_Grecs réfugiés en Italie; leurs querelles pour Platon et pour Aristote;
Académie Platonicienne à Florence; savants Italiens qui la composent,
Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Landino, Politien; Laurent de
Médicis, chef de la République, et bienfaiteur des lettres et des arts;
troubles et guerres dans les autres états d'Italie; désastres de la fin
du quinzième siècle._
L'étude de la langue grecque était, en quelque sorte, naturalisée en
Italie; pour qu'elle y prît un nouveau degré d'activité, il ne manquait
plus qu'une querelle entre les savants, au sujet de la littérature ou de
la philosophie grecque: il s'en éleva une très-animée entre les
sectateurs d'Aristote et ceux de Platon. Le vieux Gémistus Plethon, qui
avait été le premier à faire naître dans Cosme de Médicis du penchant
pour le platonisme, le fut aussi à commencer cette guerre si peu
philosophique, quoique la philosophie en fût le sujet. Envoyé au concile
de Ferrare, pour les conférences entre les deux églises, il avait
opiniâtrement combattu pour la sienne, et n'avait cédé sur aucun des
points de doctrine, comme avaient fait plusieurs autres Grecs. Il était
vieux, et tout aussi peu flexible comme philosophe que comme théologien.
Il écrivit en grec un traité sur les différences entre la philosophie
d'Aristote et celle de Platon[492]; il y traita d'étrange paradoxe
l'opinion de ceux qui pensaient qu'on pouvait les concilier, et
s'attacha à démontrer que les principes de l'une était diamétralement
opposés à ceux de l'autre: enfin, il se moqua d'Aristote, de ses
admirateurs et de ses disciples. Plusieurs Grecs, ou élèves des Grecs,
prirent feu sur ce livre, et y répondirent. Plethon mourut avant d'avoir
pu répliquer. Les deux savants qui descendirent dans la lice avec le
plus d'ardeur, furent le cardinal Bessarion, et Georges de Trébisonde.
[Note 492: Imprimé à Paris en 1541, et traduit en latin en 1574.]
Le premier, né en 1395 à Trébisonde, dont le second ne fit que prendre
le nom, après avoir fait ses premières études à Constantinople, était
allé en Morée, suivre les leçons de ce même Gémistus le Platonicien: il
l'était devenu à l'exemple de son maître; sa réputation le fit nommer
évêque de Nicée, et l'un des théologiens grecs envoyés au concile de
Ferrare. Il s'y montra moins obstiné que Gémistus. Soit qu'il fût vaincu
par les arguments des Latins, et touché de la grâce; soit que, comparant
l'état où se trouvaient les deux églises, il y eût, comme on le lui a
reproché, quelques motifs humains dans sa défaite, il céda après une
faible résistance. Le pape Eugène IV l'en récompensa aussitôt par la
pourpre romaine. On sait quelle fut la carrière politique qu'il
parcourut sous les successeurs d'Eugène, les négociations auxquelles il
fut employé, la réputation et l'immense fortune qu'il y acquit. Ce qui
doit nous occuper, c'est l'usage qu'il fit de son crédit et de ses
richesses pour le bien des lettres. Il établit chez lui, à Rome, une
académie dans laquelle il réunissait les philosophes et les hommes de
lettres les plus connus: il les accueillait, les encourageait, les
récompensait de leurs travaux. Tandis qu'il fut légat du pape à
Bologne[493], il fit relever à ses frais les bâtiments de l'université,
qui tombaient en ruines; il en renouvella les lois et les règlements,
qui n'étaient pas, en quelque sorte, moins détruits par le temps que les
murs. Il y fit venir les plus habiles professeurs, et les paya
largement; il allait souvent lui-même encourager les élèves par des
promesses, des distinctions et des prix. Il venait au secours de ceux à
qui leur mauvaise fortune ne permettait pas de suivre les études, et y
entretenait surtout plusieurs jeunes gens de son pays. Enfin, il fit, à
la République de Venise, le don d'une riche collection de manuscrits
grecs, qui, selon _Platina_, lui avait coûté trente mille écus d'or, et
qui a été le premier fonds de la riche bibliothèque de S.-Marc. Ce
savant cardinal a laissé un grand nombre d'ouvrages, tant grecs que
latins. Celui qu'il écrivit dans cette occasion avait pour titre:
_Contre le calomniateur de Platon_; ce calomniateur était l'autre Grec,
Georges de Trébisonde.
[Note 493: De 1450 à 1455.]
Né en 1395 à Candie, mais originaire de Trébisonde, dont il aima mieux
porter le nom, Georges passa de bonne heure en Italie, et fut professeur
d'éloquence grecque à Vicence, à Venise, et ensuite à Rome. Nicolas V le
prit pour secrétaire, et lui commanda plusieurs traductions du grec en
latin. On dit qu'un jour ce pontife lui ayant présenté une somme
d'argent, il la trouva trop forte, et rougit en la recevant: «Prends,
prends, lui dit le pape, tu n'auras pas toujours un Nicolas.» Il eut des
querelles très-vives avec _Guarino_ de Vérone, avec _Poggio_, avec le
Grec Théodore Gaza, avec le pontife lui même. Nicolas lui en voulut
pour la manière dont il avait traduit et commenté l'Almageste de
Ptolémée, et il le chassa de Rome. L'ouvrage que Georges fit contre
Platon en faveur d'Aristote, le disgracia sans retour[494]. Il est vrai
qu'il y avait perdu toute mesure, et que, sous un pape qui était
platonicien, il n'avait pas craint de dire que Mahomet était un meilleur
législateur que Platon. Il n'y a point de crime qu'il ne reprochât au
disciple de Socrate, point de calamité publique qu'il n'attribuât à sa
philosophie; imputations toujours faciles, ou contre la philosophie en
général, ou contre telle ou telle philosophie en particulier, quand on
ne veut écouter que l'esprit de parti, et qu'on ne s'embarrasse ni de la
vérité, ni de la justice. Ce fut contre ce livre que Bessarion écrivit.
On peut voir dans Brucker un extrait étendu de cette apologie[495], où
le cardinal déploya beaucoup d'éloquence et de savoir.
[Note 494: _Comparationes philosophorum Aristotelis et Platonis_,
écrit en 1458, imprimé à Venise en 1523.]
[Note 495: _Hist. Crit. Philosoph._, t. IV.]
Théodore Gaza de Thessalonique, l'un des premiers Grecs qui s'étaient
établis en Italie[496], prit parti contre Platon, en faveur d'Aristote.
Bessarion lui fit aussi une réponse. Un Grec réfugié que ce cardinal
protégeait[497] en fit une moins mesurée, et traita avec le plus
souverain mépris Aristote et son défenseur. Un autre Grec[498] lui
répondit, mais décemment, et sut louer Aristote sans offenser ni les
platoniciens ni Platon. Cette longue et violente querelle n'eut guère
que des Grecs pour acteurs. Les Italiens y prirent beaucoup de part,
mais comme simples spectateurs, et il ne paraît pas qu'aucun d'eux s'y
soit mêlé par ses écrits. Ils se décidèrent assez généralement pour
Platon. L'admiration à laquelle le vieux Gémistus les avait accoutumés
pour ce philosophe, et l'exemple donné par le pape Nicolas V, par le
cardinal Bessarion, et plus encore par les Médicis, firent qu'en Italie,
et surtout dans la Toscane, la philosophie platonicienne fut
universellement préférée. L'académie platonique de Florence fut
uniquement consacrée à l'explication et à l'étude du philosophe dont
elle portait le nom. Platon était pour elle un idole, un Dieu, l'unique
objet des travaux, des entretiens et des pensées de ses membres. Leur
enthousiasme alla souvent jusqu'à une sorte de folie[499]: mais
peut-être est-il de la triste destinée de l'homme qu'il en entre
toujours un peu dans ce qu'il appelle sagesse.
[Note 496: Lors de la prise de Thessalonique par les Turcs, en
1430.]
[Note 497: _Michaël Apostolius_.]
[Note 498: _Andronicus Calistus_.]
[Note 499: Tiraboschi va plus loin: _Il lor trasporto per esso_
(_Piatone_), dit-il, _gli condusse sino a scriver pazzie che non si
possono leggere senza risa_. (Tom. VI, part. II, p. 278.)]
Parmi les savants qui composaient cette académie, Marsile Ficin se
présente le premier. Fils d'un chirurgien de Florence, il naquit en
1433[500]. Son père voulut en faire un médecin, et l'envoya étudier en
cette faculté à l'Université de Bologne.
[Note 500: _Id. ibid._, p. 279.]
Heureusement pour le jeune Marsile, qui n'avait obéi qu'à regret, ayant
fait un petit voyage de Bologne à Florence, son père le conduisit avec
lui dans une visite qu'il fit à Cosme de Médicis. Cosme, charmé de son
extérieur agréable et de l'esprit extraordinaire qu'il montra dans ses
réponses, eut dès ce moment, malgré son extrême jeunesse, l'idée d'en
faire le principal appui de l'académie platonique dont il formait alors
le projet. Il le prit chez lui dans ce dessein, dirigea lui-même ses
études, le traita avec tant de bonté et même de tendresse, que Marsile
le regarda et l'aima toute sa vie comme un second père. Cette éducation
philosophique lui plaisait beaucoup plus que la première. Il y fit de si
grands progrès qu'il avait à peine vingt-trois ans quand il écrivit ses
quatre livres des Institutions platoniques. Cosme et le savant
Christophe _Landino_ à qui il les montra en firent de grands éloges;
mais ils engagèrent Marsile à apprendre le grec avant de les publier,
pour puiser dans le texte même la vraie doctrine de Platon. Il se livra
à cette étude avec une nouvelle ardeur, et le premier essai de sa
science dans la langue grecque fut de traduire en latin les hymnes
attribués à Orphée. Ayant lu dans Platon que Dieu nous a donné la
musique pour calmer les passions, il voulut aussi l'apprendre. Il se
plaisait beaucoup à chanter ces hymnes en s'accompagnant d'une lyre qui
ressemblait à celle des Grecs. Il traduisit ensuite le livre de
l'Origine du Monde attribué à Mercure Trismegiste; et ayant fait à son
bienfaiteur l'hommage de ses premiers travaux, Cosme lui fit don d'un
bien de campagne dans sa terre de Carreggi, près Florence, d'une maison
à la ville, et de quelques manuscrits de Platon et de Plotin
magnifiquement exécutés et reliés.
Marsile entreprit alors sa traduction entière de Platon. Il l'eut
achevée en cinq ans, n'étant encore âgé que de trente-cinq. Cosme
n'était plus; mais son fils Pierre, qui lui succéda, eut la même amitié
pour Marsile. Ce fut par ses ordres qu'il publia cette traduction, et
qu'il expliqua publiquement à Florence les ouvrages de ce philosophe. Il
eut pour auditeurs les hommes les plus distingués par leur érudition et
leurs connaissances dans la philosophie ancienne. Laurent-le-Magnifique
fit encore plus pour Marsile que n'avaient fait son père et son aïeul.
Marsile entra dans les ordres, et se fit prêtre à l'âge de quarante-deux
ans. Laurent lui donna plusieurs bénéfices qui le mirent dans une grande
aisance, mais il n'abusa point de cette disposition à l'enrichir; et,
content des biens ecclésiastiques qui lui étaient donnés, il laissa tout
son patrimoine à la disposition de ses frères. Alors il partagea son
temps entre ses études philosophiques et celles de son nouvel état. Sa
vie fut exemplaire, son caractère doux, son esprit agréable. Il aimait
la solitude, et se plaisait surtout à la campagne avec quelques intimes
amis. Sa constitution débile et les fréquentes maladies auxquelles il
était sujet ne diminuaient en rien son ardeur pour le travail. Des
offres brillantes lui furent faites par le pape Sixte IV et par Mathias
Corvin, roi de Hongrie; il s'y refusa par amour pour la retraite, par
goût pour une vie égale et simple, et par reconnaissance pour les
Médicis. Il mourut vers la fin du siècle, âgé de soixante-six ans.
On a recueilli ses OEuvres en deux volumes _in-folio_. Presque toutes ont
pour objet des interprétations et des commentaires sur Platon et sur les
principaux Platoniciens, tels que Plotin, Iamblique Proclus, Porphyre,
etc., sans compter la traduction des OEuvres entières de Platon. Depuis
sa première jeunesse le platonisme fut tout pour lui. Il s'enfonça toute
sa vie dans les profondeurs quelquefois peu lumineuses de cette
philosophie plus sublime que vraie, et plus faite pour l'imagination que
pour la raison. Il s'était familiarisé avec les ténèbres de l'école
d'Alexandrie, au point de les prendre pour la clarté. Son style s'était
formé sur ces modèles, et souvent dans ses lettres mêmes il est
énigmatique et mystérieux. Des rêveries, je ne dis pas de Platon, mais
des platoniciens, à celles de l'astrologie il n'y a qu'un pas; il le
franchit, et la manière dont il écrivit dans un de ses livres[501] sur
cette prétendue science, le fit même soupçonner de magie.
[Note 501: _De Vità coelitus comparandâ_, lib. III.]
Le second soutien de la philosophie platonicienne fut le célèbre Jean
Pic de la Mirandole[502], qui fut dès l'enfance une espèce de phénomène,
et, dans sa jeunesse, un prodige d'érudition et de science. Une mort
prématurée le priva de l'expérience de la vieillesse, et même de la
maturité de cet âge où les facultés de l'homme sont dans toute leur
force; et cependant il a laissé des preuves si multipliées de son
savoir, qu'on croirait qu'il a joui de la plus longue vie. Sa famille
était depuis long-temps en possession de la seigneurie de la Mirandole.
Il naquit en 1463, et fut le troisième fils de Jean-François, seigneur
de la Mirandole et de la Concorde. Dès ses premières années, il annonça
un esprit, et surtout une mémoire extraordinaires. On récitait devant
lui une pièce de vers, il la répétait aussitôt en ordre rétrograde,
commençant par le dernier vers, et finissant par le premier. Il
paraissait principalement appelé aux belles-lettres et à la poésie; mais
à l'âge de quatorze ans, sa mère ayant sur lui des vues d'ambition
ecclésiastique, l'envoya étudier en droit canon à Bologne. Il s'y livra
aussi ardemment que si c'eût été par son choix, et fit des progrès
rapides.
[Note 502: Tiraboschi, _ub. supr._]
Bientôt la philosophie et la théologie lui parurent plus dignes encore
de l'occuper; et, pour approfondir, autant qu'il lui serait possible,
ces deux sciences, il se mit à parcourir les écoles les plus célèbres de
l'Italie et de la France, à suivre les leçons des professeurs les plus
illustres, à disputer contre eux dans des exercices publics. Il acquit
par là une étendue de connaissances et une facilité d'élocution, telles
que son érudition et son éloquence paraissaient également merveilleuses.
Partout, dans ce pélerinage scientifique, il laissa de lui la plus haute
idée; et il se fit, parmi les savants et les gens de lettres de ce
temps, un grand nombre d'admirateurs et d'amis. Il joignit à l'étude des
langues grecque et latine, celles de l'hébreu, du chaldéen et de
l'arabe; mais il paya cher l'apprentissage qu'il en fit. Un imposteur
lui fit voir soixante manuscrits hébreux, et lui persuada qu'ils avaient
été composés par ordre d'Esdras, et qu'ils contenaient les mystères les
plus secrets de la religion et de la philosophie. Jeune encore, et sans
expérience, il en donna un très-haut prix: c'étaient des rêveries
cabalistiques. Il eut le malheur de vouloir s'obstiner à les entendre,
et il y consacra, avec son ardeur accoutumée, un temps beaucoup plus
précieux pour lui que son argent.
De retour, à vingt-trois ans, de ses voyages, il se rendit à Rome, sous
le pontificat d'Innocent VIII. C'est là que, pour donner une idée de sa
vaste érudition, il exposa publiquement neuf cents propositions de
dialectique, de morale, de physique, de mathématiques, de métaphysique,
de théologie, de magie naturelle et de cabale, tirées des théologiens
latins et des philosophes arabes, chaldéens, latins et grecs. Il offrit
d'argumenter, sur chacune de ces propositions, contre tous ceux qui se
présenteraient. Elles sont imprimées dans ses OEuvres; et l'on ne peut
que gémir, en les parcourant, de voir qu'un si beau génie, un esprit si
étendu et si laborieux, se fût occupé de questions aussi frivoles. Elles
excitèrent alors une grande surprise et une admiration universelle.
Elles excitèrent aussi l'envie, qui parvint à empêcher la discussion
proposée, et à priver ce jeune athlète du triomphe dont il paraissait
être certain. On dénonça au souverain pontife treize de ces
propositions, comme erronées et sentant l'hérésie. Il écrivit pour les
défendre, mais, malgré son apologie, elles furent condamnées par le
pape.
Cette persécution qui, au reste, ne s'étendit point jusque sur sa
personne, loin de l'aigrir, opéra en lui une sorte de conversion, ou du
moins un nouveau degré de perfection dans la conduite et dans les moeurs.
Jeune, riche, d'une belle figure; noble et agréable dans ses manières,
il s'était jusqu'alors partagé entre le goût de l'étude et l'amour du
plaisir. La dévotion prit cette dernière place. Il jeta au feu ses
poésies d'amour, italiennes et latines. La théologie devint le principal
objet de ses travaux, et il n'admit plus avec elle, dans l'emploi de son
temps, que la philosophie platonicienne. De Rome, il alla s'établir à
Florence, où il passa les dernières années de sa jeunesse et de sa vie,
lié avec tout ce que la philosophie, les sciences et les lettres avaient
alors de plus célèbre, entre autres, avec Marsile Ficin, Ange Politien,
et Laurent de Médicis. Il mourut dans les bras de ce dernier, ayant à
peine trente-deux ans accomplis, le jour même où le roi de France,
Charles VIII, dans sa brillante et folle entreprise sur Naples, fit son
entrée à Florence[503].
[Note 503: 17 novembre 1494.]
Les ouvrages qu'il a laissés sont presque tous de philosophie
platonicienne ou de théologie. Tous annoncent, au milieu des ténèbres
qui offusquent ces deux sciences, un esprit pénétrant et extraordinaire;
on y distingue, outre les neuf cents propositions et leur apologie, un
écrit intitulé _Heptaple_, ou Explication du commencement de la Genèse,
dans lequel l'auteur, pour faire mieux comprendre la création du monde,
éclaircit les obscurités du texte de Moïse par les allégories de
Platon; un Traité de philosophie scholastique, intitulé _de l'Être et de
l'Unité_[504], où la doctrine de Platon, sur ce double sujet, est
exposée avec plus de profondeur que de clarté; un discours latin sur la
dignité de l'homme, quelques opuscules ascétiques, et huit livres de
lettres à ses amis. Le meilleur de tous ses ouvrages est celui qu'il fit
en douze livres contre l'astrologie judiciaire. Il y combat cette
science prétendue avec les armes réunies de l'érudition et de la raison.
Un des poëtes les plus estimés de ce temps, _Girolamo Benivieni_, ayant
fait une _canzone_ sur l'amour platonique, Pic de la Mirandole
l'expliqua par trois livres de commentaires en langue italienne. Il en
est comme de ceux qui furent faits dans le siècle précédent sur la
_canzone_ de _Guido Cavalcanti_; on entend un peu mieux le texte quand
on ne lit pas les commentaires. Ceux-ci sont imprimés avec quelques
essais de poésie latine et italienne, qui, n'étant pas des poésies
d'amour, échappèrent à l'incendie que l'auteur en fit à Rome, et assez
propres à empêcher que cet incendie ne laisse beaucoup de regrets.
[Note 504: _De Ente et Uno_.]
Christophe _Landino_, doit être mis le troisième dans cette association
savante, non-seulement comme philosophe platonicien, mais comme érudit
et comme poëte. Né à Florence, en 1424[505], après avoir fait ses
premières études à Volterra, il fut forcé, pour obéir à son père, de
s'appliquer à la jurisprudence; mais la faveur de Cosme et de Pierre de
Médicis, qu'il eut le bonheur d'obtenir, le délivra de cet esclavage, et
le rendit à ses études philosophiques et littéraires. Il se livra
surtout avec ardeur à la philosophie platonicienne, et devint l'un des
principaux ornements de l'académie que son premier bienfaiteur avait
fondée. Nommé, en 1457, pour occuper à Florence une chaire publique de
belles-lettres, il accrut considérablement l'éclat et la renommée de
cette école. Ce fut alors qu'il fut choisi par Pierre de Médicis, pour
achever l'éducation de ses deux fils, Laurent et Julien. Il resta depuis
attaché à Laurent, qui eut pour lui la plus grande amitié. _Landino_
fut, dans sa vieillesse, secrétaire de la Seigneurie de Florence, qui
lui fit présent d'un palais dans le Casentin. Parvenu à l'âge de
soixante-treize ans, il obtint de ne plus remplir les fonctions
laborieuses de cette place, mais il en conserva le titre et les
appointements. Alors, il se retira à la campagne, à _Prato Vecchio_,
dont sa famille était originaire. Il y passa tranquillement ses
dernières années, livré aux études de son choix, et il mourut en 1504,
âgé de quatre-vingts ans.
[Note 505: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 330.]
Il laissa des poésies latines, dont quelques-unes sont restées
manuscrites, et les autres ont vu le jour. Ses commentaires sur Virgile,
sur Horace et sur Dante, sont estimés. Il traduisit, en italien,
l'Histoire naturelle de Pline, et l'on a de lui quelques harangues ou
discours, tant en italien qu'en latin. Ses ouvrages philosophiques sont
ses Questions ou Discussions Camaldules[506], un Traité de la noblesse
d'ame, et quelques opuscules, tant imprimés que restés inédits. Il eut,
pour intimes amis, dans l'académie platonique, Marcile Ficin et le jeune
Politien. La grande et juste réputation de ce dernier, et les études
platoniciennes qu'il joignit à ses travaux littéraires, exigeraient
qu'il fût ici rangé après son ami _Landino_; mais, s'étant attaché de
bonne heure aux Médicis, élevé, en quelque sorte, dans leur maison, et
ayant ensuite élevé lui-même les fils de Laurent, son histoire se trouve
continuellement liée avec celle de cette famille. Il faut donc revenir à
elle, et surtout à Laurent de Médicis, avant de consacrer à Politien les
souvenirs qui lui sont dus.
[Note 506: _Disputationum Camaldulensium_ libri IV, _in quibus de
vitâ activâ et contemplativâ, de somma bono_, etc., in-fol., sans date,
mais que l'on croit de Florence, 1480. (Debure, _Bibl. instr._), et
réimprimé à Strasbourg, 1508.]
Laurent ne fut pas seulement, comme son aïeul et comme son père, un
généreux protecteur des lettres, mais encore, ce qu'ils n'étaient pas,
homme de lettres, et poëte lui-même; et, quand il n'eût pas été mis par
sa fortune, son ambition et son adresse, à la tête de la république de
Florence, il l'eût été, par son génie et par ses talents, à l'une des
premières places de la république des lettres. C'est sous le premier
aspect qu'il faut d'abord le considérer, c'est-à-dire, comme centre et
mobile du mouvement d'émulation littéraire qui fut alors porté au plus
haut point. Il entre à cet égard, comme partie principale, dans le
tableau de ce que les gouvernements d'Italie firent pour les lettres,
pendant la dernière moitié du quinzième siècle. Nous le retrouverons
ensuite avec les poëtes qui se distinguèrent le plus de son temps, et
sous ce point de vue, faisant une partie essentielle de l'état de la
littérature italienne à cette époque, qu'il contribua tant à illustrer.
À la mort de Cosme de Médicis, Pierre son fils hérita de son immense
fortune, de son influence dans les affaires de la république, et dans
ses plans pour l'agrandissement de sa famille, sans hériter de ses
talents supérieurs, et avec une santé faible qui ne lui laissait pas
toujours les moyens de développer les qualités qu'il avait reçues de la
nature. Le peu de temps qu'il vécut ne fut cependant point perdu pour
l'encouragement des lettres. On le voit par la dédicace de plusieurs
ouvrages publics dans ce court intervalle, et plus encore par le soin
qu'il prit de soutenir tous les établissements de Cosme et d'augmenter
sans cesse les riches collections qu'il avait formées.
Du vivant même de son père, il s'était montré digne de lui, en ouvrant à
Florence un concours poétique d'une espèce absolument nouvelle[507], et
qui paraît avoir été le premier modèle des concours académiques. De
concert avec Léon-Baptiste _Alberti_, citoyen distingué, architecte
célèbre, peintre, sculpteur, littérateur et poëte, il fit proclamer avec
beaucoup de pompe, par les officiers directeurs des études, que ceux qui
voulaient traiter en langue vulgaire, et dans quelque espèce de vers que
ce fût, le sujet _de la véritable amitié_, eussent à envoyer, avant la
fin du dix-huitième jour du mois d'octobre qui commençait alors, leur
ouvrage cacheté, chez des notaires désignés par la proclamation. Le prix
était une couronne d'argent travaillée en branche de laurier. Ces
officiers furent chargés de choisir un lieu public où tous les
concurrents viendraient réciter leurs poëmes. Ils firent choix de
l'église de _Santa Maria del Fiore_, et pour faire honneur au pape
Eugène IV, qui tenait alors son concile à Florence, ils offrirent aux
secrétaires apostoliques d'être les juges du concours et de décerner le
prix. Le dimanche 22, l'église étant préparée et décorée magnifiquement,
les officiers des études, les juges et les poëtes s'y rendirent avec un
nombreux cortége. La seigneurie de Florence, l'archevêque, l'ambassadeur
de Venise, un nombre infini de prélats, assistaient à cette cérémonie;
le peuple remplissait l'église. Le moment arrivé, on tira au sort
l'ordre des lectures. Elles furent écoutées avec la plus grande
attention et dans un profond silence. Il s'agissait d'adjuger le prix.
Les secrétaires du pape prétendirent que plusieurs des pièces qu'ils
venaient d'entendre, étaient d'un mérite égal; et, pour s'épargner tout
embarras, ils donnèrent la couronne d'argent à l'église de Sainte-Marie.
La générosité de Pierre fut ainsi trompée. Chacun fit son rôle; Médicis
proposa le prix; des poëtes se le disputèrent; l'un d'eux le mérita sans
doute, et ce fut l'église qui l'obtint.
[Note 507: En 1441, Voy. Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 27.]
Pierre donna une attention particulière à l'éducation de ses deux fils,
Laurent et Julien. Laurent, né le 1er. de janvier 1448[508], avait
annoncé, dès sa première jeunesse, des dispositions également heureuses
pour les exercices du corps et pour ceux de l'esprit. Son premier
instituteur fut un bon ecclésiastique nommé _Gentile d'Urbino_, dont il
fit ensuite un évêque[509]. Christophe _Landino_ fut le second. C'est à
lui que Laurent dut son excellente éducation littéraire. Le savant grec
Jean Argyropile l'instruisit dans la langue grecque, et Marsile Ficin
l'initia dans les mystères du platonisme. On ne doit pas oublier parmi
ses avantages, celui d'avoir eu pour mère _Lucretia Tornabuoni_, femme
aussi illustre par ses talents que par ses vertus, protectrice éclairée
des sciences et des lettres, et dont on a, sur des sujets pieux, des
poésies supérieures à la plupart de celles de ce temps. Laurent put
dire, comme Hippolyte:
Élevé dans le sein d'une chaste héroïne,
Je n'ai point de son sang démenti l'origine.
[Note 508: _Angelo Fabroni, Laurenti Medicis magnifici Vita_. Pise,
1784, in-4°., William Roscoë, _the Life of Lorenzo de' Medici_, etc.]
[Note 509: _D'Arezzo_.]
Quant aux qualités physiques, on vante ses formes athlétiques et
prononcées. On avoue qu'il manquait de grâces, que sa figure était
commune, sa vue faible, sa voix rude, et que la nature lui avait refusé
le sens de l'odorat; mais elle avait mis dans son ame une élévation,
dans son esprit une pénétration et une étendue qui perçait à travers ces
désavantages. Il se livrait avec beaucoup d'ardeur aux exercices qui
augmentent la force, donnent de la souplesse et affermissent le courage.
L'équitation, la chasse, les joutes et les tournois faisaient ses
délices, autant que la philosophie, la littérature et la poésie. Il
réussissait également à tout ce qu'il voulait entreprendre. Il n'avait
pas encore dix-sept ans à la mort de son aïeul, et, dès ce moment, il
prit part à l'administration des affaires. Pierre de Médicis, toujours
languissant et souffrant, l'appela dès-lors à ce partage, et eut, dans
plusieurs occasions, à se louer également de son courage et de sa
capacité.
Les Florentins s'étaient vus forcés de soutenir contre Venise une guerre
qui pouvait leur être funeste. De premières hostilités dont le succès
fut balancé, leur donnèrent les moyens de négocier la paix. Ils
l'obtinrent. Elle fut célébrée par des fêtes qui ranimèrent en eux le
goût de ces brillants spectacles. Quelque temps après, Laurent parut
dans un tournoi, et son frère Julien dans un antre[510]. Tous deux y
donnèrent des preuves d'adresse et d'intrépidité. Laurent remporta le
prix, qui était un casque d'argent surmonté d'une figure de Mars.
C'était lui-même qui donnait cette fête pour le mariage d'un de ses
amis[511]. Elle lui coûta dix mille florins. Il y parut avec cette
magnificence, attribut inséparable de son caractère et de son nom. Ces
deux tournois font époque dans l'histoire poétique d'Italie, par deux
poëmes dont ils furent l'occasion. La victoire de Laurent fut célébrée
en vers par _Luca Pulci_, frère de ce _Pulci_ que nous verrons bientôt
entrer le premier dans la carrière de la poésie épique. Celle de Julien
le fut par un jeune poëte dont c'était peut-être le premier essai en
langue italienne, et dont le poëme, resté imparfait, est encore
aujourd'hui cité parmi les chefs-d'oeuvre de cette langue. Ce poëte
naissant, qui fut ensuite un philosophe et un littérateur célèbre, était
Ange Politien.
[Note 510: En 1468.]
[Note 511: _Eracelo Martello_.]
Il était né, le 24 juillet 1454[512], à _Monte Palciano_ ou _Poliziano_,
petite ville du territoire de Florence. Il substitua poétiquement ce nom
à son nom de famille, et s'appela _Poliziano_, au lieu de s'appeler
_Ambrogini_, comme son père. Ce père était docteur en droit, et assez
pauvre. Il avait envoyé son fils achever ses études à Florence. Ange
Politien apprit la langue grecque d'Andronicus de Thessalonique, le
latin de Christophe _Landino_, la philosophie platonicienne de Marsile
Ficin, et la péripatétique de Jean Argyropile. Tous ces maîtres
distinguèrent bientôt en lui une aptitude singulière et une grande
supériorité d'esprit. Il préférait la poésie à tout le reste; et la
traduction d'Homère en vers latins, à laquelle il travaillait dès-lors,
qu'il acheva dans la suite, et qui malheureusement s'est perdue,
l'absorbait tout entier. Des épigrammes latines et grecques publiées
les unes à treize ans, les autres avant dix-sept, n'étonnèrent pas moins
ses professeurs que ses compagnons d'étude; mais ce qui lui fit le plus
d'honneur ce furent ses Stances sur la joute de Julien de Médicis. Il
saisit cette occasion de se faire connaître de Laurent, regardé dès-lors
comme le chef de sa famille et de la république; il lui dédia son poëme,
quoique Julien en fût le héros. Le goût délicat et déjà formé de Laurent
fut singulièrement frappé de cette composition, supérieure, à tout ce
qu'on avait écrit en vers italiens depuis long-temps. Il accueillit
Politien, le logea dans son palais; se chargea de pourvoir à tous ses
besoins, et en fit le compagnon assidu de ses travaux et de ses études.
[Note 512: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 333.]
La poésie était alors ce qui l'occupait principalement. Une jeune
personne de la famille des _Donati_[513] était l'objet d'une passion
poétique qui lui dictait des vers, quelquefois comparables à ceux de
Pétrarque[514]. Cela ne l'empêcha point de former, pour obéir à son
père, un mariage avec Clarice, de la noble et puissante famille des
_Orsini_. Il l'avait épousée depuis environ six mois, lorsque Pierre
mourut, et laissa son fils maître de tout ce qu'il avait reçu de Cosme,
et dont il avait conservé intact, et même augmenté le dépôt. Les
funérailles de cet homme, qui laissait en héritage tant de richesses et
tant de puissance, furent très-simples: «Un convoi magnifique, dit
l'historien _Ammirato_[515], aurait pu exciter l'envie du peuple contre
ses successeurs, et à qui il importait beaucoup plus d'être puissants
que de le paraître.»
[Note 513: Elle se nommait _Lucretia_.]
[Note 514: Nous reviendrons sur ces poésies de Laurent, ainsi que
sur le poëme de Politien et sur celui de _Luca Pulci_.]
[Note 515: _Istor. Fior._, vol. III, p. 106.]
Dès que Laurent se fut mis en possession de sa fortune, de la direction
des affaires publiques, et de celles de son temps, il s'occupa de
consolider et d'accroître encore la première par le commerce et par la
culture des terres; de devenir de plus en plus maître de la seconde par
son application, sa munificence et sa popularité, de donner tout ce
qu'il pourrait du troisième à son goût pour les arts, à la société des
savants et des artistes; enfin de ne rien épargner pour leur
encouragement. Bientôt ses libéralités éclairées, et peut-être plus
encore son affabilité pleine d'égards, rassemblèrent autour de lui ce
qu'il y avait de plus distingué en Italie, dans les arts et dans les
lettres. Il avait quelquefois l'adresse de se faire choisir par ses
concitoyens, pour opérer le bien qu'il leur inspirait le désir de faire,
et il prenait sur sa fortune de quoi remplir leurs intentions. C'est
ainsi que l'Université de Pise, étant tombée dans une entière
décadence, son rétablissement, qui importait aux Florentins, fut résolu.
Laurent fut nommé, avec quatre autres citoyens, pour l'exécution de ce
projet. Il se transporta avec eux à Pise, aplanit, par ses dons, toutes
les difficultés, ajouta, de son bien, des sommes considérables aux six
mille florins annuels qu'avait accordés la république, rétablit
l'Université sur le pied le plus respectable, et vint rendre compte avec
simplicité, à la seigneurie de Florence, de l'exécution d'un plan dont
elle se doutait à peine qu'il fût l'auteur.
La philosophie platonicienne était toujours une de ses études favorites;
l'académie fondée par son aïeul, et dirigée par Marsile Ficin, devint
l'objet de sa sollicitude particulière. Il voulut renouveler, en
l'honneur de Platon, la fête annuelle qui s'était célébrée dans
l'antiquité, depuis la mort de ce philosophe jusqu'au temps de ses
disciples, Plotin et Porphyre, et qui était interrompue depuis douze
cents ans. Cette célébration se fit, avec beaucoup de solennité, à
Florence et à la terre de Careggi le même jour. Elle subsista pendant
plusieurs années, et ne contribua pas peu à donner à la philosophie
platonicienne le surcroît de crédit dont elle jouit en Italie à la fin
de ce siècle.
La conjuration des _Pazzi_ vint troubler ces nobles jouissances. Cette
famille ambitieuse, mécontente de voir celle des Médicis prendre, dans
la république, l'ascendant qu'elle y voulait avoir elle-même, fut
engagée dans cette conspiration par le pape Sixte IV, et par son neveu
Jérôme _Riario_. Le jeune cardinal _Riario_, neveu de ce Jérôme,
_Salviati_, archevêque de Pise, quelques prêtres, un secrétaire
apostolique, et plusieurs Florentins mécontents, parmi lesquels on
remarque Jacques _Bracciolini_, fils du célèbre _Poggio_, furent leurs
complices. Le coup qui devait frapper les deux frères fut porté le
dimanche[516], dans l'église de la _Riparata_, en présence du cardinal,
pendant la messe, et au moment de l'élévation de l'hostie. Julien tomba
percé de coups; Laurent, quoique blessé, eut le temps de se mettre en
défense, de résister jusqu'à ce qu'il fût secouru par ses amis, arraché
des mains des assassins, et reconduit à son palais. L'archevêque fut
pendu dans ses habits pontificaux; la plupart des conjurés eurent le
même sort; le cardinal, saisi par le peuple, ne dut sa vie qu'à
l'intercession de Laurent. Il eut une telle frayeur, qu'il conserva
toute sa vie cette pâleur livide, qui est la couleur de la crainte et
celle du crime. Le pape, furieux que l'on eût manqué sa principale
victime, emprisonné un cardinal et pendu un archevêque, excommunia
Laurent, le gonfalonnier et les autres magistrats de la république,
l'un, sans doute, pour ne s'être pas laissé tuer, l'autre pour avoir
prévenu l'entière consommation du crime, et pour l'avoir puni.
[Note 516: 26 Avril 1478. Voyez sur l'une des causes de la
conjuration des _Pazzi_, Machiavel, Discorsi, l, III, c. 6, t. II, p.
443, sur ce qui la fit manquer, _ibid._, p. 456 et 458.]
La guerre que l'implacable Sixte IV suscita contre Laurent plutôt que
contre les Florentins, et qui menaçait d'embraser l'Italie, le parti
magnanime que prit Laurent de se rendre, sans armes et presque sans
suite à Naples, auprès du roi Ferdinand, l'un de ses plus ardents
ennemis, et de négocier ainsi la paix pour sa patrie; le succès de cette
ambassade extraordinaire, et le surcroît de puissance que tous ces
événements procurèrent à Médicis, ne sont pas de mon sujet. Mais je dois
rappeler ici l'excellent écrit de Politien sur cette conjuration des
_Pazzi_, l'un des meilleurs et des plus élégants morceaux d'histoire
écrits en latin moderne, et qui ne porte pas moins l'empreinte de son
talent littéraire que de son tendre attachement pour ses bienfaiteurs.
Le retour de la paix rendit à Laurent ce calme dont il aimait à jouir
dans le commerce des Muses. Il ne connaissait point de délassement plus
doux, après les fatigues et le tumulte des affaires. La poésie ne
l'intéressait pas moins que la philosophie; et, soit dans son palais à
Florence, soit dans ses maisons de Fiésole ou de Careggi, sa société
était aussi souvent composée des trois frères _Pulci_ et de quelques
autres poëtes, que de Pic de la Mirandole et de Marsile Ficin; s'il
aimait Politien plus que tous les autres, c'est peut-être parce qu'il
était à-la-fois poëte et philosophe. Il lui avait confié l'éducation de
l'aîné de ses fils, et ne se séparait, pour ainsi dire, jamais ni de ses
enfants ni de lui. Si l'on en croit Politien, ce n'était pas Laurent qui
le consultait sur ses ouvrages, c'était Politien lui-même qui consultait
avec fruit Laurent sur les siens. Dans cet âge plus mûr, Médicis traita
souvent, dans ses vers, des sujets plus élevés et plus graves qu'il
n'avait fait dans sa jeunesse. Quelques-unes de ses pièces roulent sur
la philosophie platonicienne, et il possède l'art de la rendre aussi
claire que ceux qui la traitaient en prose, la rendaient ordinairement
obscure. Il offre, dans d'autres pièces, le premier modèle de la satire
italienne; dans d'autres encore, il montre, pour la poésie descriptive
et imitative, un talent qui n'appartient qu'aux grands poëtes. Enfin,
quelques-unes de ses poésies sont de simples chansons, faites pour être
chantées par le peuple, dans le délire des fêtes et des mascarades du
carnaval. C'était un genre de spectacles que les Florentins aimaient
avec passion: Laurent les servait selon leur goût. Il imaginait
lui-même, pour ces sortes de fêtes, les déguisements les plus
singuliers, composait des vers qui étaient récités par les masques, et
des chansons qui étaient répétées par le peuple. Il engageait les poëtes
les plus connus à en composer comme lui, mais les siennes étaient
presque toujours les plus gaies et les plus piquantes. Enfin, on le
voyait souvent, dans ces solennités joyeuses, descendre de son palais,
venir se mêler, sur la place, aux danses populaires, chanter le premier
une ronde qu'il venait de faire, pour réjouir les Florentins, et rentrer
chez lui au milieu des applaudissements et des acclamations d'un peuple
qui n'avait jamais été gouverné si gaîment.
Du sein de ces amusements il ne cessait point de tenir l'oeil sur les
affaires de la république, qui conservait toujours sa forme apparente,
sur les affaires de son commerce, qui étaient immenses, et sur celles de
l'Europe entière, qu'il embrassait par sa politique et par son commerce.
Des troubles s'élevèrent; des guerres lui furent suscitées. Il fit tête
à tous les orages, vint à bout de les calmer, et fit, par sa bonne
administration, monter au plus haut degré la prospérité publique. Celle
des lettres et des arts l'occupait sans cesse. La bibliothèque fondée
par Cosme, accrue par Pierre, devint un des objets particuliers de ses
soins. Il envoya dans toutes les parties du monde, pour y recueillir des
manuscrits de toute espèce et dans toutes les langues savantes. Il fut
admirablement secondé, dans ses recherches, par les savants dont il
était environné, surtout par Pic de la Mirandole, et par son cher
Politien. Je voudrais, disait-il, qu'ils me fournissent l'occasion
d'acheter tant de livres, que ma fortune devînt insuffisante, et que je
fusse obligé d'engager mes meubles pour les payer. Le Grec Jean Lascaris
entreprit, à sa demande, un voyage dans l'Orient, et en rapporta un
nombre considérable d'ouvrages très-rares et du plus grand prix. Il en
fit un second, mais plusieurs années après, et vers la fin de la vie de
Laurent, qui mourut avec le regret de ne le pas voir de retour. Ce qu'il
y a de touchant dans ces soins que prenait Médicis, et dans les dépenses
prodigieuses qu'il faisait pour rassembler ainsi des livres de toutes
les parties du monde, c'est que c'était à l'amitié qu'il consacrait et
ces soins et ces sacrifices. Son but unique était de former, pour
Politien et pour Pic de la Mirandole, une collection si abondante, que
rien ne pût manquer à leurs recherches d'érudition et à leurs travaux.
L'invention de l'imprimerie, qui se répandait alors en Toscane, ouvrit
un nouveau champ à ses libéralités, et à cette insatiable activité qui
le portait vers tout ce qui était grand et utile: il vit le parti qu'on
en pourrait tirer pour multiplier et en même temps pour épurer les
richesses littéraires. Il engagea plusieurs savants à collationner et à
corriger les manuscrits des anciens auteurs, pour qu'ils fussent
imprimés avec la plus grande correction. Christophe _Landino_, Politien,
et plusieurs autres érudits, se livrèrent avec zèle à ce travail
minutieux et difficile; et plusieurs bonnes éditions grecques et
latines furent les fruits de leurs veilles et des encouragements de
Médicis. L'immense travail que Politien entreprit et eut le courage
d'achever, sur les Pandectes de Justinien, et qui le place parmi les
plus habiles professeurs de la science du droit chez les modernes, lui
fut encore, en quelque sorte, inspiré par Laurent, qui aplanit toutes
les difficultés, procura tous les manuscrits, et prodigua tous les
secours. Enfin, les savants Mélanges ou _Miscellanea_ de Politien sont
encore un résultat des études qu'il put faire dans la riche bibliothèque
de son patron, des entretiens mêmes qu'ils avaient en se promenant
ensemble à cheval, promenades que Laurent préférait aux cavalcades et
aux pompes les plus brillantes; et ce recueil, précieux pour
l'érudition, fut imprimé à sa prière et à ses frais.
Les sciences ne lui devaient pas moins que les lettres. Les unes et les
autres se trouvaient réunies dans l'académie platonicienne. On y
examinait, on y réfutait librement les rêveries de l'astrologie
judiciaire. On commençait à substituer l'expérience et l'observation à
la routine et aux hypothèses. Une horloge astronomique, d'une
construction savante, était construite pour Laurent[517]. Plusieurs
traités de philosophie et de métaphysique lui furent dédiés par leurs
auteurs. La médecine lui dut en partie les grands progrès qu'elle fît
alors. À son exemple, d'autres citoyens riches et puissants
consacrèrent aux sciences et aux lettres des dépenses considérables et
d'immenses libéralités, et le nombre prodigieux d'ouvrages dans tous les
genres qui parurent à Florence à cette époque, atteste quel fut, sur
l'émulation publique, l'effet de la munificence de Laurent, et celui de
ses exemples.
[Note 517: Voy. sur cette machine ingénieuse de _Lorenzo Volpaja_,
Politien, ép. 8, l. IV.]
Son zèle fut le même pour les arts. Quoiqu'ils eussent déjà fait
quelques progrès à Florence, c'est à lui surtout qu'ils durent une
existence nouvelle et un plus grand essor. Sachant que le moyen le plus
sûr de stimuler les talens de ceux qui vivent est d'honorer la mémoire
des talents qui ne sont plus, il fit élever au célèbre peintre _Giotto_
un buste de marbre dans l'église de _Santa-Maria del Fiore_. Il voulut
obtenir des habitants de Spolète les cendres de leur compatriote
_Filippo Lippi_, et lui faire ériger, dans la même église, un mausolée;
sur leur refus, qui les honore autant que l'artiste, Laurent fit ériger
ce monument à Spolète même, par _Filippo_ le jeune, sculpteur habile,
fils du peintre. Politien fit, en beaux vers latins, des inscriptions
pour ces deux monuments. Alors, _Antonio Pollajuolo_, _Domenico
Ghirlandajo_, _Baldovinetti_, _Luca Signorelli_, se distinguèrent à la
fois. La sculpture rivalisa d'émulation et de progrès avec la peinture.
Dès le commencement de ce siècle, _Donatello_ et _Ghiberti_ avaient
beaucoup perfectionné cet art. Ce fut sous la direction de _Donatello_
que Cosme de Médicis commença cette grande collection de morceaux de
sculpture antique, premier noyau de la célèbre galerie de Florence, et
dont la valeur fut estimée, après sa mort, à plus de 28,000 florins. Son
fils Pierre l'augmenta considérablement. Laurent l'enrichit, après eux,
des morceaux les plus précieux et les plus rares; et il leur donna une
destination nouvelle, qui fut une inspiration du génie des arts et un
bienfait public. Il fit disposer une partie de ses jardins de manière à
servir d'école pour l'étude de l'antique, et fit placer dans les
bosquets, dans les allées et dans les bâtiments, des statues, des bustes
et d'autres ouvrages de l'art. Il donna la surintendance de ces objets
au sculpteur _Bertoldo_, élève de _Donatello_, déjà avancé en âge, et
pour qui ce fut une honorable retraite. Il payait aux jeunes gens sans
fortune, qui se sentaient le goût des arts, et qui venaient étudier dans
cette grande école, des appointements suffisants pour les soutenir dans
leurs études, et fonda des prix considérables pour récompenser leurs
progrès. C'est à cette institution qu'il faut attribuer l'éclat
surprenant que jetèrent tout à coup les beaux-arts vers la fin du
quinzième siècle, et qui se répandit rapidement de Florence dans tout le
reste de l'Europe. C'est à cette institution que l'on doit ce que
l'histoire des arts offre peut-être de plus sublime, puisqu'on lui doit
Michel-Ange.
Issu d'une famille noble, mais peu riche, Michel-Ange _Buonarotti_ avait
été placé, par son père, à l'école de _Ghirlandajo_. À la demande de
Laurent, deux des élèves de ce peintre furent choisis pour venir
continuer leurs études dans ses jardins. Le jeune Michel-Ange fut un de
ces deux élèves; et ce fut là qu'à l'aspect des chefs-d'oeuvre antiques,
en les copiant dans ses dessins, en modelant en terre glaise d'après ces
admirables modèles, il sentit naître en lui ces grandes et sublimes
idées qui se développèrent ensuite sous son pinceau, sous son ciseau, et
dans ses plans d'architecture. La grande réforme qu'il opéra dans les
arts eut pour origine son admission dans les jardins de Médicis.
Laurent, charmé de ses progrès rapides, des premiers essais qu'il fit de
son talent, et du génie que sa conversation annonçait comme ses
ouvrages, fit venir le père, lui annonça que dorénavant il se chargeait
de son fils, et pourvut même généreusement aux besoins du vieillard et
de sa nombreuse famille. Michel-Ange, devenu le commensal de Laurent,
fut dès-lors, dans son palais, comme l'étaient les savants et les
artistes célèbres, sur le pied de l'égalité la plus parfaite, mangeant
avec eux à sa table, où, par une règle peu suivie, et qui devrait
toujours l'être, les distinctions, les cérémonies, l'étiquette, étaient
abolies; où chacun prenait place au hasard, était servi selon son goût,
parlait ou se taisait à son gré. C'est ainsi que ce jeune artiste,
destiné à être un si grand homme, se trouva tout de suite en relation
avec l'élite des citoyens, des artistes et des gens de lettres de
Florence; c'est là qu'il prit le goût de toutes les connaissances qui
peuvent concourir à la perfection des arts; c'est dans le palais de
Médecis qu'il passait ses instants de loisir à étudier les camées, les
médailles, les pierres précieuses dont Laurent possédait une collection
immense; c'est là aussi qu'il s'unit d'amitié avec plusieurs savants,
qui ouvrirent à son génie les trésors de l'érudition et de la science.
La nature avait tant fait pour lui, qu'indépendamment de ces secours, il
se fût sans doute élevé très-haut dans les arts; mais, qui peut savoir
cependant toute l'influence qu'eurent sur un si beau génie, les études
qu'il fit, les liaisons qu'il forma, les traitements mêmes qu'il reçut
dans le palais de Médicis?
Cosme avait déjà embelli Florence de magnifiques édifices: Laurent
voulut le surpasser. Il avait, de plus que son grand-père, une
connaissance de l'art presque égale à celle des artistes les plus
habiles. La réputation de son goût en architecture était si généralement
établie, que le duc de Milan, le roi de Naples, et Philippe _Strozzi_,
égal aux rois en magnificence, ne voulurent point bâtir de palais sans
avoir reçu de lui des directions et des avis. Cependant, lorsqu'il en
fit bâtir un lui-même à _Poggio Cajano_, il fit concourir, pour les
plans de ce palais, les artistes les plus habiles de Florence; il se
décida pour celui de _Giuliano_, architecte alors peu connu, devenu
depuis célèbre sous le nom de _San Galio_[518], et dont cet édifice
commença la réputation et la fortune. Indépendamment d'un monastère et
de plusieurs autres monuments qu'il entreprit, Laurent eut la gloire
d'en achever plusieurs qui avaient été commencés par ses ancêtres, entre
autres l'église de Saint-Laurent, et le monastère de Fiésole. La
mosaïque, la gravure en pierres fines, à la manière antique, toutes les
parties des arts du dessin reçurent, de sa munificence et de son goût,
une impulsion générale qui se répandit par imitation dans toute
l'Italie, et de là dans l'Europe entière.
[Note 518: Ce nom lui fut donné à cause d'un monastère que Laurent
lui fit bâtir à Florence, auprès de la porte de _San-Gallo_.
D'après un inventaire dressé à la mort de Laurent de Médecis, frère de
Cosme l'Ancien, plus jeune que lui de quatre ans, la fortune de chaque
frère montait alors à 235,157 florins d'or.
Vingt-neuf ans après, 1469, il se fit un autre inventaire de l'héritage
de Pierre, fils de Cosme, et sa fortune montait alors à 237,983 florins;
elle n'avait donc, à peu près, ni augmenté ni diminué.
Les bénéfices de commerce, calculés à 20% sur ce capital, ne sont que de
46,000 florins. Le florin a été constamment la huitième partie d'une
once d'or, ou la soixante-quatrième du marc, tandis que le louis d'or
neuf en était la trente-deuxième. (V. _Ricordi di Lorenzo de Médici
Roscoë append._, l. III, p. 41, 44.)
La maison de Médicis avait dépensé depuis 1434 jusqu'en 1471, en
bâtimens, aumônes et impositions, 663,755 florins d'or, équivalant,
poids pour poids, à 7,965,060 fr., et d'après la proportion qui existait
à cette époque entre le prix des métaux précieux et celui du travail, à
environ 32,000,000 de francs. (_Ibid._, p. 45.)]
On ne peut enfin ne pas admirer de combien de manières Laurent de
Médicis pouvait être grand sans avoir besoin d'être, comme il le fut, un
grand homme d'état. Cependant sa santé dépérissait, son goût pour le
repos augmentait en proportion de ses infirmités. Il était obligé de
s'absenter souvent de Florence, d'aller aux bains chauds de Sienne et de
_Porretane_, de passer plusieurs mois à la campagne, loin de toute
occupation. Alors il forma des projets de retraite, que la mort ne lui
permit pas de réaliser. Une attaque de ses incommodités habituelles,
auxquelles se joignit une fièvre lente, le conduisit en peu de temps au
tombeau. Il se fit transporter à Careggi, où le fidèle Politien le
suivit. Il regretta de n'y pas voir son autre ami Pic de la Mirandole.
Politien le fit appeler, il vint, et les derniers moments de Laurent
furent adoucis par leurs entretiens. Il mourut pour ainsi dire entre
leurs bras[519], à l'âge de quarante-quatre ans, en remplissant tous les
devoirs d'un homme religieux, et avec la résignation et la tranquillité
d'un sage.
[Note 519: 8 avril 1492.]
La fin de ce siècle si brillant, surtout à Florence, par les progrès des
lettres et des arts, n'offre pas, dans tous les autres états de
l'Italie, le même spectacle. Il s'y rassemblait des orages qui
éclatèrent enfin sur Florence même. Quelques princes protégeaient encore
les sciences; mais le plus grand nombre était occupé d'intrigues
ambitieuses et sanglantes; et si l'impulsion n'avait pas été donnée dès
le commencement par des gouvernements placés dans des circonstances plus
heureuses, ce siècle qui jeta un grand éclat, et qui surtout posa les
fondements solides de la gloire des siècles suivants, ne leur eût
peut-être transmis que des désastres et de la honte. Rome et Milan
exercèrent la plus forte influence sur ce funeste changement.
Après des papes amis des lettres et des lumières, tels que Nicolas V et
Pie II, on avait vu le farouche Paul II négliger les savants, les
persécuter, les proscrire, prendre pour des conspirations les réunions
les plus innocentes, incarcérer et torturer une académie entière. Sixte
IV, qui présida du haut du Vatican à l'assassinat des Médicis, occupé
d'établir splendidement ses fils qu'il appelait ses neveux, et d'agiter
l'Italie par ses intrigues, se montra généreux envers le savant
_Filelfo_, fit bâtir de pompeux édifices, accrut et rendit publique la
bibliothèque du Vatican; on l'accuse cependant d'une avarice sordide,
qui ne s'accorde pas mieux que ses autres vices avec l'amour des
lettres. Il la porta au point de refuser aux professeurs de l'Université
de Rome le modique salaire qu'il leur avait promis. Le réformateur ou
directeur de ce collège lui ayant fait de vives instances pour qu'il
payât ses professeurs: Ne sais-tu pas, lui répondit le pape, que je leur
ai promis cet argent avec l'intention de ne le leur pas payer? L'autre
protesta qu'il n'en savait rien. Si ce n'est pas à toi, reprit naïvement
le Saint-Père, c'est donc à Sébastien Ricci que je l'ai dit[520]. Le
faible Innocent VIII ne fit à peu près rien ni pour ni contre les
lettres; Alexandre VI lui succéda; son nom rappelle tout ce qu'il y a de
plus affreux sur la terre. La justice s'est en quelque sorte épuisée à
flétrir sa mémoire; et si l'on ne veut pas se condamner à des
répétitions éternelles, on ne doit plus parler de lui que lorsqu'on aura
trouvé quelque bien à en dire.
[Note 520: Journal de _Stefano Infessura_, dans le Recueil de
Muratori, _Scrip. Rer. ital._, vol. III, part. II, p. 1054.]
Quelle que fût l'origine du pouvoir des Sforce devenus souverains de
Milan, le règne de François Sforce fut signalé par l'encouragement des
lettres. Il sembla vouloir rivaliser avec les Médicis et avec les
princes de la maison d'Este par les distinctions qu'il accorda aux
savants, l'asyle généreux qu'il ouvrit aux Grecs chassés de leur patrie,
le nombre de littérateurs, de poëtes et d'artistes qu'il s'efforça de
rassembler à Milan et d'attirer à sa cour. Son fils aîné, Galéaz-Marie,
ne lui succéda que pour se rendre odieux, et provoqua, par l'excès de
ses vices, les poignards dont il fut percé. Il laissait après lui un
enfant[521], et pour veiller sur cet enfant un frère ambitieux, fourbe
et cruel. Jean-Galéaz-Marie disparut, et son oncle, Louis-le-Maure, prit
sa place, les mains, pour ainsi dire, encore teintes de son sang.
Parvenu à la puissance par un crime, il voulut le faire oublier par
l'éclat des lettres et des arts. Les plus fameux architectes, les plus
grands peintres furent appelés auprès de lui; on y vit accourir à la
fois le Bramante et Léonard de Vinci. La magnifique Université de Pavie
fut bâtie et dotée; Milan se remplit d'écoles de tout genre, de
professeurs, de savants. Le duc lui-même cultivait les lettres au milieu
des affaires du gouvernement et des projets d'une ambition effrénée;
mais les suites de cette ambition même, et la passion de se venger d'un
roi qui l'avait désapprouvée[522], renversèrent ce brillant édifice,
livrèrent l'état de Milan, celui de Naples et l'Italie entière aux armes
d'un prince étranger. Charles VIII, appelé par Louis Sforce, traversa
l'Italie en vainqueur, s'élança vers le royaume de Naples, le conquit,
pour retraverser le même pays presque en fugitif, entouré d'ennemis
qu'avait rassemblés contre lui ce même Louis qui l'y avait fait
descendre. Cette expédition de Charles VIII amena celle de Louis XII, et
pour Louis Sforce la perte du Milanais et de la liberté.
[Note 521: Jean-Galéaz-Marie.]
[Note 522: Le vieux roi de Naples Ferdinand l'avait pressé de
remettre le gouvernement à son neveu; ce fut pour s'en venger que
Louis-le-Maure appela à la conquête du royaume de Naples Charles VIII,
qui ne trouva plus Ferdinand, mais son fils Alphonse sur ce trône, d'où
il le renversa.]
La guerre qu'il avait provoquée eut pour Milan, pour la Lombardie et
pour Naples, les suites les plus désastreuses; les sciences et les
lettres se turent au bruit des armes; la violence militaire dispersa les
savants; le pillage détruisit ou dissipa les trésors littéraires, et
nulle part ces excès ne se commirent avec plus de fureur qu'au lieu où
ils pouvaient faire le plus de mal, à Florence, dans le sanctuaire des
Muses, dans le palais des Médicis. Après la mort de Laurent, Pierre son
fils avait hérité de tout ce qu'il laissait après lui, mais non de son
habilité, de ses talents ni de ses vertus. Il fut bientôt haï et méprisé
des Florentins, dont son père était l'idole. Dans la position difficile
où le mit l'approche de Charles VIII et de son armée, il ne fit que des
fautes, et les paya cruellement. Obligé de s'enfuir à Venise, il laissa
Florence et le palais de ses pères à la discrétion du vainqueur. Les
troupes donnèrent un malheureux exemple qui ne fut que trop bien suivi
par le peuple. Les Florentins crurent se venger de Pierre, en pillant
des richesses qui étaient à eux autant qu'aux Médicis mêmes. Manuscrits
dans toutes les langues, chefs-d'oeuvre des arts, statues antiques,
vases, camées, pierres précieuses, plus estimables encore par le travail
que par la matière, tout fut dispersé, tout périt; et ce que Laurent et
ses ancêtres avaient, à force de soins, d'assiduité, de richesses,
accumulé dans un demi-siècle, fut dissipé ou détruit dans un seul
jour[523].
[Note 523: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo de' Medici_, ch. I, pour
certifier le fait de ce pillage, dont Guichardin, l. I, ne parle pas,
cite Philippe de Commines, témoin oculaire, Mém. l. VII, ch. IX, et
_Bernardo Ruccellai, de Bella ital._, qu'il a presque littéralement
traduit. _Ruccellai_ termine ainsi le récit de ce désastre: _Hæc omnia
magno conquisita studio, summisque parta opibus, et ad multum oevi in
deliviis habita, quibus nihil nobilius, nihil Florentiæ quod magis
visendum putaretur, uno puncta temporis in prædam cessere, tanta
Gallorum avaritia, perfidiaque nostrorum fuit_.]
Florence, délivrée de Charles VIII et des Médicis, n'en redevint pas
plus libre. Le moine Savonarole s'empara des esprits, y souffla ses
visions fanatiques, au lieu des inspirations de la liberté, devint le
maître, et tomba du faîte du pouvoir dans le bûcher allumé par ses
partisans mêmes. Pierre de Médicis essaya plusieurs fois inutilement de
rentrer à Florence. Après dix ans d'une vie errante et malheureuse, il
se mit au service des Français, dans leur seconde expédition de Naples,
et lorsqu'ils furent défaits aux bords du Gariglian, il se noya
misérablement dans ce fleuve. Nous verrons dans la suite ce que devint
la malheureuse Florence, et comment les lettres et les arts, qui en
avaient été comme bannis, retrouvèrent à Rome un protecteur plus
puissant et plus heureux, dans un pape, frère de Pierre et fils de
Laurent, très-mauvais chef de l'église, mais digne, comme souverain, de
servir de modèle, et qui fut doublement le bienfaiteur de l'esprit
humain, en encourageant, en favorisant de tous ses moyens et de toute sa
puissance, les lettres et les arts qui l'éclairent et l'honorent, et en
contribuant, par l'excès et par l'abus même, à le guérir en partie de la
superstition qui l'aveugle et l'avilit.