_Philologues et Grammairiens célèbres du quinzième siècle; Guarino de
Vérone, Jean Aurispa, Ambrogio Traversari, Leonardo Bruni d'Arezzo,
Gasparino Barzizza, Poggio Bracciolini, Filelfo, Laurent Valla_; etc.
L'érudition imprima son cachet sur le quinzième siècle, comme le génie
avait imprimé le sien sur le quatorzième; mais une érudition
substantielle, conservatrice, vraiment profitable aux lettres, sans
laquelle même la plupart des anciens auteurs, quoique recouvrés alors,
n'auraient point existé pour nous; et non point cette érudition aussi
vaine que fatigante, qui redit encore aujourd'hui ce qui fut dit alors,
et ce qui a été redit cent fois depuis; qui met un soin minutieux à
expliquer toujours ce que personne ne s'est jamais soucié de savoir,
entasse des pages sur un mot, des volumes sur quelques phrases,
multiplie les gloses, comme pour empêcher d'entendre les textes, et
parviendrait à rendre l'Antiquité ennuyeuse, si l'on n'avait pas
toujours la ressource de lire les textes sans les gloses.
À voir la direction générale que prirent alors les esprits, on dirait
qu'ils agirent d'accord et d'après une délibération aussi unanime
qu'elle était sage: il semblerait que, certains désormais de l'existence
d'une langue à qui toutes les beautés de la poésie et de l'éloquence
étaient assurées, ils reconnurent de concert que, si l'on voulait que
l'emploi de cette langue fût aussi heureux qu'il l'avait été dans les
trois grands écrivains de l'autre siècle, il fallait exploiter et
fouiller, comme eux, la riche mine des anciens, se familiariser, comme
ils l'avaient fait, avec les muses grecques et latines, rapprendre, sous
la dictée de Cicéron, de Térence et de Virgile, le vrai génie et les
tours propres de l'idiome latin, dont on se servait toujours, mais
vicié, corrompu par le mauvais latin de l'école; chercher enfin, dans
les langues savantes, le secret que Dante, Pétrarque et Boccace y
avaient trouvé, de donner à une langue, basse et populaire jusqu'à eux,
l'élévation, l'énergie et la délicatesse qui la rendaient propre à
examiner toutes les nuances des combinaisons de l'esprit et des
inspirations du génie.
Telle fut, dès le commencement de ce siècle, la tendance commune des
efforts de tous les hommes studieux. L'ardeur avec laquelle on se porta
vers l'étude des anciens, et surtout des Grecs, l'empressement à
apprendre leur langue, et à rassembler les manuscrits de leurs ouvrages,
devinrent une passion générale qui s'empara de tous les esprits. Les
grammairiens, les philologues ou professeurs de langues et de
littérature ancienne, jouent donc, à cette époque, un rôle plus
important que dans les époques précédentes. En effet, on voit que la
plupart des hommes qui l'ont illustrée sortirent des écoles de deux
grammairiens célèbres, Jean de Ravenne et le savant Grec Emmanuel
Chrysoloras. Le premier, élevé, comme on l'a vu précédemment[346], par
Pétrarque, avec une extrême tendresse, lui avait donné des chagrins, et
n'avait pu lasser les bontés de son maître, par l'inconstance de son
humeur. On ne sait pas bien positivement ce qu'il devint après la mort
de Pétrarque. On le voit pendant plusieurs années professant à Padoue,
et presque en même temps à Florence. Il faut donc, ou qu'il y ait eu
deux professeurs de ce nom, comme quelques auteurs l'ont cru[347], ou
que le même se soit transporté rapidement de l'une à l'autre ville,
opinion qui paraît plus vraisemblable[348]. Ce qu'il y a de certain,
c'est que ce Jean de Ravenne fut un des plus savants maîtres de son
temps; il sortit de son école un si grand nombre d'Italiens célèbres,
qu'on l'a comparé au cheval de Troie, d'où sortirent les Grecs les plus
illustres[349]. Il professait encore à Florence en 1412, et fut chargé,
pour la seconde fois, cette année même, d'expliquer le poëme du
Dante[350]. L'abbé Mehus conjecture qu'il ne mourut que vers l'an
1420[351]. Les nombreux disciples d'Emmanuel Chrysoloras, célèbre
professeur de langue et de littérature grecque, dont nous avons aussi
parlé[352], ne contribuèrent pas moins que ceux de Jean de Ravenne à
donner à ce siècle le caractère d'érudition qui le distingue.
[Note 346: Voy. t. II, p. 421 et suiv.]
[Note 347: L'abbé Ginanni, _Scritt. Ravenn._, t. I, p. 214, etc.]
[Note 348: Voy. Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. V, p.
513 et 514.]
[Note 349: Rafaello Volterrano, _Anthropol._, l. XXI, Tiraboschi,
_ub. supr._]
[Note 350: Salvino Salvini, dans la Préface de ses _Fasti
Consolari_.]
[Note 351: _Vita Ambros. Camald._, p. 324.]
[Note 352: Voy. ci-dessus, 260 et 261.]
_Guarino_ de Vérone, première tige d'une famille héréditairement
illustre dans les lettres, fut l'un des élèves les plus célèbres de ces
deux maîtres. Il était né en 1370, à Vérone, d'une famille noble[353].
Après s'être instruit, sous Jean de Ravenne, de la langue et de la
littérature latines, il se rendit à Constantinople, uniquement pour
apprendre le grec à l'école d'Emmanuel Chrysoloras, qui n'était point
encore passé en Italie. Un écrivain du quinzième et du seizième
siècle[354], a prétendu qu'il était d'un âge avancé quand il fit ce
voyage, qu'il revenait en Italie avec deux grandes caisses de livres
grecs, fruits de ses recherches, lorsqu'il fut accueilli par une tempête
affreuse, et qu'ayant perdu, dans ce naufrage, une de ses deux caisses,
il en conçut tant de chagrin, que ses cheveux blanchirent dans une nuit.
Mafféi et Apostolo Zeno révoquèrent en doute ce récit, qu'ils traitent
de fabuleux[355]. Il paraît, en effet, en rapprochant plusieurs
circonstances, que _Guarino_ était fort jeune quand il passa en Grèce,
et qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il en revint: mais ce n'est
pas une raison pour que le reste de ce fait soit une fable. Il serait
peu étonnant que les cheveux d'un homme déjà vieux blanchissent pour une
raison quelconque; il l'est beaucoup que ceux d'un jeune homme éprouvent
cette métamorphose; mais c'est aussi comme une chose très-étonnante que
ce fait est rapporté. _Guarino_, de retour en Italie, tint d'abord
école à Florence, et successivement à Vérone, sa patrie, à Padoue,
Bologne, à Venise et à Ferrare. Cette dernière ville est celle où il
séjourna le plus. Nicolas III d'Est l'y appela[356] pour lui confier
l'éducation de son fils Lionel. Six ou sept ans après, quand il l'eut
finie, il fut fait professeur de langue grecque et latine dans
l'Université de Ferrare[357], dont le marquis Nicolas avait la
prospérité fort à coeur. _Guarino_ remplissait cette fonction lorsque se
tint le grand concile, où l'empereur grec Jean Paléologue se rendit. Les
Grecs, dont il était accompagné, donnèrent à notre professeur beaucoup
d'occupation, comme il le disait lui-même dans des lettres citées par le
cardinal Querini[358]. Il passa avec eux à Florence, lors de la
translation du concile, sans doute pour servir d'interprète dans les
conférences entre les Latins et les Grecs. Il revint ensuite à Ferrare,
où il professait encore à la fin de 1460, lorsqu'il mourut, âgé de
quatre-vingt-dix ans.
[Note 353: Alexandre Guarini, arrière-petit-fils de Battiste
Guarini, auteur du _Pastor Fido_, dit dans la Vie de ce poëte, en
parlant de Guarino l'ancien, tige honorable de leur famille, qu'il était
_noble Véronais_. Voy. supplément au _Giornale de' Letterati d'Italia_,
t. II, p. 155.]
[Note 354: _Pontico Virunio_, dans sa Vie d'Emmanuel Chrysoloras,
cité par Henri-Étienne, Dialogue intitulé: _De parum fidis Græca linguæ
magistris_, 1587, in-4°.]
[Note 355: _È favoletta raccontata da Pontico Virunio_; Mafféi,
_Verona illustrata_, part. II, l. III, p. 134. _Questo racconta del
Virunio ha un' aria di favoletta_. Apostolo Zeno, _Dissertaz. Voss._, t.
I, p. 214.]
[Note 356: En 1429.]
[Note 357: En 1436.]
[Note 358: _Diatrib. ad. Epist. Fr. Barbar._, p. 511; Tiraboschi, t.
VI, part. II. p. 260.]
Ses principaux ouvrages consistent en traductions latines des auteurs
grecs; celles de plusieurs Vies de Plutarque, de quelques-unes de ses
oeuvres morales, et surtout de la Géographie de Strabon[359], sont les
principales. Il ajouta aux Vies traduites de Pétrarque, la Vie
d'Aristote et celle de Platon. Il composa de plus une grammaire
grecque[360] et une grammaire latine[361], des commentaires sur
plusieurs auteurs des deux langues[362], plusieurs discours latins
prononcés à Vérone, à Ferrare et ailleurs, quelques poésies latines et
un grand nombre de lettres qui n'ont point été imprimées[363]. C'est lui
qui retrouva le premier les poésies de Catulle, couvertes de poussière
dans un grenier, et presque détruites[364]. Il les restaura, les
corrigea, les mit en état d'être lues et entendues, à l'exception d'un
petit nombre de vers où le temps avait tellement imprimé ses traces, que
ni _Guarino_, ni aucun autre depuis, n'ont pu les effacer entièrement.
[Note 359: Il ne traduisit d'abord que les dix premiers livres, par
ordre du pape Nicolas V; Grégoire de Tyferne traduisit les sept autres,
et c'est dans cet état qu'ils ont été imprimés pour la première fois à
Rome, vers 1470, in-fol., par les soins de Jean André, évêque d'Aleria;
mais, à la demande du sénateur vénitien _Marcello_, _Guarino_ traduisit
aussi dans la suite ces sept derniers, et on les garde manuscrits dans
plusieurs bibliothèques, à Venise, à Modène, etc. Mafféi, _Verona
illustrata_, t. II, p. 145, cite un manuscrit original des dix-sept
livres, écrit tout entier de la main même de _Guarino_, et qui était
alors à Venise, dans la bibliothèque du sénateur _Soranzo_.]
[Note 360: _Emmanuelis Chrysoloræ erotemata linguæ græcæ, in
compendium redacta, à Guarino Veronensi_, etc. _Ferrariæ_, 1509, in-8°.
Ce n'est, comme on voit, qu'un abrégé de la Grammaire de Chrysoloras,
mais avec des additions et des notes de _Guarino_. Ce livre est devenu
fort rare.]
[Note 361: _Grammaticæ institutiones, per Bartholomoeum Philalethem_,
sans date et sans nom de lieu, mais à Vérone, 1487, et réimprimée en
1540; premier modèle, selon Mafféi (_ub. sup._ p. 149) de toutes celles
qu'on a faites depuis. Il faut ajouter quelques opuscules, _Carmina
differentiala_. _Liber de Diphtongis_, etc.]
[Note 362: Entre autres sur quelques oraisons de Cicéron et sur
Perse.]
[Note 363: Voyez-en la notice dans Mafféi, _ub. supr._, p. 150.]
[Note 364: Sur ce manuscrit de Catulle, et sur une épigramme latine
qui indique le lieu où il fut trouvé, et qui est attribuée à _Guarino_,
voy. Apostolo Zeno, _Dissertaz. Voss._, t. I, p. 223.]
Il y a peu de proportion entre ces travaux de _Guarino_ et l'immense
réputation dont il a joui dans son siècle, et même dans les âges
suivants; mais le grand bien qu'il fit aux lettres, et qui justifie
cette renommée, fut dans le nombre presque infini de disciples qu'il
forma pendant sa longue carrière, et auxquels il inspira le goût des
bonnes études et de la littérature ancienne. C'est surtout comme l'un
des plus zélés restaurateurs de cette littérature et de ces études
qu'il mérite les grands éloges que lui donnèrent plusieurs écrivains de
son temps. Une des qualités qu'ils louent le plus en lui, est l'activité
prodigieuse qu'il conserva jusque dans ses dernières années. «Deux
choses, dit l'un d'eux[365], décorent la vieillesse de notre _Guarino_,
qui a décoré l'Italie entière en y ranimant l'étude des belles-lettres;
c'est une mémoire incroyable et une infatigable application à la
lecture. À peine il mange, à peine il dort, à peine il sort de chez lui,
et cependant ses membres et ses sens conservent toute la vigueur de la
jeunesse.» Cet homme laborieux eut, de la même femme, douze enfants au
moins. Deux de ses fils suivirent ses traces. Jérôme, ou _Girolamo_ fut
secrétaire d'Alphonse, roi de Naples. Baptiste, plus connu, fut
professeur de littérature grecque et latine à Ferrare, comme son père.
Il eut, comme lui, de savants et illustres élèves, entre autres _Giglia
Giraldi_ et Alde Manuce. Il laissa des poésies latines qui sont
imprimées[366]; un Traité des études[367] qui l'est aussi, sans compter
un grand nombre d'Opuscules, de Traductions du grec, de Discours et de
Lettres, restés inédits. C'est à lui que l'on dut la première édition
des Commentaires de Servius sur Virgile[368]; il travailla beaucoup et
avec fruit à corriger et à expliquer Catulle, qu'avait retrouvé son
père[369]; les auteurs contemporains mettent presque de pair le père et
le fils dans leurs éloges, et en considérant cette continuité de
services, d'enseignement et de travaux, les amis des lettres ne doivent
point les séparer dans leur reconnaissance.
[Note 365: Timothée Mafféi, cité par Apost. Zono. _ub. sup._ p. 221,
col. 2.]
[Note 366: _Baptistoe Guarini Veronensis poemata latina_, Modène,
1496.]
[Note 367: _De ordine docendi ac studendi ad Maffeum Gambaram
Brixianum discipulum suum_, sans nom de lieu et sans date. Il y en a eu
une autre édition à Heidelberg, en 1489. Mafféi _Verona illustr._, t.
II, p. 157.]
[Note 368: C'est du moins ce que dit Mafféi, _loc. cit._; mais
l'édition dont il parle est celle de Venise, 1471, avec une souscription
en vers latins, où _Guarino_ est nommé, et l'on en cite une de Rome,
sans date, que les bibliographes prétendent être de l'année précédente,
1470. Voy. Debure, _Bibl. instr., Belles-Lettres_, t. I, p. 291.]
[Note 369: C'est ce qu'on peut voir par l'édition rare et précieuse
que son fils Alexandre _Guarino_ a donnée de ce poëte, Venise, 1521,
in-4.]
Il n'y eut peut-être jamais de plus grands rapports entre deux hommes
qui courent la même carrière que ceux qu'on remarque entre _Guarino_ de
Vérone et Jean _Aurispa_[370]. Leur longue vie, le genre de leurs
travaux, les vicissitudes qu'ils éprouvèrent ont une ressemblance
frappante. Tous deux nés presque en même temps, tous deux professeurs de
la même science et presque dans les mêmes villes, tous deux d'une ardeur
infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, _Aurispa_, pour
dernier trait de sympathie, passa comme _Guarino_ à Constantinople,
uniquement pour apprendre le grec. Il était né un an avant lui, en 1369.
La Sicile fut sa patrie, et sans doute il y resta pendant ses premières
années. Ce ne fut que dans un âge mûr qu'il voyagea en Grèce. L'activité
qu'il mit à y rechercher les anciens livres eut le plus heureux succès.
À son retour en Italie, il rapporta à Venise deux cent trente manuscrits
d'auteurs grecs, parmi lesquels on compte les poésies de Callimaque, de
Pindare, d'Oppien, celles qu'on attribue à Orphée, toutes les OEuvres de
Platon, de Proclus, de Plotin, de Xénophon; les histoires d'Arrien, de
Dion, de Diodore de Sicile, de Procope et plusieurs autres qu'il rendit
le premier aux lettres européennes. Il revint en Italie avec le jeune
empereur grec Jean Paléologue, que, du vivant de son père, on appelait
Calojean, à cause de sa beauté. Il était avec lui à Venise à la fin de
1423. Il l'accompagna dans plusieurs villes, et ne se sépara de lui que
l'année suivante. Il se rendit ensuite à Bologne, où l'on désira
l'attacher à l'Université comme professeur de langue grecque. Il resta
un an dans cette ville, dont il trouva les habitants polis et d'un bon
commerce, mais peu disposés à l'étude des belles-lettres[371]. On se
rappelle cependant de quelle réputation jouissait l'Université de
Bologne, et rien ne prouve mieux combien il y avait de différence entre
des études littéraires et celles que l'on avait faites jusque-là dans
les Universités, et que l'on y faisait encore.
[Note 370: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 265.]
[Note 371: Tirabochi, t. VI, part. II, p. 268.]
On désirait depuis quelque temps à Florence d'y attirer Jean _Aurispa_.
On lui promettait un traitement plus avantageux, et des esprits mieux
préparés à la culture des lettres. Il s'y rendit enfin; mais soit par
l'effet de quelques brouilleries qui furent très-fréquentes parmi les
littérateurs de ce temps, soit par tout autre motif, il y resta peu
d'années, et passa de Florence à Ferrare, où le marquis Nicolas III le
retint par ses bienfaits. Il y était encore en 1438, quand le concile de
Bâle y fut transféré. Ce fut alors qu'il fut connu du pape Eugène IV,
qui se l'attacha en qualité de secrétaire apostolique. Nicolas V le
confirma dans cette place[372]. Il n'est pas étonnant qu'un pontife
aussi ami des lettres s'occupât de la fortune d'un savant si distingué.
Il lui accorda quelques bénéfices qui le mirent, pour le reste de sa
vie, au-dessus du besoin. Devenu vieux, il désira quitter la cour
romaine, et revenir à Ferrare, où il avait encore des amis. Il y
retourna en effet en 1450, y vécut tranquille et honoré pendant dix ans,
et mourut plus que nonagénaire, en 1460. Plusieurs traductions du grec
en latin, quelques lettres et quelques poésies latines, sont aussi tout
ce qui reste d'_Aurispa_. C'est à son long professorat, aux manuscrits
précieux qu'il recueillit, qu'il expliqua, dont il répandit et multiplia
les copies, en un mot, aux efforts constants qu'il fit pour seconder le
mouvement général qui se portait alors vers l'étude des langues
anciennes, qu'il dut, comme _Guarino_, sa juste célébrité.
[Note 372: En 1447.]
_Gasparino Barzizza_, autre célèbre professeur et orateur de ce temps,
prit son nom du village de _Barzizza_, près de Bergame, où il était né
en 1370. On croit qu'il fit ses études à Bergame, et qu'il y tint même
ensuite une école particulière. Il professa ensuite publiquement les
belles-lettres à Pavie, à Venise, à Padoue et à Milan. Il était dans
cette dernière ville en 1418, lorsque le Pape Martin V y passa, en
revenant du concile de Constance. _Barzizza_ fut choisi pour le
complimenter, et les deux Universités de Pavie et de Padoue ayant envoyé
des orateurs auprès de ce pontife, ce fut encore lui qui fut chargé de
rédiger les deux harangues. Il jouit le reste de sa vie de la faveur du
duc Philippe-Marie Visconti et de la considération due à ses talents et
à son savoir: il mourut à Milan vers la fin de 1430.
Les OEuvres latines qu'il a laissées ne sont pas ses seuls titres pour
être compté parmi les restaurateurs des bonnes études et de l'élégante
latinité: il l'est surtout, comme _Aurispa_ et _Guarino_, pour son zèle
à expliquer les anciens auteurs, et à déchiffrer les manuscrits dont la
recherche occupait alors tous les savants. Ses épîtres forment pour nous
autres Français une curiosité typographique. Quand deux docteurs de
Sorbonne[373] eurent fait venir d'Allemagne à Paris, en 1469, trois
ouvriers imprimeurs[374] qui dressèrent leurs presses dans une salle de
cette maison, les lettres de _Gasparino_ furent le premier produit de
cet art, nouveau pour Paris et pour la France[375]. Tous ses ouvrages
ont été recueillis et publiés dans le siècle dernier, avec ceux de son
fils _Guiniforte_, par le cardinal _Furietti_[376]. Ce fils était né à
Pavie, en 1406. Il n'eut pas la même réputation d'éloquence et
d'élégance que son père, mais il fournit une carrière plus brillante. Il
expliquait à Novarre les Offices de Cicéron et les comédies de Térence,
lorsque des circonstances heureuses le firent connaître du roi Alphonse
d'Aragon; admis à le haranguer à Barcelone, en 1432, il déploya tant
d'éloquence, qu'Alphonse, enchanté de l'entendre, le nomma sur-le-champ
son conseiller. Il accompagna ce monarque dans son expédition sur les
côtes d'Afrique. Tombé malade en Sicile, il obtint la permission de
retourner à Milan, sans rien perdre de la faveur du roi. Le duc
Philippe-Marie lui accorda le titre de son vicaire-général; et, ce qui
est digne de remarque, c'est que ce titre n'empêcha point _Guiniforte_
d'accepter la chaire de philosophie morale qui lui fut offerte; il fut
souvent interrompu, dans ses fonctions de professeur, par les ambassades
dont le duc le chargea auprès du roi Alphonse et des papes Eugène IV et
Nicolas V. Après la mort de Philippe-Marie, François Sforce lui ayant
donné le titre de secrétaire ducal, il passa tranquillement dans cet
emploi le reste de sa vie. On croit qu'il mourut vers la fin de 1459.
Ses lettres et ses harangues, publiées avec les oeuvres de son père, se
sentent de même du commerce et de l'étude assidue des anciens.
[Note 373: Guillaume Fichet et Jean de la Pierre.]
[Note 374: Ils se nommaient Ulric Gering, Martin Crantz, et Michel
Friburger.]
[Note 375: _Gasp._ (c'est-à-dire, Gasparini) _Pergamensis_ (ce
devrait être _Bergomensis_) _epistolæ_, in-4°., sans date, mais du
commencement de l'année 1470, comme plusieurs autres éditions, aussi
sans date, données au même lieu par les trois mêmes imprimeurs.]
[Note 376: Rome, 1723, in-4°.]
_Ambrogio Traversari_, religieux Camaldule, fut l'un des plus illustres
élèves d'Emmanuel _Chrysoloras_. Né en 1386[377] à Portico, château de
la Romagne, qui passa peu de temps après sous la domination de Florence,
il entra, dès l'âge de quatorze ans, l'année même où commençait un autre
siècle, dans l'Ordre[378] dont le nom se trouve toujours réuni avec le
sien; car on ne l'appelle point autrement qu'_Ambrogio_ le Camuldule. Il
s'y livra entièrement à l'étude, et y resta trente-un ans sans aucune
fonction qui le détournât de la culture des lettres. Converser avec les
savants qui étaient alors à Florence, entretenir un commerce de lettres
suivi avec ceux qui en étaient absents, recueillir de toutes parts
d'anciens manuscrits, traduire du grec en latin plusieurs auteurs, et
composer lui-même plusieurs ouvrages d'érudition, furent, pendant ce
temps, toutes ses occupations. Il se fit aimer par son caractère autant
que par son savoir, et compta, parmi ses amis, Cosme de Médicis,
_Niccolo Niccoli_, et tous ceux des citoyens distingués de Florence qui
aimaient et cultivaient les lettres. Créé, en 1431, Général de son
Ordre, et occupé depuis ce moment d'affaires et de voyages, il eut
moins de temps à donner à l'étude, mais il y consacra toujours ses
loisirs. Il se servit même de ses voyages ou tournées qu'il faisait en
visitant les maisons de l'Ordre, pour composer un ouvrage qu'il intitula
_Hodæporicon_, et qui contient, comme ce titre grec l'annonce, le détail
de ses voyages, et des choses relatives aux lettres qu'ils lui donnaient
lieu d'observer. Ce livre, qui est imprimé[379], fournit beaucoup de
lumières sur l'histoire littéraire du quinzième siècle; et ses lettres
latines, qui le sont aussi, en fournissent encore davantage[380].
[Note 377: Son père se nommait _Beneivenni de' Traversari_. Les avis
ont été partagés sur la noblesse ou la rôture, la richesse ou la
pauvreté de sa famille; mais cela ne doit nous importer nullement.]
[Note 378: À Florence, dans le couvent des Camaldules, _degli
Angioli_.]
[Note 379: _Ambrosii, Camaldulensis abbatis Hodæporicon, anno 1431
ad capitulum generale ejusdem ordinis susceptum, et ex bibliothecâ
medicâ editum à Nicolao Bartholini_, Florentiæ, in-4°. Debure, _Bibl.
instr._, n°. 4531, met à cette édition la date de 1680; mais elle est
sans date, et l'abbé Mehus nous apprend qu'elle est de 1681. _Et
quamvis_, dit-il (_Proef. ad Vitam Ambr. Camald._, p. 91). _Bartholini
editio anno quo in lucem venit nusquam proe se ferat, didici tamen ex
codice chartaceo Biblioth. publicoe Magliabechianoe, an. 1681, productam
fuisse_.]
[Note 380: Les PP. Martene et Durand sont les premiers qui aient
publié un recueil des Lettres d'_Ambrogio Traversari_ (_Amplissima
collectio veter Monum._ t. III). Elles ont été réimprimées avec de
nombreuses additions, par P. Canneti et par le savant abbé Mehus, sous
ce titre: _Ambrosii Traversarii generalis Camaldulensium aliorumque ad
ipsum et ad alios de eodem Ambrosio latinæ epistolæ_, etc., 2 vol. gr.
in-fol. Florence, 1759. L'abbé Mehus y a joint une Vie de l'auteur, ou
plutôt une histoire de la renaissance des lettres à Florence, qui est un
riche dépôt de connaissances et de renseignements certains, mais écrite
avec un désordre fatigant, et où les objets sont entassés avec
surabondance et confusion.]
Envoyé par le pape Eugène IV au concile de Constance, _Ambrogio_ le fut
ensuite auprès de l'empereur Sigismond, revint à Venise pour y
recevoir, au nom du pape, l'empereur et le patriarche des Grecs, les
conduisit à Ferrare, assista au grand concile, dont la réunion des deux
Églises était le principal objet, et mourut, en 1439, âgé de
cinquante-trois ans seulement, peu de temps après l'heureuse issue de ce
concile, à laquelle il contribua par son esprit conciliant, sa science
théologique, et sa connaissance égale des deux langues. _Ambrogio_ le
Camaldule ne professa point, mais il fut sans cesse occupé d'entretenir
par ses relations, ses correspondances et ses travaux, ce goût pour les
bonnes études, que de célèbres professeurs, qui étaient tous ses amis,
répandaient par leurs leçons. Il ne se fit, pour ainsi dire, à Florence,
aucun bien aux lettres pendant la vie, auquel il n'ait activement et
puissamment contribué.
Enfin, ce fut encore un élève de Jean de Ravenne et d'Emmanuel
Chrysoloras, que ce _Leonardo Bruni_, l'un de ceux qui illustrèrent le
nom _d'Arétin_, ou de citoyen d'Arezzo, nom qu'un homme qui ne les
valait pas, malgré tout le bruit qu'il a fait, porta dans la suite, sous
lequel il est seul connu en France, et qu'il a presque déshonore.
_Leonardo_ naquit en 1369[381]; il n'avait que quinze ans lorsque les
troupes françaises, conduites par Enguerrand de Coucy, et réunies aux
bannis d'Arezzo, entrèrent dans cette ville, et la remplirent de trouble
et de carnage. Son père fut emmené prisonnier dans un château[382], et
lui dans un autre[383]. Dans la chambre où il fut enfermé se trouvait un
portrait de Pétrarque. Il y tenait les yeux sans cesse attachés, et
cette espèce de contemplation l'enflamma du désir d'imiter ce grand
homme. Lorsqu'il fut mis en liberté, il se rendit à Florence, où il
continua, sous Jean de Ravenne, les études qu'il avait commencées à
Arezzo. Des vues solides d'établissement l'engagèrent à étudier aussi
les lois. Il y était fort appliqué, lorsque Emmanuel Chrysoloras, appelé
à Florence, y ouvrit son école de langue grecque. _Leonardo_ quitta les
lois pour la suivre; et ce fut avec tant d'ardeur, qu'il répétait dans
son sommeil, comme il l'assure lui-même[384], ce qu'il avait appris
pendant le jour. Peu de temps après le départ de Chrysoloras, il fut
appelé à Rome par le pape Innocent VII, et revêtu de l'emploi de
secrétaire apostolique[385]. Il partagea les dangers et les vicissitudes
de ce pontife, s'enfuit de Rome et y revint avec lui. Après sa mort, il
conserva la même place auprès de Grégoire XII. Il la conserva encore
sous Alexandre V, qui connaissait le prix d'un homme tel que lui, et
même sous le pape Corsaire Jean XXIII, qui pouvait le connaître un peu
moins. Après la déposition de ce pontife au concile de Constance,
_Leonardo_ revint à Florence. Il y était quand Martin V éprouva, dans
cette ville, quelques désagréments qui le mirent fort en colère. On
chanta publiquement une chanson satirique, dont le refrain était, _Papa
Martino, non vale un quattrino_[386]. Le pape prit la chose au sérieux;
il voulut sévir contre les Florentins, et les excommunier, eux et leur
ville, pour une chanson: ce fut _Leonardo_ qui le fléchit par un
discours éloquent qu'il nous a conservé dans ses mémoires[387]. Il avait
déjà été nommé chancelier de la république; il le fut alors une seconde
fois, posséda cet emploi jusqu'à sa mort, en 1444. On lui fit des
obsèques magnifiques. _Giannozzo Manetti_ prononça son oraison funèbre.
Il le couronna de laurier, par décret de l'autorité publique. On plaça
sur sa poitrine l'Histoire de Florence, qu'il avait écrite en latin;
enfin, on lui éleva un mausolée en marbre, que l'on voit encore à
Florence, dans l'église de Sainte-Croix.
[Note 381: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. II,
p. 33; Mazzuchelli, _Scritt. ital._, t. II, part. IV; Mehus, _Vita
Leonardi Aretini_, en tête de l'édition qu'il a donnée de ses Lettres.]
[Note 382: _Pietramala_.]
[Note 383: _Quarana_.]
[Note 384: _De temporibus suis_.]
[Note 385: En 1405.]
[Note 386: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 35.]
[Note 387: _De temp. suis com._, p. 38.]
_Leonardo Bruni_ ne fut pas seulement un des hommes les plus savants de
son siècle; il fut aussi l'un de ceux dont le commerce était le plus
aimable, et qui avait, dans ses moeurs et dans ses manières, le plus de
dignité. Sa renommée ne se bornait point à l'Italie. On vit des
Espagnols et des Français faire le voyage de Florence, par le seul désir
de le connaître. On raconte qu'un Espagnol, chargé par son roi de le
visiter, s'agenouilla devant lui, et ne consentit qu'avec peine à se
relever[388]. Les honneurs qu'il recevait ne lui inspiraient aucun
orgueil. On ne lui reproche qu'un peu d'avarice; mais quelquefois on
donne ce nom à l'amour de l'ordre et de l'économie. Il était d'une
fidélité à toute épreuve en amitié, savait pardonner à ses amis de
légers torts, et même de plus graves; il fallait enfin, pour le forcer
de rompre avec eux, qu'il fût poussé à bout, comme il le fut par
_Niccolo Niccoli_, que nous avons compté parmi les bienfaiteurs des
lettres[389], mais homme d'un caractère difficile, et dont les moeurs
n'étaient pas, à ce qu'il paraît, aussi pures que le goût.
[Note 388: _Vespasiano Fiorentino_, cité par Mazzuchelli, _ub.
supr._]
[Note 389: Voy. ci-dessus, p. 257.]
_Leonardo_ et lui étaient liés de l'amitié la plus intime: une aventure
scandaleuse les brouilla. _Niccolo Niccoli_ avait cinq frères; il enleva
publiquement à un d'entre eux sa maîtresse[390]; celle-ci eut
l'insolence d'insulter la femme d'un second; tous cinq furent d'accord
pour lui infliger en pleine rue un châtiment peu décent et honteux[391].
_Niccolo_ fut au désespoir. Ses amis essayèrent en vain de le consoler.
_Leonardo_ s'abstint de l'aller voir: _Niccolo_ remarqua son absence, et
lui en fit faire des reproches. _Leonardo_ ne répondit peut-être pas
avec les égards qu'on doit à un esprit malade. Sa réponse, trop
fidèlement rendue, mit _Niccolo_ dans une véritable fureur. Il abjura
son amitié, et s'emporta hautement contre lui, dans les propos les plus
injurieux et les plus amers. _Leonardo_, quoique d'un caractère doux,
perdit patience, et écrivit contre son ancien ami, une _Invective_, où
il lui rendait avec usure les injures qu'il en avait reçues, mais qui,
heureusement pour son auteur, n'a jamais été publiée[392]. Cette
malheureuse querelle désolait tous leurs amis communs; plusieurs
essayèrent en vain de les réconcilier. Ce fut _Poggio Bracciolini_ qui
en eut enfin la gloire. La réconciliation fut sincère de part et
d'autre, et leur amitié reprit son premier cours[393].
[Note 390: Elle se nommait _Benvenuta_. M. William Shepherd, dans la
Vie de _Poggio Bracciolini_, qu'il a publiée en anglais (Liverpool,
1802, in-4.), remarque avec raison, comme une circonstance
extraordinaire de cette affaire scandaleuse, qu'_Ambrogio_ le Camaldule,
religieux aussi distingué par la pureté de ses moeurs que par son savoir,
en écrivant à _Niccolo Niccoli_, le prie souvent de présenter ses
compliments à sa _Benvenuta_, qu'il distingue par le titre de _foemina
fidelissima_; voyez ses Lettres, liv. VIII, ép. 2, 3, 5, etc.]
[Note 391: Voyez le récit de toute cette querelle, et notamment de
ce châtiment public infligé à Benvenuta, _plaudentibus vivinis et totâ
multitudine comprobante_, dans une longue lettre de _Leonardo Bruni_ au
_Poggio_, lorsque celui-ci était en Angleterre; _Leonardi Aretini
Epistolæ_, l. V, ép. 4.]
[Note 392: L'abbé Mehus, dans le catalogue des ouvrages de
_Léonardo_, qu'il a mis à la suite de sa Vie, dont il sera parlé plus
bas, a placé cette invective au n°. XXVI, sous ce titre: _Leonardi
Florentini oratio in nebulonem maledicum_. Il en cite un manuscrit
conservé à Oxford, bibliothèque du New-Collége, n°. 286, manuscrit 10.
M. W. Shepherd, _Life of Paggio_, p. 135, affirme qu'une vérification
exacte, faite au mois de novembre 1801, lui a prouvé que ce manuscrit
n'y existe pas, quoiqu'il soit porté dans le Catalogue de cette
bibliothèque. J'observerai ici que le même biographe anglais s'est
trompé, en disant, _loc. cit._, que _Leonardo_, dans cet écrit, traite
son ancien ami de _nebulo malefiens_. On voit par le titre ci-dessus que
c'est _maledicus_ et non _malefiens_ qu'il faut lire; c'est beaucoup
trop pour un ami, mais beaucoup moins que ne le dit M. Shepher, par le
changement d'une seule lettre. Au reste, on voit, par cet article du
Catalogue de l'abbé Mehus, que cette _Invective_ est conservée dans la
bibliothèque Laurentienne; il en décrit même le manuscrit, et donne un
aperçu de ce qu'il contient.]
[Note 393: _The Life of Poggio Bracciolini_, ch. 3 et 4.]
Si _Leonardo_ n'était pas toujours maître de sa vivacité dans les
premiers moments, il savait en réparer les fautes avec noblesse, et avec
cette grâce particulière qui n'appartient qu'aux ames élevées.
Lorsqu'il était chancelier de la république, il prit part à une
discussion philosophique dans laquelle _Giannozzo Manetti_, qui était
très-jeune, remporta de tels applaudissements, que _Leonardo_ en fut
piqué, et se permit contre lui quelques paroles injurieuses. _Manetti_
lui répondit avec une douceur qui lui fit sentir sa faute. Il passa
toute la nuit à se la reprocher. Il était à peine jour que, sans égard
pour sa dignité, il se rendit seul chez _Manetti_. Celui-ci témoigna
beaucoup de surprise de voir un vieillard revêtu d'une si grande
autorité, et de tant de renommée, le venir trouver dans sa maison.
_Leonardo_, sans autre explication, lui ordonna de le suivre, ayant,
disait-il, à lui parler en secret. Arrivé sur les bords de l'_Arno_, au
milieu de la ville, il se retourne, et dit à _Giannozzo_, à haute voix:
«Hier au soir, il me semble que je vous ai grièvement insulté; j'en ai
aussitôt porté la peine: je n'ai pu trouver ni sommeil, ni repos, que je
ne fusse venu vous avouer sincèrement ma faute, et vous en demander
excuse[394].» On juge de ce que dut alors éprouver un jeune homme bon et
sensible, qui aimait et respectait _Leonardo_ comme son maître, et qui
le voyait descendre de la seconde dignité de l'état, pour réparer un
tort qu'il lui avait déjà pardonné. Cet acte de _Leonardo_ est une bonne
leçon pour les vieillards hargneux, pour les savants hautains, et pour
les magistrats arrogants.
[Note 394: Ce trait est raconté par _Naldo Naldi_, auteur
contemporain, dans la Vie de _Giannozzo Manetti_, que Muratori a
insérée, _Script. Rer. ital._, vol. XX.]
Cet écrivain laborieux composa beaucoup d'ouvrages, et sur une grande
variété de matières. Son Histoire de Florence, en douze livres, s'étend
depuis l'origine de cette ville jusqu'à la fin de l'an 1404[395]. Il a
aussi écrit des Mémoires ou Commentaires sur les événements publics de
son temps[396]; quelques opuscules historiques et des traductions, ou
plutôt des imitations de Polybe et de Procope[397]. Il traduisit
littéralement les OEconomiques, les Politiques et les Morales d'Aristote;
quelques opuscules de Plutarque, des harangues de Démosthènes et
d'Eschyne; des morceaux de Platon, de Xénophon, de saint Basile, et de
plusieurs autres encore. Il est donc compté, à juste titre, parmi ceux
qui contribuèrent le plus à répandre par leurs traductions latines le
goût des anciens auteurs grecs. Nous lui devons la Vie du Dante et celle
de Pétrarque, toutes deux en langue italienne[398]. On a de lui, tant
imprimés que manuscrits, un grand nombre d'autres ouvrages sur
différents sujets, des discours oratoires, des poésies italiennes et
latines, et surtout des Lettres en cette dernière langue, qui ont été
imprimées plusieurs fois[399], et qui sont, comme celles d'_Ambrogio_ le
Camaldule, très-utiles pour l'histoire littéraire de ce siècle. Son
style n'est pas très-élégant; il a cette rudesse qui est commune à tous
les auteurs latins de cette première moitié du quinzième siècle; mais il
ne manque pas de force et d'une certaine énergie qui fait que ses
ouvrages, et principalement ses histoires, peuvent se lire encore avec
plaisir et avec fruit[400].
[Note 395: _Historiarum populi Florentini lib. XII_. _Léonardo_
écrivit cette histoire en 1415; elle fut traduite en italien par _Donato
Acciojuoli_, et cette traduction fut imprimée à Venise dès 1473;
l'original latin ne l'a été qu'en 1610, à Strasbourg.]
[Note 396: _De temporibus suis_, l. II, Venise, 1475 et 1485; Lyon,
1539, etc.]
[Note 397: _De bello italico adversus Gothos gesto_, l. IV;
_Fulginii_ (Foligno), 1470, in-fol., Venise, 1471; _Commentarium rerum
Græcarum_, Lyon, 1539; Leipsick, 1546, etc.]
[Note 398: La Vie de Pétrarque fut publiée pour la première fois par
Tomasini, _Petrarcha redivivus_, 2e. édition, Padoue, 1650, in-4°., p.
207; elle fut réimprimée avec celle du Dante, d'après un manuscrit de la
bibliothèque de Cinelli, Pérouse, 1671, in-12. On les trouve l'une et
l'autre en tête de quelques éditions du Dante et de Pétrarque.]
[Note 399: La première fois en 1472, in-fol., sans nom de lieu, mais
à Brescia, par Antoine Moret, de cette ville, et Hiéronyme d'Alexandrie,
et non en 1493, comme le dit Niceron, ou en 1495, comme l'a écrit
Maittaire, _Annal. Typ._, t. I. Cette dernière édition est une
réimpression de celle de 1472. La meilleure est celle que l'abbé Mehus a
donnée à Florence, 1741, 2 vol. in-8°.; il y a joint une Vie de
_Leonardo_, une préface et des notes. On y trouve de plus deux nouveaux
livres de Lettres, jusqu'alors inédites, ajoutés aux huit livres que
contiennent les anciennes éditions, et cinq lettres aussi inédites,
adressées au concile de Bâle, au nom du peuple Florentin.]
[Note 400: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 38.]
_Poggio Bracciolini_, connu en France sous le nom de Pogge, et qui ne
l'est guère que comme auteur d'un recueil de bons mots et de facéties
licencieuses, est un personnage très-grave, d'une grande autorité dans
les lettres, et l'un de ceux qui leur rendirent à cette époque les
services les plus signalés. Il naquit en 1380[401], d'une famille
pauvre[402], au château de Terranuova, dans le territoire d'Arezzo.
Instruit, comme la plupart des savants ses contemporains, dans les
lettres latines par Jean de Ravenne, et dans les lettres grecques par
Emmanuel Chrysoloras, il alla dans sa jeunesse à Rome pour y chercher
fortune. Il fut en effet nommé, en 1402, rédacteur des lettres
pontificales, emploi qu'il conserva pendant plus de cinquante années,
mais qui ne l'obligea point à résider à Rome. Il est vrai que les
appointements en étaient si modiques qu'il était souvent obligé d'y
suppléer par des travaux particuliers pour fournir aux dépenses les plus
nécessaires. Hors d'état, par son peu d'aisance, de chercher la
dissipation et le plaisir, il n'avait de ressource contre l'ennui, comme
contre le besoin, que le travail, l'étude et la société d'hommes
distingués par leur savoir, dont la conversation ne pouvait que
développer encore les qualités de son esprit. Innocent VII ayant succédé
à Boniface IX, son premier protecteur, _Poggio_ trouva la même faveur
auprès de lui, et s'en servit pour donner des preuves solides d'amitié à
_Leonardo Bruni_, qui avait été à Florence le compagnon des études et
des plaisirs de sa jeunesse. Ce furent les témoignages qu'il rendit de
lui et le soin qu'il prit de le faire valoir en communiquant ses
lettres, qui déterminèrent le pape à appeler ce savant à sa cour, et à
l'y fixer. Les deux amis furent exposés aux mêmes vicissitudes pendant
le pontificat orageux d'Innocent VII. Sous celui de Grégoire XII, ils se
séparèrent sans se désunir. _Leonardo_ resta auprès du pape; _Poggio_
alla chercher le repos à Florence. Il reprit sous Nicolas V ses
fonctions de secrétaire apostolique, et se rendit, avec Jean XXIII, au
concile de Constance. Après la fuite et la déposition de ce pape, il eut
une occasion solennelle de faire briller son éloquence et sa gratitude
pour l'un de ses premiers maîtres. Chrysoloras, qui assistait au
concile, y mourut. _Poggio_ composa son épitaphe[403], et prononça son
oraison funèbre dans la cérémonie de ses obsèques.
[Note 401: _Giamb. Recanati_, dans sa Vie de _Poggio_, en tête de
l'édition qu'il donna en 1715, à Venise, de l'_Histoire de Florence_ de
cet auteur, publiée alors en latin pour la première fois. Tiraboschi,
_ub. supr._; M. William Shepher; _Life of Poggio Bracciolini_, etc. Ce
dernier ouvrage publié à Londres, en 1802, in-4°., et qui n'a pas été
traduit en français, m'a fourni des additions considérables à la vie de
_Poggio_ telle que je l'avais faite d'abord. Je ne crains pas qu'on m'en
fasse un reproche, non plus que de l'étendue que j'ai donnée à la Vie de
_Filelfo_ qui va suivre. Ces deux savants, et tous ceux mêmes qui sont
l'objet de ce chapitre, ne sont rien pour la _littérature italienne_
proprement dite, mais ils sont d'une grande importance pour la
littérature de l'Italie et pour celle de l'Europe entière.]
[Note 402: Son père se nommait _Guccio Bracciolini_; ce prénom est
un diminutif, à la manière florentine, de _Arrigo_, Henri; _Arrigo_,
_Arrighetto_, ou _Arriguccio_, _Guccio_.]
[Note 403: Voici cette épitaphe, telle qu'elle est rapportée par
Hody, _De Græc. ill._, p. 23.
_Hic est Emanuel situs,
Sermonis decus Attici:
Qui dum quarere opem patriæ
Afflictæ studeret, huc iit.
Res belle cecidit fuis
Votis, Italia; hic tibi
Linguæ restituit decus
Atticæ, ante recondite.
Res belle cecidit tuis
Votis, Emanuel; solo
Consecutus in Italo
Æternum decus es, tibi
Quale Græcia non dedit,
Bella perdita Græcia_.]
Il fit alors aux environs de Constance quelques voyages bien intéressants
pour les lettres. Sachant que d'anciens manuscrits y étaient répandus
dans différents monastères et dans d'autres dépôts où on les laissait
périr, il résolut de retirer ces restes précieux des mains de leurs
ignorants possesseurs. Ni la rigueur de la saison, ni le délabrement des
routes ne purent l'arrêter, et il fit, avec une persévérance qu'on ne
saurait trop louer, diverses excursions qui ne furent pas sans fruit. Un
grand nombre de manuscrits, dont plusieurs contenaient des ouvrages
d'auteurs classiques que les admirateurs des anciens avaient cherchés en
vain jusqu'alors, furent le prix de son zèle. Sa principale expédition
fut à l'abbaye de Saint-Gal, qui est à vingt milles de Constance. Il y
trouva un Quintilien, le premier qu'on ait découvert tout entier, mais
souillé d'ordures et de poussière. Il trouva aussi les trois premiers
livres et la moitié du quatrième de l'Argonautique de Valérius Flaccus;
Asconius Pédianus, sur huit discours de Cicéron; un ouvrage de
Luctance[404]; l'Architecture de Vitruve et Priscien le grammairien,
tous réduits au même état et menacés d'une destruction prochaine. Ces
manuscrits précieux n'étaient point placés avec honneur dans une
bibliothèque, mais comme ensevelis dans une espèce de cachot obscur et
humide; au fond d'une tour où l'on n'aurait même pas, selon l'expression
de _Poggio_ lui-même[405], voulu jeter des criminels condamnés à mort.
«Je crois fermement, ajoute-t-il, que si l'on cherchait dans tous les
cachots de cette espèce où ces barbares tiennent cachés de si grands
écrivains, on ne serait pas moins heureux, à l'égard d'un grand nombre
d'autres livres qu'on n'espère plus retrouver.» Ceci nous offre encore
un exemple du soin que les moines ont pris de conserver les trésors de
l'antiquité savante, et peut servir à mesurer le degré de reconnaissance
qu'on leur doit.
[Note 404: _De utroque homine_, ou _de opificio hominis_.]
[Note 405: Lettre publiée par Muratori, _Script. Rer. ital._, vol.
XX, p. 160.]
Encouragé par ses illustres amis, _Leonardo Bruni_, _Ambrogio
Traversari_, _Niccolo Niccoli_, _Francesco Barbaro_, noble vénitien,
l'un des plus zélés promoteurs de tout ce qui pouvait être avantageux
aux lettres, _Poggio_ continua de voyager en Allemagne et en France,
recherchant les anciens manuscrits dans les réduits secrets des couvents
de ces deux contrées. Dans l'un de ces voyages, il découvrit à Langres,
chez les moines de Clugny, l'Oraison de Cicéron pour Cæcina, qu'il se
hâta de transcrire et d'envoyer à ses amis. L'Orateur romain lui eut
d'autres obligations: c'est lui qui, dans différentes courses et à
diverses époques de sa vie, retrouva les deux Discours sur la Loi
Agraire contre Rullus, le Discours au peuple contre cette loi, le
Discours contre Lucius Pison, et plusieurs autres. C'est encore à son
activité infatigable qu'on doit le poëme de Silius Italicus, celui de
Manilius, la plus grande partie de Lucrèce, les Bucoliques de
Calpurnius, un livre de Pétrone, Ammien Marcellin, Végèce, Julius
Frontin sur les Aqueducs, huit livres des Mathématiques de Firmicus, qui
étaient ensevelis et ignorés dans les archives des moines du
Mont-Cassin, Nonius Marcellus, Columelle, et quelques auteurs moins
importants, mais dont il est cependant heureux qu'il ait pu prévenir la
perte. On ne possédait alors que huit comédies de Plaute: un certain
Nicolas de Trêves, que _Poggio_ employait à ces recherches dans les
lieux où il ne pouvait aller en personne, fit l'heureuse découverte des
douze autres.
La déposition d'un pape ne fut pas le seul spectacle qui lui fut offert
dans le concile de Constance: il y vit aussi brûler vifs Jean Hus et
Jérôme de Prague. Il assista même au procès de ce dernier; et la
manière dont il en rend compte dans une lettre à _Leonardo Bruni_[406],
l'admiration qu'il témoigne pour l'éloquence de cet infortuné
réformateur, le soin qu'il prend de rapporter ses arguments et ses
réponses, de peindre sa constance intrépide et calme, au milieu des
injures et des anathêmes dont il était souvent assailli, et la fermeté
stoïque qu'il montra sur le bûcher, dont la fumée et les flammes purent
seules interrompre l'hymne qu'il entonnait d'une voix sonore; tout cela
prouve un esprit philosophique et tolérant, ennemi de ces exécrables
barbaries, et aussi supérieur à ceux qui les exerçaient par ses
sentiments d'humanité que par ses talents et ses lumières. Il compare le
courage de Jérôme de Prague à celui de Mutius Scévola, et sa patience à
celle de Socrate. Il n'oublie pas de citer l'apologie que Jérôme fit de
Jean Hus, qui l'avait précédé sur le bûcher, ni de rapporter la partie
de cette apologie qui jetait sur le luxe, la corruption et tous les abus
scandaleux introduits à la cour de Rome, le jour le plus odieux. Le
politique _Leonardo_, effrayé pour son ami de voir qu'il eût écrit une
pareille lettre, et peut-être encore plus pour lui-même de l'avoir
reçue, le blâma dans sa réponse d'avoir tant exalté le mérite d'un
hérétique, et d'avoir montré une sorte d'attachement pour sa cause. Il
l'avertit, lorsqu'il écrirait sur de pareils sujets, de le faire avec
plus de réserve[407].
[Note 406: Voyez cette lettre, _Poggii Opera_, p. 301-305.]
[Note 407: _Leonardi Aret. Epist._, l. IV, ep. 10.]
Ce concile fini, _Poggio_ se rendit à Mantoue, à la suite du nouveau
pape Martin V; et c'est de là qu'il partit subitement pour l'Angleterre.
On ignore les motifs de ce voyage. Peut-être n'était-ce que le dégoût de
voir toutes ses espérances trompées; peut-être aussi la liberté de ses
sentiments sur les affaires ecclésiastiques l'avait-elle exposé à
quelques-uns des dangers que le prudent _Leonardo_ avait craints pour
lui. Cette dernière supposition serait appuyée par la précipitation avec
laquelle il quitta Mantoue. Il n'eut même pas le temps de prendre congé
de ses plus intimes amis[408]. Il avait sans doute rencontré au concile
de Constance l'ambitieux évêque de Winchester, si connu depuis sous le
nom de cardinal Beaufort[409], et qui visita ce concile en allant en
pélerinage à Jérusalem; c'était Beaufort qui l'avait invité à choisir
l'Angleterre pour retraite, et à y fixer son séjour. Il lui avait fait
les plus magnifiques promesses; mais _Poggio_ fut à peine arrivé à
Londres, qu'il reconnut la vanité de ses espérances; dégoûté des
embarras de toute espèce qu'il éprouvait dans un pays si nouveau pour
lui, autant qu'affligé du peu de culture qu'il y trouvait dans les
esprits, en le comparant surtout avec cet amour, cet enthousiasme pour
la belle littérature, qui était alors généralement répandu en Italie: il
ne tarda pas à désirer de revoir son pays natal.
[Note 408: _Poggii Oper._, p. 311; _The Life of Poggio Bracciolini_,
by William Shepherd, ch. 3. On ne trouve que dans ce dernier ouvrage les
circonstances de ce voyage de _Poggio_ en Angleterre.]
[Note 409: Il était fils du fameux Jean de Gant, duc de Lancastre,
et oncle du roi d'Angleterre, alors régnant, Henri V, _ibid._, p. 123.]
Quelques circonstances augmentèrent encore ce désir. On venait de
retrouver en Italie divers ouvrages de Cicéron, dont plusieurs, tels que
les trois livres _de Oratore_, le _Brutus_, ou le Livre des Orateurs
célèbres, et celui qui est intitulé _Orator_, reparaissaient pour la
première fois. C'était Gérard _Landriani_, évêque de Lodi, qui en avait
découvert le manuscrit enseveli sous un tas de décombres. Le caractère
était si ancien, que peu d'antiquaires étaient en état de le déchiffrer;
mais le zèle vainquit toutes les difficultés. Bientôt ces traités furent
lus, copiés et répandus dans toute l'Italie. C'était un vrai triomphe,
un sujet d'allégresse publique. _Poggio_, dans une terre d'exil,
instruit de cette découverte, attendait avec impatience que ses amis lui
en fissent parvenir une copie. Dans le même temps, il eut la douleur
d'apprendre la querelle qui s'était élevée entre _Leonardo Bruni_ et
_Niccolo Niccoli_, deux de ceux qu'il aimait le plus. Enfin, comme si ce
n'était pas assez des chagrins qui lui venaient d'Italie, il vit toutes
les promesses et les apparences de la fortune qui l'avaient attiré en
Angleterre, aboutir à un mince bénéfice[410], qui eût encore exigé qu'il
entrât dans les ordres, ce qu'il n'avait jamais voulu. Voilà tout ce
qu'avait pu faire, après de longues et pressantes sollicitations, le
riche et puissant évêque de Winchester, pour l'indemniser d'un long
voyage entrepris à son invitation, d'un séjour ennuyeux et pénible, loin
de sa patrie, et enfin de la fausse attente où il l'avait tenu pendant
ses magnifiques promesses. _Poggio_ reçut d'Italie, peu de temps après,
deux propositions à la fois, l'une d'aller occuper l'emploi de
secrétaire auprès du souverain pontife; l'autre, d'accepter une place de
professeur dans une des principales universités d'Italie. Après avoir
hésité quelque temps dans le choix, il se décida enfin pour le
secrétariat du pape; et ayant quitté l'Angleterre avec autant de
précipitation qu'il en avait mis à s'y rendre, il alla directement à
Rome pour y prendre possession de son emploi[411].
[Note 410: Il était nominalement de 120 florins de revenu; mais
d'après diverses réductions, il s'en fallait beaucoup qu'il montât à
cette modique somme. (M. Shepherd, _ub. supr._, p. 136.)]
[Note 411: _Id. ibid._]
Martin V y était revenu[412] après ses aventures de Florence[413].
Presque tout le reste de son pontificat fut livré à des agitations,
auxquelles il paraît que _Poggio_ ne prit d'autre part que de
l'accompagner avec la chancellerie dans ses fréquents déplacements.
Pendant le peu de séjour qu'il put faire à Rome, et de loisir dont il
put disposer, il reprit ses travaux littéraires et composa quelques
ouvrages, entre autres son Dialogue sur l'Avarice[414], dans lequel il
se permit des traits fort vifs contre les mauvais prédicateurs en
général, et particulièrement contre une nouvelle branche de l'Ordre des
Franciscains, qui faisaient alors beaucoup de bruit[415]. Cette
critique, et quelques autres motifs, lui attirèrent sur les bras une
querelle avec ces bons frères[416]. Il ne s'en effraya point, et tout ce
qu'ils gagnèrent avec lui, fut de l'engager à écrire dans la suite un
Dialogue de l'Hypocrisie, où ils étaient beaucoup plus maltraités que
dans le premier, mais que la liberté avec laquelle il s'expliquait sur
les vice du cloître et sur ceux des ecclésiastiques en général, a fait
retrancher des éditions de ses oeuvres[417].
[Note 412: Le 22 septembre 1420.]
[Note 413: Voy. ci-dessus, p. 296.]
[Note 414: _De Avaritiâ et Luxuriâ et de fratre Bernardino, aliisque
concionatoribus_. C'est par ce Dialogue que commence le Recueil des
OEuvres de _Poggio_, édition de Bâle, 1538.]
[Note 415: Ils prenaient le titre de Frères de l'Observance,
_Fratres Observantioe_.]
[Note 416: Voy. _The Life of Poggio_, etc., p. 177 et suiv.]
[Note 417: On le trouve dans l'Appendix de l'ouvrage intitulé:
_Fasciculus rerum expeiendarum et fugiendarum_, imprimé d'abord à
Cologne en 1535, et réimprimé à Londres, avec des additions
considérables, par Edward Brown, en 1689. Il y a eu aussi une édition du
Dialogue de _Poggio_ sur l'Hypocrisie, et de celui de _Léonardo Bruni_
sur le même sujet, donnée par _Hieronymus Sincerus Lotharingius, ex
typographiâ Anissoniâ, Lugduni_, 1679, in-16.]
Le pontificat d'Eugène IV ne fut pas plus tranquille que celui de Martin
V. Lorsqu'une sédition excitée à Rome le força de s'enfuir à Florence,
déguisé en moine[418], _Poggio_ partit pour l'y aller joindre: mais il
tomba entre les mains des soldats de _Piccinnino_, partisan soldé par le
duc de Milan pour faire la guerre au pape. Ils le retinrent prisonnier,
et, malgré tous les mouvements que se donnèrent ses amis, il ne put
obtenir sa liberté qu'en payant une forte rançon. En arrivant à
Florence, il trouva les Médicis abattus, leurs partisans dispersés, et
Cosme, dont il avait reçu dans sa jeunesse des encouragements et des
bienfaits, banni de la république. Aussi incapable d'ingratitude que de
crainte, il écrivit à son bienfaiteur une longue et éloquente lettre de
consolation[419], que peu d'hommes puissants, déchus de leur grandeur,
seraient dignes de recevoir, et que peut-être moins encore d'hommes,
autrefois attachés à leur fortune, seraient capables d'écrire. Il ne
craignit point de se faire des ennemis puissants, en professant
hautement son attachement pour cet illustre exilé, ni de s'exposer à la
haine et à la verve satirique de _Filelfo_, qui se déchaînait alors avec
fureur contre les Médicis. _Filelfo_ l'attaqua, ainsi qu'eux, sans
retenue et sans pudeur; _Poggio_ lui répondit de même; et ce ne fut pas
le seul homme de lettres avec qui il eut des querelles aussi
violentes[420]. On voit avec regret dans ses oeuvres plusieurs opuscules
sous le titre d'_Invectives_, qui ne leur convient que trop. En général,
les littérateurs de ce temps, presque toujours en guerre les uns avec
les autres, ne respectent ni la décence, ni les lecteurs, ni eux-mêmes.
Les querelles de _Poggio_ avec _Filelfo_ se renouvelèrent à plusieurs
reprises, et ils ne se réconcilièrent que vers la fin de leur vie; mais
si, dans le cours de cette guerre contre un esprit violent et irascible,
_Poggio_ employa trop souvent les mêmes armes que lui, s'il montra une
aigreur et une animosité condamnables, il peut du moins être excusé par
son premier motif, puisqu'il n'en eut point d'autre dans l'origine, que
le désir de défendre et de venger un ami. Quand cet illustre ami fut
revenu de son exil, ses partisans eurent le droit de témoigner toute
leur joie, parce qu'ils avaient osé montrer toute leur douleur. _Poggio_
avait ce droit plus que personne; et il en usa librement[421].
[Note 418: Juin 1433.]
[Note 419: Voy. _Poggii Opera_, etc., p. 312-317.]
[Note 420: Il en eut avec George de Trébizonde, _Guarino_, de
Vérone, Laurent _Valla_, et plusieurs autres.]
[Note 421: Voy. _Poggii Opera_, etc., p. 339-542.]
Le calme rétabli à Florence lui inspira le désir de passer en Toscane le
reste de sa vie; il acheta une petite campagne dans l'agréable canton de
Valdarno; et malgré les bornes très étroites de sa fortune, il sut
rendre cette humble retraite précieuse pour les amis des lettres et des
arts, par une riche bibliothèque, et par une petite collection de
statues, dont il fit le principal ornement de son jardin, et de
l'appartement destiné aux entretiens littéraires. Il avait toujours
joint le goût des beaux-arts à celui des lettres, et il possédait non
seulement des bustes et des statues, mais beaucoup de médailles et de
pierres gravées d'un très-grand prix. Les monuments de Rome et des
campagnes circonvoisines avaient été l'objet de son admiration et de ses
recherches, et il avait acquis, dans le cours de plusieurs années, cette
collection précieuse de productions de l'art antique. Il reçut alors du
gouvernement de son pays un témoignage honorable d'estime pour lui,
d'égards et de respect pour la noble profession des lettres. La
seigneurie déclara, par un acte public, qu'ayant annoncé le dessein de
se fixer dans sa patrie pour jouir du repos et se consacrer à l'étude
(ce qui lui serait impossible s'il était assujéti aux mêmes taxes que
les autres citoyens, qui retiraient du commerce ou des magistratures et
des emplois publics, des émoluments et des profits), lui et ses enfants
seraient désormais exempts de toutes charges publiques[422].
[Note 422: Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 37, 38.]
Le décret parle de ses enfants, quoiqu'il ne fût point marié. Peu avancé
dans l'état ecclésiastique, il en avait cependant jusqu'alors[423]
conservé l'habit; mais, suivant un usage assez commun dans ces bons
siècles, cela ne l'avait point empêché d'avoir un grand nombre d'enfants
naturels, tous, il est vrai, de la même maîtresse[424]. Il se décida
enfin à prendre femme à l'âge de cinquante-cinq ans, et il épousa une
jeune fille de dix-huit[425], qui lui apporta pour dot six cents
florins. Il paraît qu'il délibéra quelque temps sur les inconvénients de
cette disproportion d'âge; il avait même composé un Traité où il pesait
le pour et le contre; mais cet écrit n'a jamais vu le jour[426]. Son
mariage dit assez qu'il s'y décidait pour l'affirmative; et le bonheur
dont il jouit avec sa femme, prouve qu'il avait raison d'être de cet
avis. Retiré loin des orages politiques dans sa maison de campagne, il y
passa tranquillement plusieurs années, uniquement occupé d'études et de
travaux littéraires. Plusieurs de ses meilleurs ouvrages, entre autres
son Dialogue _sur la Noblesse_[427], datent de cette heureuse époque. Il
n'y éprouva d'autre chagrin que celui que lui causa la perte de la
plupart de ses protecteurs et de ses meilleurs amis. _Niccolo Niccoli_,
Laurent de Médicis, frère de Cosme, Nicolas _Albergati_, cardinal de
Ste.-Croix, _Leonardo Bruni_, moururent successivement et à peu d'années
de distance. Il soulagea sa douleur en payant un tribut à leur mémoire
par d'éloquentes oraisons funèbres[428].
[Note 423: 1435.]
[Note 424: On en fait monter le nombre jusqu'à quatorze, douze
garçons et deux filles.]
[Note 425: _Selvagg'a di Chino Manenti de' Buondelmonti_.]
[Note 426: Il était en forme de Dialogue, et intitulé: _An senii sit
uxor ducenda_. _Apostolo Zeno_ en possédait une copie. (Voy. _Dissert.
Voss._, t. I, 48.)]
[Note 427: Il le publia en 1440. (Voy. _Poggii Opera_, etc., p.
64.)]
[Note 428: Les trois premières sont imprimées dans les oeuvres de
_Poggio_; la quatrième a été publiée par l'abbé Mehus, en tête de
l'édition des lettres de _Leonardo Bruni_, 1741, 2 vol. in-8°.]
Nicolas V fut le huitième pape auprès duquel _Poggio_ conserva son
office dans la chancellerie pontificale, et ce fut celui de tous dont il
eut le plus à se louer. Il avait avec lui d'anciennes liaisons, et il
lui avait dédié, lorsqu'il n'était encore que Thomas de Sarzane, un
Traité _du Malheur des princes_[429]. À son avènement au trône papal, il
lui adressa un discours de félicitation, et peu de temps après il lui
dédia un nouveau traité _des Vicissitudes de la fortune_[430], le plus
intéressant de tous ses ouvrages philosophiques. Bientôt il donna au
même pape une preuve incontestable du fond qu'il faisait sur sa
protection particulière, en publiant son Dialogue sur
_l'Hypocrisie_[431]; l'étonnante hardiesse avec laquelle il y reprend
les folies et les vices du clergé lui eût peut-être coûté la vie ou au
moins la liberté sous Eugène. Nicolas aima mieux employer à son profit
l'esprit satirique et le talent pour le sarcasme qu'il reconnut dans cet
ouvrage; il chargea l'auteur d'écrire contre cet Amédée de Savoie qui,
sous le titre de Félix V, persistait à se dire pape. _Poggio_ remplit
largement les intentions du pontife; il attaqua l'anti-pape dans une
longue Invective[432], et ne traita pas moins durement le noble ermite
de Ripaille qu'il n'avait fait un simple professeur d'éloquence[433]. Il
entra plus utilement pour les lettres dans les vues de Nicolas V, en
traduisant du grec en latin Diodore de Sicile et la Cyropédie de
Xénophon, dans le temps que d'autres savants, excités par les
libéralités du même pontife, interprétaient d'autres auteurs grecs.
Toutes ces traductions, qui parurent presque à la fois, contribuèrent
puissamment à remettre en honneur l'étude des anciens.
[Note 429: _Ibid._, p. 392.]
[Note 430: _De Varietate fortunæ_, imprimé pour la première fois à
Paris, en 1723.]
[Note 431: Voy., sur ce Dialogue, ci-dessus, p. 315, note.]
[Note 432: _Poggii Opera_, etc., p. 155.]
[Note 433: _The Life of Poggio Bracciolini_, ch. 10.]
_Poggio_ donna carrière à la fois, et à son esprit satirique, et à ce
goût pour les expressions obscènes qui était alors trop commun, dans le
célèbre livre des _Facéties_. C'est une preuve sans réplique de la
licence qui régnait dans les moeurs de la cour romaine que de voir un
homme alors septuagénaire[434], un secrétaire apostolique, jouissant de
l'estime et de l'amitié du souverain pontife, publier librement un
recueil de contes qui outragent souvent la pudeur, parmi lesquels
plusieurs mettent à découvert l'ignorance et l'hypocrisie alors communes
dans l'état ecclésiastique, et qui traitent même avec peu de ménagement
les choses les plus sacrées de la religion. L'occasion qui donna lieu à
la naissance de ce livre le prouve en quelque sorte mieux encore.
Jusqu'au pontificat de Martin V, les officiers de la chancellerie
romaine avaient coutume de se rassembler dans une salle commune. Le
genre des conversations qu'on y tenait fit donner à cet appartement le
nom de _bugiale_, dérivé de l'Italien _bugia_, mensonge, et que _Poggio_
rend lui-même par fabrique ou manufacture de mensonges[435]. On y
rapportait les nouvelles du jour, et l'on cherchait à s'amuser en
racontant des anecdotes plaisantes. On y censurait tout librement. On
n'épargnait personne, pas même le souverain pontife. C'est
principalement de ces conversations entre quelques ecclésiastiques,
attachés à la cour de Rome par des fonctions graves, que sont tirés les
contes pour rire et les bons mots rapportés dans les Facéties. Ce livre
contient un assez grand nombre d'anecdotes sur plusieurs hommes
distingués qui florissaient dans le quatorzième et le quinzième siècle,
et sous ce rapport et par le mérite de la narration, il n'est pas sans
intérêt littéraire. Quant à son immoralité, sans juger avec plus
d'indulgence qu'il ne faut ce livre devenu trop célèbre, tout homme ami
de la décence trouvera que c'est une punition assez forte de l'avoir
fait, que de n'être connu de la plupart de ceux qui lisent que par cette
débauche d'esprit, après une vie aussi longue, aussi laborieuse et aussi
utile aux lettres que le fut celle de l'auteur.
[Note 434: C'était en 1450.]
[Note 435: _Bugiale nostrum, hoc est menda ciorum velut officina
quædam_. Épilogue ou péroraison, à la fin des _Facéties_.]
Un ouvrage plus sérieux suivit de près les Facéties[436]; c'est le fruit
des conversations savantes qu'il eut avec plusieurs hommes de lettres de
ses amis qu'il recevait à sa table, à la campagne, pendant quelques
vacances que lui laissait son emploi. Il est divisé en trois parties
qui roulent sur différents sujets. Ceux des deux premières parties sont
de peu d'intérêt[437]; la troisième est toute philologique; il y est
question de savoir si, du temps des anciens Romains, le latin était la
langue commune, ou seulement celle des savants. _Poggio_ y défend la
première opinion contre _Leonardo Bruni_, qui dans leurs entretiens
avait soutenu la seconde.
[Note 436: _Historia disceptative convivalis_ (et non pas
_convivialis_, comme on le lit dans la Vie de _Poggio_, par M. William
Shepherd, p. 451) _Pogii Oper._, p. 32.]
[Note 437: Ie Lequel, dans un repas, a des obligations à l'autre,
celui qui l'offre, ou celui qui y est invité; 2e, laquelle des deux
sciences est au-dessus de l'autre, la médecine ou la science des lois?]
En 1453, la place de chancelier de la république étant devenue vacante,
la réputation de _Poggio_ et l'influence puissante des Médicis fixèrent
sur lui le choix de ses concitoyens. Il quitta entièrement Rome, où il
avait occupé pendant l'espace de cinquante-un ans un modeste, mais
paisible emploi, et vint s'établir à Florence avec sa famille. Il y
reçut bientôt une nouvelle preuve de l'estime publique, et fut nommé
l'un des _Prieurs des arts_. Les soins et les occupations de sa place de
chancelier ne le détournèrent entièrement, ni de ses travaux ni de ses
querelles littéraires. Peu de temps après son retour de Florence, il
eut, avec Laurent _Valla_, une guerre de plume presque aussi violente
que celle qu'il avait avec _Filelfo_. Un fruit plus heureux de ses
loisirs fut son Dialogue _Sur le malheur de la destinée humaine_[438],
la traduction de l'Âne de Lucien[439] remplit aussi quelques uns de ses
moments. Il se proposa en la publiant, d'établir, comme un point
d'histoire littéraire, que c'était à cet opuscule du philosophe de
Samosate qu'Apulée avait dû l'idée de son Âne d'or.
[Note 438: _De miseriâ humanæ conditionis, ibid._, p. 86.]
[Note 439: _Lucii philosophi syri comoedia quæ Asinus intitulatur, è
græco in latinum conversus_. (_Poggii Oper._, p. 138.)]
_L'Histoire de Florence_ est le dernier, comme le plus grand et le
meilleur ouvrage de _Poggio_. Elle est divisée en huit livres, et
comprend la portion la plus intéressante des annales de la liberté
florentine; elle s'étend depuis 1350 jusqu'à la paix de Naples, en 1455.
L'emploi qu'il remplissait dans la république lui ouvrait toutes les
sources, et il sut en profiter; mais il ne put terminer entièrement cet
important ouvrage[440]. Il mourut le 30 octobre 1459, et fut enterré
avec beaucoup de magnificence dans l'église de Ste. Croix. Ses
enfants[441] obtinrent la permission de suspendre son portrait[442]
dans une des salles publiques du palais; et ses concitoyens lui
érigèrent, peu de temps après, une statue, qui fut placée à la façade de
l'église de _Santa Maria del fiore_[443]. Il mérita tous ces honneurs
rendus à sa mémoire, par son ardent amour pour sa patrie, dont il eut
toujours à coeur la gloire et la liberté, par l'étendue de ses
connaissances et par la supériorité de ses talents. L'aigreur et
l'emportement de ses invectives venaient de la même source que
l'exagération et l'enthousiasme de ses éloges, c'est-à-dire, d'un esprit
qui se portait toujours aux extrêmes et ne voyait rien modérément. La
liberté de ses moeurs pendant la première partie de sa vie, et la licence
de ses écrits, justement blâmées aujourd'hui, étaient à peine remarquées
dans son siècle. Elles ne nuisirent ni à la considération dont il
jouissait à la cour de Rome, ni à sa faveur auprès de deux papes aussi
pieux qu'Eugène IV et Nicolas V. Il avait, pour se maintenir dans le
monde, une sorte de dignité personnelle, l'urbanité de ses manières, la
force de son jugement et l'enjouement de son esprit[444]. Quant au style
de ses ouvrages, si on le compare à celui de ses prédécesseurs
immédiats, on est frappé de leur différence et surpris de ses progrès.
On sent enfin qu'il n'y avait plus qu'un pas à faire de ce degré
d'élégance latine à celui que Politien et quelques autres atteignirent
bientôt après[445].
[Note 440: _L'Histoire de Florence_, écrite par lui en latin, fut
achevée et traduite en italien par Jacques _Bracciolini_, l'un de ses
fils. Cette traduction, imprimée à Venise, 1476, in-fol., et réimprimée
plusieurs fois, fut seule connue pendant long-temps. L'original latin ne
fut publié à Venise qu'en 1715, par J.-B. _Recanuti_, avec des notes et
une Vie de _Poggio_, qui n'a d'autre défaut que d'être trop courte.]
[Note 441: Il laissa de son mariage cinq garçons et une fille,
l'aîné des garçons se fit moine; le second et le quatrième prirent aussi
l'état ecclésiastique, mais restèrent séculiers, et possédèrent
plusieurs charges à la cour de Rome. Le troisième, nommé _Jacopo_,
traducteur de l'_Histoire Florentine_, étant entré au service du
cardinal _Riario_, se trouva impliqué, en 1478, dans la conspiration des
_Pazzi_ contre les Médicis, et fut un des conjurés pendus par le peuple
aux fenêtres de l'Hôtel-de-Ville. Le cinquième enfin, nommé Philippe, se
maria, mais ne laissa que des filles.]
[Note 442: Il était peint par Antoine _Pollajuolo_. Voy. _Vasari_,
éd. de Rome, 1759, in-4°., t. I, p. 438.]
[Note 443: La destinée de cette statue est assez remarquable. Dans
des changements faits en 1560, à la façade de Ste.-Marie, par François,
grand-duc de Toscane, elle fut transportée dans un autre endroit de
l'édifice, et elle y fait maintenant partie du groupe des douze apôtres.
(_Recanati, Vita Poggii_, p. XXXIV.)]
[Note 444: _The Life of Poggio_, etc., p. 486.]
[Note 445: _Ibid._ Les OEuvres de _Poggio_ furent recueillies pour la
première fois à Strasbourg, 1510, petit in-fol., et plus amplement à
Bâle, 1538; ses lettres n'en sont pas la partie la moins intéressante.
On doit les joindre à celles de _Coluccio Salutato_, de _Leonardo
Bruni_, de _Filelfo_ et d'_Ambrogio_ le Camaldule, pour la connaissance
de l'histoire littéraire du quinzième siècle.]
Celui de tous ses contemporains qui eut avec lui les querelles les plus
vives, et qui l'égala le plus en renommée, fut le célèbre _Filelfo_. Sa
vie pleine de vicissitudes et d'orages, les grands services qu'il rendit
aux lettres, la trempe singulière et bizarre de son esprit, méritent
aussi une attention particulière. Dans les trente-sept livres de ses
lettres, dans ses satires, et dans plusieurs autres de ses ouvrages
imprimés, il parle souvent de lui-même: la plupart des écrivains de son
temps se sont occupés de lui, soit pour l'attaquer, soit pour le
défendre; plusieurs savants se sont exercés depuis sur sa vie et sur ses
ouvrages; on n'est donc embarrassé que du choix[446].
[Note 446: Il a paru récemment en italien une Vie de _Filelfo_, qui
peut épargner désormais toutes nouvelles recherches; elle est intitulée:
_Vita di Francesco Filelfo da Tolentino, del Cav. Carlo de' Rosmini
Raveretano_, Milano, 1808, 3 vol. in-8°. Je m'en suis servi utilement
pour rectifier quelques inexactitudes des auteurs que j'avais suivis, et
pour réparer beaucoup d'omissions. En donnant quelque étendue à cette
Vie et à la précédente, j'ai voulu faire connaître ce que c'était en
Italie que ces savants du quinzième siècle, qu'on se représente
ordinairement comme des pédants obscurs ensevelis dans des collèges. Je
ne les ai point nommés Le Pogge et Philelphe, suivant notre usage
commun, mais _Poggio_ et _Filelfo_, à l'exemple du plus vraiment
français de tous les auteurs français du dix-huitième siècle, de
Voltaire, qui les appelle toujours ainsi.]
_Francesco Filelfo_ naquit le 25 juillet 1398, à Tolentino, dans la
Marche d'Ancône. Les premiers historiens de sa vie[447] ont dit que sa
famille était honnête; il vaut mieux les en croire que _Poggio_, qui
prétend, dans ses Invectives et dans ses Facéties, qu'il était le bâtard
d'une blanchisseuse et d'un prêtre. Il fit ses études à Padoue, sous les
plus célèbres professeurs, et ce fut avec tant d'éclat qu'il y fut
lui-même nommé professeur d'éloquence à dix-huit ans. Appelé à Venise,
en 1417, il y professa pendant deux années. Il s'y fit des amis
puissants, et fut admis aux droits de cité par un décret public. Le
désir d'apprendre la langue grecque l'appelait à Constantinople: l'état
de sa fortune ne lui permettait pas ce voyage; l'estime dont il
jouissait, engagea la république à l'attacher, en qualité de secrétaire,
à la légation qu'elle entretenait dans cette capitale de l'empire Grec.
Il s'y rendit en 1420, et prit pour maître de langue et de littérature
grecques, Jean Chrysoloras, frère du célèbre Emmanuel. Ses progrès
furent aussi grands que rapides. Il remplissait en même temps, avec
assiduité les devoirs de son emploi. Les éloges que sa conduite et ses
succès lui attirèrent parvinrent aux oreilles de l'empereur. Jean
Paléologue le prit à son service, avec le titre de secrétaire et de
conseiller. _Filelfo_ avait déjà fait preuve de talent pour les
négociations. Le _Bailo_, ou ambassadeur vénitien auquel il était
attaché, l'avait envoyé auprès de l'empereur des Turcs, Amurath II, pour
traiter de la paix entre ce prince et Venise[448], et le traité avait
été conclu à la satisfaction de la république.
[Note 447: Cités par M. _de' Rosmini, ub. sup._, t. I, p. 5.]
[Note 448: Lancelot, Mém. sur Philelphe, _Académ. des inscr. et
bell.-lettr._, t. X, et Tiraboschi, t. VI, part II, p. 284, se sont
trompés, en disant que c'était par ordre de l'empereur grec qu'il avait
fait cette ambassade. M. _de' Rosmini_ a redressé cette erreur, d'après
une lettre inédite de _Filelfo_. Voy. _ub. supr._, p. 12.]
Jean Paléologue le députa, en 1423, à Bude, en qualité de son ministre,
à l'empereur Sigismond. Cette mission remplie, il fut invité par
Ladislas, roi de Pologne, à assister, comme ministre impérial, aux fêtes
de son mariage qui devaient se célébrer à Cracovie. _Filelfo_ s'y rendit
à la suite de Sigismond, et récita, le jour de la cérémonie[449], une
harangue solennelle, en présence des souverains qui y assistaient, des
grands seigneurs, accourus de toutes les parties de l'Europe, et d'une
foule immense de spectateurs.
[Note 449: 12 février 1424.]
De retour à Constantinople, après quinze ou seize mois d'absence, il
reprit le cours de ses études; mais il trouva, dans la maison même de
son maître, un sujet de distraction. La fille de Chrysoloras, à peine
âgée de quatorze ans, était d'une beauté parfaite. _Filelfo_, dans l'âge
des passions, et qu'une conformation particulière y rendit plus
ardent[450], devint amoureux de la jeune Theodora, la demanda, l'obtint
de son père, et l'épousa du consentement même de l'empereur, dont
Theodora était parente. Il repassa enfin à Venise avec elle, en 1427.
C'étaient ses amis qui l'avaient engagé, par leurs instances, à y
revenir: il les trouva presque tous absents, et Venise ravagée par la
peste. Les promesses qu'on lui avait faites d'un établissement étaient
oubliées. Ses effets et ses livres, arrivés avant lui, déposés dans la
maison d'un ami, n'en pouvaient sortir, parce que, dans la chambre où
étaient les caisses, il était mort un pestiféré. Tout lui conseillait de
quitter Venise; _Theodora_ était effrayée; une de ses femmes était morte
de la peste: enfin il partit; et se rendit à Bologne, avec une maison
nombreuse, regrettant amèrement d'avoir abandonné Constantinople, et
déjà menacé du besoin.
[Note 450: Il était ce qu'on appelle en grec [Grec: treorchis], et
ce qu'il a rendu lui-même dans ces deux vers latins inédits, cités par
M. _de' Rosmini_, t. I, p. 113.
_Non venio, Caspar, nam sudant inguina multo
Æstu, quo testes tres mihi bella movent_.]
L'accueil qu'il reçut à Bologne le rassura. On alla au-devant de lui:
pour le fixer dans cette ville opulente et amie des lettres, on lui
offrit, aux conditions les plus avantageuses[451], et il accepta une
chaire d'éloquence et de philosophie morale. Mais ce bonheur ne dura que
quelques mois. Bologne, qui était alors au pouvoir du pape, se révolta,
chassa le légat, fut assiégée par une armée pontificale, et livrée à
toutes les horreurs des troubles civils. On désirait à Florence que
_Filelfo_ vînt s'y fixer. _Niccolo Niccoli_; _Leonardo Bruni_,
_Ambrogio_ le Camaldule, redoublèrent alors leurs instances auprès de
lui, et leurs efforts pour lui assurer un sort convenable; ils
réussirent à l'un et à l'autre, et _Filelfo_, après en avoir obtenu la
permission, avec beaucoup de peine, quitta Bologne pour Florence, où il
commença aussitôt ses leçons[452].
[Note 451: Quatre cent cinquante sequins annuels, dont cinquante lui
furent comptés d'avance.]
[Note 452: Avril 1429.]
Dans cette ville remplie de savants, il étonna par sa science et par son
zèle infatigable à la propager. On le voyait le matin, dès le point du
jour, expliquer et commenter les _Tusculanes_ de Cicéron, ou une des
Décades de Tite-Live, ou l'un des Traités de Cicéron sur l'Art oratoire,
ou l'Iliade d'Homère. Après s'être reposé quelques heures, il revenait
lire publiquement Térence, les Épîtres de Cicéron, quelqu'une de ses
Harangues, Thucydide ou Xénophon. Quelquefois encore, il ajoutait à ses
leçons des lectures sur la morale[453]; et de plus, pour satisfaire de
jeunes Florentins[454], admirateurs du Dante, il lisait et commentait
son poëme les jours de fête, dans l'église de _Santa Maria del Fiore_,
sans en être chargé par l'autorité publique, et sans en recevoir
d'émoluments. Dans une si laborieuse carrière, il était soutenu par le
nombre et la dignité de son auditoire. Quatre cents des personnes les
plus distinguées de Florence, par leurs connaissances et par leur rang,
suivaient journellement ses leçons. Il eut pour amis les plus
considérables; mais bientôt ils devinrent ses ennemis, ou il les regarda
comme tels. Il se fit des querelles avec Charles _Marsupini_ d'Arezzo,
avec _Niccolo Niccoli_, ami de Charles, avec _Ambrogio_ le Camaldule,
amis de l'un et de l'autre, avec Cosme de Médicis et Laurent son frère,
amis et bienfaiteurs de tous, enfin avec le redoutable _Poggio_, qui se
porta pour champion des Médicis.
[Note 453: _Ambrosii Traversari Epist._, p. 1007 et 1016.]
[Note 454: M. _de' Rosmini_ l'affirme, d'après l'assertion positive
de _Filelfo_, dans un discours italien adressé aux jeunes gens même qui
suivaient son cours, pièce que cet estimable biographe a publiée le
premier, _Monumenti inediti_ du tome I, n°. IX, p. 124. Les expressions
de son auteur n'ont en effet rien d'équivoque: _Da niuno castrecto...
senz' alcun altro o publico a privato premio a ciò fare indocto,
cominciai quello poeta pubblicamente legere_. Ceci dément Tiraboschi,
qui dit, non moins affirmativement, t. VI, part. II, p. 286, que
_Filelfo_ était spécialement chargé de et d'expliquer le Dante, il en
donne pour preuve le décret public du 12 mars 1431, qui accordait à ce
savant les droits de citoyen de Florence, cité par _Salvino Salvini_,
dans la Préface de ses _Fasti consolari_, p. XVIII. Mais Tiraboschi et
Salvini lui-même paraissent s'être trompés sur ce passage du décret; il
est bien dit: _Considerato... quod Franciscus Filelfi qui legit Dantem
in civitate Florentiæ_, etc.; mais rien n'indique qu'il ne le lut pas
spontanément et gratuitement; et l'assertion de _Filelfo_, énoncée
devant les Florentins qui suivaient ses leçons, est très-positive pour
ne laisser aucun doute.]
_Filelfo_, sur ces entrefaites, fut assailli et blessé au visage par un
assassin de profession, lorsqu'il se rendait à son école; il prétendit
et soutint que ce coup venait des Médicis. La fureur des factions était
alors très-animée. Il s'était jeté dans celle des nobles; et les Médicis
étaient à la tête de celle du peuple. Ils furent abattus, Cosme
emprisonné, mis en danger de la vie et banni. _Filelfo_, ennemi peu
généreux, vomit contre lui et contre ses partisans des satires
emportées, obscènes et sanglantes[455]. Ils revinrent triomphants; il ne
jugea pas à propos de les attendre, et se rendit à Sienne, où il
s'engagea pour deux ans à professer les belles-lettres. De Sienne, il
continua sa guerre satirique avec tant de fureur, qu'il fut enfin
déclaré rebelle par un décret public et banni de Florence, dix mois
après en être sorti. Ce n'est pas tout: l'assassin qui l'avait manqué à
Florence, quelqu'il fût et de quelque part qu'il vînt, le poursuivit à
Sienne, où il l'alla chercher pendant qu'il était allé aux bains de
Petriolo. _Filelfo_, revint à Sienne, reconnut ce sicaire, qui se
nommait Philippe, et le fit arrêter.
[Note 455: Les Satires de _Filelfo_ furent imprimées pour la
première fois à Milan, sous ce-titre: _Philelphi opus Satyrarum seu
Hecatostichon Decades X_, 1476, in-fol.; réimprimées à Venise, 1502,
in-4°., et à Paris, 1508, in-4°. Cosme y est désigné sous le nom de
_Munus_ (traduction latine du nom grec _Cosmos_); _Niccolo Nlccoli_,
sous celui d'_Utis_; Charles d'_Arezzo_ est appelé _Codrus_; _Poggio_
est nommé _Bambalio_, etc. Il faut avoir essayé de lire ces productions
monstrueuses, pour se figurer un pareil débordement de fiel et
d'obscénités.]
On le mit à la question, et l'on tira de lui, par la force des
tourments, l'aveu d'un nouveau projet d'assassinat. Il fut condamné à
une amende de cinq cents livres d'argent. _Filelfo_, peu satisfait de
cette peine, appela devant le gouverneur de la ville, qui condamna
Philippe à avoir le poing coupé: il l'aurait même puni de mort, sans
l'intercession de _Filelfo_ lui-même. Ce ne fut point par un mouvement
de compassion que l'offensé demanda cette mutation de peine, mais plutôt
comme il l'écrivit à _Æneas Sylvius_, pour que celui qui l'avait voulu
assassiner, vécût mutilé et couvert d'infamie, au lieu d'être délivré,
par une mort prompte, des tourments de la vie et de ceux de sa
conscience[456].
[Note 456: _Philelfi Epist._, p. 18.]
Toujours persuadé que le parti des Médicis avait armé contre lui cet
assassin, il poussa la fureur jusqu'à vouloir leur rendre la pareille.
De concert avec les exilés florentins réfugiés à Sienne, il mit le
poignard à la main d'un certain Grec qui se chargea de les délivrer de
Cosme et de ses principaux partisans. Le coup manqua; l'assassin fut
pris, avoua tout, eut les deux mains coupées, et _Filelfo_, qu'il accusa
dans ses interrogatoires, fut condamné à avoir la langue coupée et banni
à perpétuité[457]. Comment un savant tel que lui se porta-t-il à de
pareils excès? Est-il vrai, d'un autre côté, qu'un homme tel que Cosme
de Médicis y eût donné lieu en s'y portant le premier? L'animosité des
partis explique tout. Que Cosme eût positivement commandé un assassinat,
c'est ce que le dernier auteur de la vie de _Filelfo_ ne croit pas,
faute de preuves; il n'en a point non plus qui l'autorisent à le nier;
il pense que Médicis n'ignorait pas ce qui se tramait contre ce violent
ennemi, et qu'au lieu de s'y opposer, comme il l'aurait pu, il en parut
satisfait[458]. Quoi qu'il en soit, si l'on regardait comme
irréconciliables deux ennemis qui en sont venus l'un contre l'autre à de
telles mesures, on se tromperait encore. Cosme, naturellement généreux,
et à qui son immense pouvoir laissait tout le mérite d'une
réconciliation, la désira le premier; _Ambrogio_ le Camaldule
l'entreprit; il y trouva d'abord _Filelfo_ très-rebelle. «Que Médicis
emploie, répondait-il, les poignards et les poisons; moi, j'emploierai
mon génie et ma plume. Je ne veux point de l'amitié de Cosme, et je
méprise sa haine. Je préfère une inimitié ouverte à une fausse
bienveillance[459];» mais le bon _Ambrogio_ ne se découragea point, et
finit par réussir.
[Note 457: La sentence est rapportée par _Fabroni, Vita Cosmi Med._,
t. II, p. 111; elle est datée du 11 octobre 1436.]
[Note 458: _Pure crediamo ch' egli non ignorasse ciò che si
macchinava per altri in danno di quel letterato, e in luogo d'opporsi,
come potea, se ne mostrasse contento_, etc. _Vita di Fr. Filelfo_, t. I,
p. 98.]
[Note 459: _Philelphi Epist._, l. II, p. 14.]
Ce qui paraît presque aussi peu croyable, c'est que, dans de telles
agitations, parmi ces craintes et ces projets de vengeance, _Filelfo_
remplissait, comme à l'ordinaire, ses fonctions de professeur, et que
pendant son séjour à Sienne, il ne composa, pas seulement des satires en
vers et des harangues ou invectives en prose contre ses puissants
ennemis, mais des ouvrages d'érudition, tels que la traduction latine
des _Apophthegmes des anciens rois et grands capitaines_ de Plutarque;
il y commença même ses livres _De exilio_, ou ses _Méditations
florentines_[460]. Il y écrivit aussi, dans le même temps, beaucoup de
lettres, les unes philosophiques, les autres purement littéraires,
d'autres enfin où, en parlant de ses querelles et des poursuites dont il
était l'objet, il ne dit rien des haines politiques qui en étaient la
véritable cause; il attribue tout à l'envie excitée par ses succès.
[Note 460: Le premier de ces deux ouvrages est imprimé, _Philelphi
Opuscula_, Spire, 1471; Milan, 1481; Venise, 1492, in-fol., etc.
(Debure, _Bibl. instr._, ne cite que cette dernière édition.) Les
_Meditationes Florentinæ_, _De exilio_, etc., qui ne sont qu'un seul et
même ouvrage, devaient avoir dix livres; l'auteur n'en écrivit que
trois, l'un à Sienne, et les deux autres à Milan. Ces trois livres sont
restés inédits. _Vita di Filelfo_, p. 88, note 2.]
Mais avant cette réconciliation, il crut qu'il était prudent de quitter
Sienne et de s'éloigner davantage de Florence. Sa renommée, toujours
croissante, lui attirait, de plusieurs côtés à la fois, des
propositions avantageuses. L'empereur grec, le pape Eugène IV, le sénat
de Venise, celui de Pérouse, le duc de Milan, et enfin la république de
Bologne se le disputaient. Il donna la préférence aux deux derniers, et
promit de se fixer auprès de Philippe-Marie Visconti, à condition qu'il
irait d'abord à Bologne remplir un engagement de six mois. Les Bolonais,
pour ce simple semestre, lui avaient promis quatre cent cinquante
ducats, salaire magnifique et sans exemple[461], et ils lui tinrent
parole. Il reparut donc à Bologne[462] dix ans après qu'il en était
parti; mais cette ville était loin d'être assez tranquille pour qu'il le
fût lui-même. Visconti le pressait vivement d'aller à lui; l'impatience
naturelle de _Filelfo_ augmentait par les obstacles: enfin, sous des
prétextes assez peu spécieux[463], il quitta Bologne avant les six mois
expirés, et alla s'établir à Milan avec sa famille. Les sept années
qu'il y passa auprès du duc furent les plus tranquilles et les plus
heureuses de sa vie. Bien vu à la cour, bien payé, logé dans une maison
richement meublée, dont Visconti lui fit don; nommé citoyen de Milan,
rien ne manquait, ni à sa considération, ni à son bonheur. Le seul
chagrin qu'il éprouva, mais qui lui fut très-amer, fut la perte
inattendue et prématurée de sa femme Théodora, ou, comme il aimait à
l'appeler, de sa chère Chrysolorine. Elle le laissait père de quatre
enfants[464]; cependant sa douleur fut si forte, qu'il voulut renoncer
au monde et prendre l'état ecclésiastique; mais le pape, à qui il en
écrivit, ne lui répondit pas, et le duc Philippe-Marie, qui voulait le
retenir, y réussit en lui faisant épouser une jeune et riche héritière
d'une famille noble de Milan. Le duc mourut; la femme qu'il avait donnée
à _Filelfo_ mourut aussi peu de mois après. La première idée que lui
donna son veuvage, fut encore de demander au pape un asile dans
l'Église; la seconde fut de se marier une troisième fois.
[Note 461: _Philelphi Epist._, l. II, p. 15.]
[Note 462: 16 janvier 1439.]
[Note 463: Voy. _Vita di Fr. Filelfo_, p. 102.]
[Note 464: Deux garçons et deux filles, et non pas huit enfants,
comme le dit Lancelot dans le Mémoire déjà cité, et comme _Apostolo
Zeno_ l'a répété, _Dissert. Voss._, t. I, p. 283. Voyez _Vita di
Filelfo_, t. II, p. 11. note 2.]
Après trois ans de troubles qui suivirent à Milan la mort du dernier
Visconti, François Sforce lui ayant succédé[465], _Filelfo_, bien traité
par le nouveau duc, voulut cependant se rendre à la cour d'Alphonse, roi
de Naples, qui avait témoigné le désir de le voir. Il fit en effet ce
voyage, dont il eut tout lieu d'être content. Ce roi, ami des lettres,
le reçut à Capoue avec les plus grands honneurs, le créa chevalier, lui
permit de porter ses armes, et voulant principalement honorer en lui le
poëte, plaça lui-même sur sa tête la couronne de laurier. De retour à
Milan, _Filelfo_, en apprenant la prise de Constantinople par les Turcs,
nouvelle déjà très-douloureuse pour lui, qui regardait cette capitale de
l'empire grec comme sa seconde patrie, apprit encore que _Manfredina
Doria_, sa belle-mère, avait été faite esclave avec ses deux filles.
Dans sa douleur, il voulait que François Sforce envoyât un ambassadeur à
l'empereur des Turcs, pour demander la liberté de ces captives. Il se
proposait lui-même pour cette ambassade. La connaissance qu'il avait du
pays, et la mission qu'il avait autrefois remplie auprès d'Amurath, père
de Mahomet, étaient ses titres. Le duc ne jugea pas à propos de faire
cette démarche; mais il permit à _Filelfo_ de députer, en son propre
nom, deux jeunes gens vers Mahomet II, avec une ode et une lettre
grecque de sa composition, où il demandait au sultan cette grâce, en
offrant une rançon[466]. Mahomet, qui n'était point un barbare, et qui
se piquait même d'honorer les savants, accueillit favorablement cette
requête, et rendit, sans rançon, la liberté aux trois esclaves.
[Note 465: 25 mars 1450.]
[Note 466: Tiraboschi rapporte inexactement ce fait
très-remarquable, t. VI, partie II, p. 290; M. _de Rosmini_ l'a
rectifié, _Vita di Filelfo_, t. II, p. 90, et il a publié le premier le
texte grec de la lettre de _Filelfo_ à Mahomet II, avec une traduction
italienne, n°. X des _Monumenti inediti_ du même volume, p. 305.]
_Filelfo_, depuis cette époque, fit pendant à peu près quinze années son
séjour habituel à Milan. Sa vie toujours agitée n'en était pas moins
laborieuse; il acheva et publia un grand nombre d'ouvrages en prose et
en vers; celui qui l'occupait le plus était un grand poëme en
vingt-quatre livres qu'il avait entrepris à la gloire de François
Sforce, sous le titre de _Sfortiados_; il en avait achevé les huit
premiers livres quand le héros du poëme mourut[467]. Galéaz-Marie son
fils s'intéressa peu aux lettres, et laissa dans l'oubli _Filelfo_, que
l'indigence atteignit bientôt, et qui se vit obligé, après avoir été
dix-sept ans attaché à la maison des Sforce, et en avoir tant célébré la
gloire, à vendre ses meubles, ses livres et jusqu'à ses habits pour
vivre et soutenir sa famille.
[Note 467: Le 8 mars 1466. Ces huit livres de la _Sforciade_ sont
restés inédits; on en conserve des copies dans la bibliothèque
Ambroisienne à Milan, dans la Laurentienne à Florence, et dans d'autres
bibliothèques. Le début du poëme est imprimé, _Histor. Typograph.
Litter. mediolan._ de Sassi, p. 178 et suiv., et _Catalog. cod. latin.
biblioth. Laurent._, de _Bandini_, t. II, col. 129. M. _de' Rosmini_ a
donné une analyse des huit livres, suffisante pour en faire connaître le
plan et la marche, _Vita di Filelfo_, t. II, p. 159-174.]
Il chercha inutilement pendant plusieurs années à sortir de cette
position, jouissant pour tout bien, dans une vieillesse avancée, d'une
force et d'une santé inaltérables, enseignant, écrivant, travaillant
sans relâche, se plaignant toujours, et ne se décourageant jamais. Ses
principales vues étaient dirigées vers Rome, où il désirait ardemment
être placé. Ce qu'il avait en vain espéré de Pie II, de ce pape ami des
lettres, ou plutôt de cet homme de lettres devenu pape, et qui avait été
son disciple, de Paul II qui l'avait plusieurs fois flatté par ses
éloges et soutenu par ses libéralités, il l'obtint enfin de Sixte IV, et
fut appelé à Rome pour remplir une chaire de philosophie morale, avec de
forts appointements et de magnifiques promesses. Reçu par le pontife et
par la cour romaine avec toutes les distinctions qui pouvaient flatter
son amour-propre[468], il ouvrit, peu de temps après, son cours, en
expliquant devant un nombreux auditoire les Tusculanes de Cicéron. Il
fit encore, malgré son grand âge, deux fois le voyage de Milan. Il y
allait chercher sa femme et ses enfants; mais au premier de ces deux
malheureux voyages, il vit mourir deux de ses fils; au second, il
perdit sa femme; elle n'avait que trente-huit ans et il approchait de
quatre-vingts; en la perdant, il perdait tout l'espoir et tout l'appui
de sa vieillesse. Son infortune particulière fut suivie d'une
catastrophe publique. Le duc Galéaz-Marie fut assassiné, et son fils
Jean Galéaz, enfant de huit ans, déclaré son successeur, mais on sait
sous quels funestes auspices. La peste avait éclaté à Rome; _Filelfo_
craignit d'y retourner; il songea, ou à se fixer auprès de la nouvelle
cour de Milan, ou, ce qu'il aurait beaucoup mieux aimé, à obtenir son
retour à Florence. Réconcilié avec les Médicis, et en correspondance
suivie avec Laurent-le-Magnifique, il obtint par lui ce qu'il désirait
le plus. La Seigneurie abolit les décrets portés contre lui et le nomma
pour remplir à Florence la chaire de langue et de littérature grecques.
Âgé de quatre-vingt-trois ans, il ne craignit point d'accepter cet
engagement, ni d'entreprendre encore ce voyage; mais il y épuisa le
reste de ses forces; il tomba malade quinze jours après son arrivée, et
mourut le 31 juillet 1481.
[Note 468: 1474.]
Aucune vie aussi longue ne fut peut-être jamais plus remplie et ne le
fut autant jusqu'à la fin que celle de _Filelfo_; aucune n'aurait été
plus heureuse si les vices de son caractère n'avaient mis obstacle à
son bonheur; ceux qui lui firent peut-être le plus de tort furent la
vanité et l'orgueil. L'une lui fit un besoin de l'éclat, de la
magnificence, d'un état de maison, d'un train de gens et de chevaux,
d'une dépense de table qui ne vont qu'aux grands seigneurs, et qui
souvent les ruinent. Il lui fallut, pour soutenir ce luxe, s'avilir sans
cesse par des éloges outrés et par des demandes indiscrètes; et le
produit de ses bassesses ne suffisait pas toujours à satisfaire les
besoins de sa vanité. L'autre vice le portait à se regarder non
seulement comme le premier, le plus savant, le plus éloquent de son
siècle, mais de tous les siècles. Les preuves qu'on en voit, je ne dis
pas dans ses poésies, où on les pardonnerait peut-être, mais dans ses
lettres, devaient le rendre en même temps ridicule et odieux. De là ce
peu d'égards et même ce mépris qu'il marquait pour les savants et les
hommes de lettres les plus distingués de son temps; de là aussi ces
dures représailles auxquelles il fut exposé, et ces querelles bruyantes
qu'il eut si souvent à soutenir.
Outre celles que nous avons déjà vues, et qui furent les plus violentes,
parce qu'elles avaient un fondement politique, il en eut de purement
littéraires, mais qui n'en furent pas pour cela plus polies. Il ne se
montra modéré que dans la dernière. Georges _Merula_, son disciple, non
moins irascible que lui, l'attaqua publiquement, sur un léger
prétexte[469], par deux lettres pleines d'injures et de fiel.
_Filelfo_, qui touchait alors à la fin de sa carrière, et moins irrité
peut-être, parce qu'il n'avait pas tort, ne répondit point cette fois;
mais il trouva dans un autre de ses disciples un ardent et courageux
défenseur[470]. Il en avait fait un grand nombre dans les différents
professorats qu'il avait si long-temps exercés, et l'on en compte
plusieurs parmi les hommes qui ont le plus illustré ce siècle et le
suivant[471]. C'était une postérité savante dans laquelle il se voyait
revivre. Il aurait pu revivre réellement dans une autre postérité, qui
devait être aussi très nombreuse. Il avait eu de ses trois femmes
vingt-quatre enfants des deux sexes; et il ne lui restait plus que
quatre filles quand il mourut. L'aîné de ses deux fils, Jean-Marius, né
à Constantinople en 1426, élevé avec autant de soin que de tendresse,
mais d'un caractère difficile, inconstant et bizarre, eut dans les
agitations de sa vie comme dans ses travaux, des traits multipliés de
ressemblance avec son père; il fut comme lui, philologue, orateur,
philosophe et poëte. _Filelfo_, qui était excellent père, et qui aimait
ce fils plus que tous ses autres enfants, eut, après tant de pertes
douloureuses, le chagrin de le perdre encore, un an avant de mourir.
[Note 469: _Filelfo_ avait critiqué avec raison le mot _turcos_ dont
_Merula_ se servait au lieu de _turcas_.]
[Note 470: Ce fut le jeune Gabriel _Pavero Fontana_, de Plaisance.
Il publia contre _Merula_, dont le véritable nom était _Merlani_, une
_Merlanica prima_, qui devait être suivie de plusieurs autres; mais la
mort de _Filelfo_ mit fin à cette guerre entreprise pour lui.]
[Note 471: On y distingue, outre ceux que nous venons de voir,
_Agostino Dati_, auteur de l'_Histoire de Sienne_; le célèbre
jurisconsulte _Francesco Accolti d'Arezzo_; _Alexander ub Alexandro_,
auteur des _Genetialium Dierum_; _Bernardo Giusiniani_, l'historien de
Venise, et une infinité d'autres moins connus aujourd'hui, mais qui
eurent alors de la célébrité; sans compter des hommes du premier rang,
tels que le pape Pie II, _Æneus Sylvius_, et Pierre de Médicis, fils de
Cosme et père de Laurent-le-Magnifique.]
Il laissa une grande quantité d'écrits de tout genre, les uns finis, les
autres imparfaits, et dont plusieurs sont inédits, et le seront
peut-être toujours. Les principaux ouvrages imprimés sont des
traductions latines de la Rhétorique d'Aristote, de deux Traités
d'Hippocrate, de plusieurs Vies de Plutarque, de ses Apophtegmes, de la
Cyropédie de Xénophon, et deux Harangues de Lysias; ce sont des traités
philosophiques, tels que ses _Convivia Mediolanensia_, ou Banquet de
Milan, dialogues faits, comme ceux de _Poggio_, sur le modèle du Banquet
de Platon, où l'auteur introduit plusieurs de ses savants amis,
discutant à table des questions relatives aux sciences et à la
philosophie morale[472]; ou tels que le Traité _de Morali Disciplinâ_,
ouvrage divisé en cinq livres, dont le dernier n'est pas fini[473];
c'est un grand nombre de harangues ou de discours oratoires et
d'oraisons funèbres, de petits traités et d'autres opuscules rassemblés
en un seul recueil[474]; on y distingue, peut-être au dessus de tout le
reste, un discours consolatoire à un noble Vénitien, sur la mort de son
fils, qui a aussi été imprimé à part, et que l'on recherche, non
seulement parce qu'il est rare, mais parce qu'il est plein de raison, de
philosophie et même d'éloquence[475]; ce sont enfin des poésies latines,
dont l'auteur se glorifiait plus que de tous ses autres ouvrages; car la
réputation de bon poëte était celle qu'il ambitionnait le plus, et la
couronne poétique dont le décora le roi de Naples, était ce qui, dans
toute sa vie, l'avait le plus flatté.
[Note 472: Il devait y avoir trois Dialogues, mais _Filelfo_ n'en
écrivit que deux. Les sujets discutés dans le premier sont, la théorie
des idées, l'essence du soleil selon les opinions des anciens,
l'astronomie, la médecine, etc.; le second traite de la prodigalité, de
l'avarice, de la magnificence, des fondateurs de la philosophie, de la
lune, de ses influences, etc. etc. Les _Convivia Meliod._ ont été
imprimés, Milan et Venise, 1477; Spire, 1508; Cologne, 1537; Paris,
1552, etc.]
[Note 473: Venise, 1552.]
[Note 474: _Fr. Philelphi orationes cum quibusdam aliis ejusdem
Opusculis_. Milan, 1481, in-fol., édition très-rare, faite sous les yeux
de l'auteur. Debure, _Bibl. instr. Belles-Lettr._, t. II, p. 275, ne
cite que la réimpression de 1492.]
[Note 475: _Ad Jacobum Anton. Marcellum, patricium Venetum, et
equitem auratum, de obitu Valerii filii, consolatio_. Rome, 1475,
in-fol. _Marcello_ fut si content de cet ouvrage, qu'il envoya à
l'auteur un bassin d'argent d'un travail admirable, du poids de plus de
sept livres, et qui valait plus de cent sequins; ce qui paraîtra plus
étonnant, c'est que _Filelfo_, lorsqu'il l'eut reçu, ne voulut pas qu'il
passât dans sa maison plus d'une nuit, le porta dès le lendemain matin
chez le duc de Milan, et lui en fit don devant tout son conseil. _Franc.
Philelphi Epist._ liv. XVIII, p. 127.]
J'ai parlé de ses satires, où, en se permettant une licence effrénée, il
se donna les singulières entraves d'un nombre fixe de dix décades,
chaque décade composée de dix satires, et chaque satire de cent vers, en
tout dix mille vers, pas un de plus, pas un de moins[476]. Il voulait en
faire autant de ses odes, les diviser en dix livres, donner au premier
livre le nom d'Apollon, aux neuf autres, ceux des neuf Muses, comme
Hérodote aux livres de son histoire, et composer chaque livre de dix
odes et de cent vers. Il n'en put achever que cinq livres; mais il
s'astreignit rigoureusement à ce plan[477]. Il voulut s'y soumettre
encore dans des jeux d'imagination, dans une suite d'épigrammes, les
unes graves, les autres badines, et plus souvent encore licencieuses.
_De jocis et seriis_ en était le titre; dix mille vers partagés en dix
livres, étaient le nombre prescrit. Il acheva cette tâche symétrique,
mais il ne la publia point. L'auteur récent de sa vie a tiré du
manuscrit[478], et a publié dans les _Monuments inédits_ de ses trois
volumes, presque tout ce qui en valait la peine, et tout ce que la
décence lui a permis. On lui a encore une plus grande obligation pour la
publicité qu'il a donnée à un très-grand nombre de lettres de _Filelfo_,
jusqu'à présent inédites; jointes aux trente-sept livres d'épîtres
familières, imprimées précédemment[479], elles laissent peu d'obscurités
sur la vie de cet homme extraordinaire, et dissipent bien des nuages sur
des circonstances importantes de l'histoire de son temps.
[Note 476: Voy. ci-dessus, p. 332, les éditions de ces Satires.]
[Note 477: _Odæ et Carmina_, 1497, in-4., sans nom de lieu, mais à
Brescia. _Filelfo_ avait aussi composé trois livres d'odes et d'élégies
grecques; elles sont restées inédites à Florence, dans la bibliothèque
Laurentienne.]
[Note 478: Ce manuscrit est à Milan, dans la bibliothèque
Ambroisienne; mais tout le premier livre, et une partie du dixième et
dernier, manquent à cet exemplaire, que l'on croit unique.]
[Note 479: La première édition, qui ne contient que seize livres,
est in-fol., sans nom de lieu et sans date: on la croit de Venise, 1475;
la seconde a vingt-un livres de plus; Venise, 1502, in-fol. Je n'ai
point fait entrer en ligne de compte, parmi les OEuvres de _Filelfo_, son
poëme italien en quarante-huit chants et en _terza rima_, sur la Vie de
S. Jean-Baptiste, _Vita di S. Giovanni Battista_, Milan, 1494, édition
unique, et qui n'a de prix que sa rareté; je n'y ai point non plus fait
entrer son Commentaire sur le _Canzoniere_ de Pétrarque, imprimé pour la
première fois à Bologne, 1476, parce qu'il est plein d'explications
extravagantes, de traits injurieux contre Pétrarque, contre Laure,
contre les papes, contre les Médicis, qui n'avaient rien de commun avec
Pétrarque; parce qu'enfin c'est un fort mauvais Commentaire, dont
l'auteur lui-même faisait presque aussi peu de cas qu'il le mérite. Voy.
_Vita di Filelfo_, t. II, p. 15, note 1.]
Le style de _Filelfo_, dans ses vers latins comme dans sa prose, ne vaut
pas celui de _Poggio_; il approche moins de l'élégance et de la pureté
des bons modèles; mais il a peut-être plus de force et plus de chaleur.
Il méprisa comme lui, et comme tous ces savants du quinzième siècle, la
langue italienne, la langue du Dante, de Pétrarque, de Boccace et de
Villani. Mais de tout ce qu'il essaya d'écrire en cette langue, si
inculte sous sa plume, quoique déjà si cultivée, son Commentaire sur
Pétrarque est ce qui prouve le mieux que s'il la méprisait, c'est qu'il
ne la connaissait pas.
Laurent _Valla_, qui paraît le dernier de ces célèbres philologues, peut
être placé après _Poggio_ et _Filelfo_, comme leur égal en réputation,
en savoir, et malheureusement aussi en dispositions querelleuses, et en
violence d'humeur. Il était fils d'un docteur en droit civil, et naquit
à Rome à la fin du quatorzième siècle; il y fit ses études, et y resta
jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans. Il se rendit alors à Plaisance, d'où
sa famille était originaire, pour recueillir un héritage. Les troubles
qui survinrent à Rome après l'élection d'Eugène IV, l'empêchèrent d'y
retourner. Il fut fait professeur d'éloquence dans l'université de
Pavie, mais il n'y fut pas long-temps tranquille: il se fit de mauvaises
affaires, l'une qu'il a toujours niée, et qui ne serait rien moins qu'un
faux, commis pour l'acquit d'une dette, et qui lui aurait attiré une
peine infamante; l'autre, qu'il accuse d'exagération seulement, et qui
eut pour cause les plaisanteries amères qu'il se permettait sur le
célèbre Barthole, alors professeur en droit dans la même université. Ces
plaisanteries, quoiqu'elles n'eussent pour objet que le style barbare
dont se servait ce fameux jurisconsulte, mirent ses disciples dans une
telle fureur contre _Valla_, qu'ils l'auraient mis en pièces, si on ne
l'eût arraché de leurs mains. Il resta cependant à Pavie, jusqu'au
moment où la peste y fit de si grands ravages, que l'université entière
fut dispersée[480].
[Note 480: 1431.]
Ce fut vers ce temps-là qu'il fut connu du roi Alphonse, et qu'il
commença à l'accompagner dans ses voyages et dans ses guerres. _Valla_
semblait fait pour cette vie agitée et périlleuse. Dès qu'Alphonse fut
paisible possesseur du royaume de Naples, il le quitta pour aller
s'établir à Rome[481]. La persécution l'y attendait; il avait commencé,
sous le pontificat d'Eugène IV, un Traité sur _la Donation de
Constantin_, dans lequel il combattait l'opinion alors commune, que cet
empereur avait donné Rome aux souverains pontifes, où même il se
permettait de traiter les papes avec peu de respect[482]. Il n'avait
encore rien publié de cet écrit, mais le pape en eut connaissance: les
cardinaux décidèrent qu'il fallait informer sur ce fait, et punir
_Valla_, s'il en était convaincu: il s'enfuit, se sauva à Naples, auprès
d'Alphonse, qui le reçut avec son ancienne amitié, lui accorda tous les
honneurs qu'il prodiguait aux vrais savants, et le déclara, par un
diplôme, poëte et homme versé dans toutes les sciences divines et
humaines.
[Note 481: 1443.]
[Note 482: Ce Traité est imprimé dans le premier volume du
_Fasciculus Rerum expetend. et fugiend._, dont il est parlé ci-dessus,
p. 314, note 1.]
_Valla_ ouvrit à Naples une école d'éloquence grecque et latine. Sa
réputation lui attira beaucoup de disciples, et sa liberté de penser et
de parler, beaucoup d'ennemis. Il ne croyait pas plus à la prétendue
lettre adressée par Jésus-Christ à un certain Abagare ou Abogare, qu'à
la donation de Constantin; il ne croyait pas non plus, comme le
prétendait, à Naples, un prédicateur fort en vogue, que chacun des
articles du Symbole avait été composé séparément par chacun des douze
apôtres. Personne aujourd'hui, que je sache, ne le croit plus que lui;
mais on le croyait alors à Naples, et sans doute à Rome, car il fut
cité, pour cette dernière opinion négative, au tribunal de
l'Inquisition; et peut-être ne s'en serait-il pas tiré heureusement sans
la protection du roi[483]. Il eut, avec plusieurs gens de lettres, admis
comme lui dans cette cour, avec Barthélemy _Fazio_, Antoine _Panormita_,
et quelques autres, des querelles moins sérieuses, et leur fit la
guerre, selon le style de ce temps, avec des _Invectives_, des calomnies
et des injures[484]. Il resta ainsi auprès d'Alphonse, partagé entre les
honneurs et les récompenses d'un côté, les querelles et les altercations
de l'autre, jusqu'au moment où il fut rappelé à Rome par Nicolas V[485].
Nouveau théâtre de succès littéraires, nouveaux combats. Ce pape avait
pour secrétaire le fameux grec Georges de Trébisonde, grand admirateur
de Cicéron. _Valla_ l'était, par dessus tout, de Quintilien. Georges
était professeur d'éloquence, et répandait, de tout son pouvoir, sa
doctrine cicéronienne: _Valla_, qui ne s'était d'abord appliqué qu'à des
traductions d'auteurs grecs, ordonnées par le pape, ouvrit de son côté
une école d'éloquence, pour soutenir son _Quintilianisme_: mais au
reste, ces deux factions se tinrent dans de justes bornes, et ne
troublèrent point la vie de leurs deux chefs.
[Note 483: Voy. ce qu'il dit lui-même de cette affaire, _Valloe
Antidotus in Poggium_, p. 210, 211 et 218.]
[Note 484: L'invective de _Valla_ contre Barth. _Fazio_ et le
_Panormita_ (_Beccadelli_), est divisée en quatre livres, et remplit
cinquante-deux pages de l'édition de ses OEuvres, donnée par _Ascensius_,
in-fol., 1528.]
[Note 485: 1447.]
Il n'en fut pas ainsi de la guerre qui s'alluma entre _Valla_ et
_Poggio_. Le hasard ayant fait tomber entre les mains de ce dernier une
copie de ses lettres, il y aperçut à la marge plusieurs notes, où l'on
prétendait relever des fautes, et même des barbarismes dans son style.
Il attribua ces notes à _Valla_; quoique celui-ci ait toujours protesté
qu'elles étaient d'un de ses élèves: cette légère étincelle alluma un
véritable incendie. Jamais il n'y eut entre deux hommes de lettres, une
lutte plus furieuse et plus envenimée. Les _Invectives_ de _Poggio_
contre _Valla_, les _Antidotes_ et les dialogues de _Valla_ contre
_Poggio_, sont peut-être les plus infâmes libelles qui aient jamais vu
le jour[486]. Ce qu'il y a de singulier, c'est que _Valla_ dédia au pape
son Antidote, et que le bon Nicolas V ne fit rien pour apaiser cette
rixe scandaleuse. Elle le fut au point que _Filelfo_, si emporté dans
ses propres querelles, trouva que celle-ci allait trop loin. Il écrivit
avec beaucoup de force aux deux champions, pour les accorder, mais il ne
put y parvenir; ils furent irréconciliables. Pendant ce temps, _Valla_
se faisait une autre querelle avec un jurisconsulte bolonais[487], et la
soutenait à peu près de même. Il ne s'agissait pourtant que de savoir si
_Lucius_ et _Aruntius_ étaient fils, ou seulement petit-fils de Tarquin
l'ancien. Les deux partis ne se combattirent pas avec moins de fureur,
pour un sujet si indifférent et si éloigné, que s'ils eussent été de la
famille, et si l'héritage eût dépendu d'un degré de plus ou de moins.
[Note 486: C'est dans sa seconde Invective que _Poggio_ accuse
_Valla_ d'avoir commis un faux à Pavie, pour le paiement d'une somme
d'argent qu'il avait volée, et d'avoir été, en punition de ce faux,
exposé publiquement avec une mitre de papier sur la tête. _Accusatus_,
ajoute-t-il ironiquement, _convictus, damnatus, antè tempus legitimum,
absque ullà dispensatione episcopus factus es_. Cette plaisanterie a été
prise au sérieux par l'auteur du _Poggiana_ (l'Enfant): «On trouve ici,
dit-il, une particularité assez curieuse de la vie de Laurent _Valla_;
c'est qu'ayant été ordonné évêque à Pavie avant l'âge et sans dispense,
il quitta de lui-même la mitre, et la déposa, en attendant, dans le
palais épiscopal, où elle était encore, etc.» Tom. I, p. 212. Voy. _Life
of Poggio_, p. 471, note.]
[Note 487: Benedetto Morando.]
Au milieu de ces orages, qui semblaient être son élément, _Valla_ ne
discontinuait point les travaux entrepris par l'ordre du pontife. Il
termina la traduction de Thucydide, pour laquelle il reçut cinq cents
écus d'or, un canonicat de Saint-Jean-de-Latran, et le titre de
secrétaire apostolique. Il choisit ce moment, qui devait être celui de
la reconnaissance, pour finir un ouvrage, nécessairement désagréable à
la cour de Rome, et dont la seule annonce l'avait précédemment soulevée
contre lui; je veux dire son Traité _de la Donation de Constantin_. Mais
cette cour n'était plus la même sous un pape tolérant, et ami de la
liberté d'écrire.
Le livre parut[488], et _Valla_ ne fut point persécuté. Il se rendit à
Naples quelque temps après, pour visiter son premier protecteur, le roi
Alphonse. Revenu à Rome, il ne put achever entièrement la traduction
d'Hérodote, que ce roi lui avait commandée; il mourut, en 1457, âgé de
cinquante-huit ans.
[Note 488: On le trouve parmi ses OEuvres; Bâle, 1540, in-fol.]
Son humeur et son caractère sont assez connus par les événements de sa
vie. Son esprit était vif et étendu, ses connaissances profondes et
variées, son ardeur au travail, infatigable; il écrivit des ouvrages
d'histoire, de critique, de dialectique, de philosophie morale[489]. Son
Histoire de Ferdinand[490], roi d'Aragon, père d'Alphonse, a eu
plusieurs éditions, mais moins encore que ses _Elegantiæ Linguæ
latinæ_[491], qui contiennent des règles grammaticales, et des
réflexions philologiques sur l'art d'écrire élégamment en latin. Il
était très-savant dans la langue grecque. Sa traduction d'Homère en
prose est imprimée et estimée, ainsi que celles d'Hérodote et de
Thucydide.
[Note 489: Voy. _Laurent. Vallensis Opera_, ub. sup.]
[Note 490: _De rebus gestis à Ferdinando Aragonum rege_, l. III.
Paris, 1521, Breslau, 1546, in-fol. _Hispania illustrata_. Francfort,
1579, t. I.]
[Note 491: Les deux premières éditions, toutes deux fort rares, sont
de la même année: Rome et Venise, 1471, in-fol.]
Il fit aussi des notes sur le _Nouveau-Testament_, mais comme
helléniste, et non comme théologien. Enfin, il contribua autant qu'aucun
autre savant de ce siècle, par son enseignement et par ses travaux, à ce
mouvement vers l'érudition grecque et latine, qui ralentit et arrêta,
pour ainsi dire, les progrès de la littérature italienne, mais qui
rouvrit à l'Europe les sources de l'éloquence antique, de la
philosophie, de la poésie et du goût.
J'ai parlé précédemment d'un professeur qui y contribua peut-être plus
encore, et dont la carrière fut plus paisible. Le sage Victorin de
Feltro, qui dirigeait à Mantoue ce gymnase intéressant, nommé _la Maison
joyeuse_, où il élevait les princes de Gonzague, y tenait de plus une
école publique, la première où l'on ait donné une éducation, que l'on a
depuis appelée encyclopédique, telle qu'on la reçoit à peine aujourd'hui
dans les pensions ou dans les collèges les plus célèbres. On y trouvait
réunis les meilleurs maîtres de grammaire, de dialectique,
d'arithmétique, d'écriture grecque et latine, de dessin, de danse, de
musique en général, de musique instrumentale, de chant, d'équitation;
et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, par amitié pour cet
excellent homme, tous ces maîtres enseignaient gratuitement. Un nombre
prodigieux d'excellents élèves sortit de cette école: plusieurs ont
laissé un nom dans les lettres, et se sont plu dans leurs ouvrages à
rendre hommage à leur maître. Il était né en 1379, et mourut dans un âge
avancé.
Plusieurs autres professeurs rendirent, à cette même époque, des
services signalés à la littérature ancienne, d'où la littérature moderne
devait naître. Il serait impossible de les nommer tous, et c'est assez
pour nous de connaître cette élite des bienfaiteurs de l'esprit humain.
Nous connaîtrons bientôt les autres par quelques détails sur les
ouvrages de chacun d'eux: cette justice leur est due. Leurs travaux
furent arides, et restent obscurs. Leurs noms, consacrés dans les
archives de l'érudition, retentissent peu dans le monde, même parmi les
amis des lettres; et sans eux cependant, sans leurs recherches
courageuses, sans leur patience à déchiffrer, à expliquer et à traduire,
on ignorerait peut-être encore tout ce qui fait les délices de l'esprit;
une grande partie des auteurs anciens aurait péri dans ces habitations
monacales, qu'on dit avoir été leur asyle, et qui ne furent que leur
prison; et l'on marcherait encore dans les ténèbres de la science
scolastique, pire que la nuit absolue de l'ignorance.