[Note 244: Bottari, _ub. supr._ Le marquis _Matteo Sacchetti_,

descendant du poëte, possédait à Rome, à la même époque, une copie de ce

manuscrit. _Id. ibid._]

Il les écrivit pour son amusement, lorsqu'il était podestat ou premier

magistrat d'une petite ville, que l'on croit être Bibbiena. Elles

étaient au nombre de trois cents. On n'en a retrouvé et publié que deux

cent cinquante-huit. Sacchetti ne les a point encadrées, comme Boccace,

dans une fiction générale, ni entremêlé d'entretiens, de descriptions

et de vers. C'est lui qui raconte, en son nom, des faits dont souvent il

a été témoin lui-même. Le style en est extrêmement pur, et fait autorité

dans la langue. Il est plus familier et descend plus habituellement au

langage commun que celui du _Décaméron_; et c'est surtout dans les

sujets gais et populaires qu'il peut être utile de l'étudier. On y

acquiert l'intelligence d'un grand nombre de mots et de proverbes

toscans, qui y sont employés dans leur vrai sens et dans toute leur

force. Quand aux aventures, aux bons mots et aux faits plaisants, il y

en a moins de libres et d'indécents que dans Boccace, mais trop encore

pour que ce recueil puisse être mis entre les mains de tout le monde. La

plupart de ces traits servent à faire connaître le caractère et les

moeurs des Florentins de ce temps-là. Plusieurs ont pour acteurs des

hommes connus dans l'histoire politique et dans celle des lettres, et

offrent des particularités de leur vie, que l'on ne trouve point

ailleurs. Comparés avec des passages des anciens historiens de Florence,

ces traits servent quelquefois à les éclaircir.

Les Nouvelles de _Franco Sacchetti_ sont en général plus courtes que

celles de Boccace: le dialogue et la pantomime y sont moins détaillés,

moins soignés, et l'on y trouve point de ces histoires touchantes qui

forment dans le _Décaméron_ une admirable variété. Elles sont presque

toutes plaisantes, racontées avec légèreté, et du ton d'un homme qui,

pour amuser les autres, commence par s'amuser lui-même. Il faut s'en

prendre au temps où vivait l'auteur, de la grossièreté de quelques

expressions; mais il a, comme je l'ai dit, moins souvent besoin de cette

excuse que Boccace. Il fait aussi plus fréquemment agir des personnages

contemporains, rois, magistrats, poëtes, artistes, marchands, ouvriers,

bouffons de ville et de cour. Il y a parmi ces derniers un maître

Gonelle, auquel il revient souvent, et qui est le plus drôle et le plus

original de tous. Ce maître Gonelle attrape et fait rire tout le monde,

depuis les plus petits particuliers jusqu'aux rois. Le tour qu'il joue à

Naples à un abbé riche et avare, pour amuser le roi Robert, n'est ni

aussi spirituel ni d'aussi bon goût que l'on croirait qu'il l'eût fallu

pour plaire à un souverain, ami des lettres et aussi avide que nous

l'avons vu ailleurs de la société et des entretiens des sages[245]. Ce

que d'autres Nouvelles racontent du roi d'Angleterre, Édouard[246] et

de Philippe de Valois, roi de France[247], prouve, il est vrai, combien

les rois étaient alors populaires et accessibles, mais donne une assez

pauvre idée de leurs plaisirs. Barnabé Visconti, seigneur de Milan, et

d'autres souverains d'Italie se donnent aussi des plaisirs de cette

espèce. On voit même un évêque inquisiteur qui s'amuse à effrayer un

pauvre imbécille, nommé Albert[248], le menace de le faire brûler comme

Patarin ou Vaudois, et rit avec un de ses amis des sottises qu'il lui

fait dire sur le _Pater noster_. Fort bien, dit _Franco Sacchetti_, mais

si ce pauvre Albert eût été un homme riche, l'inquisiteur lui en aurait

peut-être donné tant à entendre qu'il se fût racheté de ses deniers,

pour n'être pas torturé ou brûlé[249].

[Note 245: Le roi ne veut rien donner à Gonelle, à moins que Gonelle

n'ait d'abord obtenu quelque chose de cet abbé. Gonelle engage l'abbé à

recevoir sa confession publique. Il lui avoue qu'il a le malheur de

devenir loup quand il lui prend un accès d'un certain mal, de se jeter

alors sur tous ceux qu'il rencontre, et de les dévorer. Il feint que

l'accès lui prend: l'abbé s'enfuit épouvanté, quitte une chape

magnifique qu'il portait. Gonelle s'en saisit, et va la porter devant le

roi, qui en rit avec ses barons, et paie largement maître Gonelle.

(Nouv. CCXII.)]

[Note 246: Une espèce de garçon meunier, ou de cribleur de grain

(_vagliatare_), devenu courtisan, se présente devant ce roi. Édouard se

jette sur lui et le bat quand ce pauvre diable le loue; il le récompense

magnifiquement quand le garçon meunier le blâme et l'injurie; et le

nouveau courtisan, aussi fin que le serait le plus ancien et le plus

habile, dit à Édouard: «Sire, si V. M. veut me payer ainsi de mes

mensonges, je lui dirai rarement la vérité.» (Nouv. III.)]

[Note 247: Philippe avait perdu un épervier qu'il aimait beaucoup;

il fait promettre une récompense à qui le trouvera. C'est un paysan qui

le trouve et qui veut le porter au roi. Un huissier du palais exige

qu'il lui donne la moitié de la récompense promise. Le paysan, admis

devant le roi, lui demande pour récompense cinquante coups de bâton.

Philippe, très-surpris, veut savoir pourquoi: le paysan le lui dit

naïvement. Le roi fait donner devant lui à l'huissier vingt-cinq coups

de bâton, refuse au paysan sa moitié du paiement en cette monnaie, mais

lui fait compter deux cents francs pour marier ses filles. (Nouv.

CXCV.)]

[Note 248: Nouv. II.]

[Note 249: _E forse forse se Alberto fosse stato un ricco uomo, lo

inquisitore gli avrebbe dato tanto ad intendere, che si sarebbe

ricomperato de' suoi denari per non essere arso o crueciato_. (Nouv.

II.)]

Le poëte par excellence, Dante, paraît plusieurs fois sur la scène[250].

On trouve même, au sujet de son tombeau à Ravenne, devant lequel il n'y

avait ni cierges, ni lampions, tandis qu'un vieux crucifix était tout

noir de la fumée de ceux qui brûlaient autour de lui, un trait peut-être

historique, mais que je ne pourrais me permettre de rapporter[251]. Des

artistes célèbres y figurent aussi, tels que _Giotto_, _Buffamalco_,

_l'Orcagna_, et plusieurs autres. Quelques uns de ces artistes, appelés

à _S. Miniato_, pour des travaux qu'ils y faisaient dans une église,

sont représentés[252], discutant et se disputant après boire, pour

savoir quel avait été, _Giotto_ toujours excepté, le plus grand peintre.

L'un dit _Cimabuè_, l'autre _Stefano_, élève de _Giotto_, un troisième

_Buffamalco_. Ce n'est point tout cela, interrompt le fameux sculpteur

_Alberti_; ce sont les femmes de Florence. On a beau rire de cette

proposition: il soutient son dire et le prouve par des détails de la

toilette des femmes qui sont tout-à-fait plaisants. Dans la Nouvelle

suivante, c'est avec les faiseurs de lois que l'auteur fait lutter les

dames florentines. Il leur donne tout l'avantage, et les fait meilleures

légistes et meilleures logiciennes que les hommes. Les Florentins

s'avisent de porter une loi somptuaire sur l'habillement des femmes. Des

officiers publics sont chargés de la faire exécuter et de procéder

contre celles qui porteront dans leur parure des ornemens défendus. Ils

arrêtent tout ce qu'ils en trouvent; mais ils n'en peuvent convaincre

aucune. Certains rubans avec lesquels on attachait les voiles sont

prohibés: «Cela, un ruban!» dit celle qu'on arrête, en l'arrachant de

dessus sa tête et le pliant dans sa main; «c'est une guirlande.» Les

boutons ne sont point des boutons; l'hermine n'est point de l'hermine,

ainsi du reste. Les officiers, les magistrats en perdent la tête, et

l'on est obligé de révoquer la loi.

[Note 250: Nouv. VIII, CXIV, CXV.]

[Note 251: Voy. Nouv. CXXI.]

[Note 252: Nouv. CXXXVI.]

_Sacchetti_ ne se donne pas moins carrière que Boccace sur les moines,

les hypocrites, les caffards; il a, dans ce genre, un assez grand

nombre de contes naïfs et piquants; et remarquons bien que l'Inquisition

n'a jamais proscrit ces Nouvelles, qu'elles n'ont été mises sur aucun

index, ni soumises à aucune correction apostolique, et qu'elles ont

toujours été lues et réimprimées librement.

En voici une très-courte, qui donne à la fois une idée de ce qu'était

alors l'éloquence de la chaire, et de l'influence que des prédicateurs

grossiers exerçaient sur le peuple[253]. L'auteur raconte que, se

trouvant à Gênes dans le temps de la guerre entre les Génois et les

Vénitiens, et lorsque les Vénitiens venaient de battre les Génois, il

entendit un frère de l'ordre des ermites, prêcher ainsi dans l'église de

St.-Laurent, devant une grande affluence de peuple. «Je suis Génois, et

si je ne vous disais ma pensée, je me croirais très-coupable. Ne vous

fâchez donc pas, si je vous dis la vérité. Vous ressemblez proprement

aux ânes. La nature des ânes est telle que, lorsqu'ils sont ensemble, si

vous donnez un coup de bâton à l'un de la troupe, tous se séparent et se

mettent à fuir, l'un ici, l'autre là, tant ils sont lâches et poltrons.

Vous faites précisément comme eux. Les Vénitiens, au contraire, sont

proprement de la nature des cochons. On dit communément un cochon de

vénitien, et l'on a raison: quand les cochons sont en troupe et serrés

les uns contre les autres, frappez-en, bâtonnez-en un, tous se serrent

encore davantage, et courent ensemble sur celui qui les a frappés,

parce que telle est leur nature. Si jamais ces deux figures m'ont paru

ressemblantes, c'est surtout en ce moment. L'autre jour, vous frappâtes

les Vénitiens; ils se sont serrés, défendus et vous ont attaqués à leur

tour. Pour vous, vous ne vous entendez point les uns les autres; vous

n'avez que tant de galères armées; ils en ont presque deux fois autant.

Eh bien! ne dormez plus: veillez sans cesse: armez-en deux fois autant

qu'eux, et soyez en état, s'il le faut, non pas de tenir la mer, mais

d'entrer à Venise.» Avec cette éloquence grossière, c'était là

certainement un bon citoyen et un brave moine.

[Note 253: Nouv. LXXI.]

Cette prédication en rappelle à l'auteur une d'une autre espèce, qu'il

raconte aussitôt après. Il met sur la scène, ou plutôt dans la chaire,

un évêque stupide, qui n'y montait que pour dire les plus lourdes

sottises[254]. Ce bon évêque, voulant tancer les Florentins sur le péché

de la gourmandise, leur faisait, en termes de cuisine, le détail de tous

les plats et de toutes les sauces. C'était un jour de l'Ascension, et

tout cela n'avait guère de rapport à la fête; il y vint enfin comme il

put, et voulant faire comprendre à ses auditeurs avec quelle rapidité le

Christ monta au ciel; il leur dit: «Comment s'éleva-t-il? Il s'éleva

comme un oiseau qui vole; plus vite: il s'éleva comme une flèche qui

part de l'arc; encore plus vite: comme un trait lancé par une arbalète;

bien plus vite encore. Comment donc?--Comme si mille paires de diables

l'avaient emporté.--L'auteur ajoute que, se trouvant après ce beau

sermon, avec le prieur de l'ordre, il lui demanda quelle Écriture avait

fourni à ce maître imbécille ce qu'il venait de dire en chaire. Le

prieur répondit que c'était un des plus habiles de tout l'ordre, qu'il

lui avait peut-être pris quelque mal qui lui avait troublé l'esprit. Ce

mal, reprit _Franco Sacchetti_, est donc continu et ne le quitte jamais;

car chaque fois qu'il prêche, il en dit de pareilles, et quelquefois

encore de plus fortes: c'est ce qui fait que le peuple le préfère à tous

les autres prédicateurs, et court en foule pour l'entendre. Dans

quelques autres Nouvelles, il prend la liberté de se moquer d'une

certaine manie de faire de nouveaux saints et de fabriquer de nouvelles

reliques. Il y en a une surtout où il met en jeu de vieux os bien noirs

d'un prétendu saint Ugolin, et ne fait aucune grâce à toutes ces

superstitions monacales. La véritable piété doit lui en savoir autant de

gré que la raison.

[Note 254: Nouv. LXXII.]

Le même siècle fournit un autre conteur qui n'a pas moins de mérite que

_Franco Sacchetti_, et que plusieurs même lui préfèrent. C'est l'auteur

d'un Recueil qui porte le singulier titre de _Pecorone_. Cet augmentatif

de _pecora_ signifie en italien la même chose qu'en français, une

pécore, un imbécille. Il plut à un homme d'esprit de se donner ce titre

par bizarrerie; mais personne en le lisant n'est tenté de le prendre au

mot. En tête de son recueil est un sonnet qui n'est pas plus bête que le

reste. En voici à peu près le sens:

Ce livre est nommé _la Pécore_.

J'ai trouvé, sans beaucoup de frais,

Ce beau titre qui le décore;

Il semble pour lui fait exprès,

Tant on y voit d'hommes niais.

Moi qui suis plus niais encore,

À leur tête je vais bêlant:

Je fais des livres et j'ignore

Ce que c'est que style et talent.

Enfin, j'en veux faire à ma tête;

Et si mon projet réussit,

Si je deviens homme d'esprit,

De l'avis de plus d'une bête,

Ne t'en étonne pas, lecteur,

Le livre est fait comme l'auteur[255].

[Note 255:

Poniam che'l facci a tempo e per cagione

Che la mia fama ne fasse onorata,

Come sarà da zotiche persone,

Non ti maravigliar di ciò, lettore;

Che'l libro è fatto com' è l'autore.]

Dans le premier quatrain de ce sonnet se trouve en toutes lettres la

date de la composition du livre, 1378, et le nom de l'auteur, ou du

moins son prénom, _Ser Giovanni_[256]. On ne l'appelle en effet que

_Ser Giovanni Fiorentino_; mais l'on ne sait pas bien ce que c'était que

ce sire Jean de Florence. On ignore presque entièrement les

circonstances de sa vie. On voit par le préambule de ses Nouvelles qu'il

les écrivit à Dovadola[257], château dans une vallée de la Romagne, à

neuf milles de Forli, qui était alors indépendant, et ne se soumit que

dans le siècle suivant[258] à la république de Florence. _Ser Giovanni_,

né à Florence même, était peut-être dans ce château comme dans une sorte

d'exil, ou forcé ou volontaire, ne se trouvant pas bien avec les

Florentins, parce qu'il était du parti des Guelfes, et qu'il se montrait

sans doute attaché à la cour de Rome dans toutes les actions de sa vie,

comme il le fait dans son ouvrage dès qu'il en trouve l'occasion. Entre

les différentes conjectures dont il a été l'objet, il y en a une du

savant chanoine _Biscioni_, qui en fait un moine franciscain, et le

premier général de l'ordre après son saint fondateur; mais, quoiqu'il

appuie cette idée de quelques raisons plausibles, il y en a pour le

moins autant de douter qu'elle soit fondée[259]. Le titre de _ser_ ou

_sere_ que l'on joint toujours à son nom ferait plutôt croire qu'il

était notaire, ce même titre ayant alors été donné aux hommes de cette

profession, qui étaient ordinairement de très-bonne famille[260].

[Note 256:

Mille trecento con settant' alto anni

Veri correvan, quando incominciate

Fu questo libro, scritto et ordinato,

Come vedete, per me Ser Gioviani.]

[Note 257: _Perchè ritrovandomi io a Dovadola, sfolgorato e cacciato

da la fortuna_, etc.]

[Note 258: En 1440.]

[Note 259: Voy. la préface de _Gaetano Poggiali_, en tête de

l'édition du _Pecorone_, Livourne (sous le faux titre de Londres), 1793,

p. XXI.]

[Note 260: _Ibid._, p. XIV.]

S'il y a doute et partage sur l'état de l'auteur du _Pecorone_, il n'y

en a point sur son mérite. Les philologues toscans le placent fort peu

au dessous de Boccace, quant à la pureté du langage, aux agréments du

style et aux termes propres de la langue, dans laquelle il fait

autorité. Il voulut, comme Boccace, lier ensemble ses Nouvelles, et les

placer dans un cadre qui leur donnât de l'intérêt et de l'unité. Pour de

l'unité, il y en a sans doute, mais ce cadre est froid et mesquin, et

n'a rien de l'intérêt, de la grâce et de la variété de son modèle.

Il y avait à Forli, dans un monastère de femmes, une prieure et

plusieurs religieuses qui menaient toutes la vie la plus sainte et la

plus exemplaire du monde. Entre elles, on distinguait une soeur

Saturnine, jeune, belle, sage, et de moeurs si pures et si angéliques,

que la prieure et les autres soeurs étaient remplies d'amour et de

vénération pour elle. La réputation de sa beauté et de sa vertu était

répandue dans tout le pays. Il se trouvait alors à Florence un jeune

homme nommé _Auretto_, plein de sagesse, de sensibilité, de bonnes moeurs

et de talents, qui avait dépensé en galanteries une grande partie de son

bien. Il entendit parler de l'aimable Saturnine, en devint éperduement

amoureux, sans l'avoir vue, et imagina de se faire moine, d'aller à

Forli, et de se présenter pour chapelain à la prieure, afin de voir la

jeune soeur tout à son aise. Il exécuta ce projet et suivit sa vocation

de point en point; il arrangea ses affaires, prit le froc, se rendit à

Forli, et, par l'entremise d'une personne adroite, devint peu de temps

après le chapelain du couvent. Il se comporta si bien dans cette place,

qu'il mérita bientôt par sa conduite l'amitié de la prieure, celle des

soeurs, et surtout de soeur Saturnine. Or il advint, dit naïvement

l'auteur, que ledit frère _Auretto_, regardant honnêtement plusieurs

fois ladite soeur Saturnine, et elle le regardant de même, et leurs

regards se rencontrant, ils s'entendirent si bien, que, du plus loin

qu'ils s'appercevaient, ils se saluaient en souriant. Leur amour faisant

des progrès, plusieurs fois ils se prirent la main, et ils se parlèrent,

et ils s'écrivirent souvent. Enfin ils prirent le parti de se trouver à

une certaine heure au parloir, qui était dans un endroit retiré et

solitaire. Ils y vinrent, et trouvèrent tant de plaisir à causer

ensemble, qu'ils résolurent d'y revenir une fois par jour. Ils

s'imposèrent pour règle, de se raconter tous les jours l'un à l'autre

une Nouvelle, pour s'amuser et passer agréablement leur temps. C'est ce

qu'ils font pendant vingt-cinq jours, et ce qui produit une suite de

cinquante Nouvelles, beaucoup mieux racontées qu'elles ne sont liées

avec adresse: car ce frère _Auretto_ et cette soeur Saturnine, qui ne

font chaque jour que revenir au parloir, se saluer, se prendre la main,

s'asseoir, conter chacun son histoire, chanter une chanson ou ballade

(car cette imitation du _Décaméron_ ne manque point à ce recueil), se

lever, se remercier du plaisir qu'ils se sont fait, et se quitter pour

revenir de même, ne sont pas de l'invention la plus heureuse, et

finissent même, à parler franchement, par être mortellement ennuyeux.

Les choses se passent, comme on voit, le plus honnêtement du monde entre

ces deux amants, qui seulement, à la fin de trois ou quatre de leurs

visites, ajoutent à leurs autres politesses un baiser d'amour. Cela

n'empêche pas que M. le chapelain et madame Saturnine ne s'émancipent

quelquefois dans leurs récits, plus que ne le devraient faire de si

sages personnes. Dans les deux premières Journées, toutes les Nouvelles

sont assez semblables, pour le fond, à celles de Boccace; mais les

détails ne sont jamais licencieux, et l'expression est aussi plus

décente. Dans la troisième, malgré son attachement pour la cour de Rome,

l'auteur s'égaie aux dépens d'un cardinal que sa maîtresse va rejoindre

à Avignon, déguisée en jeune moine. Il est vrai qu'il faut prendre garde

à ce lieu où résidait alors la cour romaine. Tous les Italiens, guelfes

ou non, semblent s'être accordés alors pour regarder comme de bonne

guerre tout le mal qu'ils pouvaient dire des moeurs de la Babylone de

l'Occident. Ce n'est pas non plus, dans la Journée suivante, marquer un

trop grand respect pour le consistoire papal, que de le montrer

embarrassé tout entier par un misérable sophiste, et sur le point de

tomber dans l'hérésie, faute de pouvoir lui répondre, si un étranger

pauvre et modeste ne venait les tirer tous de peine. C'est pourtant à

Rome que ce joue cette espèce de farce théologique, précédée même de

quelques traits où le pape et le sacré collége ne sont pas plus ménagés

que s'ils étaient encore à Avignon. Nous qui ne sommes ni Guelfes ni

Gibelins, nous pouvons, puisque cette Nouvelle n'a rien de contraire aux

moeurs, avantage que toutes sont loin d'avoir, y jeter les yeux, pour

faire connaissance avec la manière de l'auteur.

Deux grands docteurs en théologie vivaient à Paris et disputaient

souvent ensemble. L'un s'appelait maître Alain, et l'autre maître

Jean-Pierre. Le premier l'emportait le plus souvent, tant parce qu'il

était meilleur dialecticien, que parce que l'autre avait des opinions

moins saines. Il aurait même apporté quelque trouble dans la foi, si

maître Alain n'eût été là pour le redresser et pour réfuter ses

sophismes. Mais Alain eut la fantaisie d'aller à Rome; il était riche,

il se fit suivre d'un grand train, arriva dans la capitale du monde

chrétien, visita le pape et sa cour, vit comment ils se gouvernaient; et

lui qui croyait que cette cour devait être le fondement et la garantie

du maintien de la foi, il fut, comme le juif d'une Nouvelle de

Boccace[261], bien étonné de la trouver livrée à des vices honteux, et,

selon l'expression de l'auteur, toute pleine de simonie. Alain se hâta

de sortir de Rome, résolut d'abandonner le monde et de se donner tout

entier à Dieu. Lorsqu'il eut fait quelques journées de chemin, il

s'arrête, donne ordre à ses gens de marcher en avant et de le laisser

seul. Eux partis, il quitte la route, s'enfonce dans les montagnes et

rencontre sur le soir un berger. Il passe la nuit auprès de lui. Le

matin, il change avec lui d'habillements, et se met en marche par un

autre chemin. Il arrive à une abbaye, demande du pain, se présente à

l'abbé pour faire dans la maison les services les plus bas et les plus

gros ouvrages; on le reçoit; il montre tant de docilité, d'humilité, de

patience, mène une vie si mortifiée et si sainte, que l'abbé le prend en

grande amitié.

[Note 261: Journ. I, Nouv. II. Voy. ci-dessus, p. 120.]

Cependant ses domestiques, après l'avoir attendu plusieurs jours,

croyant que leur maître avait été volé et tué, avaient regagné la

France. Arrivés à Paris, ils y répandent le faux bruit de sa mort. On le

regrette universellement. Il n'y a que son rival Jean-Pierre qui en ait

de la joie. À présent, dit-il, je pourrai faire ce que je désire depuis

si long-temps. Il part à son tour pour Rome, va proposer en plein

consistoire une question contraire à la foi, et tâche, par ses

subtilités, d'introduire une hérésie dans l'Église. Le pape assemble

tout le collége des cardinaux, et ne trouvant rien à répondre, ils

délibèrent avec eux d'appeler de toutes les parties de l'Italie les plus

savants décrétalistes, évêques, abbés, et prélats, de les réunir dans un

consistoire où l'on examinera la question proposée par maître

Jean-Pierre. L'appel est fait. L'abbé du couvent où s'est retiré maître

Alain est convoqué comme les autres. Alain apprenant de quoi il s'agit,

le prie en grâce de le mener avec lui. L'abbé, qui le croit un homme

simple, ignorant, et sachant à peine lire, le refuse d'abord. Alain

insiste; l'abbé cède; ils arrivent à Rome. Alain veut que son abbé le

mène au consistoire. L'abbé le croit devenu fou. Alain le suit, et comme

beaucoup de monde se trouve à l'entrée du palais, il se glisse dans

cette presse, se cache sous la chape de l'abbé, et entre avec la foule.

L'abbé, forcé de le laisser faire, va s'asseoir avec les autres abbés;

Alain s'assied entre ses jambes, et regarde par l'ouverture du devant de

la chape, pour voir ce qu'on va faire et entendre ce qu'on va dire.

Un instant après, Jean-Pierre arrive, monte à la tribune en présence du

pape, des cardinaux et de tous les docteurs, énonce hardiment sa

proposition, et la prouve par les raisons les plus astucieuses et les

plus subtiles. Maître Alain démêle sur-le-champ le sophisme; et voyant

que personne n'ose se lever pour y répondre, il met la tête hors de la

chape, et crie d'une voix forte le mot _jube_. C'était la forme pour

obtenir la permission de parler, ou, comme on dit aujourd'hui, pour

demander la parole. L'abbé lève la main, lui donne un grand coup sur la

tête, et lui ordonne de se taire. On regarde; on ne sait d'où est venue

cette voix. Alain remet la tête à l'ouverture, et crie plus fort que la

première fois; chacun regarde encore, et demande à l'abbé ce qu'il a

sous lui. C'est, répondit-il, un frère convers qui est fou.--Et pourquoi

amenez-vous des fous au consistoire? Voilà une grande querelle et un

grand bruit. Les massiers s'avancent avec leurs masses pour mettre le

fou dehors. Alain s'élance de dessous la chape, prend sa course, et va

se jeter aux pieds du pape. Il lui demande avec instance la permission

de répondre à la question proposée. Le pape la lui accorde. Alors il

monte posément à la tribune, reprend avec ordre la proposition et les

preuves, répond à tout, met dans sa discussion tant de clarté, dans sa

réfutation tant de force, que Jean-Pierre reste confondu. Ou tu es, lui

dit-il, l'esprit de maître Alain, ou tu es quelque malin esprit. Alain

se fait enfin connaître. Le pape, enchanté de lui, veut le faire

cardinal, et reconnaît que sans lui l'Église de Dieu allait tomber dans

une grande erreur. Alain refuse cette haute fortune; et, quoi que dise

le pape, quoi que fasse l'abbé lui-même, il retourne humblement à

l'abbaye reprendre ses fonctions de frère convers. Cela est

très-édifiant sans doute dans maître Alain; mais quelle farce ridicule

que celle de ce consistoire, et quel respect est-ce avoir pour la

croyance qu'il est chargé de maintenir, que de faire dire gravement par

le pape, que, sans un moyen si extraordinaire, l'Église entière, vaincue

par un sophiste, allait errer dans sa foi! Il en est pourtant du

_Pecorone_ comme du Recueil de _Franco Sacchetti_, il n'a jamais été

prohibé ni mis à l'index.

Plusieurs des Nouvelles qu'il contient sont historiques, et c'est ce

qu'on ne manque pas de faire valoir parmi les mérites de l'ouvrage; mais

ce mérite est compté pour peu de chose quand on a vu comment l'histoire

y est traitée. Si l'auteur prétend, par exemple, donner l'origine de

l'ancienne Rome, il y eut, dit-il[262], dans la ville d'Albe un roi qui

descendait de la race d'Énée, fils d'Anchise. Ce roi, nommé Procas, eut

deux fils, Numitor et Amulius. Ce dernier chassa son aîné du trône, et

fit enfermer Rhéa, fille de cette aîné, dans _un monastère_ de la déesse

Vesta, pour qu'elle ne pût point avoir d'enfants. Jusque-là, au

monastère près, c'est le pur texte des anciens historiens de Rome; mais

s'ils racontent ensuite que Rhéa eut deux enfants du dieu Mars, le

conteur italien, trop religieux apparemment pour reconnaître cette

preuve d'une existence réelle dans un dieu du paganisme, arrange cela

d'une autre façon, et c'est tout naturellement un prêtre du dieu Mars

qu'il donne pour père à Romulus et à Rémus. D'autres, ajoute-t-il, en

homme sûr de son fait, prétendent que ce fut le dieu Mars lui-même, et

cela n'est pas vrai[263]. L'origine de Florence vient après celle de

Rome[264], et les vieilles traditions y sont suivies de même, avec des

modifications modernes. Dans la guerre civile de Catilina, Quintus

Métellus revient _de France_ avec son armée; Catilina l'apprend, et

sachant que Métellus est déjà en _Lombardie_, il se décide à sortir de

Fiésole. Il arrive dans la plaine de _Pistoja_, range ses troupes en

bataille, et leur tient ce noble discours: «Messieurs, soyez forts et

vaillants[265]», etc. Ce discours n'a que six ou sept lignes, et il n'y

a pas de caporal qui n'en fît un meilleur; ce n'est pas tout-à-fait

celui de Catilina dans Salluste. Métellus assiége Fiésole. Un _maréchal_

de son armée, nommé _Florino_, est tué dans cette guerre, et enterré

près du fleuve de l'Arno, et c'est là que fut bâtie, peu de temps après,

une ville qui s'appela d'abord _Floria_, tant à cause du nom de

_Florino_, que parce qu'elle fut peuplée par la fleur des citoyens de

Rome, nom qui se changea dans la suite en celui de _Florentia_,

_Fiorenza_, _Firenze_, Florence.

[Note 262: Journ. X, Nouv. II.]

[Note 263: _Alcuni dicono che questi due fanciulli furono generati

dal dio Marte, e questo non è vero_.]

[Note 264: Journ. XI, Nouv. I.]

[Note 265: _Signori, siate gagliardi_.]

Si l'on veut remonter plus haut, on trouve dans une autre Nouvelle[266]

comment le monde fut divisé en trois parties, lorsque l'entreprise de la

tour de Babel fut déconcertée par la confusion des langues. La Nouvelle

suivante nous apprend que Fiésole est la première ville qui fut bâtie en

Europe, qu'elle le fut par Atlas, descendant de Cham, fils de Noé; que

cet Atlas laissa trois fils, _Sicanus_, _Italus_ et _Dardanus_; que ce

dernier passa en Asie avec Apollon _Astrologue_ et une suite nombreuse;

qu'il arriva dans la province appelée Phrygie, qu'il y bâtit une ville

d'abord appelée Dardanie, ensuite Troie, du nom de son petit-fils

Troïus; qu'en un mot le fondateur de Troie était fils du fondateur de

Fiésole. Si l'on descend à l'histoire moderne, on trouve les deux partis

des Guelfes et des Gibelins ayant pour origine en Allemagne une chienne

de chasse, et en Italie une femme: ce sont les propres expressions du

texte[267]. On pardonne à peine aux historiens réputés les plus profanes

d'écrire comment un cardinal engagea le bon pape Célestin V à abdiquer,

en le lui cornant pendant la nuit avec une trompette, et se disant

l'ange du seigneur, abdication qui lui réussit mal, puisque Boniface

VIII, son successeur, le fit cruellement mourir en prison. Notre _ser

Giovanni_ n'y fait pas tant de difficultés; et moyennant un _on dit_,

soeur Saturnine raconte très nettement la chose[268], et frère _Auretto_

lui dit, comme à l'ordinaire: Certes, voilà une belle et riche

Nouvelle[269]. Au reste, ce n'est pas pour l'étude de l'histoire que

l'on fait cas du _Pecorone_, c'est pour celle de la langue, et pour la

manière simple et naïve dont les faits y sont racontés.

[Note 266: Journ. XV, Nouv. I.]

[Note 267: _Si che ora hai udito che per una cogna si comincio parte

Guelfa e parte Ghibellina nell' Alamagna, e poi in italia nacque per una

femmina_. (Journ. VIII, Nouv. I.)]

[Note 268: Journ. XIII, Nouv. II.]

[Note 269: _Per certo questa è stata una ricca Novella_.]

Mais ces deux recueils de Nouvelles nous ont distraits assez long-temps

de la poésie; il est temps d'y revenir. En parlant des poëtes qui

florissaient avant Pétrarque dans le quatorzième siècle, j'ai fait une

mention particulière de _Fazio degli Uberti_[270]. Je ne l'ai considéré

alors que comme poëte lyrique, et j'ai remis à parler de son grand poëme

quand je serais arrivé à la seconde moitié de ce siècle, à laquelle ce

poëme appartient. _Fazio_ était encore jeune quand il le commença; mais

il ne le termina que dans sa vieillesse[271], et même il ne vécut pas

assez pour l'achever entièrement. Il y osa marcher sur les traces du

Dante, et se le proposer pour modèle. Dante avait parcouru l'enfer, le

purgatoire et le paradis; il entreprit de parcourir la terre, de faire

la description de toutes les parties du globe et l'histoire de tous les

peuples qui les habitent. Ce dessein était grand et hardi. Le titre du

poëme est composé de deux mots latins _dicta mundi_, les dits du monde;

on écrit par corruption _ditta mundi_, _detta mondi_ et _detta mondo_.

Il est divisé en six livres qui se subdivisent en un nombre inégal de

chapitres, et écrit en _terza rima_: ou tercets, comme la _Divina

Commedia_. C'est aussi une vision, ou une suite de plusieurs visions, et

l'auteur y prend pour guide l'historien et géographe Solin, comme Dante

avait pris Virgile. Mais avant de trouver Solin, il fait quelques autres

rencontres. Le _Dittamondo_ étant absolument inconnu en France, et

très-peu connu en Italie, je donnerai une idée rapide de la fiction

générale qui en remplit les premiers chapitres, et de la distribution du

sujet dans le reste de l'ouvrage.

[Note 270: Tom. II, p. 316.]

[Note 271: Vers l'an 1367.]

Le poëte était dans la saison de notre âge qui partage l'année, lorsque

le soleil passe au front de la Vierge et quitte le Lion, ce qui

signifie, si je ne me trompe, la même chose que Dante a dite en un seul

vers, qui est le premier de son poëme! «Au milieu du chemin de cette vie

humaine.» Il s'apperçoit que dans la vie tout est vanité, excepté de

contempler Dieu, ou de faire quelque chose qui ait du prix après la

mort. Cela fait naître en lui le désir de se donner de la peine pour

laisser après lui quelques bons fruits. En pensant à ce qu'il pourra

faire, il se décide à voyager, à voir le monde et les peuples qui

l'habitent, à écouter, à s'instruire des lieux, des faits et du nom des

hommes qui se sont le plus distingués par leurs vertus. Il se met

aussitôt en chemin, et va cherchant la bonne route. Il était encore

engagé dans la mauvaise, où il s'était égaré jusqu'alors, il sentait

encore les mêmes épines qui le piquaient dans sa marche en se cachant

parmi des fleurs, lorsqu'il est forcé de s'arrêter, au déclin du jour,

accablé de fatigue et de sommeil; il se couche sur le côté gauche,

s'endort, et voit en songe des choses qui l'encouragent dans son

dessein.

Il voit venir à lui une femme avec des ailes étendues, et un air si

noble et si honnête qu'il n'a jamais rien vu de pareil. Elle était vêtue

d'une robe aussi blanche que la neige, et portait une couronne sur

laquelle on lisait ces mots: «Je suis la Vertu; c'est par moi que la

race humaine s'élève au-dessus de tous les autres animaux. Je suis cette

lumière qui guérit l'ame et embellit le corps.» Plusieurs femmes, avec

des ailes de diverses couleurs, paraissaient tranquillement plongées

dans les rayons de sa lumière, comme les poissons, pendant l'été, dans

une onde claire et limpide. Cette femme s'approche de lui au milieu de

ces belles fleurs, et parait lui-dire: «Lève-toi, répare le temps que tu

as ainsi perdu; ne reste plus enfermé dans ce bois; ne cherche plus à

cueillir la rose sur sa dangereuse épine. Songe que celui qui a le plus

voyagé ici bas, lorsqu'il arrive au but, trouve que la somme entière de

ses jours est moins qu'une matinée. La faim, la soif, les veilles, ton

corps doit apprendre à tout souffrir, si tu veux acquérir de l'honneur,

de vrais biens et me suivre.» Elle lui recommande d'éviter désormais les

fausses routes, de ne se plus égarer comme les compagnons d'Ulysse avec

Circé, comme César avec Cléopâtre; d'être patient comme Job et Jacob.

Après quelques autres exhortations, elle souffle dans sa poitrine une

ardeur inconnue. Elle ne le quitte point; mais il s'éveille en sentant

cette force nouvelle pénétrer jusqu'à son coeur.

A son réveil, il entend raisonner, parmi les rameaux verts, la douce

mélodie du printemps. Il se tourne vers ces doux chants, se souvenant du

plaisir qu'il avait eu à les entendre. Il éprouve que lorsque l'amour

s'est introduit dans un coeur on a beau l'en arracher, on a bien de la

peine à faire qu'il n'en germe encore quelque fleur. Il résiste

cependant à cette amorce, reprend son généreux dessein, et se sent

devenu un autre homme, puisqu'il peut résister à la douceur de ces

chants, et à celle des rêveries qui déjà s'étaient emparées de son

esprit. Il lève les yeux, voit le soleil fort élevé sur l'horizon, et le

reporte vers la terre, pour se rappeler ce qu'il a vu en songe et les

discours qu'il a entendus. Enfin il se lève, et monte sur un tertre,

pour tâcher de découvrir son chemin, mais il ne voit de tous côtés que

les halliers et les bois. Alors, de même qu'un voyageur égaré, qui ne

trouve personne à qui demander sa route et ne peut la deviner lui-même,

a recours à l'objet de sa croyance et lui demande conseil et secours, de

même il se jette à genoux, joint les mains, et adresse à Dieu une

fervente prière.

Elle est à peine achevée, qu'il voit une clarté subite briller comme un

éclair et disparaître. Au même instant, il croit entendre une voix qui

lui dit d'écarter la peur, la vanité, la négligence, et d'espérer en

celui qu'il prie. Il sent alors se dissiper les ténèbres de son

intelligence, et, au lieu d'un bois épais et sombre, il voit devant lui

une route libre et ouverte. Il s'y avançait avec joie et marchait avec

légèreté, lorsqu'au pied d'un rocher il aperçoit un ermite. Sa pâleur et

sa faiblesse annonçaient son grand âge. Une barbe blanche descendait

jusque sur sa poitrine, et ses sourcils tombaient si bas qu'ils lui

ôtaient presque la vue. Le poëte le prie de se faire connaître à lui.

L'ermite écarte avec sa main ses longs sourcils, découvre ses yeux, le

regarde tranquillement, et lui dit qu'il se nomme Paul et qu'il n'a pas

besoin de lui en dire davantage. Il demande à son tour au poëte qui il

est, et ce qu'il cherche dans ces déserts. Satisfait de ses réponses, il

l'invite à passer la nuit auprès de lui.

Le lendemain matin, le voyageur commence par se confesser au vieil

ermite, qui l'absout moyennant une bonne pénitence; ensuite il lui fait

part de son projet, et lui demande la route qu'il doit suivre; ayant

obtenu ce qu'il désire, il lui fait ses adieux et part. Il avait à peine

fait quelques pas dans le chemin que lui avait indiqué le solitaire,

lorsqu'il voit de loin une femme si laide, si horrible et si sale, qu'il

en est saisi de frayeur. Elle s'avance vers lui, et lui, malgré sa

répugnance, est obligé de marcher aussi à sa rencontre. En la voyant de

près, il la trouve encore plus affreuse; il en fait un portrait hideux.

Elle veut le détourner de son dessein, le menace et lui prédit qu'il

mourra s'il y persiste; mais il sait que la mort est inévitable, et ne

voit point là de raison pour renoncer à son entreprise. Mais tu mourras,

insiste la vieille, dans des pays lointains, et tu ne recevras point la

sépulture, qui peut seule garantir de toute insulte un corps privé de la

vie. Si la terre, répond le poëte[272], ne couvre pas mon corps, le ciel

le couvrira, et il n'y eut jamais de plus digne enveloppe. Ce n'est pas

pour que les morts en ressentent quelque douceur qu'on leur donne en

terre un asyle; mais pour que les vivants en reçoivent une marque

d'honneur.--Tu mourras jeune, reprend-elle[273].--Cela vaut mieux,

réplique-t-il, et fait moins souffrir que de mourir vieux, de dépérir

par degrés, et de perdre ses sens l'un après l'autre. Bien mourir, est

le plus grand bien de ce monde: mal vivre est pire que la mort. Faisons

notre devoir et ne nous plaignons pas.--Elle ne se lasse point de lui

prédire des dangers et des obstacles, mais il ne s'effraie de rien, et

ne se dégoûte que de l'entendre: il lui impose enfin silence et la

chasse: la vieille, couverte de honte, et pleine de rage, le quitte en

murmurant et disparaît.

[Note 272:

_E se non fia coperta da la terra,

Il cielo il coprirà, ne con più degno_

Coperchio niun corpo mai si serra.

Non fu trovà de le tumbe la'ngegno

Accio che' morti ne havesser dolcezza,

Ma pergli vivi che è d'honore un segno.

(Dittam. ch. 4.)]

[Note 273: Ceci prouve ce que j'ai dit plus haut, que l'auteur avait

commencé ce poëme dans sa jeunesse.]

Libre désormais de suivre sa route, il voit à quelque distance un homme

d'un aspect agréable et qui annonce un génie élevé, tenant un livre

dans sa main gauche et dans sa droite un compas. C'est Ptolémée; il

l'aborde, lui fait part de son projet, et reçoit de lui des conseils

pleins de sagesse. Ptolémée, pour le préparer à voyager avec fruit, lui

apprend à connaître la structure générale du monde, la division de la

terre en ses principales parties, les deux hémisphères, les deux pôles,

les différentes zones, les mers, et les précautions à prendre pour y

voguer avec sûreté. Après cette leçon de cosmographie, Ptolémée quitte

le voyageur. Celui-ci, resté seul, repassant dans son esprit tout ce

qu'il vient d'entendre, est effrayé de nouveau des périls et des

fatigues qui l'attendent. Il restait en suspens, quand cette belle

femme, qui lui avait apparu la première, et qui ne s'était point

éloignée de lui, l'interroge, lui demande ce qui l'arrête, et, par des

exhortations nouvelles, lui rend toutes ses résolutions et toute sa

force.

Cependant il s'adresse encore à ce Dieu qu'il a déjà prie, et c'est avec

le même fruit; car il voit aussitôt paraître et s'approcher de lui un

sage qui l'accueille et l'écoute, à qui il expose son dessein, ce qu'il

a déjà tenté pour l'exécuter, et le besoin qu'il a de secours. Ce sage

est enfin celui qu'il cherche; c'est Solin qui s'offre à lui servir de

guide, et lui promet de le conduire dans toutes les parties de la terre.

Le poëte s'abandonne entièrement à lui; Solin commence par le faire

voyager sur une carte. Il lui montre d'abord les trois parties du monde,

seules connues alors, les différents pays et les grands états qu'elles

renferment, les montagnes qui s'y élèvent, les principaux fleuves qui

les arrosent. Le voyageur interrompt cette longue leçon de géographie

pour demander à son maître où était le paradis terrestre. Solin lui

apprend ce qu'il en sait, et ce qui se réduit à peu près à rien. Ensuite

ils se mettent en marche, et, après un peu de chemin, ils arrivent au

bord d'un fleuve qui coulait dans une belle vallée.

Ici se trouve encore une vision ou apparition, mais la plus grande et la

plus poétique de toutes. Une femme se présente à eux, vieille, affligée,

baignée de larmes, en habits de deuil tout déchirés et souillés de

poussière, et, malgré ce triste appareil et ce vêtement misérable, ayant

un air si noble et si rempli de dignité, qu'on voit dans toute sa

personne l'habitude du commandement, et les traces d'une ancienne

puissance. C'est Rome qui déplore ses malheurs, et qui, interrogée par

le poëte, en raconte toute l'histoire. Elle remonte jusqu'aux premiers

habitants de l'antique Italie, et redescend jusqu'aux temps modernes, et

jusqu'à l'époque même où l'on était alors; cet abrégé de l'histoire

romaine, mis dans la bouche de Rome personnifiée, n'est pas une idée

commune, ni dépourvue de grandeur; l'exécution n'est pas non plus sans

mérite. Elle a du moins celui de la rapidité, de la concision, du choix

des faits, et d'un ordre clair et facile, dans une suite d'événements

qui ne contient pas moins de vingt-quatre ou vingt-cinq siècles, et qui

est ici renfermée dans quarante-huit chapitres.

C'est Rome elle-même qui conduit les voyageurs dans sa ville, et qui

leur en fait admirer les plus beaux monuments. Ils la quittent pour

aller à Naples, vont jusqu'à la pointe de l'Italie, reviennent par la

marche d'Ancône et la Romagne; visitent Venise, d'où ils remontent dans

la Lombardie, en parcourent tous les états, vont à Florence,

redescendent à Gênes, enfin voyagent dans l'Italie entière. Solin

expliquant toujours au poëte tout ce qui l'embarrasse, ou dans la

connaissance des lieux ou dans celle des faits. Ils montent sur un

vaisseau, et parcourent les îles de la Méditerranée, la Corse, la

Sardaigne et la Sicile; puis les voilà débarqués dans la Grèce, où il

serait trop long de les suivre, car il n'y aurait alors aucune raison

pour s'arrêter aux limites de l'Europe, et pour ne point passer avec eux

en Afrique et en Asie.

Par une marche singulière, et qu'on peut regarder comme un défaut de son

plan, l'auteur, en avançant dans son ouvrage, semble reculer dans

l'histoire, c'est dans son sixième livre qu'il traite de l'Asie, et

c'est vers la fin seulement que, se trouvant dans les pays que l'on

croit avoir été le berceau du genre humain, il parle du premier homme,

du déluge, de Noé, des patriarches, de Moïse, de David, de Roboam, et

des prophètes jusqu'à Daniel. Le poëte en était là quand la mort vint

l'interrompre, et personne ne sait comment devait se dénouer son poëme.

Cet ouvrage est, comme je l'ai dit, fort peu connu en Italie, où il n'a

jamais eu que deux éditions[274], toutes deux fort rares, faites sans

soin, et dont la seconde surtout n'est pas seulement remplie de fautes,

mais est plutôt une faute continuelle. Cependant il est loin de mériter

cette négligence et cet oubli. Sans pouvoir être comparé au poëme du

Dante, c'est, après la _Divina Commedia_, l'ouvrage le plus considérable

que ce siècle ait produit. Le style ne manque point d'une certaine force

qui le ferait lire avec quelque plaisir, si l'on en possédait une

édition moins rare et plus lisible.

[Note 274: _Vicenza_, 1474. in-fol., et _Venezia_, 1501, in-4°.]

C'est un avantage qui n'a pas été refusé à un autre poëme du même

siècle, d'un genre à peu près semblable, fait comme le _Dittamondo_, sur

le modèle de celui du Dante; qui souvent même en approche de plus près,

et dont nous n'avons point encore aperçu l'auteur dans notre revue

poétique. Il se nommait _Federigo Frezzi da Foligno_, et _Il

Quadriregio_ est le titre de son poëme. On ne sait presque rien de la

vie de ce poëte. Il était né à Foligno, ville épiscopale de l'Ombrie, on

ignore dans quelle année. Il entra dans l'ordre des dominicains, y fut

maître en théologie, provincial de la province romaine, et élevé, en

1403, à l'évêché de Foligno, sa patrie. Il fut appelé six ans après,

comme théologien et comme évêque, au concile de Pise, et fut aussi un

des Pères du grand concile de Constance, où il mourut, en 1416[275]. On

ne connaît de lui aucun autre ouvrage que son grand poëme, auquel il

donna le titre de _Quadriregio_ ou _Quadriregno_. Il eut l'idée, non

moins bizarre que le titre, d'y décrire les quatre règnes, de l'Amour,

de Satan, des Vices et des Vertus. Il paraît, par le premier des quatre

livres, qui contiennent chacun l'un de ces règnes, que l'auteur était

jeune quand il commença son poëme, et que probablement il ne s'était pas

encore fait moine. Son but est très-moral. Il veut faire voir quels sont

les pièges que nous tend l'amour dans l'âge des tendres erreurs, et

combien il est difficile de le combattre; mais cette morale mise en

action amène des peintures, qui très-séantes sans doute sous la plume

d'un poëte mondain, le seraient un peu moins sous celle d'un religieux

de Saint-Dominique.

[Note 275: _Dissertazione Apologetica sopra il Quadriregia e

l'autore_, à la fin du vol. II de l'édition de ce poëme; Foligno, 1725,

in-4°. La première édition avait paru à Pérouse, 1481, in-fol., la

seconde à Bologne, 1494. Il y en eut encore deux à Venise et à Florence,

au commencement du seizième siècle. Celle de 1725, donnée par les

académiciens de Foligno, est la meilleure, ou plutôt la seule bonne;

elle est accompagnée de notes, d'observations historiques, de

l'explication de quelques mots employés dans le poëme, et enfin de cette

Dissertation apologétique sur l'ouvrage et sur l'auteur.]

Il débute par une description poétique du printemps, dans le style du

Dante, et dont plusieurs vers ne seraient pas indignes de lui[276]. Dans

cette saison faite pour l'amour, le coeur du poëte se sent brûlé d'une

flamme nouvelle. Il adresse à ce Dieu une humble et fervente prière,

pour qu'il daigne se montrer à lui, et lui permettre de contempler ses

traits et ses formes charmantes. Sa prière est exaucée. L'Amour s'offre

à ses yeux dans tout l'éclat de sa jeunesse, avec ses ailes, son

carquois, et ses flèches redoutables, les unes d'or et les autres de

plomb, dont il blesse les dieux et les mortels. Il vient, lui dit-il, à

son aide. Il y a dans une contrée de l'Orient des bois incultes et

sauvages, remplis de belles nymphes, et soumis à l'empire de Diane. Il

veut les lui faire connaître. Philène est la plus belle et la plus

modeste de ces nymphes; il la blessera d'un de ses traits, et la rendra

sensible pour lui, au risque de déplaire à Diane. Le poëte se laisse

conduire, et dans peu d'instants ils arrivent dans ces bois où Diane,

suivie de plus de mille de ses nymphes, se livrait au plaisir de la

chasse. La déesse, avec une troupe d'élite, s'approche d'une fontaine

qui l'invite à se rafraîchir. Tandis qu'elle s'y baigne, les nymphes se

jouent sur les bords avec des fleurs; d'autres rattachent les noeuds de

sa chevelure, et d'autres l'amusent par leurs chants. Philène est une de

ces aimables chanteuses. L'Amour lui décoche un trait si léger que le

poëte ne la croit point blessée; mais elle l'est profondément, et c'est

cette passion du poëte et de Philène qui est la première preuve du

pouvoir de l'Amour. Il sont bientôt d'intelligence; mais trahis par un

satyre envieux qui les dénonce à Diane, la pauvre Philène est punie du

plus affreux supplice, percée de traits par les nymphes ses compagnes,

réunie et comme incorporée au tronc d'un chêne, où elle n'est ni morte

ni vivante; et la cruelle déesse lui fait encore lancer des flèches qui

font couler son sang sur l'écorce de l'arbre et lui arrachent des cris

aigus. Son amant est au désespoir, mais l'Amour le console en lui

promettant une autre nymphe, plus belle encore que la première.

[Note 276:

_La Dea che'l terzo ciel volvendo move

Avea concorde seco ogni pianeto,

Congiunta al Sole ed al suo padre Giove_.

......................................................

_E tuti i prati e tutti gli arboscelli

Eran fronduti, ed amorosi canti

Con dolci melodie facean gli uccelli.

E gia il cor de' Giovinetti amanti

Destava amore, e'l raggio della stella

Che'l sol vagheggia, or drieto, ed or avanti_, etc.]

Il blesse en effet pour lui une nymphe de Junon, que cette déesse avait

donnée à Diane; mais à peine est-elle devenue sensible, que Junon

l'apprend, la rappelle, la fait battre par ses autres nymphes, et

l'envoie captive sur le mont Olympe. Nouveau désespoir du poëte, qui

veut aller trouver Junon et obtenir la liberté de celle dont il a causé

la disgrâce. Mais Junon, reine et habitante de l'air, est inaccessible.

Il est obligé de renoncer à ce dessein. Vénus lui apparaît, assise sur

l'arc d'Iris, et lui promet la nymphe Ilbine. Cette Ilbine s'est promise

à Minerve, qui a promis aussi de la choisir entre toutes ses compagnes.

La déesse descend, environnée d'un nombreux cortége, fait le choix

qu'elle avait annoncé et emmène avec elle sa nouvelle sujette, que le

poëte appelle en vain. Minerve veut l'engager à la suivre et à venir

habiter sa cour, mais enchaîné par la puissance de l'Amour et de sa

mère, il y reste soumis et Minerve l'abandonne.

Après d'autres essais et quelques événements épisodiques, il entre dans

les états de Vénus, qui ne punit point ses nymphes quand elles ont

quelque faiblesse; au contraire, elle les y encourage si bien que notre

auteur modeste et très-scandalisé est très-dégoûté de leur

conduite[277]. Vénus tient à part d'autres nymphes qui sont plus

réservées en apparence, et qui sont aussi plus dangereuses; le poëte

trop sensible est leur jouet; il s'en aperçoit enfin; cette découverte

lui ouvre tout-à-fait les yeux; il s'emporte contre l'Amour, rompt avec

lui, et jure de ne le plus reconnaître pour un dieu. Mais, si loin de sa

patrie, comment pourra-t-il y revenir? Une intelligence que lui envoie

Minerve, et dans laquelle les commentateurs croient voir la quatrième

vertu morale, où la Justice vient le tirer d'embarras. Elle s'offre à le

reconduire à Foligno même, dont elle lui fait toute l'histoire. Elle lui

fait aussi l'éloge de la famille _Trinci_ dont le chef y dominait alors,

avec le titre de vicaire pontifical, et qu'elle fait descendre des

Troyens[278]. L'auteur, après ces flatteries, qui ne sont au reste ni

plus maladroites ni plus basses que beaucoup d'autres, suit la Vertu,

qui veut bien lui servir de guide, et qui le ramène dans sa patrie,

comme elle le lui a promis.

[Note 277:

_Io vidi dame e vidi ermafroditi,

Uomini e donne insieme, venir nudi

Ove natura vuol che sien vestiti,

Alviso con le man mi feci scudi

Per non vedergli; ond'ella: perche gli occhi,

Misse, colle man così ti chiudi?

Risposi a lei che gli atti turpi e sciocchi,

E ciò che vuol natura che sia occolto,

Enorme par che'n publico s'adocchi_.

(Lib. I, cap. 16.)]

[Note 278: Cette descendance est très-clairement déduite, depuis un

petit-fils de Tros le Troyen, nommé Tros comme lui, qui vint habiter le

beau pays où est maintenant bâti Foligno, jusqu'à la race des Troyens

_Trinci_, et à toute la maison Trincia.

_Come si trova nell' antiche carte

Da Tros di Troja un suo nipote scese_,

_Detto anche Tros, e venne in quella parte...

Ove il Topino et la Timia corre..._

..............................................

_Da questo Tros vien la progenie degna

De' Troici Trinci; ed indi è casa Trincia,

Che anco ivi dimora ed ivi regna_.

(Liv. I, cap. 18.)]

En lisant pour titre du second livre de ce poëme, _il Regno di

Satanasso_, le règne de Satan, on ne devine pas quel peut être le

conducteur du poëte dans les états de cet ennemi du salut des hommes.

C'est Minerve; il va la trouver de la part du seigneur de _Trinci_, qui

est très-bien avec elle; et quand il lui a donné sa parole qu'il est

entièrement brouillé avec l'Amour, elle consent à lui servir de guide

vers le séjour de la Vertu, qui est le but de son voyage; mais il doit

encore trouver bien des obstacles et combattre bien des ennemis. Le

premier de tous est Satan; c'est lui qui gouverne le monde. Depuis

long-temps il est sorti de l'enfer, et, dans sa fureur contre les

hommes, il s'est établi au milieu d'eux; il y règne avec ses géants,

menace le ciel, et se dit roi de l'univers. Il s'est fait une demeure

tout-à-fait semblable au véritable enfer; il y rassemble les Vices, la

Mort et toutes les misères humaines. Pour bien connaître cette

constitution infernale, il faudra descendre d'abord au fond de l'abîme,

d'où vient tout ce qu'il y a de mal sur la terre. Après en avoir vu tous

les cercles et les ames qui y sont tourmentées, ils remonteront aux

lieux où Satan a établi son trône et le siége de son empire. Telle est

en effet la marche de l'action du poëme dans ce livre, où l'on trouve

beaucoup de choses imitées du Dante, les cercles ou _Bolge_, Juda, Caïn,

Cerbère, la cité de Pluton, les limbes, les divers supplices, Titye,

Phlégias, Sisyphe, les Centaures, Circé, les trois Furies; enfin, Satan

au milieu de sa cour; et parmi tout cela des allusions fréquentes à

l'histoire de ce temps-là, et des prédictions en bien ou en mal de

choses arrivées dans les divers états d'Italie.

Ayant vu Satan et tout examiné dans ses états, il s'agit de le combattre

corps à corps et de le vaincre pour pénétrer dans l'enceinte où sont

les Vices, non plus déguisés et cachés sous des dehors attrayants, mais

avec leurs véritables formes et sous leurs propres couleurs. Satan a des

proportions et des forces qui pourraient effrayer les athlètes les plus

vigoureux; mais elles sont peu redoutables pour un homme conduit par

Minerve. C'est elle qui instruit le poëte à lutter contre ce terrible

adversaire. Il profite de ses leçons, et au moment où Satan croit

l'avoir terrassé, il le prend par un pied et le renverse. Alors plus

d'obstacle pour lui. Il parcourt avec sa conductrice les sept enceintes

des péchés que l'on nomme mortels. Il les examine à loisir; elle les

définit, les décrit avec leurs attributs; explique l'origine, les

effets, les modifications différentes et comme les ramifications de

chacun. C'est encore, sous une autre forme, l'idée de _Brunetto Latini_,

dans le _Tesoretto_, et de _Cecco d'Ascoli_, dans l'_Acerba_, mais plus

approfondie et plus étendue que dans l'un et dans l'autre.

Rien ne s'oppose plus à ce que l'auteur arrive au séjour des Vertus.

Toujours guidé par la déesse de la Sagesse, il pénètre dans le paradis

terrestre; c'est là qu'elle doit le quitter. Ils y trouvent Énoc et

Élie, qui sont très-surpris de les voir, et leur demandent comment ils

sont entrés, quelle puissance ou quelle audace les a conduits. Minerve

répond; et pour achever la vraisemblance de dialogue entre une déesse du

paganisme et deux prophètes dans le paradis, elle dit que l'_Agneau de

Dieu_[279] lui en a ouvert la porte. Après cette explication elle dit

adieu au poëte, et le remet entre les mains d'Énoc et d'Élie, comme on

doit se rappeler que Béatrix a remis Dante entre les mains de

Saint-Bernard. _Federigo Frezzi_ fait des adieux presque aussi tendres à

Minerve, et lui promet qu'en reconnaissance des bienfaits qu'il en a

reçus il ne cessera jamais de la chercher et de la suivre sur la terre.

[Note 279:

_Minerva allor rispose: io l'ho menato;

L'Agnol di Dio a lui la porta aperse_.]

Ses deux nouveaux guides lui font connaître toutes les merveilles du

lieu où il les a trouvés; ils le font ensuite entrer dans le séjour dont

ce n'est en quelque sorte que l'avenue. Chaque Vertu y a son temple et

sa cour particulière. Les explications que l'auteur reçoit tantôt des

Vertus elles-mêmes, et tantôt d'Énoc ou d'Élie, remplissent le quatrième

livre. Elles sont très-théologiques, très-orthodoxes, et rien n'empêche

de croire que tout ce dernier livre, et même le second et le troisième

aient été l'ouvrage d'un bon dominicain et d'un saint évêque. C'est

aussi, à beaucoup d'égards, celui d'un poëte. Le style, quoique moins

hardi, moins figuré, moins neuf que celui du Dante, a quelque chose de

toutes ces qualités, et l'on voit aisément que l'auteur en avait fait sa

principale étude. Ce ne sont pas seulement ses inventions et ses idées

qu'il emprunte; il imite aussi ses expressions et ses tours. Il est tout

aussi bon théologien que lui; et s'il ne l'est que suffisamment pour

l'état qu'il avait dans le monde, il l'est beaucoup trop pour le rang

qu'il pourrait avoir sur le Parnasse. Il a fallu tout le génie du Dante

pour le maintenir dans celui qu'il occupe; et si, des trois parties de

son poëme, la première n'eût frappé l'imagination par tant d'objets

nouveaux et terribles; si la seconde ne l'eût souvent enchantée par des

tableaux riants, par des descriptions angéliques et par tous les charmes

de l'espérance; si la troisième enfin, avec sa théologie et sa doctrine,

toute poétique qu'elle est par l'expression, fût restée seule, ou si

elle eût communiqué aux deux premières son ton scholastique et doctoral,

on admirerait peut-être encore l'auteur de la _Divina Commedia_, à cause

de ce génie créateur qui tira du chaos une langue, mais depuis

long-temps on ne lirait plus.

Si l'on ne lit guère le _Quadriregio_ ni le _Dittamondo_, qui cependant

ne sont rien moins que des ouvrages méprisables, on lit beaucoup moins

encore plusieurs autres poëmes très-sérieux composés vers la fin de ce

siècle, et dont les auteurs entreprirent d'écrire en vers l'histoire de

leur temps. Un certain _Boezio di Rainaldo_, qu'on appelle communément

_Buccio Renalto_, écrivit en vers, qui ressemblent à nos alexandrins,

et qu'on a depuis nommés martelliens, l'histoire d'Aquila, sa patrie,

depuis 1252 jusqu'à 1352. _Antonio di Boezio_, ou _di Buccio_, continua

cette histoire, dans deux autres poëmes du même genre, jusqu'en 1382.

Muratori a recueilli ces trois faibles productions dans ses Antiquités

italiennes[280], à cause des renseignements qu'elles fournissent à

l'histoire. C'est au même titre qu'il a inséré dans sa grande Collection

des historiens d'Italie[281] une chronique d'Arezzo, de 1310 à 1384,

écrite en _terza rima_, par le notaire _Ser Gorello de' Sinigardi_, qui

n'aurait pas écrit en vers plus plats des contrats ou des testaments.

[Note 280: _Antiquit. ital._, t. VI.]

[Note 281: T. XV.]

La poésie plaisante était un peu plus heureuse. _Antonio Pucci_ donnait

naissance à ce genre léger et mordant, que le _Berni_ perfectionna dans

la suite. Il était fils d'un fondeur de cloches, et exerça lui-même ce

métier. Il vécut pauvre et mourut vieux. On a de lui un _capitolo_ sur

Florence[282], composé en 1373, et une vingtaine de sonnets[283], où

l'on remarque cette facilité piquante qui plairait davantage, dans le

genre dont ils sont les premiers modèles, s'ils ne tombaient pas trop

souvent du plaisant dans le burlesque, ou si même ce burlesque était bas

sans être grossier. Il sait prendre un ton gai dans les sujets les plus

graves; c'est ainsi que, mêlant l'idée de la mort avec celles de son

métier, il dit dans son premier sonnet:

Hélas! le temps, l'heure et les cloches,

Dont tous mes sens sont étourdis,

Me répètent souvent l'avis

De la mort et de ses approches.

[Note 282: Voy. après la _Bella Mano_ de _Giusto de' Conti_, éd. de

Verone, 1750.]

[Note 283: Voy. _Raccolta_ de l'Allacci.]

Son esprit satirique s'exerce jusque dans les compliments qu'il fait à

ses amis. L'un deux venait d'être élevé à quelque poste honorable. Voici

le sens d'un sonnet que _Pucci_ lui adresse: «Dante dans sa _Comédie_

parle d'un fleuve nommé Léthé, qui faisait perdre la mémoire. Quiconque

avait bu de ses eaux oubliait l'amour et ses sociétés les plus intimes,

et les choses publiques et les plus secrètes; l'eau, en un mot, effaçait

tous ses souvenirs. Ceux qui montent aux emplois publics semblent s'être

enivrés dans ce fleuve; ils oublient leurs parents et leurs amis; ils ne

voient plus rien de ce qui s'est passé, et leurs promesses sont comme

déracinées de leur mémoire. Tâche, mon cher ami, de ne pas suivre cet

usage; et, si tu peux, ressouviens-toi de moi.» Ce même _Antonio Pucci_

voulut s'élever plus haut et rimer en tercets ou _terza rima_ la

chronique de Jean Villani; cette version a été publiée dans le recueil

intitulé _Délices des érudits toscans_[284]; recueil où l'on trouve

beaucoup de choses curieuses, mais où il en est peu qui puissent faire

les délices des gens de goût.

[Note 284: _Delizie degli eruditi Toscani_, t. III.]

Nous voici enfin arrivés à la fin de ce quatorzième siècle qui nous

occupe depuis si long-temps. L'importance dont il est dans l'histoire

des lettres me servira d'excuse pour les détails où j'ai cru devoir

entrer. Trois grands hommes le remplissent presque tout entier de leur

nom et de leurs ouvrages; mais ils n'y méritent pas seuls l'attention;

elle doit toujours se porter sur le mouvement général des esprits. Ce

mouvement était devenu presque universel, et se communiquait de l'Italie

aux autres nations de l'Europe. Il allait toujours croissant depuis

trois siècles, et commençait à se diriger mieux, à s'écarter des fausses

routes, à se porter sur de plus dignes objets. Si l'on en considère un

instant les progrès dans le cours de ces trois siècles, on peut partager

en deux classes la somme de connaissances qui était en circulation. La

première embrasse les études publiques, et l'autre les études

particulières. Les Universités, avec leurs lois, leurs méthodes, leurs

professeurs, et les ouvrages qu'elles ont produits remplissent l'une de

ces classes: la littérature, toujours séparée jusqu'alors de

l'enseignement public, occupe l'autre.

Les Universités furent dès l'origine et devinrent depuis de plus en plus

l'objet de l'attention des gouvernements. De forts appointements y

fixaient les plus habiles maîtres, et cette habileté des professeurs,

autant que les priviléges dont on y jouissait, y attiraient la foule des

élèves. Le concours était quelquefois si grand, qu'on enseignait dans

les églises les plus vastes, quelquefois dans les places mêmes, et l'on

montre encore à Bologne sous un portique, un pupitre ou petite tribune,

où l'on prétend qu'enseignait publiquement la fameuse jurisconsulte

Béthisie _Gozzadini_. Les professeurs qui n'étaient point appelés, ou

qui voulaient rester libres, allaient ainsi par les villes, comme

autrefois les sophistes de la Grèce, vendre la science, et se livraient

entre eux des combats et des espèces de duels scientifiques. Les écoles

ouvraient avant le jour; les leçons duraient long-temps; on disputait

ensuite à la ronde, maîtres et disciples. Les recteurs de l'Université

donnaient le sujet et fixaient le temps de la dispute: ils choisissaient

le _concurrent_ et le _disputant_, et ces combats étaient à outrance.

Mais sur quels objets s'exerçaient-ils? Je l'ai déjà dit assez de fois,

et j'ai dit franchement ce qu'il me paraît qu'on en doit penser[285].

Pour le rappeler ici en peu de mots, depuis trois siècles, on

argumentait obstinément, on écrivait volumineusement, on

s'enorgueillissait de sa science, de ses triomphes, de ses écrits;

qu'est-il resté de tant de peines et de tant de bruit? rien, absolument

rien qu'il ne fallût désapprendre, si l'on avait le malheur de le

savoir. Cette fureur d'argumenter était ce qui, dans ces sciences mêmes,

quelles qu'elles fussent, écartait le plus du chemin de la vérité. Ce

n'était point de la recherche du vrai que l'on s'occupait; on ne pensait

ni aux progrès de la raison, ni à celui des lumières; on ne songeait

qu'à se vaincre l'un l'autre, à augmenter le nombre de ses disciples

pour accroître sa réputation, sa fortune et la liste de ces titres

magnifiques, si ridicules à nos yeux, et qui étaient alors le sublime

des distinctions et des honneurs. C'est pourtant à cela que ce bornent

les services rendus à l'esprit humain, avec tant de faste et de

dépenses, pendant une si longue époque, par ces célèbres établissements.

[Note 285: Voy. tom. I, p. 374 et suiv.]

Quant aux études particulières, elles ne faisaient que de naître, et

déjà leur influence était sensible. Dante, Pétrarque et Boccace en

furent les fondateurs. L'antiquité avait en quelque sorte disparu toute

entière de la mémoire des hommes. L'étude assidue que le Dante fit de

Virgile, la passion constante de Pétrarque pour Virgile et pour

Cicéron, celle de Boccace pour toute l'antiquité grecque et latine sont

les premiers traits de cette nature qui brillent parmi les modernes. Les

heureux fruits de cette passion qu'on apperçoit dans leurs ouvrages font

plus vivement sentir quel retardement funeste dans les progrès de

l'esprit humain avait résulté de l'obstination à les écarter des études,

depuis qu'avait commencé ce qu'on appelait la renaissance.

Ces grands hommes ramenèrent leur siècle à la connaissance et à l'amour

des anciens; ils rendirent à la lumière leurs productions ensevelies

dans la poussière des cloîtres, ou reléguées dans des régions

lointaines: ils rétablirent en Italie l'étude de la langue grecque,

qu'on y avait presque généralement mise en oubli. C'est d'eux, c'est

principalement de Pétrarque, que les princes apprirent les égards qui

sont dus aux lettres, quand elles conservent leur caractère libre et

leur noble indépendance. Les disciples, les amis, les contemporains de

ces trois hommes extraordinaires, furent les amis et les maîtres des

hommes célèbres de la génération suivante, et forment comme une race

particulière de littérateurs, distincte de ceux des écoles publiques,

souvent persécutée par eux et traitée en ennemie. La plus grande partie

de cette troupe d'élite fut placée auprès des princes, ou employée par

les républiques; parce que, dans les affaires politiques, les

négociations, les correspondances d'état, on ne pouvait faire aucun

usage de ces sophistes si fameux dans leurs collèges, de ces pédants

inabordables, de ces disputeurs éternels sur les catégories et les

universaux. On sentit facilement dans ces emplois le prix de ce vernis

de politesse et d'urbanité que donne la culture des lettres; de la

connaissance des anciens pour l'histoire politique, civile, militaire,

et pour les beaux-arts qui commençaient à renaître; enfin de cette

variété de connaissances, et de cette liberté de penser, affranchie des

vieux préjugés qui opprimaient encore les écoles et les

professeurs[286]. De là, cette protection éclairée que plusieurs princes

accordèrent aux hommes de lettres indépendants, et ce discrédit où

commencèrent à tomber les savants de collége.

[Note 286: Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, part. I, c. 5.]

Dans l'origine[287], rien de plus nécessaire, pour vaincre l'ignorance

et en dissiper les ténèbres, que ces associations littéraires et

enseignantes, dont l'autorité est assise sur leurs dignités, leurs lois,

leurs méthodes d'enseignement, l'union et l'émulation de leurs membres.

Mais ces corps, au bout d'un certain temps, deviennent les tyrans de

l'opinion; leurs écoles ne sont plus que des champs de bataille; les

schismes qui les divisent, les sectes qui s'y établissent, enracinent

plus avant les systèmes et les partis, les fixent et les rendent en

quelque sorte immuables, excluent les connaissances nouvelles, et font

la guerre aux esprits qui suivent d'autres méthodes. Enfin, par

lassitude ou par découragement, ils retombent dans la médiocrité, dans

la langueur, et de ces corps si animés et si bruyants, il ne reste plus

que des cadavres. Cependant il s'élève peu à peu des esprits paisibles,

retirés, solitaires, qui, dégoûtés de ce bruit, de ces entraves, de ces

querelles, prennent des chemins tout différents, se rencontrent ensuite

dans le monde, s'enflamment mutuellement de l'amour du savoir, et

croissant peu à peu en nombre, forment à part une espèce de république

littéraire. Il en exista une de cette espèce, au temps de Pétrarque, et

dont on peut dire qu'il fut le chef. Elle subsista jusqu'à la fin de son

siècle; mais l'instinct naturel de l'homme, qui le porte aux

associations, et le désir d'accroître ses forces en les réunissant pour

faire tête aux ennemis que le vrai savoir a dans tous les temps, et

surtout ce désir de gloire qui se trompe si souvent dans le but qu'il se

propose et dans les moyens d'y parvenir, tout cela fait que ces membres

épars d'une république indépendante, en viennent à se réunir plus

étroitement, à former de nouveau des corps distincts et séparés, à se

donner des lois, à ambitionner des titres et des honneurs particuliers;

et voilà les académies. Elles naquirent en Italie peu de temps après la

fin du quatorzième siècle: elles se multiplièrent bientôt, passèrent

des grandes villes aux villes secondaires, puis aux gros bourgs et même

aux villages, comme on les y a vues depuis. C'est ainsi, qu'affaiblies

par cette multiplication même, elles deviennent à leur tour communes et

languissantes. Tout y est médiocre, sans originalité, sans force et sans

vie. Ce ne sont plus, comme les Universités, que des cadavres, qui

corrompent, pour ainsi dire, l'atmosphère de la littérature, et frappent

les lettres de contagion et de mort. C'est la triste condition des

choses humaines[288].

[Note 287: _Idem, ibid._]

[Note 288: Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, part. I, c. 5.]

Elle a été surtout sensible en Italie, de l'aveu des Italiens les plus

éclairés: c'est un mal presque inévitablement attaché à un grand bien,

celui de la culture de l'esprit, de la multiplication des talents et de

la propagation des lumières; ces deux derniers bienfaits ne vont pas

toujours ensemble. Les talents se multiplient quelquefois sans que les

lumières se répandent en même proportion. Le quatorzième siècle en

Italie fut surtout remarquable par les grands talents qu'il produisit.

Le siècle suivant n'eut point de pareils phénomènes, mais de grandes

découvertes y firent faire à l'esprit humain en général des pas

immenses; et ce qui est principalement remarquable, elles le portèrent

rapidement à un point d'où il pouvait s'élancer dans des espaces presque

sans bornes, et d'où il ne pouvait plus rétrograder.

Histoire littéraire d'Italie (3/9) · 第 8 / 17 题