_Coup-d'oeil général sur l'état politique et littéraire de l'Italie
pendant la première moitié du quinzième siècle. Grand schisme
d'Occident. Protection accordée aux Lettres par les papes; autres
puissances d'Italie amies des Lettres; à Milan, le dernier Visconti; la
maison d'Este à Ferrare; les Gonzague à Mantoue; les Médicis à Florence;
Alphonse Ier. à Naples; Cosme de Médicis, sa vie, son pouvoir, ses
richesses, ses bienfaits envers les Lettres et les Arts_.
Le quinzième siècle s'ouvrit en Italie sous d'heureux auspices. Le
siècle précédent lui avait légué les chefs-d'oeuvre et les exemples de
trois hommes de génie, une langue créée par eux et fixée, enfin la
connaissance et l'admiration renaissante des anciens, source de toute
bonne littérature. Les trois sources d'erreurs, de faux esprit et de
mauvais goût, qui avaient été long-temps les seuls objets d'étude, la
théologie scolastique, la dialectique de l'école et le chaos embrouillé
des deux jurisprudences, reléguées dans les Universités, n'empêchaient
pas que les études particulières ne se portassent avec ardeur vers cette
lumière de l'antiquité qui sortait de dessous des ruines et qui brillait
d'un nouvel éclat. Les républiques qui existaient encore, et les princes
qui s'étaient élevés et agrandis sur des républiques éphémères,
rivalisaient de magnificence dans les édifices, de luxe dans l'appareil
et le cortège du pouvoir, de zèle à encourager tout ce qui pouvait
accroître la prospérité des états, et par conséquent les sciences et les
lettres, déjà reconnues pour l'un des moyens de prospérité le plus noble
et le plus puissant. La protection qu'ils leur accordèrent à cette
époque était d'autant plus importante que si l'on apercevait de toutes
parts une grande émulation pour les lettres, et si un grand nombre
d'esprits distingués se montrait avide de recherches et de travaux, il
n'y eut point durant ce siècle, de ces génies extraordinaires et
transcendants qui sont tout par eux-mêmes et qui n'ont besoin ni
d'encouragement ni d'appui. On ne voit, quand on l'examine
attentivement, presque nul moyen possible d'empêcher Dante, Pétrarque
et Boccace d'être ce qu'ils ont été. Il n'est presque aucun des hommes
célèbres du quinzième siècle dont on en puisse dire autant. Animés et
encouragés comme ils le furent, ils firent de grandes choses,
augmentèrent la masse des connaissances, et firent faire à leurs
contemporains des progrès dans la culture des lettres; mais on ne voit
pas aussi bien ce qu'ils auraient été sans les circonstances heureuses
que rassemblèrent autour d'eux la faveur et la protection des
gouvernements et des princes, et sans les rivalités mêmes qu'excitaient
entre eux cette protection et cette faveur.
Il est donc ici plus nécessaire que jamais de connaître la situation
politique des différents états de l'Italie, et ce qui fut fait dans
chacun pour accélérer et pour diriger ce mouvement d'émulation générale
qui entraînait tous les esprits. Deux des grands événements qui
signalent ce siècle, la découverte de l'imprimerie et la chute de
l'empire grec, arrivèrent presque ensemble au milieu de son cours. Alors
le sort des lettres éprouva une révolution qui forme une grande époque
dans l'histoire morale des peuples. La littérature du quinzième siècle
se partage donc en deux moitiés comme le siècle même. On pourrait dire
en général que l'influence de l'un de ces deux événements a été si
forte, qu'elle forme non seulement une époque, mais une ère; et que,
dans la chronologie de l'esprit humain, l'on devrait dater les années
avant la découverte de l'imprimerie ou après.
La Puissance qui, depuis plusieurs siècles, semblait dominer sur toutes
les autres, et qui, par sa prépondérance politique et religieuse,
pouvait en exercer le plus sur ce mouvement universel, la puissance
pontificale se trouvait alors dans une position critique et singulière
qui la neutralisait en quelque sorte et rendait presque nulle son
influence. Déjà pendant vingt-deux ans le grand schisme d'Occident avait
déchiré l'Église. Depuis le pape Urbain VI et l'anti-pape Clément VII,
les papes et les antipapes se succédaient, s'excommuniaient
réciproquement. Les cardinaux qui nommaient les uns et les autres se
prétendaient également inspirés de l'Esprit saint. Les gouvernements de
l'Italie et de l'Europe se partageaient entre eux par des considérations
purement temporelles. Le sang coulait pour des querelles de conclave; et
les peuples, sans rien entendre à ces querelles, servaient le parti
qu'avaient épousé leurs maîtres, et se laissaient ruiner ou se faisaient
tuer en sûreté de conscience, pour l'un ou pour l'autre également. Les
cardinaux se lassèrent enfin de ce partage. Ils se réunirent, en 1409,
au concile de Pise. Chacun des deux conclaves fit le sacrifice de son
pape; et ils s'accordèrent tous pour en nommer un troisième qui devait
être l'unique. Mais si Alexandre V, qu'ils nommèrent alors, eut des
partisans parmi les puissances de l'Europe, Grégoire XII, l'un des deux
papes destitués, en eut aussi: l'Espagnol Benoît XIII, dont le nom était
Pierre-de-Luna, ne perdit point les siens; et au lieu de deux papes on
en eut trois.
Ce dernier était le plus entêté de tous. Le mauvais succès du concile de
Pise avait engagé à en rassembler un autre à Constance. Balthazar Cossa,
successeur d'Alexandre, sous le nom de Jean XXIII, avait été corsaire
dans sa jeunesse[289], et avait acquis de grandes richesses dans ce
métier, dont il avait gardé les moeurs. Voyant que ses affaires prenaient
un mauvais tour dans le concile, il s'enfuit, au milieu d'une fête,
déguisé en palefrenier ou en postillon[290]. Arrêté à Fribourg, renfermé
dans un château fort[291], le concile lui fit son procès, articula
contre lui l'accusation des crimes les plus scandaleux et les plus
atroces, et le déposa solennellement, se réservant le droit, ce sont les
termes de la sentence, _de punir ledit pape pour ses crimes, suivant la
justice ou la miséricorde_. Captif, et sans moyens de résistance, il se
soumit. Grégoire fut déposé et se soumit de même; mais le vieux Benoît,
destitué comme les deux autres, réfugié à Perpignan, réduit à deux seuls
cardinaux pour tout sacré collége, sollicité par l'empereur Sigismond et
par le roi d'Aragon Ferdinand, qui se rendirent auprès de lui, sut
résister à tout, se retira en Espagne dans une petite forteresse du
royaume de Valence, s'obstina jusqu'à la fin dans sa papauté, et y
mourut en 1424; âgé de quatre-vingt-dix ans. Ses deux cardinaux, non
moins entêtés que lui, osèrent lui donner pour successeur un chanoine de
Barcelone; mais ce fantôme de pape abdiqua enfin, et laissa régner seul
sur la chaire de saint Pierre, Martin V, de la famille des Colonne, élu
dix ans auparavant par le concile de Constance.
[Note 289: _Abrégé de l'Hist. ecclés._, t. II, p. 134.]
[Note 290: Jacques l'Enfant, _Hist. du Concile de Constance_, liv.
I, p. 125, éd. de 1727.]
[Note 291: À Ratolfcell en Souabe, d'où il fut transféré à Gotleben,
à une demi-lieue de Constance. Par une circonstance remarquable, Jean
Hus, arrêté peu de temps auparavant, par ordre de ce pape, s'y trouvait
aussi renfermé. _Ibid._, p. 298.]
On se croyait à la fin du schisme; mais deux ans après[292], Martin
étant mort, Eugène IV, qui lui succéda, ouvrit à Bâle un concile
général, dont il fut bientôt si peu content qu'il en ordonna la
translation à Ferrare. Les Pères du concile se partagèrent entre
l'obéissance et le refus d'obéir, et l'on eut pour spectacle, en 1438,
deux conciles généraux, l'un à Ferrare et l'autre à Bâle, fulminant l'un
contre l'autre des excommunications et des censures. Pour dernier trait,
tandis que le pape, avec les Pères de Ferrare, s'occupaient de terminer
le schisme d'Orient, les Pères de Bâle le déposèrent comme simoniaque,
hérétique et parjure, lui donnèrent un successeur, et firent ainsi
renaître le schisme d'Occident. Ce successeur fut Amédée VIII, duc de
Savoie, qui avait abdiqué depuis quelques années, et s'était retiré dans
une solitude appelée Ripaille, nom qui désigna mieux dans la suite une
grasse abbaye qu'un ermitage.
[Note 292: En 1431.]
L'antipape Amédée, qui prit le nom de Félix V, tint tête à Eugène IV;
mais il céda à Nicolas V, successeur d'Eugène, revint mourir
tranquillement à Ripaille, et termina définitivement le second schisme
au milieu du siècle, à un an près[293], soixante-douze ans après la
naissance du premier.
[Note 293: En 1449.]
Il ne serait pas étonnant qu'au milieu de tant de troubles, les papes
n'eussent pu donner aucune attention au progrès des lettres;
quelques-uns d'eux cependant s'en occupèrent comme au milieu de la plus
tranquille paix. Déjà, vers la fin du siècle précédent, Innocent VI,
Urbain V et Grégoire XI, avaient eu successivement pour secrétaire
apostolique, le savant _Coluccio Salutato_. _Poggio Bracciolini_, que
nous nommons le Pogge, _Leonardo Bruni_ d'Arezzo, et d'autres encore de
ce mérite et de cette réputation, possédèrent le même emploi auprès
d'Innocent VII. Ce pontife, au plus fort de ses querelles avec
l'anti-pape endurci, Pierre de Luna, conçut l'idée de faire revivre,
plus brillante que jamais, l'Université de Rome, qui s'était comme
éclipsée depuis long-temps, mais la mort l'interrompit dans ce dessein.
Les sciences pouvaient beaucoup attendre d'Alexandre V; il leur devait
son élévation. Son nom était Philargi; il était grec et né à Candie, ou
dans l'ancienne île de Crète, de parents pauvres. Après avoir fait dans
son pays ses premières études, il entra fort jeune dans l'ordre de saint
François. Son profond savoir dans la langue grecque et sa science non
moins profonde dans la philosophie et la théologie du temps, lui
procurèrent de grands succès dans les Universités de Bologne et de
Paris, les deux plus célèbres de l'Europe. La protection de Jean Galéas
Visconti l'éleva ensuite aux dignités ecclésiastiques et politiques;
Visconti le chargea de plusieurs ambassades, lui procura consécutivement
plusieurs évêchés, et enfin celui de Milan. Fait cardinal en 1404, par
le pape Innocent VII, il fut élu pape lui-même cinq ans après, au
concile de Pise. Il avait écrit, dans sa jeunesse, un Commentaire sur
_le Maître de Sentences_, Pierre Lombard, que l'on conserve manuscrit
dans quelques bibliothèques d'Italie; il composa un assez grand nombre
d'autres ouvrages théologiques, dont, à l'exception d'un seul, aucun n'a
été imprimé[294]; mais à en juger par les éloges des auteurs
contemporains, c'était un des hommes de son temps les plus savants et
les plus zélés pour les sciences. Il n'eut le temps de rien faire pour
elle; il ne régna qu'un an, et mourut de poison, selon l'opinion
commune. Tiraboschi le rapporte ainsi; mais il ajoute que c'était un
genre de mort auquel on croyait alors facilement, dès que quelqu'un
mourait d'une manière imprévue[295]; c'est une légèreté d'opinion qui ne
fait pas honneur à la nature humaine; mais qui, dans des circonstances
données, est à peu près la même dans tous les temps.
[Note 294: C'est un Traité sur l'immaculée Conception.]
[Note 295: _E fu comune opinione che morisse di veleno, cosa che
allora credevasi di leggieri, ogni qual volta vedeasi alcuno morire più
presto che non si sarebbe pensato_. (Tirab. t. VI, part. I, p. 201.)]
Eugène IV, quoique fort occupé de son double concile, et des autres
affaires qu'il eut à débrouiller, aima les sciences, appela auprès de
lui les hommes les plus célèbres par leur érudition, les fixa dans sa
cour par des emplois, et ce fut lui enfin qui acheva l'entreprise
inutilement tentée par Innocent VII, de rétablir l'Université romaine.
Il était naturel que la science théologique obtînt de lui des
préférences et des encouragements particuliers; on dit pourtant que ses
libéralités s'étendaient à tous les savants en général; il avait coutume
de dire qu'il faut non seulement aimer leur savoir, mais craindre leur
colère (ce qui était vrai des savants de ce temps-là), et qu'il n'est
pas aisé de les offenser impunément[296]. Mais aucun de ces papes ne
fit autant pour eux que Nicolas V. Fils d'un pauvre médecin de Sarzane,
son amour pour l'étude et sa réputation littéraire l'élevèrent aux plus
hautes dignités. Il s'appelait Thomas, et l'on n'y joignit point d'autre
nom que celui de Sarzane sa patrie. Il montra, dès sa jeunesse, une
ardeur infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, une grande
application à expliquer les plus difficiles, et un talent extraordinaire
pour en faire des copies aussi belles que régulières. Ce talent et son
érudition le firent employer, comme nous le verrons dans la suite, par
un illustre protecteur des lettres, à un travail qui le mit en relation
avec les littérateurs les plus distingués. Il eut grand soin de les
attirer à sa cour lorsqu'il fut devenu pape; il y réunit à la fois
_Poggio_, Georges de Trébizonde, _Léonardi Bruni_ d'Arezzo, _Giannozzo
Manetti_, Fr. Philelphe, Laurent _Valla_, Théodore _Gaza_, Jean
_Aurispa_ et plusieurs autres. Il les accueillait avec distinction, leur
donnait des emplois honorables et lucratifs, et récompensait
libéralement leurs travaux. Ce fut par ses ordres que tant d'auteurs
grecs furent alors traduits en latin, Diodore de Sicile, la Cyropédie
de Xénophon, les histoires d'Hérodote, de Thucydide, de Polybe, d'Appien
d'Alexandrie, l'Iliade d'Homère, la Géographie de Strabon, les OEuvres
d'Aristote, de Ptolémée, de Platon, de Théophraste, sans compter les
Pères grecs traduits ou pour la première fois, ou mieux qu'ils ne
l'avaient été. _Poggio_ dit, dans la préface de sa traduction de
Diodore, qu'il a été engagé à ce travail par les libéralités du pontife;
il dit ailleurs que Nicolas V l'a en quelque sorte réconcilié avec la
fortune[297]. Laurent Valla raconte que lui ayant offert sa traduction
de Thucydide, Nicolas lui donna, de sa main, cinq cents écus d'or[298].
Pour engager Philelphe à traduire en vers latins l'Iliade et l'Odyssée,
il lui promit une belle maison à Rome, une bonne terre et dix mille écus
d'or qu'il aurait déposés chez un banquier pour lui être comptés à la
fin de ce travail; mais il mourut peu de temps après avoir fait ces
propositions magnifiques, qui restèrent sans exécution et sans
suite[299]. Ce même pape assigna à _Giannozzo Manetti_, outre ses
appointements ordinaires de secrétaire apostolique, cinq cents écus par
an pour composer quelques ouvrages sur des matières ecclésiastiques; il
donna, à _Guarino_ de Vérone, quinze cents écus d'or pour la traduction
de Strabon, et cinq cents ducats à _Perotti_, pour celle de Polybe, en
lui faisant encore des espèces d'excuses de ne le pas récompenser
dignement[300].
[Note 296: Ciacono, cité par Tiraboschi, _ub. supr._, p. 46.]
[Note 297: _Pog. Oper._, p. 32.]
[Note 298: Antidot. IV, _in Pog._]
[Note 299: _Philelf. Epist._ l. XXVI, ép. I.]
[Note 300: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 49 et 50.]
On raconte qu'ayant un jour entendu dire qu'il y avait à Rome de bons
poëtes qu'il ne connaissait pas, il répondit qu'ils ne pouvaient pas
être tels qu'on le disait. Si ce sont de bons poëtes, ajouta-t-il, que
ne viennent-ils à moi, qui reçois bien même les médiocres[301]? Joignons
à tant de libéralités et d'affabilité, non plus seulement pour les
docteurs en droit canon et en théologie, mais pour les véritables gens
de lettres, le soin que prit ce sage Pontife de faire chercher de toutes
parts de bons livres, et de les rassembler à grands frais. Jamais les
papes n'avaient formé une bibliothèque bien précieuse, et la translation
du Saint-Siége à Avignon et d'autres causes encore avaient presque
réduit à rien le peu qu'ils avaient de livres. Nicolas V fut le premier
qui s'occupa sérieusement de cet objet, et qui jeta les fondements de
cette riche bibliothèque du Vatican, devenue depuis si justement
célèbre. Il envoya des savants en France, en Allemagne, en Angleterre,
en Grèce pour acheter des manuscrits, ou pour copier ceux dont ils ne
pouvaient obtenir la vente; ils avaient ordre de ne point regarder au
prix: à mesure qu'ils se procuraient de nouveaux livres, ils les
envoyaient au pape, qui n'avait point de plus grande jouissance que de
les recevoir, de les examiner et de les faire placer avec ordre. Les
arts lui durent autant que les lettres; il fit élever plusieurs édifices
aussi somptueux que le permettait le goût encore peu formé de son
siècle. Ces profusions n'épuisaient point sa munificence; il en exerçait
une partie à secourir les pauvres et les malheureux[302]. Il eut enfin
toutes les vertus d'un chef de la religion, et tous les goûts nobles et
délicats, presque aussi nécessaires à un souverain que les vertus.
[Note 301: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 49 et 50.]
[Note 302: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 50.]
Malheureusement son pontificat ne fut que de huit années. Ce ne sont pas
les nombreux éloges qui lui furent adressés de son vivant qui prouvent
qu'il les a mérités; ceux mêmes que lui donnèrent, après sa mort, les
gens de lettres qu'il avait si bien traités, peuvent paraître suspects,
et l'on pourrait aller jusqu'à suspecter encore tout ce que les
écrivains catholiques attachés à la cour de Rome en ont écrit depuis;
mais le savant Isaac Casaubon, qui était protestant, a tenu, dans la
dédicace de son Polybe, absolument le même langage. Il a rendu le même
hommage à l'Italie, qui fut la première à donner l'exemple du retour
vers l'étude des anciens, et à ce souverain pontife, en qui cette étude
trouva tant d'encouragements et de secours[303]. Nicolas V est le
premier pape qu'on doive regarder comme un véritable père des lettres.
Que lui manqua-t-il pour obtenir, dans la mémoire et dans la
reconnaissance de ceux qui les cultivent, et de ceux qui les aiment, la
place qu'un autre pontife obtint depuis? un règne plus long, des
circonstances plus heureuses, et les lumières d'un demi-siècle de plus.
[Note 303: _ibid._, p. 51, 52.]
Si l'état de l'Église était agité, comme nous venons de le voir, au
commencement de ce siècle, l'état civil de l'Italie n'était pas beaucoup
plus tranquille. Jean Galéas Visconti, duc de Milan, le plus puissant
des princes qui s'y étaient formé des souverainetés indépendantes,
partagea en mourant, en 1402, ses immenses domaines entre Jean-Marie et
Philippe-Marie, ses deux fils légitimes, et Gabriel son fils légitimé.
Mais la jeunesse de ces princes, confiée à un conseil de régence mal
assorti et bientôt divisé, sous le gouvernement d'une mère violente et
cruelle, fit que ce grand héritage dépérit promptement entre leurs
mains. Plusieurs villes s'affranchirent, ou reconnurent pour maîtres des
hommes puissants parmi leurs concitoyens; les princes voisins et les
républiques de Florence et de Venise s'agrandirent aux dépens des trois
frères. Jean-Marie se rendit odieux par ses cruautés, et fut massacré
après environ dix ans de règne. Philippe-Marie, héritier de ses états,
éprouva pendant trente-cinq ans toutes les vicissitudes de la fortune,
tantôt porté au comble du bonheur et de la puissance, tantôt tout-à-fait
abattu. Les dernières années de sa vie furent les plus malheureuses. Il
vit plusieurs fois les troupes vénitiennes s'avancer jusque sous les
murs de Milan, et piller toutes les campagnes. Le chagrin abrégea ses
jours. Il mourut, en 1447, ne laissant aucun enfant mâle pour lui
succéder, mais seulement Blanche, sa fille naturelle, mariée avec
François Sforce, fils du célèbre capitaine de ce nom, grand capitaine
lui-même, et que ce mariage, sa bravoure et son adresse élevèrent
bientôt après au souverain pouvoir.
Philippe-Marie Visconti, dans sa vie orageuse, eut peu de loisir pour
cultiver les lettres, et peu de moyens de les encourager: l'auteur de sa
Vie[304] le représente cependant comme ayant reçu une éducation
littéraire, aimant Dante et Pétrarque, et les faisant lire souvent;
étudiant aussi l'Histoire de Tite-Live, et les Vies des hommes
illustres, écrites en français, que Tiraboschi croit avec raison n'avoir
pu être que des romans[305]. Il accorda des distinctions et des
récompenses aux savants qui se trouvaient à sa portée, ou qu'il pouvait
attirer à Milan. Il invita, par ses lettres, François Philelphe à l'y
venir voir, et il le reçut si honorablement, que Philelphe avoue
lui-même qu'il en était tout hors de lui[306]. Si Philippe-Marie ne fit
rien de plus pour les sciences, il faut donc s'en prendre moins à lui
qu'à sa fortune.
[Note 304: _Candido Decembrio_; voy. _Script. Rer. ital._ de
Muratori, vol. XX, p. 1014.]
[Note 305: Tom. VI, part. I, p. 14.]
[Note 306: _A quo... tam honorificè cum exceptus ut me oblitum mei
penè reddiderit_. (_Philelf. Epist._ l. III, ép. 6.)]
Les princes de la maison d'Este, souverains de Ferrare, étaient déjà
célèbres par leur amour pour les lettres, et par l'accueil qu'ils
faisaient aux littérateurs et aux savants. Le marquis Nicolas III fit
rouvrir, en 1402, l'Université de Ferrare, fermée par le conseil de
régence qui avait gouverné pendant son bas âge. Les guerres qu'il eut
bientôt à soutenir et les affaires politiques où il fut engagé, ne lui
laissèrent pas le temps de donner à cette école tout l'éclat qu'il
aurait voulu; il y appela pourtant des professeurs habiles qu'il y fixa
par ses bienfaits; et il confia au plus célèbre d'entre eux, à
_Guarino_, de Vérone, l'éducation de son fils Lionel. Ce fils, plus
fameux que son père, profita des leçons d'un si bon maître. Il se
distingua dès sa jeunesse par les qualités les plus brillantes de
l'esprit, par une mémoire prodigieuse, une éloquence naturelle et des
connaissances au-dessus de son âge[307]. Parvenu au gouvernement, en
1441, il n'oublia rien pour donner à l'Université de Ferrare un éclat
égal à celui des plus célèbres Universités d'Italie. Il s'entoura
d'hommes instruits, de philosophes, de poëtes; il se délassait dans
leurs entretiens de la fatigue des affaires. Il cultiva lui-même la
poésie; et l'on a conservé de lui deux sonnets, plus élégants que ceux
de la plupart des poëtes du même temps[308].
[Note 307: Voy. _Antichi Annali Estensi_, dans les _Scrip. Rer.
ital._, vol. XX, p. 453.]
[Note 308: Dans le recueil intitulé _Rime de' Poeti Ferraresi_.]
Moins puissant que les seigneurs de Milan et de Ferrare, Jean-François
de Gonzague donnait à Mantoue les mêmes preuves d'amour pour les
sciences et de considération pour les savants. Il confia l'éducation de
ses deux fils et de sa fille, à un professeur de belles-lettres alors
célèbre, mais qui, n'ayant laissé aucun ouvrage, n'a pas eu une
célébrité durable: il se nommait Victorin de Feltro. Gonzague lui
assigna de forts appointements[309], et fit meubler pour lui une maison
entière qu'il habitait seul avec ses élèves. On y voyait des galeries,
des promenades charmantes, et des peintures agréables qui représentaient
des enfants se livrant aux jeux de leur âge. On l'appelait la _Maison
joyeuse_. L'historien de la vie de Victorin[310] fait une description
touchante de l'éducation paternelle que recevaient de ce bon
professeur, non seulement les jeunes princes, mais beaucoup d'autres
élèves qu'il avait la permission d'y admettre; il lui en venait de
toutes les parties de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et même de
la Grèce; et son école seule donnait à Mantoue une renommée égale à
celle des Universités les plus célèbres. Victorin de Feltro n'était pas
seulement le maître, mais le tendre père de cette jeunesse studieuse; il
ne la formait pas uniquement aux lettres, mais aux vertus, et toujours
en mêlant la douceur et les caresses aux leçons, la gaîeté au
recueillement et les jeux à l'étude. On est surpris de trouver dans un
siècle où il y avait encore de la grossièreté dans les moeurs, un modèle
aussi parfait d'éducation littéraire et civile. Le titre seul que
portait ce lieu d'instruction donne beaucoup à penser et à sentir. Il
faudrait envoyer tous les pédants, je ne dis pas du quinzième siècle,
mais de trois et même de quatre siècles après, prendre des leçons
d'éducation à la _Maison joyeuse_.
[Note 309: Vingt écus d'or par mois.]
[Note 310: Fr. _Prendilacqua_ de Mantoue, son contemporain et son
élève. Cette histoire, écrite en latin, a été publiée par _Natale delle
Laste_, à Padoue, en 1774.]
Un état libre qui avait produit les trois grands hommes auxquels
l'Italie devait sa gloire littéraire, où jusqu'alors les hommes ne
s'étaient élevés que par leurs propres forces ou par celle des partis
politiques qu'ils avaient embrassés, la république de Florence
commençait, sans presque sans apercevoir, à changer de forme, et les
lettres à y trouver de l'appui dans une famille qui devait bientôt s'en
servir pour augmenter sa puissance et fonder sa gloire. Les Médicis,
quelle que fût leur origine, étaient déjà depuis plusieurs siècles
distingués à Florence par leurs richesses, acquises dans le commerce,
par les grands emplois qu'ils avaient remplis, par leur attachement au
parti populaire, qu'ils avaient toujours soutenu contre celui des
nobles. Jean de Médicis qui hérita vers la fin du quatorzième siècle du
crédit et des richesses de ses aïeux, les augmenta considérablement en
joignant à une application encore plus soutenue au commerce, une sagesse
d'esprit et une théorie politique fondée sur l'affabilité, la
modération, la libéralité, qui devint la science de la famille et la
source de sa grandeur. Lorsqu'il mourut, en 1428, Cosme, son fils aîné,
avait près de quarante ans. C'était lui qui depuis long-temps gouvernait
la maison de commerce, et sa considération personnelle était déjà si
grande, que lorsque le pape Jean XXIII se rendit au concile de
Constance, il voulut que Cosme fût du nombre des personnages éminents
dont il s'y fit accompagner. Fugitif peu de temps après, déposé, détenu
par le duc de Bavière, il ne trouva que dans les Médicis de la
générosité et de l'amitié. Cosme le racheta pour une somme considérable,
et lui donna ensuite asyle à Florence, pendant le reste de sa vie[311].
On a dit que ce ci-devant pape avait amassé d'immenses trésors; qu'à sa
mort, en 1419, les Médicis s'en emparèrent, et que ce fut ce qui, joint
aux leurs, les rendit les plus riches particuliers de Florence, de
l'Italie et même de l'Europe. Ce bruit répandu par Philelphe, ennemi des
Médicis, et trop légèrement adopté par Platina[312], est une calomnie
dont Scipion _Ammirato_ a démontré l'absurdité dans le dix-huitième
livre de son histoire[313].
[Note 311: William Roscoe, _Vie de Laurent de Médicis_, t. I, p. 11,
éd. de Bâle, 1799. On a en français une fort bonne traduction de cet
ouvrage, par M. Thurot.]
[Note 312: _Quem (Cosmum Medicem) homines existimant pecuniâ
Baldesaris opes suas in tantum auxisse, ut_, etc. Platin., _in Vita
Martini V._]
[Note 313: Tom. II, p. 985. A. B.]
Cosme, resté maître de cette immense fortune et de ce grand pouvoir,
ajouta encore à l'une et à l'autre. Les orages qui s'élevèrent contre
lui, son exil, son rappel; l'accroissement de puissance qui en fut la
suite, et qui lui donna pour toute sa vie, une espèce de magistrature
suprême sans titre, et une autorité presque sans bornes, n'appartiennent
point à cet ouvrage. La conduite politique des Médicis, leur usurpation
adroite, et la substitution faite par eux du gouvernement ducal à la
constitution républicaine de Florence, doivent être renvoyés de même à
l'histoire de cette République; ici, nous ne devons considérer dans
Cosme de Médicis que le généreux protecteur des sciences, des lettres et
des beaux-arts.
À Venise, pendant son exil, quoiqu'il évitât d'affecter le luxe et la
magnificence, sa simplicité était, pour ainsi dire, celle d'un
souverain. Un trait suffit pour en donner l'idée. Il fit bâtir et orner
à ses frais, par le célèbre architecte florentin _Michellozzo_, qui
l'avait suivi, une bibliothèque pour le monastère des Bénédictins de
St.-Georges, et la fit remplir de livres, voulant laisser à Venise un
monument de sa reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait reçu, de son
amour pour les lettres et de sa libéralité[314]. Ce furent-là, dit
Vasari[315], les amusements et les plaisirs de Cosme dans son exil.
Lorsque son parti, devenu le plus fort, l'eût fait rappeler à Florence,
tous les chefs du parti contraire ayant été bannis, plusieurs condamnés
sous d'autres prétextes à une prison perpétuelle et même à la mort[316],
voyant tout redevenu tranquille autour de lui, et certain désormais de
son pouvoir, il put satisfaire la noblesse et la générosité de ses
goûts. Il s'entoura de savants, de philosophes et d'artistes dont il
encourageait les travaux, et dont la société instructive était le
délassement des siens. La découverte et l'acquisition des anciens
manuscrits devint une de ses passions les plus fortes. Il y employa
cette élite de savants dont le zèle égalait les lumières, et n'épargna
rien ni pour le succès de leurs recherches, ni pour les en récompenser.
Plusieurs d'entre eux, après avoir parcouru l'Italie, la France et
l'Allemagne, passèrent en Orient, et en revinrent avec d'abondantes
moissons. Nous verrons, en parlant de chacun d'eux, les services de ce
genre qu'ils rendirent aux lettres. Médicis était le point central, et
comme la cause première de tout ce mouvement scientifique imprimé à des
esprits éclairés et actifs, pour recouvrer et conserver des trésors
littéraires, qui, sans cette impulsion peut-être, ou même si elle eût
été plus tardive, auraient entièrement péri. Ce n'était pas seulement
ses richesses, mais l'étendue de ses relations commerciales avec les
différentes parties de l'Europe et de l'Asie, qui le mettaient à portée
de satisfaire cette noble passion. Ses savants émissaires arrivaient,
avec des recommandations qui étaient comme des ordres, dans des pays qui
leur étaient absolument inconnus et dans les régions les plus
lointaines; tous les dépôts et tous les crédits leur étaient ouverts. La
chute lente et progressive de l'empire de l'Orient leur facilita
l'acquisition d'un grand nombre d'ouvrages inestimables dans les langues
grecque, hébraïque, chaldéenne, arabe, syriaque et indienne. Tels furent
les commencements de cette riche et précieuse bibliothèque que Cosme
laissa à ses descendants, et qui, surtout considérablement accrue par
Laurent son petit-fils, jouit dans l'érudition européenne, d'une
réputation si grande et si bien méritée, sous le titre de bibliothèque
_Mediceo-Laurentienne_.
[Note 314: Angelo Fabroni, _Magni Cosmi Medicei Vita_. Florent.,
1789, in-4°., p. 42.]
[Note 315: _Vita di Michellozzo Michellozi_, t. I, p. 287. Ed. de
Rome, 1789, in-4°.]
[Note 316: L'historien anglais de la _Vie de Laurent de Médicis_, M.
Roscoe, dissimule, comme s'il était Florentin, et de l'ancien parti de
cette famille, les rigueurs exercées en cette occasion, non pas, il est
vrai, par Cosme lui-même, mais par ses partisans, pour sa cause, et pour
ses intérêts personnels, quoique au nom de la république. Le dernier
auteur florentin de la Vie de Cosme s'exprime à cet égard comme aurait
pu faire un Anglais, et comme le doit tout ami des hommes, de la justice
et de la vérité. Voy. _Angelo Fabroni, ub. supr._, p. 49, 50 et 51
surtout dans ce passage: _Horrere soleo cum reminiscor tot aut
nobilitate aut gestis magistratibus claros viros_, etc.]
Un autre citoyen de Florence, _Niccolo Niccoli_, faisait à peu près le
même emploi de sa fortune; mais comme elle était assez bornée, il la
dérangea par ses libéralités. Il était parvenu à rassembler huit cents
volumes grecs, latins et orientaux, nombre qui était alors considérable.
Ce n'était pas d'ailleurs simplement un curieux, mais un savant amateur
des lettres. Il recopiait souvent lui-même les anciens ouvrages, mettait
le texte en ordre, corrigeait les fautes des premiers copistes; et
c'est lui qui est regardé en quelque sorte comme le père de ce genre de
critique[317]. Il fut aussi le premier, depuis les anciens, qui conçut
l'idée d'une bibliothèque publique[318]. A sa mort[319], il laissa, par
son testament, la sienne pour cet usage, sous la surveillance de seize
curateurs. Cosme de Médicis était du nombre, ce qui prouve, d'un côté,
qu'il était regardé comme un homme instruit et zélé pour la conservation
des livres; et de l'autre, que, malgré ses richesses et le pouvoir
qu'elles lui donnaient à Florence, il était toujours traité en égal
parmi ses concitoyens. _Niccolo_ avait laissé beaucoup de dettes, qui
pouvaient empêcher l'effet de ses bonnes intentions. Cosme se fit donner
par ses associés le droit de disposer seul des livres, à condition qu'il
paierait toutes les dettes. Ayant généreusement rempli cette condition,
il fit placer les livres, pour l'usage public, dans le monastère des
Dominicains de Saint-Marc, qu'il venait de faire bâtir avec la plus
grande magnificence, et pour laquelle, selon _Vasari_[320], il n'avait
pas dépensé moins de trente-six mille ducats. C'est l'origine d'une
autre célèbre bibliothèque de Florence, connue sous le nom de
bibliothèque Marcienne, ou de Saint-Marc, et qui reconnaît pour
fondateur Cosme de Médicis, à aussi juste titre que _Niccolo Niccoli_
lui-même. Pour en mettre en ordre les manuscrits précieux, Cosme se fit
aider par Thomas de Sarzane[321], alors pauvre ecclésiastique, mais
homme d'une érudition profonde; excellent copiste de livres, et destiné
à une élévation, dont ses rapports avec Cosme furent le premier degré.
Peu d'années après[322], ce copiste était devenu pape; et ce fut lui
qui, sous le nom de Nicolas V, fit pour les lettres à Rome, ce
qu'il avait vu Médicis faire à Florence[323].
[Note 317: _Illud quoque animadvertendum est Nicolaum Niccolum
veluti parentem fuisse artis criticoe, quoe auctores veteres distinguit
emendutque_. (Mehus, _Proef. in Vit. Ambrosii Camald._ p. 50.)]
[Note 318: _Poggio_, Oraison funèbre de _Niccolo Nicoli_, _Poggii
Opera_, Basileæ, 1538, in-fol, p. 276.]
[Note 319: En 1436.]
[Note 320: _Vita di Michelozzo Michelozzi, ub. supr._, p. 291.
Vasari ajoute que pendant tout le temps que l'on mit à bâtir ce grand
édifice, Cosme du Médicis paya aux religieux de St.-Marc trois cent
soixante-six ducats par an pour leur nourriture.]
[Note 321: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 102.]
[Note 322: En 1447.]
[Note 323: Voy. ci-dessus, p. 244.]
Sous Eugène IV, son prédécesseur, Cosme avait eu une belle occasion de
satisfaire son penchant pour la magnificence, et de donner un nouveau
développement à ses goûts littéraires. Eugène, qui avait transféré son
concile de Bâle à Ferrare, fut forcé par la peste, un an après, à le
transporter à Florence[324]. Il s'agissait de la réunion de l'Église
grecque et de l'Église romaine. C'était donc le pape, les cardinaux et
les prélats d'une part; de l'autre, le patriarche grec, ses
métropolitains, et l'empereur d'Orient lui-même[325], que Florence
allait recevoir. Cosme venait d'être pour la seconde fois revêtu de la
charge de gonfalonnier. Il reçut au nom de la république, mais à ses
frais, tous ces illustres étrangers; et cette réception, et les honneurs
qu'il leur rendit, et les traitements qu'il leur fit pendant tout leur
séjour à Florence, furent si magnifiques et si splendides, qu'il flatta
sensiblement l'orgueil de ses concitoyens, et qu'il augmenta de plus en
plus son crédit et son autorité, sans déranger sa fortune, supérieure à
ces dépenses fastueuses et à ce luxe de souverain.
[Note 324: 1439.]
[Note 325: Jean Paléologue.]
Les savants grecs qui vinrent à ce concile, pour défendre, dans la
controverse avec les Latins, la cause de l'Église grecque, trouvèrent
Florence familiarisée avec l'étude de leur langue. Cette étude y avait
langui peu de temps après la mort de Boccace: Emmanuel Chrysoloras
l'avait fait refleurir. Ce Grec illustre, né à Constantinople, vers la
moitié du quatorzième siècle, après y avoir enseigné les belles-lettres,
avait été envoyé à Venise par son empereur[326], pour y solliciter des
secours contre les Turcs; et, dès ce premier voyage, plusieurs gens de
lettres italiens étaient allés prendre de ses leçons. Il était de retour
à Constantinople, lorsque, de leur propre mouvement, les Florentins lui
offrirent de venir dans leur ville professer la littérature grecque,
avec cent florins d'honoraires, et un engagement pour dix ans. Il s'y
rendit vers la fin de 1396, et c'est de son école que sortirent
_Ambrogio Traversari_ général des Camaldules, _Léonardo Bruni_ d'Arezzo,
_Giannozzo Manetti_, _Palla Strozzi_, _Poggio_, _Filelfo_, et d'autres
encore, qui formèrent à Florence, une espèce de colonie grecque.
Chrysoloras n'y resta qu'environ quatre ans. Dès le commencement du
quinzième siècle, il se rendit à Milan auprès de l'empereur Manuel, qui
venait de passer en Italie. Il y ouvrit aussi une école, comme partout
où il faisait quelque séjour; mais bientôt il fut chargé de missions
importantes, par cet empereur, auprès des puissances d'Italie; par le
pape Alexandre V[327], auprès du patriarche de Constantinople; par Jean
XXIII, au concile de Constance, où il mourut en 1415[328].
[Note 326: Manuel Paléologue, en 1393.]
[Note 327: Voy. Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 118.]
[Note 328: Hodius, _de Græcis illustribus_, etc., l. I, cap. 2;
Tiraboschi, _ub. supr._]
Parmi les savants grecs venus au concile de Florence, on distinguait le
vieux Gemistus Plethon, qui avait été le maître d'Emmanuel Chrysoloras.
Sa longue vie avait été consacrée à l'étude de la philosophie
platonicienne, encore nouvelle pour la plupart des savants d'Italie,
chez qui la philosophie d'Aristote était presque seule en crédit. Dès
que les devoirs publics de Gemistus le lui permettaient, il s'attachait
à répandre ses opinions, et il ne négligea point cette occasion de les
propager à Florence. Cosme, qui l'allait entendre assiduement, fut si
frappé de ses discours, qu'il résolut d'établir une académie, dont
l'unique objet fut de cultiver cette philosophie si nouvelle et d'un
genre si élevé. Il choisit pour la former et la diriger, Marcile Ficin,
jeune encore, mais déjà très-versé dans la philosophie platonicienne, et
qui répondit parfaitement au choix que Cosme avait fait de lui.
L'académie platonicienne de Florence acquit dans peu d'années une grande
célébrité. Ce fut, en Europe, la première institution consacrée à la
science, où l'on s'écartât de la méthode des scholastiques, alors
universellement adoptée, et quoique ce ne soit qu'après la mort de Cosme
qu'elle prit son plus grand accroissement, c'est à lui qu'appartient la
gloire de l'avoir fondée.
Le concile, qu'il avait si bien traité, eut à Florence le dénouement le
plus heureux. Eugène IV fut unanimement reconnu par l'assemblée pour
successeur unique et légitime de saint Pierre; le patriarche et ses
Grecs eurent la gloire de se soumettre, pour le bien général de l'Église
chrétienne, aux arguments et aux explications du clergé romain. Jean
Paléologue, qui avait pris part à la controverse comme théologien, se
réjouissait comme empereur d'une réconciliation quelconque, espérant que
les princes catholiques viendraient à son secours, et le défendraient
contre les Turcs. Il s'agissait de son empire. Tandis qu'il écoutait
argumenter, et qu'il argumentait lui-même en Italie, ses états étaient
envahis, sa capitale menacée. Il y retourna sans avoir obtenu les
secours qu'il avait espérés. Les prêtres de son clergé furent moins
raisonnables que le patriarche et les évêques; ils refusèrent de
reconnaître le Pontife romain pour chef; plusieurs de ceux qui avaient
signé le décret de Florence se rétractèrent; et l'empereur, presque sous
le canon des Turcs, fut forcé de s'occuper de ses controverses
sacerdotales. L'empire grec tomba enfin. La prise de Constantinople par
Mahomet II, en 1453, est une de ces catastrophes qui retentissent dans
les siècles, et donnent un nouveau cours aux chances des destinées
humaines. Les sciences et les lettres profitèrent en Italie, et surtout
à Florence, du désastre qu'elles éprouvaient en Orient. Les succès
précédents des professeurs grecs, et le zèle connu de Cosme de Médicis
pour la gloire et le progrès des lettres, engagèrent plusieurs savants
fugitifs à y chercher un asyle; ils reçurent de Cosme l'accueil qu'ils
avaient espéré; la philosophie platonicienne acquit en eux de nouveaux
soutiens, et fut décidément en état de tenir tête à celle
d'Aristote[329].
[Note 329: M. Roscoe, p. 46, _ub. supr._]
Cosme avançait en âge au milieu de ces grandes occupations et de ces
douces jouissances. Sa considération au dehors égalait le pouvoir dont
il jouissait dans sa patrie, et s'augmentait par la nature même de ce
pouvoir, qui faisait attribuer toute sa force aux qualités morales de
celui qui l'exerçait. Il traitait d'égal à égal avec les puissances de
l'Europe, et trouvait quelquefois ailleurs que dans sa politique et dans
ses richesses les moyens de traiter avantageusement. Celui qu'il employa
avec Alphonse, roi de Naples, mérite d'être remarqué; et cet Alphonse
lui-même, que les Espagnols appellent _le Sage_ et _le Magnanime_, doit,
malgré ses vices, beaucoup plus grands que ses vertus, occuper une place
dans l'histoire des lettres.
Le royaume de Naples était depuis long-temps déchiré par des guerres
extérieures et par des troubles domestiques; les lettres y étaient
tombées dans le discrédit et dans l'oubli. Après la mort de Charles de
Duraz, assassiné en Hongrie, Ladislas son fils, que nous appelons
Lancelot, avait eu à disputer son trône contre Louis II, duc d'Anjou; il
était mort excommunié et empoisonné[330].
[Note 330: L'historien Giannone rapporte comme un bruit public, _è
fama_, que les Florentins gagnèrent à prix d'or un médecin, pour qu'il
sacrifiât sa fille, en même temps qu'il les déferait de Ladislas, en
empoisonnant chez elle les sources du plaisir; et il exprime avec une
naïveté qu'on ne pourrait se permettre dans notre langue, la nature et
les effets du poison. Voy. _Istoria civile del regno di Napoli_, LXXIV,
c. 8.]
Jeanne II, sa soeur, qui lui succéda, n'est connue que par ses
faiblesses, ses fautes et ses malheurs. Dans les embarras où elle
s'était jetée, elle adopta imprudemment Alphonse, qui la secourut
d'abord, l'opprima ensuite, l'assiégea, la força d'invoquer contre lui
d'autres secours, comme elle avait invoqué le sien. Délivrée par
François Sforce, encore jeune, et dont cette délivrance fut le premier
exploit, elle adopta Louis III d'Anjou, qui mourut peu de temps après,
et à sa place René d'Anjou son frère. Ce René fit, après la mort de
Jeanne, des efforts inutiles pour hériter d'elle; Alphonse était maître
de la succession, et s'y maintint. La France appuya les prétentions de
René; l'Espagne, la possession d'Alphonse. Deux grands états se firent
long-temps la guerre pour soutenir l'une contre l'autre deux adoptions
de la même reine.
Alphonse resta définitivement roi de Naples. À ne considérer que le bien
qu'il fit aux sciences et aux lettres, il se montra digne des titres
que les Espagnols lui ont donnés. Il appelait à sa cour les savants les
plus célèbres, et semblait les disputer au pape Nicolas V et à Cosme de
Médicis. Les mêmes que l'on voit fleurir auprès de ces deux protecteurs
des lettres, se rendaient aussi auprès d'Alphonse, et y étaient comblés
de faveurs et de récompenses. Le roi se faisait lire tous les jours
quelque ancien auteur, et cette lecture était souvent interrompue par
des questions d'érudition ou de philosophie qu'il faisait lui-même, ou
qu'il permettait de faire devant lui. Toute personne instruite avait le
droit d'y assister. Alphonse y admettait même des enfants qui montraient
du goût pour l'étude, tandis qu'aux heures destinées à ces exercices de
l'esprit il ne souffrait dans son appartement aucun de ces courtisans
oisifs qui n'y venaient chercher qu'un maître. Un jour qu'on lui lisait
l'histoire de Tite-Live, il fit taire un concert harmonieux
d'instruments pour la mieux entendre. Il était malade à Capoue; Antoine
de Palerme, ou _Panormita_, lui lut la vie d'Alexandre, par
Quinte-Curce, et le roi prit tant de plaisir à cette lecture qu'il n'eut
pas besoin d'autre médecine pour se guérir. Il est vrai que c'est le
_Panormita_ qui raconte lui-même ce trait, dans l'histoire d'Alphonse
qu'il a écrite en latin[331], et il pourrait bien avoir exagéré l'effet
de sa lecture. Dans les guerres qu'Alphonse eut à soutenir, il ne
laissait pas passer un jour sans se faire lire quelque trait des
Commentaires de César. Il prenait un plaisir extrême à entendre de bons
orateurs. Lorsque _Ginnnozzo Manetti_ fut envoyé par les Florentins en
ambassade auprès lui, Alphonse fut si charmé de son discours, et
l'écouta, dit-on, avec une attention si profonde, qu'il ne leva même pas
la main pour chasser une mouche qui s'était placée sur son nez. C'est
peut-être à ce trait un peu puéril, mais caractéristique, et rapporté
par deux historiens contemporains[332], que notre bon La Fontaine fait
allusion, lorsque, dans la grande querelle entre la mouche et la fourmi,
la mouche dit avec orgueil:
Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi?
[Note 331: _De dictis et factis Alphonsi_.]
Il serait trop long de rapporter tous les traits de la vie du roi
Alphonse qui prouvent son amour pour les sciences, pour la théologie, où
il se piquait d'être aussi fort qu'aucun docteur de son royaume, pour la
philosophie et pour les lettres. Le soin qui occupait le plus alors tous
ceux qui les aimaient, celui de rechercher et de rassembler d'anciens
manuscrits, était un des objets favoris de son attention et de ses
dépenses. Il parvint à en former une collection nombreuse et choisie; et
de tous les appartements de son palais, sa bibliothèque était celui où
il se plaisait le plus. Il n'avait point pour écusson d'autres armes
qu'un livre ouvert; sa joie s'exprimait par les signes les moins
équivoques quand on lui en procurait un nouveau pour lui; lorsqu'à la
prise et dans le pillage de quelque ville, il arrivait aux soldats de
trouver des livres, ils se gardaient bien de les détruire, et les
portaient au roi, comme ce qu'ils avaient trouvé de plus précieux dans
le butin. C'est cette passion pour les livres que Cosme de Médicis sut
mettre à profit pour terminer quelques différents assez graves qui
s'étaient élevés entre Alphonse et lui. Il fit à ce roi le sacrifice
d'un beau manuscrit de Tite-Live, et la bonne harmonie se rétablit[333].
Malgré nos progrès en tout genre et tous les avantages de notre siècle
sur celui de Cosme et d'Alphonse, il est permis de regretter le temps où
le don d'un livre latin, fait à propos, maintenait où rétablissait la
paix entre deux états. L'histoire ajoute que les médecins du roi
voulurent lui persuader que ce livre était empoisonné; mais qu'il
méprisa leurs soupçons, et se mit à lire l'ouvrage avec un extrême
plaisir[334].
[Note 332: Ce même Anton. Panormita, et Naldo Naldi, _Vita Jannotii
Manetti_; voy. Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. XX.]
[Note 333: Crinitus, _de honestâ Disciplinâ_, l. XVIII, c. 9;
Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 95.]
[Note 334: Tiraboschi, _ub. sup._]
Quelques années plus tard, ce moyen de négociation aurait perdu son
efficacité. L'invention de l'imprimerie, autre événement plus important
encore par ses effets que la prise de Constantinople, sembla naître à
la même époque pour consoler le monde littéraire de cette ruine et pour
en sauver les débris. En rendant aussi prompte que facile la
multiplication des copies d'un livre, elle en diminua la haute valeur.
Il y eut encore des exemplaires infiniment précieux, et il y en aura
toujours; mais il n'y en eut plus d'inappréciables, parce qu'il n'y en
eut plus d'uniques, dont la possession pût être l'objet de l'ambition
d'un roi, et dont le sacrifice lui parût une satisfaction suffisante. On
a observé avec justesse[335] que cette invention parut précisément dans
le temps le plus propre à sa propagation et à son succès. Si elle était
née dans ces siècles où l'on ne s'était encore occupé ni des sciences ni
des livres, où un homme passait pour savant dès qu'il était en état de
lire et d'écrire tant bien que mal, les inventeurs auraient été forcés
de laisser oisifs leurs caractères et leurs presses, peut-être de les
jeter au feu, et de chercher pour vivre d'autres ressources. Mais le
bonheur des lettres voulut que l'imprimerie fût inventée précisément au
moment où la recherche des livres excitait un enthousiasme universel; à
peine était-elle connue qu'elle fut accueillie, célébrée, adoptée de
toutes parts, comme le don le plus précieux que les arts eussent encore
fait aux peuples modernes; invention merveilleuse en effet, qui décida
plus que toute autre de leur supériorité sur les anciens, et qui fut
pour l'homme civilisé un moyen de progrès aussi puissant peut-être que
l'avait été, dans l'enfance de la civilisation, la découverte de
l'écriture et la création de l'alphabet.
[Note 335: Tiraboschi. part. I, l. I, c. 4.]
Mayence, Harlem et Strasbourg se sont long-temps disputé l'honneur de
lui avoir donné naissance. La Caille, Chevillier, Maittaire, Prosper
Marchand, Orlandi, Schoephlin, Meerman[336], semblaient avoir épuisé
cette matière. D'autres auteurs l'ont encore traitée depuis. Le résultat
le plus clair de toutes ses recherches est que l'invention de
l'imprimerie en caractères mobiles appartient à l'Allemagne; que Jean
Guttimberg de Mayence l'employa le premier[337], et que le premier livre
qui fut imprimé avec cette espèce de caractères fut une Bible qui parut
de 1450 à 1455, et dont on n'a encore retrouvé, dit-on, que trois
exemplaires[338]. Le reste importe médiocrement à ceux qui sont plus
attentifs aux effets et aux causes, que curieux des noms de lieu et des
dates. Il paraît encore certain que cette invention passa d'Allemagne en
Italie avant de se répandre ailleurs; mais une autre question que les
érudits italiens ont souvent agitée, et qui nous arrêtera encore moins,
est de savoir quel est, en Italie, le lieu où la première imprimerie
s'établit. Est-ce Venise ou Milan? Est-ce le monastère de Subiac, dans
la campagne de Rome? Dans l'un ou dans l'autre lieu, on avoue que ce
furent deux imprimeurs allemands[339] qui transportèrent leurs
instruments et leur industrie, et que leurs éditions les plus anciennes
ne remontent pas plus haut que 1465. Ce qui paraît donner l'avantage au
monastère de Subiac, c'est qu'il était alors habité par des moines
allemands, et que ce dut être un motif de préférence pour des ouvriers
de ce pays.
[Note 336: _Histoire de l'Imprimerie_, Paris, 1689, in-4°.;
_l'Origine de l'Imprimerie de Paris_, Paris, 1694, in-4°.; _Annales
Typographici_, La Haye et Londres, 1719-1741, 9 vol. in-4°.; _Histoire
de l'Imprimerie_, La Haye, 1740, in-4°.; _Origine e progressi della
stampa_, Bononiæ, 1722, in-4.; _Vindicioe Typographicoe_, Argentinæ, 1760,
in-4.; _Origines Typographycoe_, La Haye, 1765, in-4.]
[Note 337: La fable de Laurent Coster, soutenue par Meerman, est
entièrement discréditée aujourd'hui. M. de la Serna Santander, dans
l'_Essai historique_ qui précède son _Dictionnaire bibliographique
choisi du quinzième siècle_, Bruxelles, 1805, in-8°., ne laisse rien à
désirer ni à dire sur cet objet.]
[Note 338: L'un est dans la Bibliothèque du roi de Prusse, à Berlin:
l'autre chez des Bénédictins, près de Mayence (il doit être maintenant à
la Bibliothèque impér.); le troisième à Paris, à la Bibliothèque
Mazarine. (Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. I, p.
121.)]
[Note 339: Sweinheim et Pannartz.]
Cosme ne vécut pas assez pour voir cette belle découverte se répandre
dans sa patrie. Pendant ses dernières années, il passait, à
quelques-unes de ses maisons de campagne[340], tout le temps qu'il
pouvait dérober aux affaires publiques. L'amélioration de ses terres,
dont il tirait un immense revenu, y faisait sa principale occupation, et
l'étude de la philosophie platonicienne, son plus agréable délassement.
Marsile Ficin l'accompagnait dans tous ces voyages; il a écrit quelque
part que Midas n'était pas plus avare de son or, que Cosme ne l'était de
son temps. Il l'employa ainsi jusqu'à son dernier jour, donnant à ses
affaires personnelles, avec une grand calme d'esprit, le temps qu'elles
exigeaient de lui, et consacrant le reste à des entretiens
philosophiques sur les matières les plus élevées et les plus abstraites.
Se sentant près de mourir, il fit appeler _Contessina_, son épouse, et
Pierre, son fils, leur parla long-temps des affaires du gouvernement, de
celles de son commerce et de sa famille, recommanda à Pierre de veiller
avec la plus grande attention sur l'éducation de ses deux fils, Laurent
et Julien, exigea que ses funérailles se fissent arec la plus grande
simplicité, et mourut six jours après[341], âgé de soixante-quinze ans.
[Note 340: Careggi et Caffagiolo.]
[Note 341: Le Ier. jour du mois d'août 1464.]
Si ses funérailles furent faites sans autre pompe que celle que son
fils crut nécessaire à sa piété filiale et à la décence[342], elles
furent accompagnées d'une affluence de citoyens, et d'expressions de la
douleur publique, plus honorables pour sa mémoire que toutes les
magnificences du luxe des morts; et ce qui l'honore encore d'avantage,
c'est le décret du sénat, confirmé par le peuple, qui décerne à Cosme de
Médicis, après sa mort, le titre de _Père de la patrie_[343].
[Note 342: Voyez le détail de tous ces frais dans un article des
_Ricordi di Pietro de' Medici_, note 141, à la fin de la Vie de Cosme,
écrite en latin par Angelo Fabroni, p. 253 et suiv.]
[Note 343: Voyez ce décret, _ibidem_, note 142, p. 257, 258.]
Si l'on ajoute à l'idée que l'histoire nous donne de ses avantages
extérieurs, de la culture et de l'élévation de son esprit, et de la
protection aussi éclairée que généreuse qu'il accorda aux lettres, les
encouragements que lui durent les beaux-arts, qui étaient encore, pour
ainsi dire, au berceau, on sera forcé de reconnaître que, si les
circonstances favorisèrent singulièrement cet homme illustre, il sut
aussi profiter admirablement de ces circonstances heureuses, et que tout
ce qui honore l'esprit humain, tout ce qui fit à cette époque la
splendeur et la gloire de son pays, trouva, dans le noble emploi qu'il
fit de son pouvoir et de ses richesses, de puissants moyens
d'accroissement et de prospérité. Ce n'était pas un protecteur que les
artistes et les gens de lettres croyaient avoir en lui, c'était un ami
que leur avait ménagé la fortune, et qui aimait à partager avec eux ce
qu'elle avait fait pour lui; de même que ses concitoyens ne voyaient
dans un chef si affable, si simple et si populaire, qu'un citoyen
laborieux et appliqué, que sa capacité rendait propre à gérer, mieux
qu'un autre, les affaires de la république, et ses richesses, et sa
magnificence à les représenter avec plus d'honneur. Il dépensa des
sommes immenses à décorer Florence d'édifices publics. _Michellozzi_ et
_Brunelleschi_, dont l'un, dit M. Roscoe[344], était un homme de talent,
et l'autre, un homme de génie, étaient ses deux architectes de choix. Il
employait surtout le dernier pour les monuments publics; mais, lorsqu'il
fit bâtir une maison pour lui et pour sa famille, il préféra les plans
de _Michellozzi_, parce qu'ils étaient plus simples. En décorant cette
maison des restes les plus précieux de l'art antique, il y employa aussi
les talents des artistes modernes, et surtout du jeune peintre
_Masaccio_, qui substituait un nouveau style, une composition plus
expressive et plus naturelle, à la manière sèche et froide de _Giotto_
et de ses disciples; il l'occupa ensuite, ainsi que _Filippo Lippi_, son
élève, à embellir les temples qu'il avait fait bâtir; et l'on voyait en
même temps à Florence, comme dans une nouvelle Athènes, _Masaccio_ et
_Lippi_ orner des productions de leur pinceau les églises et les
palais, _Donatello_ donner au marbre l'expression et la vie,
_Brunelleschi_, architecte, sculpteur et poëte, élever la magnifique
coupole de _Santa Maria del Fiore_, et _Ghiberti_ couler en bronze les
admirables portes de l'église Saint-Jean, qui, suivant l'expression de
Michel-Ange, étaient dignes d'être les portes du paradis[345]; tandis
que l'académie platonicienne discutait les questions les plus sublimes
de la philosophie, que les Grecs réfugiés, pour prix du noble asyle qui
leur était donné, répandaient les trésors de leur belle langue, et les
chefs-d'oeuvre de leurs orateurs, de leurs philosophes, de leurs poëtes,
et que de savants Italiens recherchaient avec ardeur, interprétaient
avec sagacité, et multipliaient avec un zèle infatigable, les copies de
ces chefs-d'oeuvre échappées au fer des barbares et à la rouille du
temps.
[Note 344: _Life of Lorenzo de' Medici_, chap. I.]
[Note 345: _Un giorno Michel Agnolo Buonarotti fermatosi a veder
questo lavora, e dimandato quel che gliene paresse, e se questa porte
eran belle, rispose: elle son tanto belle, ch'elle starebbon bene alle
porte del paradiso_. Vasari, _Vita di Lorenzo Ghiberti_, éd. de Rome,
1759, in-4°., l. I, p. 213 et suiv. On trouve dans cette Vie les détails
les plus curieux sur le dessin et sur l'exécution de ces admirables
portes de St.-Jean. Ce qui prouve l'état florissant où étaient déjà les
arts, c'est que l'exécution en fut donnée au concours, et que _Lorenzo
Ghiberti_, qui n'avait que vingt-deux ans, l'emporta sur sept rivaux. Le
sujet du concours était le sacrifice d'Abraham fondu en bronze.
L'ouvrage de _Ghiberti_, jugé infiniment supérieur par une assemblée de
trente-quatre personnes, peintres, sculpteurs, orfèvres, tant florentins
qu'étrangers, accourus de toutes les parties de l'Italie, lui fit
adjuger sur-le-champ l'exécution et la fonte des portes. La première,
dont Vasari fait une description détaillée, étant finie, se trouva du
poids de trente-quatre milliers de livres, et coûta, tout compris,
vingt-deux mille florins. La seconde porte, décrite de même, _ibid._, et
qui fut commencée quelques années après, est d'un travail et d'une
richesse encore plus admirables. Vasari prétend que la confection de ces
deux portes coûta quarante ans de travaux à leur auteur; Bottari, dans
une note, les réduit à vingt-deux ans. Elles furent commencées en 1402,
et terminées en 1423. Voy. dans Vasari, _loc. cit._, la description des
figures et des ornements, et le détail des opérations de _Ghiberti_.]