de convaincre.» La question ne pourrait plus être que de
savoir si ce moine, aussi crédule que savant, qualités qui ne s'excluent
pas toujours, se laissa tromper par quelque fourbe qui lui donna pour
authentiques ces manuscrits supposés, ou s'il fut assez fourbe lui-même
pour imaginer cette ruse; assez patient pour composer ces histoires en
diverses langues savantes, et pour les commenter volumineusement; assez
habile pour tromper, par cette ruse, un grand nombre d'hommes instruits.
L'une de ces deux suppositions paraît à peu près aussi difficile à
concevoir que l'autre; mais elles sont à peu près également
indifférentes, puisqu'il est universellement reconnu que ce recueil
d'antiquités est un recueil d'erreurs, s'il n'en est pas un
d'impostures.
[Note 539: Voy. les détails de cette querelle entre _Mazza_,
dominicain, qui publia une Apologie d'_Annius_, _Sparavieri_ de Vérone,
qui écrivit contre, et François _Macedo_, qui répondit pour _Mazza_;
_Apostolo Zeno, Dissert, Voss._, t. II, p. 189 à 192.]
[Note 540: _Ub. supr._, p. 17.]
Quelques critiques n'ajoutent pas beaucoup plus de foi à ce que nous a
laissé sur les antiquités, un homme qui fit alors beaucoup de bruit par
ses voyages et par son ardeur à rechercher les anciens monuments; mais
le plus grand nombre des amateurs de la palæographie lui accorde plus de
confiance: c'est _Ciriaco_ d'Ancône, né dans cette ville vers l'an
1391[541], et qui commença, dès l'âge de neuf ans, à montrer cette
passion pour les voyages, dont il fut possédé toute sa vie. À vingt-un
ans, après avoir déjà vu plusieurs villes d'Italie, avec un oncle qu'il
accompagnait pour les affaires de son commerce, il passa, avec un autre
oncle, en Égypte. Deux ans après son retour en Italie, il commença à
voyager pour son compte. La Sicile, Constantinople, les îles de
l'Archipel, firent naître en lui le goût pour les monuments antiques,
qui acheva de se développer lorsqu'il fut revenu dans sa patrie, et
qu'il y eut joint l'instruction classique qui lui manquait. Il retourna
dans la Grèce, apprit le grec à sa source, passa en Syrie, revint dans
l'Archipel, séjourna dans l'île de Chipre, à Rhodes, à Mitylène, et dans
les autres îles où se trouvent les plus riches débris des temps anciens,
et revint en Italie, riche d'observations, de manuscrits, de médailles,
d'inscriptions et d'autres antiquités. Il y était appelé par l'élection
d'Eugène IV, qu'il avait beaucoup connu à Rome, et qui lui fit l'accueil
qu'il en devait attendre. _Ciriaco_ se mit alors à rechercher les
antiquités des différentes villes du Latium. Il parcourut, pendant près
de dix ans, presque toutes les villes d'Italie, passa une troisième fois
en Orient, peut-être même une quatrième, toujours occupé des mêmes
études, et infatigable dans ses recherches. On croit qu'il revint en
Italie vers le milieu du siècle, et qu'il y mourut quelque temps après.
[Note 541: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 135.]
Il laissa beaucoup de manuscrits qui n'ont paru que très long-temps
après sa mort, et dont on n'a même publié que des fragments. Ceux de son
voyage d'Orient furent mis les premiers au jour, en 1664[542]. Son
_Itinéraire_, ou la Relation de son Voyage en Italie pour en étudier les
antiquités, n'a été imprimé qu'en 1742[543], et sur un manuscrit si mal
en ordre, que tous les objets y sont confondus, et qu'on ne peut s'y
faire une idée juste et suivie des courses et des travaux de l'auteur.
Enfin, d'autres fragments sur les antiquités d'Italie ont encore paru en
1763[544]. Des antiquaires attentifs reconnaissent que _Ciriaco_
d'Ancône s'est souvent trompé dans la manière de transcrire et
d'interpréter les inscriptions, sur la date et l'authenticité de
plusieurs, et sur un assez grand nombre de points d'histoire, de
chronologie et de géographie; mais, avec le secours d'une critique
éclairée, on ne laisse pas de tirer beaucoup d'utilité des recherches
d'un voyageur si actif et si laborieux. Il n'avait aucun intérêt à
tromper; et il serait malheureux de s'être donné tant de peines pendant
sa vie, pour ne laisser, après sa mort, que la réputation d'un homme de
peu de lumières ou de mauvaise foi.
[Note 542: À Rome, par _Moroni_, bibliothécaire du cardinal
_Barberini_.]
[Note 543: À Florence, par l'abbé Mehus.]
[Note 544: À Pesaro, avec des notes d'Annibal _degli Abati
Olivieri_.]
Un auteur en qui l'on a plus de confiance dans les sujets d'antiquités,
et dont la vie mérite d'ailleurs une attention particulière, est _Giulio
Pomponio Leto_. Tous ces noms étaient de son choix. Il était né bâtard
de l'illustre maison de _Sanseverino_, dans le royaume de Naples[545];
il évita toujours avec soin de parler de sa naissance; il répondait même
brusquement à ceux qui l'interrogeaient sur cet article; et lorsque
cette famille puissante lui eût écrit pour l'inviter à venir demeurer
dans son sein, où il aurait joui de l'abondance et de l'état le plus
heureux, il répondit laconiquement: «_Pomponio Leto_ à ses parents et à
ses proches, salut. Ce que vous demandez est impossible. Adieu[546].» Il
se rendit très-jeune à Rome, où il étudia d'abord sous un habile
grammairien de ce temps[547], et ensuite sous Laurent _Valla_. Celui-ci
étant mort en 1457, _Pomponio_ fut jugé capable de remplir sa chaire. Ce
fut alors qu'il fonda une académie qui lui attira bientôt de violents
orages.
[Note 545: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 11.]
[Note 546: _Pomponius Loetus cognatis et propinquis suis salutem.
Quod petitis fieri non potest. Valete._ Id. ibid.]
[Note 547: _Pietro da Monopoli_.]
Plusieurs hommes de lettres, livrés comme lui à l'étude de l'antiquité,
s'y rassemblaient; leurs entretiens roulaient sur les monuments que l'on
retrouvait à Rome, sur les langues grecque et latine, sur les ouvrages
des anciens auteurs, et quelquefois sur des questions philosophiques. La
plupart de ces académiciens étaient jeunes. Leur zèle pour l'antique les
dégoûta de leurs noms de baptême et de famille; ils prirent des noms
anciens: le fondateur choisit celui de _Pomponio Leto_, ou plutôt
_Pomponius Loetus_; Philippe _Buonaccorsi_, s'appela _Callimaco
Esperiente_, ou _Callimachus Experiens_, ainsi des autres. Peut-être ces
jeunes gens, dans leurs conversations philosophiques, se permirent-ils
d'autres comparaisons entre les institutions anciennes et les modernes,
où celles-ci n'avaient pas l'avantage. Cela fut transformé, auprès du
pape Paul II, en mépris pour la religion, bientôt en complot contre
l'église, et enfin en conspiration contre son chef.
_Platina_, dans son _Histoire des Papes_, raconte au long toute cette
affaire, dont voici le fond en peu de mots. Paul II donnait au peuple
romain des spectacles et des fêtes pendant le carnaval[548], lorsqu'on
vint lui dénoncer cette conspiration prétendue. Effrayé, ou feignant de
l'être, il ordonne aussitôt un grand nombre d'arrestations, et entre
autres celle de _Platina_ lui-même. Tous les académiciens qu'on put
prendre furent arrêtés comme lui, incarcérés, mis à la question, et
souffrirent de si horribles tortures, que l'un d'eux[549], jeune homme
de la plus grande espérance, en mourut peu de jours après. _Pomponio
Leto_ était alors à Venise: il y était même depuis trois ans dans la
maison _Cornaro_, et l'on ne sait, ni le motif de ce séjour, ni comment
le pape, qui le soupçonna de complicité avec ses confrères, s'y prit
pour faire violer, à son égard, les lois de l'hospitalité. Quoi qu'il en
soit, le malheureux _Pomponio_ fut conduit enchaîné à Rome, incarcéré et
torturé comme les autres, sans que l'on pût arracher à personne l'aveu
de ce qui n'existait pas.
[Note 548: 1468.]
[Note 549: _Agostino Campano_.]
L'arrivée de l'empereur Frédéric III interrompit, pour quelque temps, la
procédure. Dès qu'il fut parti, le pape se rendit lui-même au château
St.-Ange, et voulut examiner les prisonniers, non plus sur la
conjuration, mais sur des hérésies dont on les supposait auteurs. Il fit
ensuite passer leurs opinions à l'examen des plus savants théologiens,
qui n'y trouvèrent point d'hérésie. Paul retourna cependant une seconde
fois au château, et, après une nouvelle épreuve tout aussi inutile que
la première, il finit en déclarant qu'à l'avenir on tiendrait pour
hérétique quiconque prononcerait, ou sérieusement, ou même en
plaisantant, le nom d'académie[550]. Il ne rendit pourtant point encore
la liberté aux accusés; il les retint en prison jusqu'après l'année
révolue. Ce terme arrivé, il fit d'abord adoucir leur captivité, et leur
permit enfin d'être libres. Il mourut sans avoir pu trouver parmi eux de
coupables, et sans avoir voulu reconnaître hautement leur innocence.
Mais ce qui la prouve évidemment, c'est que son successeur, Sixte IV,
qui ne valait pas mieux que lui, confia pourtant à _Platina_ la garde de
la bibliothèque du Vatican, et permit à _Pomponio Leto_ de reprendre sa
chaire publique, où il continua de professer avec un grand concours et
de grands succès. Sixte n'aurait certainement pas traité ainsi des
conspirateurs ni des hérétiques. _Pomponio_ parvint même à réunir son
académie dispersée. On trouve, dans un historien[551] du temps, le récit
de deux anniversaires qu'elle célébra en corps, avec beaucoup de
solennité, en 1482 et 1483, l'un de la mort de _Platina_, l'autre de la
naissance ou de la fondation de Rome.
[Note 550: _Paulus tamen hoereticos eos pronunciavit qui nomen
Academioe, vel serio vel joco deinceps commemorarent_. (_Platina ia Paulo
II._)]
[Note 551: Journal de _Jacopo da Volterra_, publié par Muratori,
_Script. Rer. ital._, vol. XXIII, p. 144.]
_Pomponio_ vécut pauvre, mais rien ne prouve qu'il ait été obligé
d'aller finir ses jours dans un hôpital, comme l'assure
_Valerianus_[552], qui, pour grossir son livre, a souvent ajouté aux
infortunes trop réelles des gens de lettres, des infortunes imaginaires.
Il en a oublié une de _Pomponio_, qui méritait cependant d'être citée;
c'est qu'en 1484, dans une sédition qui s'éleva contre Sixte IV, sa
maison fut pillée, ses livres et tous ses effets volés, et lui, forcé de
s'enfuir en désordre[553], un bâton à la main. Mais cette perte fut
bientôt réparée; quand la sédition fut apaisée, ses amis et ses écoliers
lui envoyèrent à l'envi tant de présents, qu'il se trouva, pour ainsi
dire, plus à son aise qu'auparavant. Il se faisait généralement estimer
par sa probité, sa simplicité, son austérité même. Uniquement occupé de
ses études, il n'y avait pas un réduit obscur à Rome, pas le moindre
vestige d'antiquité qu'il n'eût observé avec attention, et dont il ne
pût rendre compte. On le voyait errer seul et rêveur au milieu de ces
monuments, s'arrêter à chaque objet nouveau qui frappait ses yeux,
rester comme en extase, et souvent pleurer d'attendrissement. Il mourut
à Rome en 1498. Les regrets qui éclatèrent à sa mort, et la pompe
extraordinaire de ses funérailles, attestent qu'il n'avait pu être
réduit à finir dans un hospice une vie environnée de tant de
considération et d'estime.
[Note 552: _De Infelicitate Litterat._, l. II.]
[Note 553: _In giupetto coi borzacchini_, Journal de _Stephano
Infessura_; _Script. Rer. ital._, vol. III, part. II, p. 1163.]
On a de lui plusieurs ouvrages propres à faire connaître les moeurs, les
coutumes, les lois de la république romaine, et l'état de l'ancienne
Rome. Ce sont des Traités sur les sacerdoces, sur les magistratures, sur
les lois, un abrégé de l'histoire des empereurs, depuis la mort du jeune
Gordien jusqu'à l'exil de Justin III, et plusieurs autres ouvrages[554]
pleins d'une érudition profonde et variée. Il s'appliqua de plus à
expliquer et à commenter plusieurs anciens auteurs. Les premières
éditions que l'on fit de Salluste furent revues par lui, et confrontées
avec les plus anciens manuscrits. Il employa les mêmes soins pour les
OEuvres de Columelle, de Varron, de Festus, de Nonius Marcellus, de Pline
le jeune; et l'on a encore de lui des commentaires sur Quintilien et sur
Virgile[555].
[Note 554: Ils ont été recueillis dans un volume devenu très-rare,
sous le titre de: _Opera Pomponii Loeti varia_, Moguntiæ, 1521, in-8. Ce
volume contient: _Romanæ Historiæ compendium_, etc., _de Romanorum
Magistratibus, de Sacerdotus, de Jurisperitis, de Legibus, de
Antiquitatibus urbis Romæ_ (on croit que ce Traité n'est pas de lui),
_Epistolæ aliquot familiares, Pomponii Vita per M. Antonium
Sabetlicum_.]
[Note 555: Les Commentaires sur Quintilien sont imprimés avec ceux
de Laurent _Valla_, Venise, 1494, in-fo. Ceux sur Virgile parurent,
selon Maittaire, à Bâle, 1486, in-fol. _Apostolo Zeno_ en cite une autre
édition, Bâle, 1544, in-8°., _Dissertaz. Voss._, t. II, p. 247.]
L'historien qui nous a conservé le détail des persécutions
qu'éprouvèrent _Pomponio Leto_ et son académie, et qui y fut exposé
lui-même, _Bartolemeo Platina_, était né à _Pladena_, dans le territoire
de Crémone[556]. Le nom de sa famille était _de' Sacchi_; il y substitua
celui de sa patrie, latinisé selon le goût du temps. Il suivit d'abord
le métier des armes, et se livra tard à l'étude des lettres. On croit
qu'il eut pour premier maître, à Mantoue, le bon et célèbre Victorin de
_Feltro_. Conduit à Rome par le cardinal de Gonzague, et produit auprès
du pape Pie II, il en obtint une place[557], qu'il perdit sous Paul II,
et l'on vient de voir ce qu'il eut à souffrir des cruautés de ce
pontife. Jeté dans les fers, questionné, torturé, ainsi que les
compagnons de ses études, d'abord comme conspirateur, ensuite comme
hérétique, sans avoir commis d'autre crime que d'être d'une académie de
savants; calomnié, dénoncé par l'ignorance, et vu de mauvais oeil par un
pape soupçonneux, il fut consolé de ses disgrâces par la faveur dont il
jouit auprès de Sixte IV. Ce pape lui donna, en 1475, la place de garde
de la bibliothèque du Vatican, place modique, mais honorable, et qui fit
toute sa fortune. Il mourut à Rome, en 1481, âgé d'environ soixante ans.
Celui des ouvrages de _Platina_ qui a le plus de célébrité, ce sont ses
Vies des pontifes romains[558].
[Note 556: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 241.]
[Note 557: Dans le collége ou conseil des _Abbréviateurs_, créé par
Pie II, et détruit par son successeur.]
[Note 558: La première édition porte ce titre: _Excellentissimi
Historici B. Platinoe in Vitas summorum pontificum, ad Sixtum IV pontif.
max. proeclarum opus_, Venise, 1479, in-fol. Les deux autres principaux
ouvrages de _Platina_ sont: 1°. _Historia inclytæ urbis Mantuæ, et
serenissimæ familiæ Gonzagæ in libros sex divisa_, etc. Elle n'a été
imprimée qu'en 1675, à Vicence, in-4°., avec des notes de _Lambecius_.
2°. _De Honestâ Voluptate ot Valetudine libri X_, imprimé pour la
première fois à _Cividale del Friuli_ (_in Civitate Austriæ_), 1481,
in-4°. Dans plusieurs des éditions subséquentes, on a ajouté au titre
ces mois: _de Obsoniis_; c'est celui du ch. I du liv. VI; et c'est sur
ce seul fondement que quelques auteurs ont dit que _Platina_ avait fait
_ex professo_, un livre sur la cuisine. Voyez _Apostolo Zeno, Dissert.
Voss._, t. I, p. 254.]
Écrites avec une élégance et une force de style qui étaient alors
très-rares, elles commencent de plus à offrir des exemples d'une saine
critique. L'auteur examine, doute, conjecture; cite les anciens
monuments; rejette les erreurs reçues. Il en commet sans doute lui-même,
principalement dans l'histoire des premiers siècles; et, quoiqu'il parle
plus librement des papes que les autres historiens catholiques, on
aperçoit facilement que, lors même qu'il voit la vérité, il n'ose pas
toujours la dire; mais c'est beaucoup qu'il soit aussi éclairé que son
siècle le lui permettait, et plus véridique que tout autre peut-être ne
l'eût été à sa place. On lui a reproché d'avoir trop mal parlé de Paul
II. On voit, en effet, dans la Vie de ce pontife, qui est la dernière de
l'ouvrage, que _Platina_ ne lui pardonne pas les rigueurs injustes de la
prison et des tortures; on ne peut sans doute lui contester le droit de
dénoncer à la postérité ces actes de tyrannie; mais c'était en son privé
nom, et dans un ouvrage à part, qu'il devait exercer cette juste
vengeance: les intérêts particuliers et les passions personnelles
doivent être bannis de l'Histoire.
Plusieurs auteurs de chroniques générales entreprirent dans ce siècle,
comme dans les précédents, de raconter l'histoire du monde. Ils avaient
plus de secours, et purent tomber dans des erreurs moins grossières;
mais il leur manquait encore, dans la chronologie et dans le choix des
faits, des guides sûrs, et ils sont loin de pouvoir eux-mêmes en servir.
L'un de ces chroniqueurs qui mérite le plus d'attention, est _Matteo
Palmieri_, Florentin. Né en 1405[559], il étudia sous les plus habiles
maîtres, parmi lesquels on compte Charles d'_Arezzo_ et _Ambrogio_ le
Camaldule. Il fut revêtu des premiers emplois de la république, de
plusieurs ambassades importantes, et même de la suprême dignité de
gonfalonnier de justice. Il mourut en 1475. Sa Chronique générale,
depuis la création du monde jusqu'à son temps, n'a pas été publiée
toute entière, mais seulement la dernière partie qui comprend depuis le
milieu du cinquième siècle jusqu'au milieu du quinzième[560]. Elle fut
continuée jusqu'à l'année 1482, par un écrivain du même nom, et à peu
près du même prénom que lui, mais qui n'était ni son parent ni son
compatriote. _Mattia Palmieri_ de Pise est le nom de ce continuateur. Il
fut secrétaire apostolique, et très-savant dans les langues grecque et
latine. Il mourut à soixante ans, en 1483. C'est à peu près tout ce
qu'on sait de sa vie. Sa continuation est ordinairement jointe à la
Chronique de _Matteo_.
[Note 559: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 21.]
[Note 560: Depuis 447 jusqu'en 1449. La première édition parut à la
suite de la Chronique d'Eusèbe, sans nom de lieu et sans date (Milan,
1475, in-4°. gr.); Voy. _Apostolo Zeno_, _Dissert. Voss._, t. I, p. 110;
cette édition est de la plus grande rareté. Il en parut une seconde,
Venise, 1483, in-4°., etc.].
Ce dernier écrivit de plus, en latin, la Vie de Nicolas _Acciajuoli_,
grand sénéchal du royaume de Naples[561], et un livre sur la prise de la
ville de Pise[562]. On a de lui, en italien, quatre livres de _la Vie
civile_[563], imprimés plusieurs fois, et même traduits en
français[564]. Enfin, il fut aussi poëte. Il fit, en _terza rima_, à
l'imitation du Dante, un poëme philosophique, ou plutôt
théologique[565], qui eut pendant sa vie une grande célébrité. Mais sa
théologie n'y fut pas toujours orthodoxe; il y avança, par exemple, que
nos ames étaient ces anges qui demeurèrent neutres dans la révolte
contre leur créateur. Cette opinion mal sonnante, dénoncée à
l'inquisition après sa mort, fit condamner solennellement son poëme, qui
n'a jamais vu le jour, et dont on a seulement des copies dans plusieurs
bibliothèques d'Italie[566]. Quelques-uns ont même prétendu que l'auteur
avait été brûlé avec son livre; mais Apostolo Zeno a prouvé[567] que
cela n'a ni été, ni pu être; que l'on fit à _Matteo Palmieri_, des
funérailles publiques, ordonnées par la seigneurie de Florence; que
_Rinuccini_ prononça son oraison funèbre, et que, pendant la cérémonie,
ce poëme, que l'on prétend avoir fait condamner l'auteur, était déposé
sur sa poitrine, comme son plus beau titre de gloire.
[Note 561: Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. XIII.]
[Note 562: _De captivitate Pisarum, ibid._, vol. XIX.]
[Note 563: _Libro della Vita civile_, Florence, 1529, in-8°. Ce
livre est écrit en Dialogues.]
[Note 564: Par Claude des Rosiers, et imprimé à Paris, 1557, in-8°.]
[Note 565: Marsile Ficin, en écrivant à l'auteur, adresse sa lettre:
_Matheo Palmerio poetoe theologico_, épist. 45, l. I. Sur ce poëme,
intitulé: _Cità di Vita_, et qui est divisé en trois livres et en cent
chapitres, voy. _Apostolo Zeno, ub. supr._, p. 113 à 121.]
[Note 566: _Apostolo Zeno, loc. cit._, en compte trois principaux
manuscrits dans les bibliothèques Ambroisienne à Milan, Laurentienne et
de _Strozzi_, à Florence.]
[Note 567: _Loc. cit._, et surtout p. 119.]
D'autres historiens se renfermèrent dans de plus étroites limites, et se
bornèrent à écrire les choses arrivées de leur temps. Le plus célèbre
est _Æneas Sylvius Piccolomini_, qui devint pape sous le nom de Pie II.
Il naquit en 1405[568], dans un château voisin de Sienne[569], et fit
ses études dans cette ville. Il s'attacha, dans sa jeunesse, au cardinal
Capranica, et se rendit avec lui au concile de Bâle. Dans la rupture qui
éclata entre plusieurs pères de ce concile et le pape Eugène IV, il fut
du parti des opposants, écrivit pour eux, et les soutint pendant
plusieurs années; enfin, il les abandonna, alla se jeter aux pieds
d'Eugène, et obtint son pardon. Il avait changé de condition, plus
légèrement encore que de parti, et s'était successivement attaché à
trois ou quatre cardinaux; il fut ensuite, pendant quelques années,
secrétaire de l'empereur Frédéric III. Il voyagea beaucoup, et dans
presque tous les pays de l'Europe, en Angleterre, en Écosse, en Hongrie,
en Allemagne, en France, presque toujours chargé d'ambassades et de
missions de confiance. Le pape Eugène le fit évêque de Trieste; Nicolas
V, de Sienne, et Calixte III, cardinal; enfin, il devint pape
lui-même[570]; et il est certain qu'il n'eût pas fait cette fortune
avec les pères récalcitrants du concile de Bâle, et leur antipape Félix.
Il prit le nom de Pie II. Son pontificat presque entier fut occupé d'un
vain projet de ligue contre les Turcs, et il mourut en 1464, sans avoir
fait aux lettres et aux sciences tout le bien qu'il projetait, et qu'on
avait lieu d'attendre de lui.
[Note 568: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 24.]
[Note 569: À Consignano, village dont il fit une ville épiscopale
quand il fut devenu pape, et que, de son nom de _Pio_, il nomma
_Pienza_.]
[Note 570: 1458.]
Son plus grand ouvrage n'est point compris dans la collection générale
de ses OEuvres, et ne fut imprimé que cent vingt ans après sa mort. Ce
sont des _Commentaires_ en douze livres, sur les événements arrivés de
son temps en Italie[571]. On peut les considérer comme une histoire
générale de cette partie de l'Europe, pendant les cinquante-huit ans
qu'il vécut, histoire écrite, non-seulement avec éloquence et avec
force, mais avec une élégance de style qui était alors peu commune. Ses
OEuvres[572] contiennent d'abord deux autres livres de _Commentaires_ sur
les actes du concile de Bâle. Le parti qu'il avait suivi dans ce
concile, dit assez sous quelles couleurs il en présente les actes. Les
protestants, dont cet écrit flattait les opinions, l'ont fait réimprimer
souvent; mais, sans y joindre d'autres ouvrages du même auteur, où il
dit précisément le contraire sur l'autorité du vicaire de Dieu, et sur
d'autres points de cette importance, non plus que la grande bulle de
rétractation qu'_Æneas Sylvius_ publia lorsqu'il fut devenu Pie II. On
les trouve dans le même recueil, et ce serait montrer peu de
connaissance des hommes et des affaires de ce monde, que de s'étonner de
voir cette diversité entre les écrits d'un prêtre qui veut faire fortune
dans un concile, et ceux de ce même prêtre devenu évêque, cardinal et
pape.
[Note 571: _Pii II Pont. Max. Commentarii rerum memorabilium quoe
temporibus suis contigerunt, à R. D. Jo. Gobellino vicario Bonnon. jam
diù compositi, et à R. P. D. Fr. Bandino Piccolomineo, archiep. Senensi
ex vetusto originali, recogniti_, Rome, 1584, in-4°., réimprimé à
Francfort, 1614, in-fol. Ces Commentaires, quoique donnés sous le nom
d'un des familiers de Pie II, sont reconnus pour être de ce pontife
lui-même. Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 322.]
[Note 572: Édition de Bâle, 1571, in-fol.]
Ses autres ouvrages historiques sont une histoire abrégée de Bohême,
celle de l'empereur Frédéric III; une Cosmographie qui contient la
description de la grande Asie mineure, avec un exposé rapide des faits
les plus mémorables, un abrégé de l'histoire de _Biondo Flavio_, et
quelques autres écrits moins importants. Ce sont ensuite des opuscules
philosophiques, des harangues, des traités de grammaire et de
philologie; un livre de lettres familières qui en contient plus de
quatre cents, et dans lequel se trouve compris un grand nombre de
morceaux de quelque étendue, entr'autres une espèce de roman ou histoire
tragique de deux amants[573], où l'on croit qu'il raconte, sous des noms
supposés, un fait arrivé à Sienne, tandis qu'il s'y trouvait avec
l'empereur Sigismond. Cette variété de productions, leur nombre et le
mérite littéraire qui y brille, auraient de quoi surprendre, même dans
un simple littérateur, qui en eût été occupé uniquement; qu'est-ce donc
quand on songe aux longs et fatigants voyages, aux grandes affaires, aux
éminentes fonctions qui partagèrent la vie de ce laborieux pontife, et
qui sembleraient en avoir dû remplir tous les moments?
[Note 573: _Historia de Euriato et Lucretia se amantibus_, ep. CXIV,
p. 623.]
Ses Commentaires sur l'histoire de son temps furent continués par
_Jacopo degli Ammanati_, qu'il avait fait cardinal, et qui lui devait
bien ce témoignage de reconnaissance. Il était né dans le territoire de
Lucques, avait fait d'excellentes études sous Charles et Léonard
d'_Arezzo_, sous _Guarino_ de Vérone, et _Gianozzo Manetti_. S'étant
rendu à Rome en 1450, le cardinal Capranica le prit pour son secrétaire.
Il resta dix ans dans cet emploi subalterne, et menait une vie si
pauvre, qu'il ne pouvait quelquefois satisfaire aux moindres et aux
plus indispensables dépenses[574]. Calixte III le fit secrétaire
apostolique; mais Pie II fit bien plus pour lui. Il l'adopta, en quelque
sorte, lui donna son nom[575], l'éleva rapidement à l'évêché de Pavie et
au cardinalat. C'est de lui qu'il est si souvent parlé dans l'histoire
littéraire de ce temps, et c'est à lui que sont adressées tant de
lettres des hommes les plus célèbres d'alors, sous le nom de cardinal de
Pavie. Sa faveur ne se soutint pas sous Paul II; mais elle reprit, sous
Sixte IV, une nouvelle force. Il fut créé successivement légat de
Pérouse et de l'Ombrie, évêque de Tusculum, et peu de temps après évêque
de Lucques. Il l'était depuis deux ans, lorsqu'un médecin ignorant, pour
le guérir de la fièvre quarte, lui fit prendre de l'ellébore, sans
précaution et sans mesure. Il tomba dans un profond sommeil, et ne se
réveilla plus. Sa continuation des commentaires de Pie II ne s'étend que
depuis 1464 jusqu'à la fin de 1469. Le style en est moins bon; mais, à
ce mérite près, elle a tous ceux que l'on exige dans l'histoire. On y a
joint un recueil de près de sept cents lettres[576], qui ne jettent pas
peu de lumières sur les événements de ce siècle.
[Note 574: _Appena avea di che farsi rader la barba_. Tiraboschi,
_ub. supr._ p. 30.]
[Note 575: _Piccolomini_.]
[Note 576: _Epistolæ et Commentarii Jacobi Piccolomini, cardinalis
papiensis_, Milan, 1506, in-fol.]
Il y eut alors peu de villes qui n'eussent, comme Florence, leur
historien particulier: les différentes histoires littéraires entrent,
sur presque tous, dans des détails intéressants pour chacune de ces
villes, mais qui le seraient trop peu pour nous. Il faut en excepter
d'abord les historiens de Venise, rivale de Florence dans la politique,
dans les lettres et dans les arts. Dès le commencement de ce siècle, les
Vénitiens avaient désiré d'avoir, au lieu de chroniques, de journaux et
de mémoires informes, une histoire méthodique, élégante et suivie, qui
consacrât les événements les plus mémorables de leur république.
Plusieurs écrivains célèbres furent choisis, mais différents obstacles
les empêchèrent de se livrer à ce travail. Celui qui l'entreprit enfin,
fut _Marc-Antonio Coccio_, né en 1436, dans la campagne de Rome[577],
sur les confins de l'ancien pays des Sabins, ce qui lui fit substituer à
son nom, suivant l'usage de ce temps, celui de _Sabellico_. Il était
élève de _Pomponio Leto_, et fut appelé, en 1475, à Udine, comme
professeur d'éloquence. Il le fut, en la même qualité, à Venise, en
1484. La peste l'obligea, peu de temps après, de se retirer à Vérone, et
ce fut là que, dans l'espace de quinze mois, il écrivit en latin les
trente-trois livres de son _Histoire vénitienne_; il les publia en
1487[578], et la république en fut si contente, qu'elle lui assigna, par
décret, une pension annuelle de deux cents sequins. _Sebellico_, par
reconnaissance, ajouta à son Histoire quatre livres qui n'ont jamais vu
le jour. Il publia de plus une Description de Venise en trois livres, un
dialogue sur les Magistrats vénitiens, et deux poëmes en l'honneur de la
République.
[Note 577: À Vicovaro. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 50.]
[Note 578: _Venetiis, ap. Andr. Toresanum de Asulâ_.]
Ces travaux et les distinctions qu'ils lui procurèrent, ne l'empêchèrent
point de composer beaucoup d'autres ouvrages. Le plus considérable est
celui qu'il intitula _Rapsodie des Histoires_[579], et qui est une
histoire générale depuis la création du monde jusqu'en 1503. Cette
histoire est écrite avec la critique de ce temps-là, et d'un style assez
dépourvu d'élégance: elle eut cependant un grand succès, et valut à son
auteur des éloges et des récompenses. Ses autres productions sont des
discours, des opuscules moraux, philosophiques et historiques, et
beaucoup de poésies latines; le tout remplit quatre forts volumes
in-folio[580]. _Sabellico_ a encore donné des notes et des commentaires
sur plusieurs anciens auteurs, tels que Pline le naturaliste, Valère
Maxime, Tite-Live, Horace, Justin, Florus, et quelques autres. Malgré le
succès de son _Histoire de Venise_, il faut avouer, et il avoue
lui-même, qu'il a trop suivi des annales qui n'étaient pas toujours
d'une grande autorité; il ne connut point celles de l'illustre doge
André _Dandolo_, dépôt le plus authentique et le plus ancien de
l'histoire des premiers temps de la république[581]; cette négligence, à
quelque cause qu'on veuille l'attribuer, et le peu de temps qui fut
accordé à _Sabellico_ pour la rédaction de son ouvrage, sont les
principales causes du peu de foi qu'il mérite, et des nombreuses erreurs
qui y ont été relevées depuis. Il mourut à Venise, après une maladie
longue et douloureuse, en 1506[582].
[Note 579: _Rhapsodiæ Historiarum Enneades_. Chacune de ces Ennéades
contient neuf livres. _Sabellico_ en publia sept, ou soixante-trois
livres, à Venise, en 1498, in-fol., et en 1504, trois autres Ennéades,
et deux livres de plus: en tout quatre-vingt-douze livres.]
[Note 580: _Basileæ, curis Cælii secundi Curionis, ap. Joan.
Hervagium_, 1560.]
[Note 581: Voy. _Foscarini, Letter. Venez._, p. 232.]
[Note 582: Voy. _Valerion. de infel. Literat._, l. I.]
_Bernardo Giustiniani_ forma, vers le même temps à peu près, le même
dessein, et le remplit à la fois avec plus d'exactitude et plus de
mérite littéraire. Né à Venise en 1408[583], il eut pour maîtres dans
les lettres, _Guarino_, _Filelfo_ et Georges de Trébizonde. Il entra de
bonne heure dans les emplois de la république, et s'y distingua par sa
conduite, son éloquence et sa capacité. Il fut chargé de plusieurs
ambassades honorables, nommé du conseil des dix, et enfin procurateur
de Saint-Marc. Il mourut en 1489, laissant, outre quelques autres
ouvrages, quinze livres de l'ancienne Histoire de Venise, depuis son
origine jusqu'au commencement du neuvième siècle. C'est, selon le savant
_Foscarini_[584], le premier essai d'un travail bien conçu sur
l'Histoire vénitienne, et _Giustiniani_ doit être regardé comme le
premier auteur de cette histoire, dans un siècle déjà éclairé, comme
_Dandolo_ le fut dans des temps encore barbares.
[Note 583: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 52.]
[Note 584: _Letter. Venez._ pag. 245.]
Padoue et les princes de Carrare qui en étaient maîtres, eurent pour
historien Pierre-Paul _Vergerio_, dont je dois faire mention, non à
cause de Padoue ni de ses princes, mais parce qu'il fut un des plus
grands littérateurs du quatorzième et du quinzième siècles. Il était né
dès l'an 1349[585] à _Giustinopoli_ ou _Capo d'Istria_. Après avoir
parcouru plusieurs villes d'Italie, où il donna des preuves éclatantes
de son savoir dans la philosophie, le droit civil, les mathématiques, la
langue grecque et la littérature, il assista au concile de Constance,
passa ensuite en Hongrie, où l'on croit qu'il fut appelé par l'empereur
Sigismond, et y mourut vers le temps du concile de Bâle. Outre son
histoire des princes de Carrare[586], une Vie de Pétrarque[587] et
quelques autres ouvrages de différents genres, on a de _Vergerio_ un
livre intitulé _des Moeurs honnêtes_[588], qui eut alors un succès si
prodigieux qu'on l'expliquait partout publiquement dans les écoles. Il
traduisit le premier en latin, pour l'empereur Sigismond, la vie
d'Alexandre par Arrien[589]. Il fit aussi des vers, et même une comédie
latine que l'on conserve manuscrite dans la bibliothèque
Ambroisienne[590]. On dit que sa tête s'altéra dans les dernières années
de sa vie, qu'il la perdit presque entièrement, et qu'il n'en jouissait
plus que par intervalles; infirmité affligeante, humiliante pour la
raison humaine, et dont ni la force, ni l'étendue d'esprit, ni le génie
même ne garantissent, mais qui, par une singularité remarquable, est
cependant moins commune parmi les hommes qui ménagent le moins leurs
facultés intellectuelles, qui les exercent, ou, si l'on veut, qui les
fatiguent le plus.
[Note 585: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 56.]
[Note 586: Publiée d'abord dans le _Thesaur. Antiq. ital._, t. VI,
part. III, Lugd. Batav., 1722, et huit ans après, comme inédite, dans le
grand Recueil de Muratori, t. XVI, Milan, 1730.]
[Note 587: Insérée par _Tomasini_, dans son _Petrarcha redivivus_.]
[Note 588: _De Ingenuis Moribus_, première édition, avec d'autres
Opuscules, Milan, 1474, in-4°.; deuxième, 1477, et réimprimé plusieurs
fois.]
[Note 589: Cette traduction est restée inédite; _Apostolo Zeno_ en a
publié l'épître dédicatoire à Sigismond, _Dissert. Voss._ t. I, p. 55 et
56.]
[Note 590: Elle est intitulée _Paulus_; c'est une comédie morale
qu'il avait composée dans sa jeunesse; _Sassi_ en a donné la Notice, et
publié le Prologue, dans son _Histoire typographique de Milan_, colonne
393.]
L'état de Milan, théâtre de tant d'événements politiques et militaires,
les Visconti et les Sforce, qui le possédèrent successivement, ne
pouvaient manquer de trouver des historiens. Nous devons distinguer
parmi eux _Pier Candido Decembrio_, pour la même raison qui nous a fait
parler de _Vergerio_; c'est que le nom de cet écrivain se lie avec ceux
des hommes les plus célèbres dans la littérature du quinzième siècle.
Son père, _Uberto Decembrio_, né à Vigevano, fut lui-même un littérateur
distingué. _Pier Candido_ naquit à Pavie 1399[591]. Il fut, dès sa
jeunesse, secrétaire de Philippe-Marie Visconti. Après la mort de ce
duc, dans les efforts que firent les Milanais pour reconquérir la
liberté, _Pier Candido_ fut un des plus ardents défenseurs de leur
cause. Quand il la vit perdue sans ressource, il quitta Milan pour Rome,
et fut fait, par Nicolas V, secrétaire apostolique. Il ne revint à Milan
qu'environ vingt ans après, et y mourut en 1477. On lit dans
l'inscription gravée sur sa tombe, dans la Basilique de Saint-Ambroise,
qu'il avait composé plus de cent vingt-sept ouvrages; c'est beaucoup; et
quoiqu'il en soit resté de lui un grand nombre, on a fait des efforts
inutiles pour les rassembler tous. Les deux principaux sont sa vie de
Philippe-Marie Visconti et celle de François Sforce, toutes deux
insérées dans le grand recueil de Muratori[592]. Dans la première il a
pris Suétone pour modèle, s'est attaché comme lui aux anecdotes
particulières, et n'en a pas mal imité le style. La seconde est en vers
hexamètres, et il y faut chercher, comme dans tous les poëmes de cette
espèce, moins la poésie que les faits. Ses autres ouvrages imprimés sont
des Discours, des Traités sur différents sujets, des Vies de quelques
hommes illustres, des Poésies latines et italiennes, outre plusieurs
Traductions, comme celles de l'Histoire grecque d'Appien en latin, de
l'histoire latine de Quinte-Curce en italien, et quelques autres. Ce
qu'on doit le plus regretter de lui, dans ce qui n'a pas été publié, ce
sont ses Lettres que l'on conserve manuscrites en très-grand nombre dans
plusieurs bibliothèques d'Italie[593]. Elles ne pourraient que jeter un
nouveau jour sur l'histoire politique et littéraire de ce siècle.
[Note 591: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 65.]
[Note 592: _Script. Rer. ital._, t. XX.]
[Note 593: Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 208.]
Jean _Simonetta_, frère du célèbre _Cicco Simonetta_, premier ministre
de François Sforce, a aussi écrit l'histoire de ce duc avec beaucoup
d'exactitude et d'élégance. Il fut son secrétaire intime, et plus à
portée que personne de le connaître et de le juger. Les deux frères
_Simonetta_, nés en Calabre, s'étaient attachés au duc François; ils
furent fidèles à sa mémoire. Louis le Maure, après son usurpation, ne
pouvant les gagner, les proscrivit, les envoya d'abord prisonniers à
Pavie, fit trancher la tête au ministre, et, peut-être, honteux de
condamner à mort celui qui avait rendu si célèbre le nom de son
père[594], se contenta d'exiler l'historien à Verceil. L'histoire,
écrite par Jean _Simonetta_, divisée en trente-un livres, est insérée
dans le recueil de Muratori[595]: elle comprend depuis l'an 1423 jusqu'à
1466, époque de la mort du duc François.
[Note 594: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 71.]
[Note 595: _Script. Rer. ital._, vol. XXI.]
Les _Visconti_ eurent à peu près dans le même temps, pour historien, un
élève de _Filelfo_, que nous avons vu précédemment en querelle ouverte
avec son maître. Né à Alexandrie _de la Paille_, il avait changé son nom
de famille _de' Merlani_ pour celui de _Merula_. Pendant presque toute
sa vie, il enseigna les belles-lettres, tantôt à Venise et tantôt à
Milan, où il mourut en 1494[596]. Son _Histoire des Visconti_[597] ne
s'étend que jusqu'à la mort de Mathieu, qu'en Italie on appelle le
Grand. Le style en est pur et soigné, mais l'auteur a trop légèrement
adopté les fables de quelques vieilles chroniques sur l'origine de cette
famille. Il est aussi tombé dans un grand nombre de fautes et
d'inexactitudes, qu'il faut attribuer au défaut absolu de titres et de
monuments[598]. Mais ce n'est pas à cette histoire qu'il doit une place
honorable dans la littérature de ce siècle; sa véritable gloire est
d'avoir été l'un des restaurateurs les plus zélés et les plus savants de
l'étude des anciens. Il fut le premier à publier ensemble les quatre
auteurs latins sur l'agriculture, Caton, Varron, Columelle et
Palladius[599], et le premier encore à donner une édition de
Plaute[600]. Juvenal, Martial, Ausone, les Déclamations de Quintilien,
parurent aussi, ou, la première fois, par ses soins, ou avec ses notes
et ses commentaires. On lui doit de plus quelques traductions d'auteurs
grecs et plusieurs Opuscules historiques, philologiques ou critiques.
Son plus grand défaut fut l'orgueil littéraire, défaut très commun de
son temps, peut-être même dans tous les temps; mais dans ce siècle
surtout, siècle fécond en érudits, chacun d'eux voulait être le seul
savant, voulait être regardé comme infaillible, s'emportait contre les
moindres critiques, et provoquait les autres par des critiques amères.
La fureur de _Merula_ contre _Filelfo_ n'était venue que pour un _o_
employé au lieu d'un _a_[601]; il eut des querelles à peu près
semblables avec l'auteur, aujourd'hui très-ignoré, d'un _Traité de
l'Homme_[602]; avec l'érudit _Domizio Calderini_, qui avait osé le
soupçonner de ne pas savoir parfaitement le grec, et surtout avec
l'illustre Politien. Cette dernière dispute eut un éclat proportionné à
la célébrité de l'adversaire. Elle ne se termina qu'à la mort de
_Merula_, qui eut le mérite tardif de s'en repentir en mourant, de
témoigner le désir d'une réconciliation sincère, et d'ordonner qu'on
effaçât de ses ouvrages tout ce qu'il avait écrit contre Politien.
[Note 596: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 72.]
[Note 597: _Georgii Meruloe Alexandrini antiquitates Vicecomitum_,
lib. X, in-fol., sans date ni nom de lieu (à Milan, dans les douze
premières années du seizième siècle). _Dissert. Voss._, t. II, p. 74,
réimprimées plusieurs fois.]
[Note 598: Tiraboschi, _loc. cit._]
[Note 599: Venise, 1472, in-fol., avec des explications et des
notes.]
[Note 600: _Ibid._, même année, in-fol.]
[Note 601: Voy. ci-dessus, p. 343, note.]
[Note 602: _Galeotto Marzio_.]
_Tristano Calchi_[603], l'un de ses élèves, fut chargé de continuer son
_Histoire des Visconti_. En examinant de près l'ouvrage de son maître,
il en découvrit facilement les erreurs; il voulut d'abord les corriger,
mais leur nombre et leur gravité le détournèrent de ce projet; il aima
mieux faire un nouvel ouvrage, rendre l'histoire plus générale, et la
recommencer depuis la fondation de Milan. Il la conduisit jusqu'à l'an
1323. C'est une des meilleures productions de ce temps. La critique y
est beaucoup plus exacte; le style a l'élégance et la gravité
convenables. Il est singulier qu'elle n'ait été publiée que dans le
dix-septième siècle[604], plus de cent ans après la mort de l'auteur.
[Note 603: Né à Milan, vers l'an 1462. Tiraboschi, _ub. supr._, p.
78.]
[Note 604: Les vingt premiers livres à Milan, en 1628, et les deux
derniers en 1643, avec quelques Opucules historiques du même auteur.]
Toutes ces histoires étaient écrites en latin. Il semblait que l'Italie,
reculant vers l'antiquité, à mesure qu'elle en retrouvait les monuments,
fût redevenue toute latine. Parmi les historiens de Milan, il y en eut
cependant un qui voulut que les annales de sa patrie fussent écrites en
langue italienne. _Bernardino Corio_, d'une famille noble et ancienne,
né en 1459[605], était à quinze ans chambellan du duc Galéaz-Marie, fils
et successeur de François Sforce. Il n'en avait que vingt-cinq lorsqu'il
commença son histoire, par ordre de Louis le Maure, qui lui assigna,
pour cet ouvrage, un traitement annuel. Il le finit en 1503, et le
publia la même année. Cette première édition de l'histoire de _Corio_,
qui a été suivie de plusieurs autres, est d'une magnificence
remarquable. Paul Jove prétend, mais sans preuve, et même sans
vraisemblance, que l'auteur la fit à ses frais, et que sa fortune en
souffrit. Le style n'en est pas excellent. La phrase italienne s'y
rapproche trop de la phrase latine; on ne dirait pas, en le lisant, que
Boccace et _Villani_ avaient écrit en italien plus d'un siècle
auparavant. Quant aux faits, l'auteur adopte sans critique, dans le
récit des premiers temps, les fables des vieilles chroniques; mais quand
il arrive aux temps modernes, il fait un meilleur usage des
renseignements puisés dans les archives publiques, qui lui furent
ouvertes. Il est alors écrivain très-exact, minutieux à l'excès, mais
d'autant plus digne de foi, qu'il insère souvent dans son histoire, des
titres originaux et des monuments authentiques.
[Note 605: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 75.]
On sent, au reste, avec quelles précautions il faut lire cette _Histoire
de Milan_, écrite d'après les ordres, et payée des bienfaits de Louis le
Maure. C'est avec une défiance égale qu'on doit lire quelques histoires
dont j'ai déjà parlé, qui ont pour héros les rois de Naples de la
dynastie d'Aragon, et qui furent écrites sous le règne du roi Alphonse,
ou de son fils. Ainsi le livre du _Panormita_ sur les dits et les faits
de cet Alphonse[606], celui de Laurent _Valla_ sur les exploits de son
père Ferdinand Ier.[607], l'histoire que _Bartolomeo Fazio_ avait
écrite auparavant, en dix livres, des faits de ce même roi
Ferdinand[608], exigent qu'on ne perde pas de vue la position de leurs
auteurs, et leurs fonctions, ou au moins leur séjour et leur existence
honorable à la cour de Naples.
[Note 606: _De Dictis et Factis Alphonsi regis_, lib. IV.]
[Note 607: Voy. ci-dessus, p. 354.]
[Note 608: Imprimée pour la première fois à Lyon en 1560, sous ce
titre: _De Rebus gestis ab Alphonso primo Neapolitanorum rege
Commentariorum_, lib. X, in-4°.]
_Bartolomeo Fazio_ était né à la Spezia, auprès de Gênes. Il était élève
de _Guarino_ de Vérone. On ne sait à quelle époque ni pour quel motif il
fut appelé à Naples par le roi Alphonse; il y passa le reste de sa vie,
et mourut en 1457[609]. _Fazio_ fut un des plus violents ennemis de
Laurent _Valla_; il l'attaqua même le premier: _Valla_, en pareille
occasion, ne tardait jamais à répondre; quatre invectives de l'un et
quatre de l'autre, suffirent à peine à leur colère. Celles de Laurent
_Valla_ existent dans le recueil de ses OEuvres[610]; on n'a imprimé
qu'incomplètement et par fragments les Invectives de _Fazio_. Outre son
Histoire du roi Ferdinand, on a de lui celle de la guerre qui éclata, en
1377, entre les Vénitiens et les Génois[611]; quelques Opuscules de
philosophie morale, et un livre _des Hommes illustres_, intéressant pour
l'histoire littéraire, qui n'a été publié que dans le siècle
dernier[612]. _Fazio_ y raconte brièvement la vie des hommes les plus
célèbres de son temps, rappelle leurs principaux ouvrages, en indique
les beautés et les défauts, et se montre, en général, juge équitable,
critique impartial et éclairé.
[Note 609: Mehus, _Vita Bartholom. Facii_ (voy. p. suiv. note 2);
Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 79.]
[Note 610: Édition de Bâle.]
[Note 611: _De Bello Veneto Clodiano ad Joannem Jacobum Spinulam
liber._ Lyon, 1568, in-8°.]
[Note 612: _De Viris illustribus liber_, publié par l'abbé Mehus,
avec une Vie de l'auteur, Florence, 1745, in-4°.]
Un autre ouvrage, sur un sujet pareil, composé dans le même siècle, n'a
été imprimé non plus que dans le dix-huitième; c'est celui de _Paolo
Cortese_, sur les hommes célèbres par leur savoir[613]. Il est en forme
de Dialogue; l'auteur feint qu'il s'entretient dans une île du lac
Bolsena avec un certain _Antonio_, et avec Alexandre Farnèse, qui fut
depuis le pape Paul III. L'entretien roule sur les hommes les plus
célèbres, dans ce siècle, par leur érudition et leurs talents
littéraires. Le style en est meilleur et plus élégant que celui de
_Fazio_. _Cortese_ paraît y avoir pris pour modèle le Dialogue de
Cicéron sur les illustres Orateurs. Il n'avait que vingt-cinq ans
lorsqu'il composa cet ouvrage, où brille cependant un jugement
très-solide et une grande maturité d'esprit[614]. Il était né à Rome en
1465[615], d'une famille noble et toute littéraire. Son père, employé à
la secrétairerie pontificale, était un homme lettré et un philosophe;
son frère, Alexandre _Cortese_, se distingua de bonne heure par son
talent pour la poésie latine. Il menait avec lui le jeune Paul encore
enfant, chez les savants qu'il visitait à Rome. C'est ce qui lia Paul
_Cortese_, dès sa première jeunesse, avec ce que la littérature avait
alors de plus éminent, et entre autres avec Pic de la Mirandole et Ange
Politien, qui faisaient le plus grand cas de son savoir, de son
éloquence et de son goût. Ce Dialogue suffit pour justifier leur
opinion. Il n'écrivit guère, d'ailleurs, que des ouvrages de théologie,
où l'on dit qu'il essaya le premier d'introduire le style pur des
anciens auteurs latins[616]. Il a aussi laissé un livre fort estimé à
Rome, sur le cardinalat[617], dans lequel il traite avec beaucoup
d'étendue, d'érudition et d'élégance, d'abord des vertus et de la
science qu'on doit exiger dans les cardinaux, ensuite de leurs revenus
et de leurs droits. Il n'a jamais été fait d'autre édition de cet
ouvrage, qui est devenu fort rare; on aura craint peut-être de
réimprimer la seconde partie, à cause de la première.
[Note 613: _De Hominibus doctis_.]
[Note 614: Publié à Florence, en 1734, avec des notes, attribuées,
ainsi que l'édition, à _Domenico-Maria Manni_. Tiraboschi, t. VI, part.
II, p. 104.]
[Note 615: _Id._, t. VI, part I, p. 228.]
[Note 616: Tiraboschi, _loc. cit._]
[Note 617: _De Cardinalatu_, publié après sa mort, par son frère
Lactance _Cortese_.]
Pour revenir aux historiens de Naples, ce royaume en eut alors un en
langue italienne, comme le duché de Milan. Les autres auteurs ne
s'étaient attachés qu'aux actions de quelques rois; Pandolphe
_Collenuccio_ embrassa l'histoire générale de Naples, depuis les temps
les plus reculés jusqu'à son temps. Il la dédia à Hercule Ier., duc de
Ferrare, qui avait été élevé à la cour du roi Alphonse. Elle fut ensuite
traduite en latin, et a été réimprimée plusieurs fois dans les deux
langues. Né à Pesaro, il s'y retira dans sa vieillesse, et crut y
trouver le repos après une vie laborieuse et agitée. Une mort funeste
l'y attendait. L'an 1500, il entra dans un complot tendant à livrer la
ville au duc de Valentinois, comme on l'appelle en France, c'est-à-dire,
à l'infame César _Borgia_, qui en effet s'en rendit maître. Jean Sforce,
seigneur de Pesaro, après avoir donné au malheureux _Collenuccio_
l'espérance du pardon de son crime, le fit étrangler en prison[618].
[Note 618: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 84.]
On voit que, de tant d'historiens qui fleurirent alors en Italie,
_Collenuccio_ et _Corio_ furent les seuls qui écrivissent en italien,
quoique, dans le siècle précédent, _Villani_ en eût donné un bel
exemple. De même parmi les poëtes, un très-grand nombre crut ne pouvoir
versifier qu'en latin, soit que leurs études leur eussent fait regarder
cette langue comme la leur propre, soit que, malgré la réputation des
deux grands poëtes du quatorzième siècle, l'oubli dans lequel sembla
tomber la langue italienne dès le quinzième, leur persuadât qu'elle
serait éphémère comme le provençal, et qu'il n'y avait de durable que le
latin. Je ne répéterai point ici tous les noms consignés dans de
volumineuses histoires, et de la littérature et de la poésie, où l'on
s'est piqué de tout recueillir[619]. Je ne parlerai que des poëtes
latins dont on peut lire les ouvrages, et de ceux qui ont conservé plus
ou moins de renommée par quelque circonstance particulière, ou quelque
singularité.
[Note 619: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital_; le Quadrio,
_Storia e Ragione d'ogni posia_; Fabricius, _Biblioteca mediæ et infiæoe
ætatis_.]
Parmi les noms de plusieurs poëtes célèbres de leur vivant, mais à peine
connus aujourd'hui, se trouve celui de _Maffeo Vegio_, né à Lodi en
1406[620], dont la réputation s'est mieux conservée. Il ne se borna pas
à suivre son goût pour les vers, il étudia la jurisprudence pour
complaire à son père, et, après avoir été professeur de Poésie dans
l'université de Pavie, il le fut aussi de Droit. Ayant été appelé à
Rome, il fut secrétaire des brefs sous Eugène IV, Nicolas V et Pie II,
et y mourut en 1458. Outre un assez grand nombre d'ouvrages en prose,
presque tous ascétiques ou moraux, on a de lui un Poëme sur la mort
d'Astyanax, quatre livres sur l'expédition des Argonautes, quatre sur la
vie de S. Antoine abbé, et plusieurs autres poésies sur différents
sujets, où l'on trouve plus d'abondance que de force, et plus de
facilité que d'élégance[621]. Ce qui est plus remarquable, c'est que,
s'étant imaginé que l'_Énéide_ était un poëme imparfait et sans
dénouement, il crut y devoir ajouter un treizième livre. L'_Énéide_
s'était fort bien passée jusqu'alors de ce supplément, et s'en passe
encore tout aussi bien depuis; on le trouve cependant à la fin du poëme,
dans plusieurs éditions faites en Italie et même en France[622].
J'ajouterai que s'il a eu les honneurs de la traduction en vers
italiens[623], il les a eus aussi en vers français[624].
[Note 620: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 199.]
[Note 621: Elles ont été imprimées en un seul volume, Milan, 1597,
in-fol.]
[Note 622: Paris, 1507, in-fol.; Lyon, 1517, in-fol.]
[Note 623: En vers libres ou _sciolti_; Milan, 1600, in-4°.]
[Note 624: Par Pierre de Mouchault. Cette traduction est imprimée
avec le texte latin, à la fin de la traduction complète de Virgile des
deux frères d'Agneaux (Robert et Antoine le Chevalier), Paris, 1607,
in-fol.]
Un autre poëte moins connu peut-être, mais qui mériterait de l'être
davantage, est _Basinio_ ou Basin de Parme. Né dans cette ville, vers
l'an 1421[625], il eut pour maîtres Victorin de _Feltro_ à Mantoue,
ensuite Théodore _Gaza_ et _Guarino_ à Ferrare, où il devint lui-même
professeur. De Ferrare il se rendit à la cour de Sigismond Pandolphe
_Malatesta_, seigneur de Rimini; il y passa le peu d'années qu'il eut à
vivre, et mourut à trente-six ans, en 1457. Il n'avait pas encore fini
ses études lorsqu'il composa un poëme latin, en trois livres, sur la
mort de Méléagre, conservé en manuscrit dans les bibliothèques de
Modène, de Florence et de Parme. On possède aussi dans cette dernière
une belle copie d'un recueil qui a été imprimé en France, et auquel
_Basinio_ semble avoir eu plus de part qu'on ne le croit communément.
Voici ce que c'est que ce recueil. Le seigneur de Rimini avait eu
d'abord pour maîtresse, et prit ensuite pour femme, la belle Isotte
_degli Atti_. Si l'on en croit les poëtes de son temps, elle avait
autant d'esprit et de talents que de beauté; c'était en poésie une autre
Sapho; mais ils disent aussi qu'elle était en vertu et en sagesse une
autre Pénélope, et le premier rôle qu'elle avait joué auprès de
Sigismond _Malatesta_, nous apprend à juger de l'une de ces
comparaisons par l'autre. Trois poëtes surtout, apparemment les mieux
traités à sa cour, la comblèrent d'éloges; _Basinio_ est l'un des trois.
Le recueil de leurs vers, imprimé à Paris en 1549[626], ne met point de
différence entre eux; mais dans la copie conservée à Parme, et qui porte
le titre d'_Isottoeus_, copie faite en 1455, du vivant de _Basinio_,
presque tous les morceaux qui en composent les trois livres, lui sont
attribués. La même bibliothèque a encore de lui un grand poëme en treize
livres, intitulé _Hespéridos_; un autre, en deux livres seulement, sur
l'_Astronomie_; un troisième, aussi en deux livres, sur la _Conquête des
Argonautes_; un poëme, sous le titre d'_Épître_ sur la Guerre d'Ascoli,
entre Sigismond Malatesta et François Sforce, et plusieurs autres
ouvrages inédits du même auteur[627]. Cette négligence à imprimer les
OEuvres de Basin est surprenante dans une ville où il y a des presses
célèbres, et qui doit d'autant plus s'honorer d'avoir été la patrie de
ce poëte, qu'à en juger par le peu qui a été publié de lui, il écrivit
en meilleur style que la plupart des autres poëtes de ce temps.
[Note 625: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 201.]
[Note 626: _Trium poetarum elegantissimorum, Porcelii, Basinii, et
Trebanii Opuscula nunc primum edita._, Paris, Christophe Preudhomme,
1549. Dans cette édition, le recueil est divisé en cinq livres; le
premier est intitulé, _de Amore Jovis in Isottam_; les quatre autres
sont aussi à la louange d'Isotte.]
[Note 627: Tiraboschi, _loc. cit._]
_Leonardo Griffi_ de Milan, archevêque de Bénévent, mort en 1485, a
laissé, outre beaucoup de poésies manuscrites[628], un poëme sur la
_Défaite de Braccio de Pérouse_, imprimé dans le grand recueil de
_Muratori_[629], et qui se fait distinguer, parmi les poésies de ce
siècle, par la vivacité des images et par l'harmonie des vers. _Ugolino
Verini_, Florentin, grand ami de Marsile Ficin, et plutôt poëte fécond
que grand poëte[630], écrivit, entre autres ouvrages, un poëme sur
l'_Embellissement de Florence_[631], et la _Vie du Roi Mathias
Corvin_[632], qui ont été imprimés[633]. Je ne sais si cette Vie peut
faire autorité dans l'histoire; mais le premier poëme en est une souvent
citée pour tout ce qui regarde les monuments élevés à Florence par Cosme
et Laurent de Médicis. _Verini_ eut un fils nommé Michel, dont on a
imprimé des Distiques sur les Moeurs des Enfants[634], composés dans cet
âge même qu'il s'y proposait d'instruire. Les auteurs de ce temps font
de lui de grands éloges qu'il paraît avoir mérités par ses talents
précoces, et par l'intacte pureté de ses moeurs. Il la poussa si loin,
qu'il aima mieux mourir, dit-on, à dix-huit ans, que d'y porter
atteinte; espèce de martyre assez rare parmi les jeunes gens, et auquel
les jeunes poëtes s'exposent peut-être encore moins que les autres.
[Note 628: Conservées dans la bibliothèque Ambroisienne. Tiraboschi,
_ub. supr._, p. 205.]
[Note 629: _Script. Rer. ital._, vol. XXV.]
[Note 630: Mort à soixante-quinze ans, vers la fin du quinzième
siècle ou au commencement du seizième. Negri, _Fiorentini Scritt._, p.
320.]
[Note 631: _Tres libri de illustratione Florentiæ carminibus
conscripti_, Paris, Robert-Estienne, 1588, in-8°.]
[Note 632: _Triumphus et Vita Matthiæ Pannoniæ regis_, Lyon, 1679,
in-12.]
[Note 633: Voy. dans le P. Negri, _ub. supr._, la longue liste des
poésies inédites du même auteur.]
[Note 634: _De Puerorum Moribus disticha, Paulo Sassi Roncilionensi
præceptori suo inscripta_, Florence, 1487, in-4°.]
Je passe un grand nombre d'autres poëtes qui eurent alors quelque
réputation, pour parler des deux _Strozzi_, père et fils, dans lesquels
on aperçoit, quant à l'élégance du style, un progrès considérable; on
peut l'attribuer aux leçons que donnèrent long-temps à Ferrare, leur
patrie, _Guarino_ de Vérone et Jean _Aurispa_. Les _Strozzi_ ou
_Strozza_ de Ferrare descendaient de ceux de Florence[635], _Tito
Vespasiano Strozzi_, le dernier de quatre frères qui se distinguèrent
dans les lettres[636], les éclipsa tous. Les ducs _Borso_ et Hercule
d'Este lui confièrent plusieurs emplois civils et militaires, où il ne
fut pas à l'abri de tout reproche; il paraît surtout qu'il n'eut pas le
talent de se faire aimer[637]. Ses poésies imprimées par Alde[638],
sont nombreuses et de différents genres; il y en a de galantes, de
sérieuses, de satiriques. On remarque dans toutes une élégance très-rare
au milieu de ce siècle, époque où il florissait. Il y en a davantage
encore dans celles d'Hercule son fils, qui termina avant le temps une
vie estimable, illustre et heureuse, par un horrible assassinat. Il
avait épousé _Barbara Torella_, veuve riche et bien née; un homme d'un
haut rang, qui était son rival, le fit lâchement assassiner. L'histoire,
trop indulgente, ne le nomme pas; mais il est indiqué par ce silence
même; il n'y avait alors à Ferrare qu'une seule famille qui pût y faire
taire les lois[639]. Les poésies d'Hercule _Strozzi_, imprimées avec
celles de son père, sont d'une latinité pure, et indiquent autant de
sensibilité d'ame que de vivacité d'esprit. Il en a laissé en manuscrit,
dont plusieurs sont imparfaites, entre autres _la Borséide_, que son
père avait commencée à la louange du duc _Borso_, et qu'en mourant il
l'avait chargé de finir. Il a aussi des poésies italiennes, éparses dans
quelques recueils. Ce n'est pas pour lui un petit éloge que d'avoir été
mis par l'Arioste au rang des plus illustres poëtes, dans le
quarante-deuxième chant de l'_Orlando_[640].
[Note 635: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 207.]
[Note 636: Les trois autres sont Nicolas, Laurent et Robert.]
[Note 637: Voy. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 208.]
[Note 638: _Strozii Poetæ pater et filius, Venetiis, in oedibus Aldi
et Andreoe Asulani Soceri_, 1513, in-8.]
[Note 639: _Neque coedis quisquam authorem, silente proetore,
nominavit_. Paul Jove, _Elogia doctorum Virorum_, p. 104.]
[Note 640:
_Noma lo scritto Antonio Tebaldeo,
Ercole Strozza; un Lino ed un' Orfeo_. (St. 84.)]
_Bartolommeo Prignani_, qu'on appelle aussi _Paganelli_, né à Prignano,
dans l'évêché de Reggio, fut professeur à Modène, où l'on a imprimé de
lui trois livres d'Élégies[641], un Poëme en vers élégiaques et en
quatre livres, intitulé de l'_Empire d'Amour_[642], et un petit poëme
philosophique sur la Vie tranquille[643], où il se proposa de répondre
aux reproches qu'on lui faisait de n'avoir pas accepté des places qui
lui étaient offertes à la cour de Rome. Plusieurs poëtes connus
sortirent de son école, et il en nomme un bien plus grand nombre dans
ses Élégies; tous jouissaient alors de quelque réputation, et sont pour
la plupart complètement ignorés aujourd'hui.
[Note 641: En 1488.]
[Note 642: _De imperio Cupidinis_, 1492.]
[Note 643: _De Vitâ quietâ_. Ce dernier n'est pas imprimé à Modène,
mais à Reggio, 1497.]
_Panfilo Sassi_ de Modène, poëte italien et latin, improvisait
facilement dans les deux langues; il était doué d'une mémoire si
prodigieuse, qu'un autre poëte ayant un jour récité devant lui une
épigramme à la louange du podestat de Brescia, il le traita de
plagiaire, et pour prouver le fait, répéta rapidement l'épigramme toute
entière. Le poëte, qui était certain de l'avoir faite, avait beau se
défendre, tout le monde était convaincu du plagiat; mais _Sassi_ le tira
d'embarras en répétant la même épreuve sur d'autres épigrammes et sur
tous les vers qu'on voulut réciter devant lui. Il vécut jusqu'en 1515,
et mourut plus qu'octogénaire. Ses poésies latines et italiennes ont été
imprimées plusieurs fois. Cependant, à en croire un Dialogue de
_Giraldi_[644] elles ne démentent point ce qu'a dit Aristote, que ces
prodiges de mémoire n'en sont pas toujours de génie et de jugement.
[Note 644: _De poetis suorum temporum_. Dialog. I, col. 541.]
Pour ajouter à cette liste déjà longue une autre qui le serait beaucoup
plus, je n'aurais qu'à traduire ce même Dialogue, ou l'extrait assez
étendu qu'en a donné le savant et patient Tiraboschi[645]; parmi une
vingtaine de poëtes dont il y parle, je ne nommerai que _Pacifico
Massimo_ d'Ascoli, qui mourut centenaire à la fin de ce siècle, et dont
on a imprimé plusieurs fois les poésies volumineuses et faciles. Cette
fécondité et cette facilité lui firent alors une grande réputation. On
ne balançait point à le comparer à Ovide; mais il est arrivé de cette
comparaison comme de presque toutes celles de ce genre; la postérité
replace toujours ces seconds Virgiles et ces seconds Ovides, fort
au-dessous des premiers. Sans être un Ovide, _Pacifico Massimo_ fut un
poëte d'un mérite au-dessus de l'ordinaire. Il naquit au sein de
l'infortune. Ses parents, chassés d'Ascoli par la guerre civile, et
poursuivis par le parti ennemi, s'arrêtèrent à environ trois mille pas
de la ville, au bord d'une petite rivière nommée le _Marino_. Sa mère y
fut surprise par les douleurs de l'enfantement; étant accouchée à
l'ombre d'un olivier, cet arbre, symbole de la paix, lui fit donner à
son fils le nom de _Pacifico_. Après quelques années d'une vie fugitive,
ils rentrèrent dans leur patrie, où le jeune Pacifique fit bientôt des
progrès surprenants. La grammaire, la rhétorique, la philosophie, les
mathématiques, l'occupèrent tour à tour. Il passa ensuite à la
jurisprudence, et y devint si habile, qu'il professa cette science dans
plusieurs Universités célèbres; mais la poésie fut toujours le principal
objet de ses travaux. Il a laissé des ouvrages historiques,
philosophiques, satiriques, et sans compter plusieurs autres poëmes,
vingt livres entiers d'élégies, parmi lesquelles il y en a de fort
libres qui seraient oubliées comme les autres, si elles n'avaient été
réimprimées en France depuis peu d'années, avec des poésies de ce genre,
dont j'aurai bientôt occasion de parler.
[Note 645: Tom. VI, part. II, l. III, c. 4, p. 216-225.]
Quelques poëtes du même temps ont mieux conservé la renommée dont ils
jouirent pendant leur vie, et méritent d'être plus particulièrement
connus. _Giannantonio Campano_, né vers l'an 1437 à Cavelli, village de
la Campanie, ou de la terre de Labour, de parents si obscurs qu'il ne
porta toute sa vie d'autre nom que celui de sa province, gardait les
troupeaux dans son enfance. Un bon prêtre reconnut en lui des indices de
talent, et l'emmena à Naples, où il fit ses études sous le célèbre
Laurent Valla. _Campano_ voulut ensuite passer en Toscane; il fut arrêté
en chemin, pillé par des voleurs, et obligé de se sauver à Pérouse. Il y
trouva d'abord un asyle, et ensuite un état conforme à ses études et à
ses goûts. Il y fut nommé professeur d'éloquence. Il remplissait avec
distinction cette chaire[646], lorsque le pape Pie II, passant à Pérouse
pour se rendre au concile de Mantoue, le vit, se l'attacha, et le fit,
peu de temps après, évêque de Crotone, et ensuite de _Terame_[647]. Sa
faveur se soutint sous Paul II, qui l'envoya au congrès de Ratisbonne
pour traiter de la ligue des princes chrétiens contre les Turcs. Sixte
IV, qui avait été l'un de ses disciples à Pérouse, le fit successivement
gouverneur de _Todi_, de _Foligno_, et de _Città di Castello_; mais ce
pape ayant fait assiéger cette dernière ville, parce que les habitants
avaient fait difficulté d'y recevoir ses troupes, _Campano_, touché des
désastres dont ce peuple était menacé, écrivit au pontife avec une
liberté qui le mit dans une telle colère, qu'il lui ôta son
gouvernement, et le chassa même de l'état ecclésiastique. L'infortuné
prélat se rendit à Naples, et n'y ayant pas reçu l'accueil qu'il avait
espéré, il se retira dans son évêché de _Teramo_, où il mourut en 1477,
à l'âge de cinquante ans.
[Note 646: En 1459.]
[Note 647: Le premier évêché dans la Calabre, et le second dans
l'Abruzze.]
Ses ouvrages, imprimés pour la première fois à Rome, en 1495, consistent
d'abord en plusieurs Traités de philosophie morale, en douze discours,
harangues et oraisons funèbres, et en neuf livres d'épîtres,
intéressantes pour l'histoire littéraire et même pour l'histoire
politique de ce temps. On y trouve ensuite, après la vie du pape Pie II,
l'histoire de _Braccio_ de Pérouse, divisée en six livres, et enfin huit
livres d'élégies et d'épigrammes, en vers de différentes mesures et sur
des sujets de toute espèce. Il faut convenir que plusieurs de ces
poésies sont d'une galanterie qui s'accorde mal avec l'état du poëte;
c'est une Diane, puis une Sylvie, puis une Suriane, et d'autres encore
dont il se plaint souvent, et dont il se loue quelquefois. Mais
l'histoire de ce temps là familiarise avec ces dissonances, et dans ces
sortes de sujets, comme dans les sujets plus graves, ce bon évêque a du
moins une touche spirituelle et une facilité de style qui plaît aux
connaisseurs; ils n'y désireraient qu'un peu plus de correction et de
travail.
Ils retrouvent bien la même incorrection avec peut-être encore plus de
facilité, mais avec bien moins de génie, dans un poëte latin plus connu
en France, et qu'on y appelle le Mantouan. Son nom était Baptiste, et il
était de la famille _Spagnuoli_ de Mantoue; mais, selon Paul Jove, il
n'en était qu'un rejeton illégitime. Il se fit carme, fut général de son
ordre; et, voyant qu'il ne pouvait y porter la réforme, chose en effet
plus difficile que de faire des vers bons ou mauvais, il abdiqua au bout
de trois ans, pour se livrer au repos dans sa patrie; mais ce fut au
repos éternel qu'il parvint quelques mois après; il mourut en 1516, âgé
de plus de quatre-vingts ans. La quantité de vers latins qu'il a faits
est presque innombrable. Cette abondance en imposa, comme il arrive
toujours, aux ignorants et au vulgaire. On le mit au-dessus de tous les
poëtes de son temps; et parce qu'il était de Mantoue, comme Virgile, on
ne manqua pas de le comparer à lui. Le savant Érasme lui-même, juge
d'ailleurs si rigoureux, ne craignit pas de dire qu'il viendrait un
temps où Baptiste ne serait pas mis beaucoup au-dessous de son ancien
compatriote[648]. Mais quelle comparaison peut-on faire entre ce modèle
de perfection poétique et un versificateur lâche, diffus, irrégulier
jusqu'à la plus excessive licence? Ce fut, dans sa jeunesse, une liberté
supportable; mais ce penchant à se permettre et à se pardonner tout,
augmentant avec l'âge, ce ne fut plus, vers la fin, qu'un débordement
de méchants vers, où les règles mêmes les plus simples sont violées, et
qu'il est impossible de lire sans dégoût et sans ennui. Ses ouvrages,
imprimés d'abord séparément, ont été recueillis en trois volumes
_in-fol._[649], avec des commentaires fort amples, et ensuite en quatre
volumes _in_-8°. sans commentaires[650]. Les principaux sont dix
Églogues, presque toutes écrites dans sa première jeunesse; sept pièces
en l'honneur d'autant de vierges inscrites sur le calendrier, à
commencer par la vierge Marie: l'auteur donne à ces poëmes les titres de
_Parthenice Ia_., _Parthenice IIa._, _IIIa._, _IVa._, etc.; quatre
livres de Sylves ou de Poëmes sur divers sujets; des Élégies, des
Épîtres, enfin des Poëmes de tout genre. Les défauts dont ils sont
remplis n'empêchèrent pas qu'à la mort de ce poëte sa réputation ne fût
encore intacte, qu'on ne lui fit des funérailles magnifiques, et que
Frédéric de Gonzague, marquis de Mantoue, ne lui fit élever une statue
de marbre couronnée de laurier, tout auprès de celle de Virgile.
[Note 648: _Epist._, vol. II, ép. 395.]
[Note 649: Paris, 1513.]
[Note 650: Anvers, 1576.]
Jean _Aurelio Augurello_ valait beaucoup mieux que le Mantouan, et nous
est beaucoup moins connu. Il naquit, en 1441, à Rimini[651], d'une
famille noble, fit ses études à Padoue, et professa les belles-lettres
dans plusieurs universités, surtout à Venise et à Trévise; il obtint les
droits de cité dans cette dernière ville, et y mourut en 1524. Son poëme
intitulé _Chrysopoeia_, ou l'Art de faire de l'Or, l'a fait accuser
d'être alchimiste; mais rien ne prouve qu'il ait eu cette folie. On a
plusieurs éditions de ce poëme[652] et de ses autres poésies
latines[653] qui consistent en Odes, Satires et Épigrammes. Elles sont
au-dessus de la plupart des poésies de ce siècle pour l'élégance et pour
le goût, et se rapprochent beaucoup plus du style et de la manière des
anciens. Les poésies italiennes d'_Augurello_ ont aussi été imprimées
plusieurs fois. Il était, du reste, très-savant dans la langue grecque,
les antiquités, l'histoire et la philosophie, et ses vers portent
souvent, sans pédantisme, des témoignages de son savoir.
[Note 651: Tiraboschi, tom. VI, part. II, p. 239.]
[Note 652: La première à Venise, avec son autre poëme intitulé
_Geronticon_, ou de la vieillesse, 1515, in-4.; inséré ensuite, vol. II
des auteurs qui ont écrit sur l'alchimie, recueillis par _Grattarolo_,
Bâle, 1561, in-fol.; vol. III du _Théâtre chimique_, Strasbourg, 1613 et
1659; vol. II de la _Bibliothèque chimique_ de Manget, Genève, 1702,
in-fol., etc.]
[Note 653: _Carmina_, Vérone, 1491, in-4°.; Venise, Alde, 1505,
in-8°.]
Il eut pour ami un autre poëte, né à Trévise, qui avait comme lui des
connaissances dans les antiquités, et qui en portait le goût jusqu'à la
passion. Il se nommait _Bologni_. Sa première étude fut celle des lois;
la poésie latine et les antiquités l'emportèrent ensuite. Il fit
beaucoup de vers, que l'on conserve en manuscrit à Venise[654], et dont
on n'a publié qu'une petite partie. Ils ne valent pas ceux
d'_Augurello_, et cependant _Bologni_ obtint de l'empereur Frédéric III
la couronne poétique que _Augurello_ ne reçut pas. Cette couronne fut
accordée par le même empereur à _Giovanni Stefano_ de Vicence, qui se
fait appeler en tête de ses poésies _Ælius Quintius Emilianus
Cimbriacus_. Il fut professeur de belles-lettres dans plusieurs villes
du Frioul; il l'était à Pordénone, et il n'avait pas vingt ans quand
Frédéric y passa; l'empereur fut émerveillé de ses talents, le couronna
du laurier poétique, et y joignit la dignité de comte palatin; honneurs
qui lui furent confirmés ou conférés une seconde fois par Maximilien,
successeur de Frédéric. Mais, et ce titre, et même cette couronne se
donnaient alors à la protection, et souvent même, selon _Tiraboschi_,
pour de l'argent[655], ce qui en avait considérablement diminué la
valeur. Ce poëte, au reste, que les Italiens appellent simplement le
_Cimbriaco_, était loin d'être sans mérite; il n'est pas probable qu'il
fût assez riche pour payer en argent ce qui, comme d'autres faveurs, ne
vaut plus rien quand on l'achète; mais il récompensa largement ces deux
empereurs, par cinq Panégyriques en vers héroïques, les seuls de ses
ouvrages qui aient été imprimés.
[Note 654: Dans la famille _Soderini_. Tiraboschi, _ub. sup._, p.
232.]
[Note 655: _Questo onore fu concedato talvolta più al denaro che al
merito_, t. VI, part. II, p. 233.]
J'ai déjà parlé d'un improvisateur[656], et nous retrouverons souvent,
dans la suite, des exemples de ce genre particulier de poëtes; mais
aucun d'eux peut-être n'eut des succès aussi brillants qu'_Aurelio
Brandolini_, l'un des hommes les plus extraordinaires de ce siècle. Né
d'une famille noble de Florence[657], il eut, dès sa première enfance,
le malheur de perdre la vue. Il se fit connaître de bonne heure par le
talent de traiter sans préparation, en vers latins, les sujets les plus
difficiles; et sa réputation se répandit si loin, que lorsque le roi de
Hongrie, Mathias Corvin, fonda l'université de Bude, où il appela le
plus qu'il lui fut possible de savants italiens, il y fit venir
_Aurelio_. Ce roi étant mort en 1490, ce fut lui qui prononça son
oraison funèbre. Il retourna ensuite en Italie, et se fit moine à
Florence, dans un couvent de l'ordre de S. Augustin.
[Note 656: _Panfilo Sassi_.]
[Note 657: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 236.]
Une nouvelle carrière s'ouvrit alors pour son éloquence. Quoiqu'aveugle,
il alla prêcher dans plusieurs villes d'Italie, et recueillit partout
des applaudissements. Il employait dans ses sermons un style grave,
sententieux, philosophique. «On croirait, dit un écrivain du temps[658],
entendre en chaire un Platon, un Aristote, un Théophraste.» Ce même
auteur parle ensuite avec encore plus d'admiration du talent poétique
d'_Aurelio_: «Ce qui le met, dit-il, au-dessus de tous les autres
poëtes, c'est que les vers qu'ils faisaient avec tant de travail, il les
fait, lui, et les chante en _impromptu_. Il fait briller, dans cet
exercice, une mémoire si prompte, si fertile et si ferme, un si beau
génie et une si grande perfection de style, que cela est à peine
croyable. À Vérone, dans une assemblée nombreuse composée des hommes les
plus distingués par leur rang et par leur science, et devant le podestat
même, prenant en main sa lyre, il traita sur-le-champ, et en vers de
toutes mesures, tous les sujets qui lui furent proposés. On l'invita
enfin à improviser sur les hommes illustres dont Vérone a été la patrie.
Alors, sans s'arrêter un instant pour réfléchir, sans hésiter et sans
interrompre son chant, il célébra de suite, en très-beaux vers, Catulle,
Cornélius Népos, surtout Pline l'Ancien, qui fait le plus d'honneur à
cette ville. Mais ce qu'il y eut de plus admirable, c'est qu'il se mit
tout à coup à exposer, en vers très-élégants, toute son Histoire
naturelle, divisée en trente-sept livres, parcourant tous les chapitres,
et n'omettant rien de remarquable. Ce talent extraordinaire lui a
toujours été familier. Il l'exerça souvent devant Sixte IV, soit quand
on célébrait la fête de quelque saint, soit lorsqu'on lui proposait un
autre sujet, quelque imprévu et quelque difficile qu'il pût être,
etc.[659]» C'est là ce don de la nature qu'ont possédé depuis, en
italien, un cavalier _Perfetti_, une _Corilla Olimpica_, un _Luigi
Serio_, que possède aujourd'hui comme eux un _Gianni_; don que l'on peut
déprécier tant qu'on voudra par des lieux communs, mais qui paraît
toujours moins étonnant et plus facile, à mesure qu'on est moins en
état, je ne dis pas de le posséder, mais de le comprendre.
[Note 658: _Matteo Bosso, Epist. Famil. II_, ép. 75.]
[Note 659: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 237 et 238.]
_Aurelio_ jouit, pendant sa vie, de l'estime des savants les plus
célèbres et de la faveur des plus grands princes. Il passa quelque temps
à Naples, auprès du roi Ferdinand II. Il revint ensuite à Rome, où il
mourut en 1497. On a de lui, outre ses poésies, plusieurs ouvrages en
prose, sur une grande variété de sujets. On estime principalement son
_Traité de l'Art d'Écrire_[660], où il explique les secrets du style
avec une élégance et une précision dignes de servir de modèles. On le
désigne ordinairement sous le nom de _Lippo Fiorentino_, du mot latin
_lippus_, qui signifie, non pas aveugle, comme il l'était, mais affligé
de la vue. Il eut un frère ou un cousin, nommé Raphaël _Brandolini_,
poëte, improvisateur, orateur et aveugle comme lui, et à qui cette
infirmité fit donner, comme à lui, le surnom de _Lippo_[661]. Raphaël
séjourna aussi à Naples; il y était quand Charles VIII s'en rendit
maître, et il prononça un panégyrique de ce roi, qui lui donna pour
récompense le brevet d'une pension de cent ducats; mais, à moins que ce
brevet ne fût payable en France, il est probable que notre orateur ne
fut jamais payé de ses éloges.
[Note 660: _De Ratione Scribendi_. La meilleure édition est celle de
Rome, 1735.]
[Note 661: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 240.]
À Naples, où ces deux poëtes firent souvent des preuves publiques de
leur talent extraordinaire, les applaudissements et les distinctions
dont ils jouirent ne purent que donner un nouveau degré d'activité à
l'ardeur avec laquelle on y cultivait la poésie latine. Une gloire que
les littérateurs italiens accordent à cette ville, c'est d'avoir produit
la première des vers latins aussi semblables, pour l'élégance et la
grâce, à ceux du siècle d'Auguste, qu'il était possible à des modernes
de le faire, et qu'il nous est possible d'en juger. Ce fut le grand
_Pontano_ qui eut l'honneur d'en offrir le premier exemple, d'enseigner
aux élèves qu'il eut dans l'art des vers et à ceux qui devaient les
suivre, à se débarrasser entièrement de la rouille des temps barbares,
et à redonner à la poésie latine l'éclat pur et brillant du style
antique. Mais il faut avouer qu'il fut immédiatement précédé par un
autre poëte, qui lui ouvrit et lui aplanit la route. C'est Antoine
_Beccadelli_ ou _Beccatelli_, surnommé _Panormita_, à cause de Palerme
sa patrie, en latin _Panormus_. Il y était né en 1394[662]. À l'âge de
vingt-six ans, il fut envoyé à l'Université de Bologne, pour étudier les
lois. Ses études finies, il s'attacha au duc de Milan, Philippe-Marie
_Visconti_. Il fut ensuite professeur de belles-lettres à Pavie, mais
sans quitter la cour de Milan, où il jouissait d'un revenu de 800 écus
d'or. L'empereur Sigismond, qui visita en 1432 quelques villes de
Lombardie, lui accorda la couronne poétique, et l'on croit que ce fut à
Parme qu'il l'alla recevoir. Il se rendit ensuite à la cour de Naples,
auprès du roi Alphonse. Il y passa le reste de sa vie, et suivit
constamment ce roi dans ses expéditions et dans ses voyages. Alphonse le
combla de bienfaits, lui fit don d'une belle maison de campagne,
l'inscrivit parmi la noblesse napolitaine, lui confia des emplois
importants, et l'envoya en ambassade à Gênes, à Venise, à l'empereur
Frédéric III, et à quelques autres princes. Après la mort d'Alphonse, le
_Panormita_ ne fut pas moins cher au roi Ferdinand, et lui fut attaché
de même en qualité de secrétaire et de conseiller. Il mourut à Naples, à
soixante-dix-sept ans, en 1471.
[Note 662: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 81.]
Son histoire intitulée _Des Dits et Faits du roi Alphonse_[663], fut
récompensée par un don de mille écus d'or. On a de lui cinq livres de
Lettres, des Harangues, un poëme sur Rhodes, des Tragédies, des Élégies
et d'autres Poésies latines sur divers sujets[664]. Celles qui ont fait
le plus de bruit ont été long-temps inédites; c'est un recueil, divisé
en deux livres, de petits poëmes épigrammatiques, non-seulement libres,
mais excessivement obscènes, auquel il donna le titre
d'_Hermaphroditus_, l'Hermaphrodite, pour indiquer apparemment qu'il
n'oublie rien, dans les deux sexes, de ce qui peut les scandaliser tous
deux. Il le dédia cependant à Cosme de Médicis. Les dignités et les
occupations graves de l'auteur de cette dédicace, l'âge et le caractère
de celui qui la reçut, rendent également inexplicable l'excessive
liberté de choses et de mots qui règne dans l'ouvrage, écrit, au reste,
avec une extrême pureté de style, et vraiment latin par l'élégance comme
par le cynisme d'expression[665]. Les copies qui s'en répandirent,
excitèrent contre l'auteur un violent orage. _Filelfo_ et Laurent
_Valla_ l'attaquèrent par des écrits: des moines prêchèrent contre lui
publiquement, brûlèrent son livre, et le brûlèrent lui-même en effigie à
Ferrare et à Milan.
[Note 663: _De Dictis et Factis Alphonsi regis_, lib. IV.]
[Note 664: _Epistolarum libri V, Orationes II, Carmina proeterea
quoedam_, etc. Venise, 1555, in-4.]
[Note 665: Le latin dans ses mots brave l'honnêteté. (BOIL.)]
_Valla_, dans une de ses Invectives, poussa la charité chrétienne
jusqu'à désirer que le poëte fût brûlé en personne comme ses vers[666].
_Poggio_ lui-même, qui n'est pas, dans ses _Facéties_, un modèle de
chasteté, trouva que son ami était allé trop loin, et le lui reprocha
dans ses lettres. _Panormita_ se défendit par l'exemple des anciens qui
ne peuvent cependant, sur ce point, faire autorité pour les modernes.
_Guarino_ de Vérone fit mieux: dans une lettre qui est à la tête du
manuscrit conservé dans la bibliothèque Laurentienne, il défendit
l'auteur, en alléguant l'exemple de S. Jérôme. L'_Hermaphrodite_, qu'on
n'a pas osé publier pendant long-temps, par respect pour les moeurs
publiques, a été imprimé à Paris depuis une vingtaine d'années[667].
L'éditeur a jugé sans doute que nos moeurs étaient de force à n'en avoir
plus rien à craindre; et ce livre est maintenant dans toutes les
bibliothèques.
[Note 666: _Tertiò per se ipsum cremandus ut spero_. Laurent _Valla,
in Facium Invectiva IIa_.]
[Note 667: En 1791, _chez Molini, rue Mignon_; ce qui est indiqué
par cette adresse singulière: _Prostat ad Pistrinum in vico suavi_.
C'est la première partie du recueil intitulé: _Quinque illustrium
poetarum, Ant. Panormitæ; Ramusii Ariminensis; Pacifici Maximi Asculani;
Joviani Pontani, Joannis Secundi Lusus in Venerem_, etc., in-8°.]
Antoine _Panormita_ jouissait à Naples d'une grande considération et
d'une haute faveur, lorsque le jeune _Pontano_ y arriva. Il était né à
la fin de 1426[668], à Cereto, diocèse de Spolète, dans l'Ombrie[669].
Il n'avait eu pour premiers maîtres que des grammairiens ignorants. La
guerre le chassa de sa patrie. Il vécut, pendant quelque temps, parmi
les armes et les soldats. Il se réfugia enfin à Naples, où il fut
accueilli par le _Panormita_, qui voulut achever lui-même son éducation
littéraire. Le maître ne tarda pas à être si content des progrès de son
élève, que lorsqu'on le consultait sur quelque passage difficile des
poëtes ou des orateurs anciens, il le lui faisait expliquer. _Pontano_
lui dut aussi son avancement et sa fortune; _Panormita_ le produisit
auprès du roi Ferdinand Ier. Ce roi lui confia l'éducation de son fils
Alphonse II, dont _Pontano_ fut ensuite secrétaire, ainsi que du roi
Ferdinand II. Attaché à ces princes, il ne les quitta plus, les
accompagna dans toutes les guerres qu'ils eurent à soutenir, et se
trouva à plusieurs batailles. Il fut plus d'une fois fait prisonnier;
mais dès qu'il se faisait connaître, on s'empressait de le combler
d'égards, et quand il voulait parler en public, il était couvert
d'applaudissements, au milieu des camps ennemis. Ferdinand Ier. le
chargea, en 1486, d'une ambassade auprès d'Innocent VIII, pour en
obtenir la paix. _Pontano_ y souffrit beaucoup de peines et de fatigues;
mais il en fut payé par le succès de sa négociation, et par les
témoignages d'estime que lui donna ce pontife. Quand les articles de la
paix furent signés, quelqu'un avertit le pape de ne pas se fier trop à
Ferdinand, avec qui, en effet, il y avait toujours des précautions à
prendre. «Mais _Pontano_ ne me trompera pas, répondit-il: c'est avec lui
que je traite; la bonne foi et la vérité ne l'abandonneront pas, lui qui
ne les abandonna jamais[670].» Alphonse II, qui avait été son élève,
conserva toujours un grand respect pour lui. Il était un jour assis dans
sa tente avec plusieurs généraux de son armée. _Pontano_ y entre, le roi
se lève, fait faire silence, et dit en le saluant: «Voilà le
maître[671].» Lors de la conquête de Charles VIII, il eut, comme Raphaël
_Brandolini_, la faiblesse de louer le vainqueur, dans un discours
public, aux dépens des rois ses bienfaiteurs. On ignore si, après le
prompt départ des Français, il reprit ses emplois et sa faveur auprès de
la dynastie d'Aragon. Il mourut en 1503, âgé, comme le _Panormita_, de
soixante-dix-sept ans.
[Note 668: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 241.]
[Note 669: Il se nommait _Giovanni_ ou _Joannes_, et changea, selon
l'usage, ce nom pour celui de _Gioviano, Jovianus_.]
[Note 670: _Jovian. Pontan. de Sermone_, l. II.]
[Note 671: _Id. ibid._, l. VI.]
On a de cet élégant et fécond écrivain[672], une Histoire en six livres,
de la guerre que Ferdinand Ier soutint contre Jean, duc d'Anjou;
plusieurs Traités de philosophie morale, où il employa le premier une
manière de philosopher libre et dégagée des préjugés de son temps, et ne
suivit d'autres lumières que celles de la raison et de la vérité: on
estime surtout son Traité _De Fortitudine_, du Courage. On trouve encore
dans ses OEuvres deux livres sur l'aspiration, six livres _De Sermone_,
du Discours, qu'il fit à soixante-treize ans, cinq Dialogues écrits avec
une liberté quelquefois peu décente, et quelques autres Opuscules. Mais
c'est surtout par ses poésies latines qu'il s'est rendu justement
célèbre. Elles sont en très-grand nombre et de genres
très-différents[673]: Poésies amoureuses, Églogues, Eudécasyllabes,
Épigrammes, Épitaphes, Inscriptions, etc., outre un grand poëme, en cinq
livres, sur l'astronomie[674], un autre sur les météores, et un
troisième sur la culture des orangers et des citrons, intitulé: _Du
Jardin des Hespérides_[675]. Dans tous ces genres, il se montre
également riche, abondant, élégant et rempli de ces grâces de style dont
il passe pour avoir le premier retrouvé le secret. Le plus grand défaut
de ses vers est qu'il en a beaucoup trop fait. «Si ce poëte admirable,
dit _Gravina_, avait mieux aimé choisir qu'accumuler, il se serait
enrichi d'un or pur et sans mélange. Il voulut promener son heureuse
veine sur plusieurs sujets d'érudition et plusieurs sciences, et
s'exercer dans toutes les mesures de vers. Dans toutes, il fait voir
l'étendue et la souplesse de son génie, aussi naturellement disposé à la
grandeur qu'à l'expression des sentiments tendres. On retrouve en lui,
dans ce dernier genre, les grâces et tous les agréments de Catulle. Pour
lui ressembler tout-à-fait, il ne manqua peut-être à _Pontano_ que
l'économie et le travail[676].»
[Note 672: _Joviani Pontani Opera_, t. II, Basileæ, 1538. Cette
édition est plus complète que celle d'Alde, 1519, in-4°.]
[Note 673: Venise, Alde, 2 vol. in-8°.; le premier en 1505,
réimprimé en 1513 et 1533; le second en 1518, qui n'a jamais été
réimprimé.]
[Note 674: _Urania_.]
[Note 675: _De hortis Hesperidum_.]
[Note 676: _Della Ragion poetica_, l. XXXIV.]
C'est à ce poëte illustre que Naples dut sa célèbre académie. Le
_Panormita_ l'avait fondée, mais ce fut _Pontano_ qui la soutint, la
perfectionna et lui donna sa plus grande célébrité. L'historien
_Giannone_ l'a regardée comme si importante pour sa patrie, qu'il a
donné la liste exacte de ses membres[677]. On y voit plusieurs noms dont
l'éclat ne s'est pas conservé, malheur commun à toutes les académies du
monde; et d'autres qui appartiennent au siècle suivant plus qu'au
quinzième, tels que celui de Sannazar.
[Note 677: _Stor. di Nap._, l. XXVIII, c. 3.]
Parmi les poëtes inscrits sur ce catalogue, et qui fleurirent dans ce
siècle, on ne doit pas oublier Marulle, _Michele Marullo Tarcagnota_,
Grec de naissance, mais qui fut amené en Italie, encore enfant, après la
prise de Constantinople, sa patrie[678]. Il étudia les lettres grecques
et latines à Venise, et la philosophie à Padoue. Il prit ensuite, pour
subsister, la profession des armes; et ce fut presque toujours au milieu
des fatigues et des dangers de la guerre, qu'il composa les poésies
ingénieuses que nous avons de lui[679]. Elles consistent en quatre
livres d'épigrammes, trois livres d'hymnes, et un poëme resté imparfait,
intitulé de l'_Éducation des Princes_[680]. Les épigrammes sont dédiées
à Laurent de Médicis. Elles roulent sur des sujets de toute espèce, et
ont quelquefois plus d'étendue que ce genre de poëmes n'en comporte
ordinairement. Telle est, entre autres, une pièce de près de deux cents
vers élégiaques, adressée à _Neoera_, dans laquelle il retrace une partie
de ses malheurs, et il presse cette belle _Neoera_, souvent célébrée dans
ses vers, de terminer très-sérieusement avec lui, et de l'accepter pour
époux. Ce ne fut pas elle cependant qu'il épousa, mais _Alessandra
Scala_, l'une des plus belles, des plus spirituelles et des plus
aimables personnes de Florence.
[Note 678: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 452.]
[Note 679: Florence, 1497, in-4°.]
[Note 680: _De principum Institutione_.]
Il eut, dans ses amours avec elle, Politien pour rival. De là vinrent
les inimitiés qui divisèrent ces deux poëtes; elles s'exhalèrent avec
violence dans les vers de Politien; on n'en voit aucune trace dans ceux
de Marulle. Il était aimé: la modération lui était plus facile. En
général, presque aucune de ses épigrammes n'est mordante; aucune ne
blesse la décence; et il a ces deux avantages sur plusieurs des poëtes
les plus célèbres de son temps.
Il donna le titre de Naturels à ses Hymnes[681], parce qu'il y traite
souvent les plus grands objets de la nature. Ce n'est point aux Saints
du calendrier qu'ils sont adressés, mais aux Dieux de la mythologie, à
Jupiter, à Minerve, à Bacchus, à Pan, à Saturne, à l'Amour, à Vénus, à
Mars, etc. Quelques-uns, comme l'hymne au Soleil, qui commence le
troisième livre, sont de petits poëmes, où Marulle semble s'être proposé
Lucrèce pour modèle, et où il approche, en effet, quelquefois de sa
force et de sa précision énergique. Ses talents méritaient une vie plus
paisible et une fin moins malheureuse. En sortant à cheval de Volterra,
où il avait visité un de ses amis[682], il se noya dans une rivière peu
connue, nommée le _Cecina_, à qui cet accident doit donner, dans
l'esprit des amis de la poésie et des lettres, une triste célébrité.
[Note 681: _Hymni Naturales_.]
[Note 682: _Rafaël Volterano_.]
Si l'on ajoute à tous ces poëtes latins un nombre presque aussi
considérable dont j'ai cru inutile de parler, et si l'on y joint encore,
et la plupart des bons poëtes italiens qui écrivirent en même temps dans
les deux langues, et presque tous les littérateurs, historiens,
philosophes de ce temps, qui s'exercèrent plus ou moins dans la poésie
latine, et dont les vers se trouvent, ou imprimés, ou épars en
manuscrit, dans diverses bibliothèques, on conviendra que, depuis la
renaissance des lettres, il n'y avait eu dans aucun siècle autant de
versificateurs. En désignant quelques-uns d'eux qui obtinrent la
couronne poétique, j'ai dit que cet honneur, en devenant trop commun,
était tombé en discrédit. L'histoire, qui a dû retracer l'importance que
Pétrarque avait mise à l'obtenir, et l'éclat qu'avait en ce triomphe, ne
doit pas négliger les faits qui en constatent la décadence et
l'avilissement.
Sigismond fut le premier empereur qui eut, dans ce siècle, l'idée de
faire revivre l'ancien usage de reconnaître un homme de lettres poëte
par un diplôme, et de le produire en public avec une couronne de
laurier. Il accorda ces distinctions au _Panormita_, qui les méritait
sans doute, et à un certain _Cambiatore_, que j'ai à peine cru devoir
nommer parmi les poëtes italiens. Frédéric III en fut bien autrement
libéral. Sans compter _Sylvius_, qui devint pape, et Nicolas _Perotti_,
tous deux savants littérateurs, mais peu connus comme poëtes[683]; il en
décora aussi le _Cimbriaco_, le _Bologni_, dont nous avons parlé sans
vouloir trop exalter leur mérite, et de plus, un Grégoire et un Jérôme
_Amasei_, deux frères aussi inconnus l'un que l'autre; un _Rolandello_
encore plus inconnu que tous les deux: enfin un Louis _Lazarelli_, qui a
du moins l'honneur d'avoir fait avant _Vida_ un poëme sur le ver à
soie[684]. Mais les empereurs ne furent pas les seuls dispensateurs de
cette distinction devenue presque banale. _Filelfo_ la reçut d'Alphonse
Ier., roi de Naples; Jean Marius son fils du roi René, fils d'Alphonse;
un certain _Benedetto_ de Césène, du pape Nicolas V, et _Bernardo
Belincioni_ de Louis Sforce, duc de Milan.
[Note 683: Je ne connais du premier que la mauvaise ode saphique sur
la Passion de J.-C., qu'on trouve dans ses OEuvres, et l'autre pièce plus
mauvaise encore, qui la suit, intitulée: _Decastichon de Laudatissimâ
Mariâ_.]
[Note 684: Imprimé à Iesi en 1765, édition donnée par l'abbé
_Lancelotti_.]
Les villes s'attribuèrent aussi ce privilége. Florence avait couronné
_Ciriaco_ d'Ancône, et même _Leonardo Bruni_ après sa mort. Vérone
décerna le laurier avec une pompe extraordinaire à _Giovanni Panteo_,
dont Mafféi parle avec de grands éloges[685], mais qui n'est guère
connu que par ces éloges mêmes. Rome, ou plutôt l'académie romaine,
couronna _Aurelini_, professeur de belles-lettres, et Jean-Michel
_Pingonio_ de Chambéry, qui faisait de beaux poëmes pour le mariage de
Philibert, duc de Savoie, en 1501, dont on ne se souvenait peut-être
plus, même à Turin, en 1502. On trouve souvent la qualité de poëte
lauréat jointe au nom d'hommes plus obscurs encore, et il y a lieu de
croire que, soit pour une pièce de vers à la louange d'un empereur, soit
par pure protection ou même pour quelque argent, ils en obtenaient
simplement le diplôme, sans oser pour cela célébrer la cérémonie.
Qu'arriva-t-il de cette facilité aveugle ou vénale? Ce qui arrive
immanquablement en pareil cas. Il y a toujours quelque chose de fatal
dans ces sortes d'honneurs littéraires, c'est qu'on ne peut les
accorder, sans les compromettre, qu'a ceux qui n'en ont pas besoin pour
être honorés. Ni Politien ni _Pontano_ ne furent proclamés poëtes par un
diplôme, et ce sont les premiers poëtes de leur siècle.
[Note 685: _Veron. Ill._, part. II, p. 210.]