_État général des lettres en Italie pendant la dernière moitié du
quatorzième siècle. Universités; suite des études publiques; études
particulières; histoire, poésies latines et italiennes; Nouvelles dans
le genre du_ Décaméron; _grands poëmes à l'imitation de celui du Dante;
dernières observations sur le quatorzième siècle_.
Tandis que Pétrarque et Boccace donnaient une impulsion si forte et si
générale aux esprits, qu'ils les ramenaient à l'étude et à l'imitation
des anciens, et qu'ils fixaient, l'un en vers, l'autre en prose, la
langue de leur patrie, d'autres études, auxquelles ils se tinrent
presque entièrement étrangers, continuaient de fleurir, et d'autres
écrivains, dans les parties de la littérature qu'ils cultivaient
eux-mêmes, se montraient, non leurs égaux, mais leurs émules ou leurs
disciples. La dialectique de l'école continuait de s'égarer et de se
perdre en subtilités inintelligibles sur les pas des interprètes
d'Aristote; et malgré le livre de Pétrarque, où il avait attaqué
l'ignorance des autres, en feignant d'avouer la sienne[148], l'Arabe
Averroës avait toujours une multitude de sectateurs qui croyaient
l'entendre. La méthode des scholastiques continuait de régner dans la
théologie de l'école et d'en épaissir les ténèbres. Les Thomistes et les
Scotistes se disputaient l'avantage des arguments les plus entortillés,
les plus creux et les plus obscurs. Loin que les étudiants en fussent
découragés, ou que le nombre des maîtres diminuât, le zèle des uns et la
quantité des autres semblaient aller toujours croissant.
[Note 148: _De sui ipsius et multorum ignorantià_.]
Pétrarque s'en plaignait dans ses ouvrages et dans ses lettres.
«Autrefois, écrivait-il, il y avait des professeurs de cette science;
aujourd'hui, je le dis avec indignation, des dialecticiens profanes et
bavards déshonorent ce nom sacré. S'il n'en était pas ainsi, nous
n'aurions pas vu pulluler si subitement cette foule de maîtres
inutiles[149].» Mais il avait beau dire; cette foule de maîtres ne
cessait point d'attirer la foule des disciples, parce que là étaient les
promesses de la fortune, les appâts de l'ambition et le chemin des
grandeurs. Ce torrent se débordait hors de l'Italie dans les universités
des nations voisines. Celle de Paris tira plusieurs de ses professeurs
des universités ultramontaines. Du Boulay, dans l'histoire de cette
célèbre école, en nomme un assez grand nombre[150]. Les auteurs italiens
lui reprochent d'en avoir oublié plusieurs[151]; mais ceux dont il parle
et ceux qu'il oublie, ceux qui restèrent en Italie et ceux qui en
sortirent, sont tous maintenant, eux et leurs oeuvres, aussi profondément
inconnus les uns que les autres; et la raison humaine n'eût pas beaucoup
perdu à ce qu'ils le fussent toujours.
[Note 149: _De Remed. utriusq. fortunæ_, liv. I, Dial. 46.]
[Note 150: Le Père Denis, du bourg Saint-Sulpice, intime ami et
directeur de Pétrarque; Albert de Padoue, Augustin, comme le Père Denis;
Gérard de Bologne, de l'ordre des Carmes; Ferrico Cassinelli de Lucques,
qui fut archevêque de Rouen, évêque de Lodève, et ensuite d'Auxerre,
etc.]
[Note 151: Voyez Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. V, l.
II, c. I.]
Le siége et la puissance dont émanaient les fortunes et les grâces qu'on
ambitionnait en se livrant avec tant d'ardeur à cette étude, était
toujours en terre étrangère. D'Avignon, le pape soutenait en Italie, par
ses légats et par des troupes à sa solde, des guerres contre les
Visconti; et ces guerres ne cessaient de troubler et de ravager la
Lombardie et même la Toscane qui n'avait pu se dispenser d'y prendre
part. Bologne se déclara libre: le soulèvement gagna jusqu'à Rome, et de
là les petites principautés qui formaient l'état de l'Église. Grégoire
XI sentit la nécessité de sa présence pour éteindre cet incendie. Il
quitta enfin Avignon pour Rome, où il mourut dix-huit mois après son
retour[152], avant d'avoir pu réussir à pacifier l'Italie. Urbain VI
détruisit par sa violence et par sa dureté le bien que son prédécesseur
avait commencé à faire. Les cardinaux, qu'il poussait à bout, élurent et
lui opposèrent l'anti-pape Clément VII[153], source de ce grand schisme
qui devait durer quarante ans. De nouvelles révolutions dans le royaume
de Naples en furent la suite. Jeanne, qui régnait encore, ayant soutenu
Clément VII, Urbain VI appela contre elle le jeune Charles de Duraz, le
reçut à Rome, le couronna roi. Naples lui ouvrit ses portes sans combat,
et si la vengeance inutile, froide et tardive est un crime, il punit par
un crime assez lâche, sur une vieille reine, le crime odieux dont elle
s'était souillée dans sa jeunesse.
[Note 152: Il entra dans Rome, le 13 septembre 1376, et y mourut le
27 mars 1378.]
[Note 153: Robert, cardinal de Genève.]
Clément VII, réfugié dans Avignon, y rassembla les cardinaux qui
l'avaient élu, tandis qu'Urbain VI formait tout un nouveau collége de
cardinaux italiens. De ce nombre fut Bonaventure Perago de Padoue, l'un
des théologiens les plus célèbres de ce temps, et, ce qui atteste encore
mieux son mérite, l'un des anciens amis de Pétrarque. C'était même lui
qui, dans la cérémonie de ses obsèques, avait prononcé son oraison
funèbre. Il était alors simple religieux Augustin. Trois ans après, il
fut fait Général de son ordre; et quand le schisme éclata, s'étant
déclaré pour Urbain VI, il en fut récompensé par le chapeau de cardinal.
Sa mort fut aussi funeste que son élévation avait été rapide. Il fut tué
d'un coup de flèche, en passant sur le pont Saint Ange, pour se rendre
au Vatican. On ne put découvrir d'où partait ce coup. On soupçonna
François de Carrare, seigneur de Padoue, d'en avoir donné l'ordre, pour
se venger de ce que le cardinal s'opposait à ses desseins contre les
immunités de l'Église; on a fait, en conséquence, de Perago un martyr,
en le rangeant parmi ceux qui sont morts pour la défense de ces
immunités; et les continuateurs des Actes des Saints n'ont pas manqué de
lui donner place dans cette immense collection[154]. Tiraboschi, avec sa
bonne foi ordinaire, rapporte ces faits; mais, avec la même bonne foi,
il propose aussi ses doutes; et en supposant que François de Carrare eût
en effet ordonné ce meurtre, il l'attribue à une toute autre cause. «Je
ne veux pas, ajoute-t-il, enlever pour cela au cardinal la gloire dont
il a joui jusqu'à présent, d'être mis au nombre de ceux qui sont morts
pour la défense de l'immunité de l'Église; je propose seulement mes
doutes, et j'attends que les savants veuillent bien les résoudre[155].»
Les savants n'ont point donné cette solution, et les doutes du sage
Tiraboschi sont devenus des preuves négatives.
[Note 154: Vol. XI, 10 juin.]
[Note 155: _Stor. della Letter. ital._, t. V, p. 128.]
Un autre théologien, qui s'honora aussi de l'amitié de Pétrarque, Louis
Marsigli, Florentin, le vit pour la première fois à Padoue, n'ayant
encore que vingt-ans. Pétrarque démêla dès-lors en lui des talents et
des connaissances extraordinaires. Ce n'était pas seulement en théologie
qu'il était savant, mais en littérature, en poésie, en histoire. Après
avoir voyagé en France, soutenu des thèses éclatantes et pris le degré
de maître ès-arts dans l'Université de Paris, il retourna dans sa
patrie, jouit à Florence d'une grande considération, y vécut entouré de
disciples qui s'honoraient de recevoir ses leçons, acquit une renommée
dont on trouve les témoignages dans plusieurs écrivains de son temps,
mais ne laissa aucun écrit qui puisse faire juger à quel point était
méritée une réputation si grande. On compte encore parmi les
théologiens les plus savants de la même époque et parmi les fondateurs
de l'école théologique de Bologne, Louis Donato, Vénitien, de l'ordre
des Frères mineurs. Nommé cardinal par Urbain VI, pour la même raison
que Bonaventure de Padoue, il perdit sa faveur pour n'avoir pas réussi
dans une mission dont Urbain l'avait chargé auprès de Charles de
Duraz[156]. Dans la division qui éclata bientôt entre ce pontife
intraitable, et le roi qui lui devait sa couronne, Urbain, assiégé
pendant huit mois dans Nocera par les troupes de Charles, vexa si
cruellement les cardinaux qui s'y étaient renfermés avec lui, que six
d'entre eux conspirèrent ou contre leur tyran, ou seulement pour
échapper à sa tyrannie. Le pape instruit de leur complot, les fit
arrêter et leur fit subir les plus affreuses tortures. Le malheureux
Louis Donato était du nombre. Ce fut lui que le vindicatif Urbain
ordonna de tourmenter jusqu'à ce qu'il pût l'entendre crier. Il se
promenait dans le jardin du château en disant son bréviaire[157]:
l'exécution se faisait dans le donjon; et il paraissait très-content
d'entendre de si loin les cris de sa victime. Urbain étant parvenu à
s'enfuir de ce château, se retira à Gênes, emmenant avec lui ses
cardinaux prisonniers et l'évêque d'Aquila, qui, ne pouvant aller assez
vite parce qu'il était estropié de la question et mal monté, fut
massacré par son ordre et presque sous ses yeux. Pour terminer cette
tragédie, Urbain arrivé à Gênes, fit mourir par divers supplices cinq
des cardinaux, y compris Louis Donato[158]. Il eût été plus heureux,
s'il fût resté simple moine et s'il ne se fût occupé que de sa
théologie.
[Note 156: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 130.]
[Note 157: V. _Abrégé de l'Hist. ecclés._, Berne, 1767, vol. II, an.
1385.]
[Note 158: Voy. _Abrégé de l'Hist. ecc._ etc. Voy. aussi _Abrégé
chronologique de l'Hist. ecclés._ Paris, 1751, vol. II, même année.]
La fin non moins déplorable du poëte astrologue, _Cecco d'Ascoli_, et
les persécutions éprouvées par l'astrologue médecin Pierre d'Abano, ne
détournaient point de l'étude de l'astrologie judiciaire. Un Génois,
nommé _Andalone del Nero_, qui se rendit célèbre par ses connaissances
en astronomie, et qui avait entrepris de longs voyages dans le seul
dessein de les augmenter, s'égara, comme presque tous les astronomes le
faisaient alors, dans les visions astrologiques. Boccace, qui avait pris
de ses leçons à Naples, parle de lui avec de grands éloges dans son
Traité de la Généalogie des Dieux, l'appelle _son vénérable
maître_[159], et dit positivement qu'il doit avoir dans la science des
astres la même autorité que Virgile dans la poésie et Cicéron dans
l'éloquence. On a de lui un Traité latin _de la composition de
l'astrolabe_, publié à Ferrare, en 1475. Nous avons en manuscrit, à la
Bibliothèque impériale, un de ses Traités sur la sphère, la théorie des
planètes, leurs équations, avec une introduction aux jugements
astrologiques[160], qui n'a jamais été ni publié ni traduit.
[Note 159: Liv. XV.]
[Note 160: _Andalonis de Nigro Januensis Tractatus de sphoera,
Theorica planetarum: Introductio ad judicia astrologica_. Catal. des
Manuscr., vol. IV, p. 333, n°. 7272.]
Thomas de Pisan, autre astrologue, jouissait à Bologne d'une grande
réputation lorsqu'il fut appelé à Paris par Charles V. Ce roi, qu'on
appela _le Sage_, n'eut cependant pas la sagesse de se garantir des
rêveries de l'astrologie judiciaire. Thomas fut traité à sa cour avec
distinction, payé avec magnificence et créé conseiller du roi. Il avait
prédit l'heure de sa propre mort, et fit à sa science l'honneur de
mourir à l'heure qu'il avait fixée. C'est sa fille Christine de Pisan
qui l'atteste dans l'histoire de Charles V, qu'elle a écrite en
français[161]. Christine fut, comme on sait, un des prodiges de son
siècle et de son sexe. Elle a laissé, outre cette histoire, _le Trésor
de la cité des dames_[162], et quelques autres ouvrages français en
prose et en vers[163]. Elle tient à l'Italie par sa naissance, et à la
France par ses écrits.
[Note 161: Voy. Mémoire de Boivin le cadet, dans le _Recueil de
l'Acad. des Inscript._, t. II, p. 704. Cette histoire de Charles V a été
publiée par l'abbé Lebeuf, _Dissert. sur l'Hist. de Paris_, t. III, p.
103.]
[Note 162: Imprimé à Paris en 1497.]
[Note 163: J'ai parlé du _Trésor de la Cité des Dames_, au sujet du
jurisconsulte _Giovonni d'Andrea_ et de sa fille _Novella_, t. II, de
cet ouvrage, p. 300, note. Voy. le Mémoire de Boivin, _ub. supr._]
On l'a dit avec vérité,
Quand un roi veut le crime, il est trop obéi.
Il est aussi vrai, et presque aussi triste que, quand il récompense la
folie, il augmente le nombre des fous. La faveur dont jouissait
l'astrologie auprès de Charles-le-Sage excita une grande ardeur pour
cette prétendue science, non-seulement dans ses états, mais en Italie,
d'où vinrent, à l'exemple de Thomas de Pisan, beaucoup d'autres
astrologues, dans l'espoir d'obtenir pour eux-mêmes la bonne aventure
qu'ils prédisaient aux autres[164]. Leurs noms ont été soigneusement
recueillis[165], et l'on a tenu registre de leurs découvertes et de
leurs prédictions; telles que celle de Nicolas de Paganica, médecin et
dominicain, qui prédit, jour pour jour, la naissance d'un fils du duc de
Bourgogne, en 1371, et découvrit, disent ces vieilles chroniques,
_plusieurs grands empoisonneurs en France, qui avaient intoxiqué
plusieurs grands personnages_[166], telles encore que les prédictions
faites par un certain Marc, de Gênes, de la mort d'Édouard III, roi
d'Angleterre, et de la victoire de Rosebecq, remportée sur les
Flamands, en 1382, par les Français, que commandait le duc de
Bourgogne[167]; mais on n'a pas tenu aussi exactement compte de leurs
charlataneries et de leurs bévues.
[Note 164: Tiraboschi, t. V, l. II, p. 170.]
[Note 165: Voy. _Catalogue des principaux Astrologues_, etc., rédigé
par Simon de Phares, écrivain du quinzième siècle, et publié par l'abbé
Lebeuf, _Dissertat sur l'Hist. de Paris_, t. III, p. 448 et suiv.]
[Note 166: Ibid., p. 451.]
[Note 167: Voy. _Catalogue des principaux Astrologues_, etc. etc.]
On est encore forcé de compter parmi les astrologues le fameux Paul le
géomètre, né à Prado, en Toscane, à qui son savoir en arithmétique, fit
aussi donner le nom de Paul de l'_Abbaco_. Il ne se bornait pas à
connaître les astres et à en tirer des pronostics; il construisait de
ses propres mains des machines ingénieuses où tous leurs mouvements
étaient fidèlement représentés. Sa réputation fut encore plus grande en
France, en Angleterre, en Espagne, et jusque parmi les Arabes, que dans
son pays même[168]. Philippe Villani l'a fait mourir en 1365[169]; et
cependant on cite de lui un testament fait l'année suivante[170]. Par ce
testament, il ordonna que ses ouvrages astrologiques fussent déposés
dans un couvent de Florence[171], que les moines en eussent une clef,
sa famille une autre, et qu'on les y conservât jusqu'à ce qu'il se
trouvât un astrologue florentin qui fût jugé, par quatre maîtres dans
cet art, digne de les posséder. On ne dit pas ce que sont devenus ces
clefs et ce dépôt, ni si, dans le grand nombre d'astrologues qui
existaient alors, il y en eut qui se soucièrent de subir ce
jugement[172].
[Note 168: Tiraboschi, _ub. supr._]
[Note 169: _Uomini illustri Fiorentini_.]
[Note 170: Mehus, _Vit Ambros. Camaldul_, p. 194; Manni. _Sigili_,
t. XIV, p. 22, etc.]
[Note 171: La Sainte-Trinité.]
[Note 172: Manni, _loc. cit._, et Mazzuchelli, notes sur Philippe
Villani, disent que quelques-uns des ouvrages de Paul ont été imprimés à
Bâle en 1532; mais Tiraboschi avoue qu'il n'en a aucune connaissance, et
qu'il ne connaît non plus aucun autre écrivain qui en ait parlé.]
Ni leur nombre, ni leur succès n'en imposaient à Pétrarque, que l'on
trouve toujours à cette époque répandant les lumières ou combattant
l'erreur; loin de se laisser entraîner au torrent, il ne cessa de se
moquer de l'astrologie et des astrologues, soit dans ses ouvrages
publiés, soit dans ses lettres[173]. Mais c'étaient des paroles jetées
au vent. L'ignorance était trop générale et le préjugé trop enraciné,
pour que les efforts d'un seul homme, quelque supérieur qu'il fût,
pussent réussir à l'abattre. Il ne se moqua pas moins des
alchimistes[174] que des astrologues, et il ne diminua ni leur nombre,
très-grand dans ce siècle, ni celui de leurs dupes.
[Note 173: Voy. surtout une Lettre à Boccace, _Senil_, l. III, ép.
I.]
[Note 174: Voy. _De Remed. utr. fortunæ_, l. I, Dial. III.]
L'alchimie était l'abus de la chimie qui était alors peu avancée, comme
l'astrologie l'était de l'astronomie qui était aussi dans son enfance.
La médecine empruntait trop souvent les visions de l'une et de l'autre;
mais souvent aussi elle s'en tenait à ses propres études, et elle dut à
ce siècle quelques progrès. Jacques Dondi et Jean son fils, médecins et
amis de Pétrarque, qui pourtant n'aimait pas les médecins, ne furent ni
alchimistes, ni astrologues, mais joignirent tous deux à leur profession
l'étude de l'astronomie et de la mécanique. Padoue, leur patrie, dut au
premier et Pavie au second, deux horloges qui furent généralement
admirées[175]. Padoue et Pavie avaient, comme Bologne, Florence, Pise,
Pérouse et toutes les universités des chaires de médecine. Elles
produisaient de savants élèves, qui devenaient à leur tour de célèbres
professeurs. La plupart s'en tenaient à l'enseignement et à la pratique.
Quelques uns, cependant, écrivaient, et c'est dans ceux de leurs
ouvrages qui se sont conservés qu'on peut apprendre ce que l'art était
de leur temps. Mais et leurs ouvrages et leurs noms mêmes appartiennent
à l'histoire de cette science. Je ne nommerai ici qu'un médecin, qui
paraît s'être élevé dans le quatorzième siècle au-dessus de tous les
autres; c'est le célèbre Mondinus, regardé encore aujourd'hui comme le
restaurateur de l'anatomie, dont il a laissé un Traité, le premier qui
ait été écrit depuis les anciens[176]. Ce traité servait encore de texte
et presque de loi dans les universités, deux cents ans après sa mort.
Milan, Bologne, Forli et d'autres villes se disputent l'honneur d'avoir
donné naissance à Mondinus; mais il suffit, pour la gloire de l'Italie,
qu'il soit né, qu'il ait étudié, exercé, enseigné, fait ses belles
expériences, et écrit dans son sein[177].
[Note 175: J'ai parlé de ces horloges et de leurs deux auteurs, t.
II, p. 446, note 2. Falconnet a fait sur ce sujet une Dissertation,
_Mém. de l'Académ. des Inscript. et Bel. Let._, t. XX, p. 440, où il a
confondu le fils et le père, et commis d'autres erreurs, que Tiraboschi
a redressées, t. V, p. 177 et suiv.]
[Note 176: Voy. Freind, _Histor. Medic._, et M. Portal, _Histoire de
l'Anatomie_, t. I.]
[Note 177: Le _Traité d'Anatomie_ de Mondinus a eu plusieurs
éditions citée par M. Portal, par Fabricius, _Bibl. med. et inf.
latin._, vol. V, etc.]
Un art moins conjectural que la médecine, avait eu, dès le commencement
de ce siècle, un écrivain qui a joui et jouit encore d'une grande
réputation. Pierre _Crezcenzio_ écrivit, dans un âge fort avancé, sur le
premier des arts, l'agriculture. Sa vie active appartient plus au
treizième siècle qu'au quatorzième. Né à Bologne d'une famille honnête
et aisée, après y avoir fait ses premières études en philosophie, en
médecine et dans les sciences naturelles, il se livra plus
particulièrement à l'étude des lois. Il ne prit cependant point le degré
de docteur et se borna au titre de juge, qui était alors celui des
simples jurisconsultes. Ils avaient le pouvoir de traiter, de débattre
et de défendre les causes; mais ils ne pouvaient pas occuper les chaires
publiques et y donner des leçons, privilége réservé aux seuls docteurs.
_Crezcenzio_ s'éloigna de sa patrie, quand il la vit déchirée par des
dissensions civiles, où il ne lui convint pas de prendre parti. Les
villes d'Italie, qui étaient alors presque toutes indépendantes, étaient
dans l'usage de choisir hors de leur sein des gouverneurs civils et
militaires, sous le titre de capitaines ou de _podestà_. Elles
exigeaient qu'ils amenassent avec eux, et à leurs frais, des hommes de
loi qui leur servaient d'assesseurs dans le jugement des causes, et qui
jugeaient eux-mêmes dans les tribunaux, suivant les coutumes de chaque
pays. Un grand nombre de nobles bolonais furent appelés à ces
magistratures temporaires, mais suprêmes. L'Université de Bologne,
fertile en savants jurisconsultes, leur fournissait facilement des
assesseurs, et ce fut en remplissant ces sortes d'emplois que
_Crezcenzio_ parcourut pendant trente ans l'Italie, rendant la justice
aux citoyens, donnant, aux gouverneurs qu'il accompagnait, de sages
conseils, et maintenant de tout son pouvoir les cités dans des
sentiments de concorde et dans un état de paix. Il observait partout les
procédés de l'agriculture, pour laquelle il avait un goût particulier.
Enfin, de retour à Bologne, et déjà fort âgé, il recueillit toutes ses
observations, et publia, vers l'an 1304, un Traité d'agriculture, divisé
en douze livres, qu'il dédia au roi de Naples, Charles II. Il survécut
près de seize ou dix-sept ans à cette publication, et mourut vers la fin
de 1320, âgé d'environ quatre-vingt-sept ans[178].
[Note 178: _Vita di P. Crezcenzio_, en tête de la traduction ital.
de son livre, édit. des auteurs classiques, Milan, 1805, in 8°.]
Les préceptes contenus dans son ouvrage sont tirés soit des anciens, de
Caton, Varron, Columelle, Palladius, soit de ses propres observations.
Cette partie, en quelque sorte pratique, est excellente et pourrait être
encore utile aujourd'hui; elle est au moins très-curieuse par la
connaissance qu'elle nous donne des procédés de la culture italienne,
que l'on voit avec surprise avoir été, dès cette époque reculée, sur un
grand nombre d'objets, la même que de nos jours. On peut citer pour
exemple le chapitre de la culture du lin, où l'auteur prescrit les
engrais, le double labour, l'un profond avant l'hiver, l'autre
superficiel au printemps, et d'autres méthodes excellentes, auxquelles
les cultivateurs modernes les plus instruits ne pourraient rien
ajouter[179]; mais lorsqu'il veut s'élever à la théorie, et rendre
raison des qualités de l'air, de la fécondité de la terre, de la
végétation, et des autres phénomènes naturels par la doctrine d'Avicenne
ou du grand Albert, il se jette dans des explications et des
distinctions subtiles et pleines d'erreurs. Ce livre, écrit en latin,
fut traduit en italien avant la fin du même siècle. On avait attribué à
_Crezcenzio_ lui-même cette traduction; mais il a été reconnu depuis
qu'elle date du temps où la langue avait acquis tout son
perfectionnement, c'est-à-dire d'un demi-siècle après l'époque où
l'auteur écrivait. On ignore le nom du traducteur: seulement, dit le
père Bartoli[180], on reconnaît à la perfection de son style qu'il est
du siècle où l'on écrivait le mieux[181].
[Note 179: M. Corniani, _I Secoli della Letter. ital._, t. I, p.
178.]
[Note 180: À la fin de la préface du petit Traité de critique
grammaticale, intitulé: _Il Torto ed il dritto del non si può_, qu'il a
donné sous le nom de _Ferrante Longobardi_, Rome, 1655, pet. in-12.]
[Note 181: La première édition de l'ouvrage latin est de 1471,
Augsbourg, in-fol., sous ce titre: _Petri de Crescentiis ruralium
commodorum_, lib. XII, _Augustoe vindeticorum_, etc. La traduction
italienne fut imprimée pour la première fois à Florence, 1478, aussi
in-fol. Les deux meilleures éditions sont celles de Cosme Giunta, 1605,
et de Naples, 1724, 2 vol. in-8°.]
La jurisprudence, qui avait été la profession de cet auteur agronome,
était, par les mêmes raisons que la théologie, dans un haut degré de
faveur. Les Universités de Bologne, de Padoue, de Pavie, de Naples, s'y
distinguaient à l'envi. Cependant, depuis le fameux Accurse, aucun homme
n'avait paru capable de jeter une nouvelle lumière sur les obscurités
de cette science, que le nombre même de ceux qui la professaient devait
inévitablement augmenter. Enfin parut le grand Barthole, dont la
poussière et les vers rongent aujourd'hui les énormes volumes, mais qui
reçut dans ce siècle des honneurs presque divins[182]. Astre et lumière
des jurisconsultes, maître de vérité, fanal du droit, guide des
aveugles, ces titres et d'autres semblables lui furent prodigués, selon
l'usage du temps; mais en rabattant de ces dénominations fastueuses, on
ne peut cependant lui refuser la justice due à son savoir et à ses
immenses travaux.
[Note 182: Tiraboschi, t. V, l. II, c. 4.]
Barthole naquit la même année que Boccace, en 1313, à Sasso-Ferrato,
dans la Marche d'Ancône. Il se livra, dès sa jeunesse, à l'étude du
droit sous les maîtres les plus célèbres, à Pérouse d'abord, et ensuite
à Bologne. Il y devint maître lui-même, et lors de la fondation de
l'Université de Pise, il y fut nommé professeur, n'ayant encore que 26
ans. Il y resta onze ans, selon les uns, et un peu moins selon d'autres.
Il quitta sa chaire de Pise, pour en occuper une à Pérouse, où on lui
déféra le titre et les droits de citoyen. En 1355, lorsque l'empereur
Charles IV descendit en Italie, il fut choisi pour l'aller complimenter
à Pise. Il profita de l'occasion, et obtint pour cette Université
naissante les mêmes priviléges dont jouissaient toutes les autres.
L'empereur lui en accorda de personnels, et spécialement celui de porter
dans son écusson les armes des rois de Bohême. Quelques auteurs ont
pensé que ces honneurs étaient le prix de la fameuse bulle d'or, que
Charles publia l'année suivante, qu'il avait concertée à Pise avec
Barthole, et dont il lui avait confié la rédaction[183]. Il ne jouit pas
long-temps de ces distinctions; de retour à Pérouse, il y mourut, selon
l'opinion la plus probable, âgé seulement de 46 ans. La brièveté de sa
vie rend presque inconcevables la profondeur et l'étendue de ses
connaissances et le volume énorme de ses écrits. Gravina, en rendant
justice à son érudition et à la force de sa dialectique, le juge
sévèrement sur l'abus qu'il en a fait, et sur les subtilités qu'il
introduisit dans l'étude du droit. «Son génie et son érudition lui
nuisirent, dit ce critique judicieux[184]: possédant toute la misérable
science de ce temps-là, il ne fit que retourner de mille manières les
sophismes des Arabes, qui avaient souillé la pureté des sources du
péripapéticisme, etc.»
[Note 183: De Sade, _Mém. pour la Vie de Pétrar._, t. III, p. 409.]
[Note 184: _De origine juris civilis_, l. I, §. 164.]
La vaste compilation des oeuvres de Barthole contient quelques Traités de
droit public, tels que ceux _des Guelphes et des Gibelins_; _de
l'Administration de la République_; _de la Tyrannie_, etc. On y en
trouve un plus singulier, et dont le prodigieux succès peut servir à
faire connaître l'esprit de son temps. C'est une cause plaidée devant
J.-C. entre la Vierge Marie, d'une part, et le Diable, de l'autre[185].
_Cacodoemon_ comparaît devant le tribunal, en qualité de procureur de
toute la malice infernale. Sa procuration, passée devant le notaire de
la maison du Diable, date de l'an 1354. Il cite le genre humain à
comparaître à l'audience trois jours après la date. Le genre humain,
pressé par cette diligence diabolique, s'est laissé, pour la première
fois, expédier par contumace. Il a recours à la Sainte-Vierge et la
supplie de prendre sa défense. Elle se déclare donc son avocate; mais le
Diable proteste qu'elle est incapable de remplir cet office, les femmes
en étant exclues, selon le Digeste _De postulatione_: de plus, il la
déclare suspecte, comme mère du juge, conformément à la loi _De
appellatione_. La Vierge répond à l'exception; 1°. que les femmes sont
admises à plaider dans les causes des misérables, selon la disposition
du paragraphe I, _De foeminis_, etc., et que le genre humain est
précisément dans ce cas; 2°. que même une mère peut parler dans sa
propre cause, comme il est écrit dans les expressions, chapitre
_Priorem_, etc. Cette question d'ordre judiciaire étant vidée,
_Cacodoemon_ produit sa demande, de pouvoir tourmenter le genre humain,
comme il le faisait avant la rédemption; il s'appuie des textes d'une
infinité de lois; mais la Vierge Marie n'en allègue pas moins que lui
dans ses réponses, toutes favorables à son client. Enfin, le divin juge
prononce la sentence d'absolution _formiter_, séant _pro tribunali_, au
parquet ordinaire des causes, au-dessus des trônes des anges, dans le
palais de sa résidence, après avoir vu toutes les citations,
procurations, allégations, réponses, exceptions, répliques, etc. Ladite
sentence écrite et publiée par S. Jean l'Evangliste, notaire et écrivain
public de la cour céleste[186].
[Note 185: _Tractatus quæstionis ventilatæ coram Domino nostro J.-C.
inter virginem Mariam ex unâ parte, et Diabolum ex alterâ_, p. 165 et
suiv. du livre intitulé: _Bartholi Consilia, quæstiones et tractatus_,
Lyon, 1568.]
[Note 186: _I secoli della Letter. ital. di Giamb._ Corniani, t. I,
p. 436.]
Barthole eut pour disciple, et ensuite pour rival, le célèbre Balde,
fils d'un médecin de Pérouse. On raconte beaucoup de traits de cette
rivalité, qui seraient peu honorables pour le caractère de Balde. Des
écrivains sages les révoquent en doute, et il vaut mieux en douter avec
eux que d'y croire[187]. Balde fut professeur à Pérouse, sa patrie, puis
à Sienne, à Pise, à Padoue et à Pavie. Il laissa partout une grande
admiration de son savoir, et encore plus de son esprit, qui était vif,
brillant, fécond en réparties et en bons mots. C'est un avantage qu'il
avait dans la dispute sur son maître Barthole, homme plein de jugement
et de science, mais, à ce qu'il paraît, un peu lourd. Balde n'a guère
laissé moins d'écrits que lui, et qui ne sont pas aujourd'hui plus
utiles ni plus connus que les siens; il est vrai qu'il ne mourut que
l'année même de la fin du siècle, âgé de soixante-quinze ou seize ans,
et qu'il vécut par conséquent une trentaine d'années plus que son
maître.
[Note 187: Voy. Tiraboschi, _ub. supr._, et Mazzuchelli, _Scrit.
ital._]
C'était aussi un jurisconsulte habile que ce Guillaume de Pastrengo que
nous avons vu, dans la Vie de Pétrarque, jouer un des premiers rôles
parmi ses plus intimes amis. Pastrengo sa patrie est une campagne du
Véronais. Il fut notaire et juge à Véronne. Les Scaliger, seigneurs de
cet état, le chargèrent, en 1335, d'une mission auprès du pape Innocent
XII, qui résidait à Avignon: c'est là qu'il connut Pétrarque, et que se
forma entre eux cette amitié qui dura autant que leur vie. Mais ce n'est
pas comme légiste qu'il doit surtout avoir place dans l'histoire
littéraire, c'est comme auteur d'un ouvrage rare et peu connu, le
premier modèle de ces _Bibliothèques universelles_, et de ces
_Dictionnaires des hommes illustres_, qui se sont tant multipliés
depuis. S. Jérôme, Gennadius et d'autres auteurs de livres de cette
espèce, n'avaient parlé que des écrivains sacrés[188]. Photius n'avait
traité que des livres qui lui étaient tombés entre les mains. Guillaume
de Pastrengo entreprit le premier une Bibliothèque des auteurs sacrés et
profanes de tous les pays, de tous les siècles et sur tous les sujets,
depuis les temps les plus reculés jusqu'à celui où il vivait. Cet
ouvrage écrit en latin, a été imprimé à Venise, en 1547, sous ce faux
titre: _De originibus rerum_[189], que l'auteur ne lui avait point
donné. Le manuscrit que l'on en conserve dans une bibliothèque de
Venise[190], porte celui-ci: _De viris illustribus_[191], qui lui
convient mieux. La première partie de ce livre est précisément ce qu'on
appelle une _Bibliothèque_. Les auteurs y sont rangés par ordre
alphabétique; et, dans des articles faits avec toute l'exactitude que
permettait une époque où l'on avait si peu de secours pour ce travail,
on trouve une idée succincte de leurs ouvrages. Il était impossible
qu'il ne s'y glissât pas beaucoup d'omissions et beaucoup d'erreurs,
mais tel qu'il est, il prouve dans son auteur une vaste érudition. Il
paraît surprenant qu'il ait pu voir tant de choses au milieu de tant de
ténèbres, et ce n'est pas pour lui peu de gloire que d'avoir donné le
premier un Dictionnaire de cette espèce. Les autres parties en forment
un, historique et géographique, où l'auteur recherche surtout les
premières origines, et c'est ce qui a causé l'erreur commise au titre de
l'édition de Venise. Cette édition très-rare d'un ouvrage curieux est si
remplie de fautes, qu'elle ne peut-être, pour ainsi dire, d'aucun usage.
Montfaucon, et après lui Maffei, avaient entrepris d'en donner une
nouvelle, corrigée sur les manuscrits; mais ni l'un ni l'autre, ni
personne après eux, n'a exécuté ce dessein, qui ne serait pas sans
utilité[192].
[Note 188: Tiraboschi, t. V, p. 322.]
[Note 189: Le titre entier du livre imprimé est: _De Originibus
rerum libellus authore Gullelmo Pastregico Veronense_, Venet., 1547.]
[Note 190: Dans celle de S. Jean et S. Paul (_di SS. Giovanni e
Paolo_).]
[Note 191: Le titre entier de ce manuscrit est, après le _Proemium_:
_Incipit liber de Viris illustribus editus à Guillelmo Pastregico
veronensi cive, et fori ejusdem urbis causidico_.]
[Note 192: Voy. Maffei, _Verona illustr._, part. II, p. 115, et
Tiraboschi, t. V, l. II, c. 6.]
Philippe Villani, fils de Mathieu, et le dernier des trois illustres
historiens de ce nom, outre le complément des histoires de son oncle et
de son père[193], composa aussi un ouvrage intéressant pour l'histoire
littéraire; mais il s'y renferma dans ce qui regardait sa patrie, et
n'écrivit que les _Vies des hommes illustres de Florence_. Le comte
Mazzuchelli en a publié pour la première fois[194], non le texte
original, qui est en latin, mais une ancienne traduction italienne, avec
d'amples et savantes notes. Philippe Villani fut nommé, en 1401, pour
expliquer publiquement le Dante dans la chaire que Boccace avait
occupée. Il y fut nommé une seconde fois, en 1404, et l'on croit qu'il
mourut peu de temps après. Les titres d'_Eliconio_ et de _Solitario_,
que lui donnent quelques anciens manuscrits de ses Vies des hommes
illustres, prouvent que, quoiqu'il eût rempli à Pérouse quelques
fonctions honorables[195], il s'était ensuite entièrement livré aux
lettres et à l'amour de la solitude et du repos. Il fut le premier
auteur d'une histoire littéraire particulière, comme Guillaume de
Pastrengo, d'une histoire littéraire générale. Quant à l'histoire
politique, elle n'eut alors aucun auteur qui pût être comparé aux
Villani. Mais le nombre des histoires générales qui furent écrites est
considérable, et celui des chroniques ou histoires particulières des
différentes villes, passe tout ce qu'on peut se figurer. On ne lit plus
ni les unes ni les autres pour son plaisir. Les premières sont même peu
utiles pour la connaissance des faits: les auteurs de ces histoires
avaient trop peu de critique et trop de crédulité. Le plus connu de
tous, parce qu'il l'est à d'autres titres, est le premier commentateur
du Dante, _Benvenuto da Imola_. On a de lui, sous le titre de _Liber
Augustalis_, une histoire abrégée des empereurs, depuis Jules César
jusqu'à Venceslas, qui régnait de son temps; ouvrage dont la sécheresse
et le peu d'exactitude n'ont pas empêché quelques écrivains de
l'attribuer à Pétrarque. On le trouve dans plusieurs éditions de ses
oeuvres latines, mais sous le nom du véritable auteur[196]. Landolphe
Colonna, Romain, qui fut chanoine de l'église de Chartres, et que l'on
dit de la noble famille des Colonne[197], écrivit, entre autres
ouvrages, un _Breviarum historiale_, qui a été imprimé en France[198],
et Français _Pipino_ ou Pépin, Bolonais, une Chronique générale des
rois Francs, depuis l'origine jusqu'en 1314. Pour l'histoire des
premiers siècles, il ne fait que copier ceux qui avaient écrit avant
lui; mais, parvenu aux temps modernes et aux événements contemporains,
il joint aux faits qu'il a pris dans les autres, des faits particuliers
qu'on ne trouve point ailleurs[199]. Muratori n'a inséré dans sa grande
collection que la partie de cette chronique qui commence en 1176[200].
Il y a recueilli toutes les chroniques ou histoires particulières qui
peuvent être de quelque usage, et peut-être même en a-t-il outre-passé
le nombre. On y distingue les deux _Cortusi_[201], continuateurs de
l'histoire de Padoue, commencée par _Albertino Mussato_ dont nous avons
parlé dans un précédent chapitre[202], mais qui restèrent fort
au-dessous de lui, quant au talent et quant au style; _Ferreto_ de
Vicence[203], l'un des meilleurs historiens de ce temps; _Calvano
Fiamma_ de Milan[204], qui ne lui est point inférieur; Jean de
_Cermenate_[205], émule et compatriote de _Fiamma_, et plusieurs autres.
Mais combien de ces historiens sont restés en manuscrit dans les
bibliothèques d'Italie, et y resteront toujours sans qu'il y ait rien à
perdre, ni pour la gloire littéraire de l'Italie, ni pour l'histoire!
[Note 193: Ce complément n'est que de quarante-deux chapitres; il
termine le livre XI, et conduit l'histoire de Florence jusqu'à la fin de
1034. V. sur les deux autres Villani, t. II de cet ouvr., p. 301.]
[Note 194: En 1747.]
[Note 195: Celles de chancelier de cette commune, etc. Voy.
Tiraboschi, _loc. cit._]
[Note 196: Dans l'édit. de Bâle, 1496, in-4°., tout à la fin du
volume; dans celle de 1581, in-fol., pag. 516, etc.]
[Note 197: Tiraboschi, t. V, p. 318.]
[Note 198: À Poitiers, en 1479.]
[Note 199: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 319.]
[Note 200: _Script. Rer. ital._, vol. IX.]
[Note 201: _Guglielmo Cortusio_ et _Albrighetto Cortusio_, son
parent.]
[Note 202: Tom. II, p. 305.]
[Note 203: _Script. Rer. ital._, vol. IX, p. 935.]
[Note 204: Auteur du _Manipulus Florum, ibid._, vol. XI, p. 533.]
[Note 205: _Ibid._, vol. IX, p. 1223.]
J'aurais dû placer dans la première époque de ce siècle, mais je
n'oublierai pas ici, _Marino Sanuto_, noble vénitien, qui ne fut pas, à
proprement parler, un historien, mais un voyageur, et qui laissa un
ouvrage intéressant sur les régions qu'il avait parcourues et sur les
événements dont il avait été témoin. Il fit jusqu'à cinq fois le voyage
d'Orient, et visita l'Arménie, l'Égypte, les îles de Chypre et de
Rhodes, etc. De retour à Venise, il composa son livre _Secretorum
fidelium crucis_, où il décrit exactement ces contrées lointaines, les
moeurs de leurs habitants, les révolutions, les guerres entreprises pour
les retirer des mains des infidèles, et les causes des mauvais succès de
ces guerres. Il y propose aussi des moyens qu'il croit meilleurs pour
venir à bout de l'entreprise. Son ouvrage fait, il parcourut plusieurs
états de l'Europe, pour engager les princes à exécuter ses plans. Il les
présenta au pape Jean XXII, à Avignon, et lui mit sous les yeux des
cartes où tous ces pays et les saints lieux étaient fidèlement décrits;
il adressa, sur ce sujet, des lettres à plusieurs personnages
importants; mais il ne put rien obtenir. On croit qu'il mourut vers l'an
1330. Son ouvrage et ses lettres furent imprimés, pour la première fois,
par Bongars, dans le _Gesta Dei per Francos_[206]. C'est un des plus
curieux de cette collection; le premier livre surtout peut être regardé
comme un traité complet sur le commerce et la navigation de ce siècle,
et même des siècles antérieurs[207].
[Note 206: Hanoviæ, 1511, 2 vol. in-fol.]
[Note 207: Foscarini, _Letteratura Veneziana_, p. 417.]
À l'égard de la littérature proprement dite, et principalement de la
poésie, qui était le genre de littérature le plus généralement cultivé,
on a bien fait de ne pas tirer des bibliothèques, et l'on aurait encore
mieux fait de n'y pas recueillir et de laisser perdre le nombre infini
de vers qui furent produits dans ce siècle. Ce fut comme une épidémie
qui se répandit rapidement, qui passa même les Alpes, et qui exerça
surtout ses ravages à Avignon et autour de Pétrarque, devenu, bien
contre son gré, le centre de ce tourbillon poétique. C'est ce qu'une de
ses lettres familières décrit avec des détails aussi vrais que
plaisants. «Jamais, écrit-il[208], ce que dit Horace ne fut plus vrai
qu'à présent:
Ignorants ou savants, nous faisons tous des vers[209].
[Note 208: _Famil._, l, XIII, ép. 7, manuscrit de la Biblioth.
impér., n°. 8568; _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 243.]
[Note 209: _Scribimus indocti doctique poemata pessim._
(Ep. I, l. II. v. 117.)]
C'est une triste consolation d'avoir des semblables. J'aimerais mieux
être malade tout seul. Je suis tourmenté par mes maux et par ceux des
autres. On ne me laisse pas respirer. Tous les jours des vers, des
épîtres viennent pleuvoir sur moi de tous les coins de notre patrie:
mais ce n'est pas assez; il m'en vient de France, d'Allemagne,
d'Angleterre, de Grèce. Je ne puis me juger moi-même et l'on me prend
pour juge de tous les esprits. Si je réponds à toutes les lettres que je
reçois, il n'y a point de mortel plus occupé que moi: si je ne réponds
pas, on dira que je suis un homme insolent et dédaigneux. Si je blâme,
je suis un censeur odieux: si je loue, un fade adulateur. Ce ne serait
encore rien, si cette contagion n'avait pas gagné la cour romaine. Que
pensez-vous que font nos jurisconsultes et nos médecins. Ils ne
connaissent plus ni Justinien, ni Hippocrate. Sourds aux cris des
plaideurs et des malades, ils ne veulent entendre parler que de Virgile
et d'Homère. Mais que dis-je? les laboureurs, les charpentiers, les
maçons abandonnent les outils de leur profession, pour ne s'occuper que
d'Apollon et des Muses. Je ne puis vous dire combien cette peste,
autrefois si rare, est commune à présent, etc.»
On voit, par cette lettre même, que c'était de poésies latines qu'on
accablait Pétrarque, et non de poésies en langue vulgaire; car si cette
langue commençait à devenir universelle en Italie, elle était à peine
connue en Allemagne, en Angleterre et en France, d'où il lui venait
aussi tant de vers. Lui-même, comme on l'a vu, ne se faisait qu'un
amusement de la poésie italienne. Ses travaux sérieux étaient en latin.
C'était pour ses poésies latines qu'il avait reçu solennellement au
Capitole la couronne de laurier. Nous avons vu qu'il fit dans la suite
de sa vie peu de cas de cet honneur, qui l'avait enivré dans sa
jeunesse. Ce qui contribua peut-être à ce dégoût, fut de voir le même
triomphe accordé, douze ou quinze ans après, à un homme qu'il était loin
sans doute de regarder comme son égal. On le nommait _Zanobi da Strada_.
Philippe Villani l'a placé parmi les _illustres Florentins_; mais si la
couronne lui fut décernée à cause de la célébrité dont il jouissait
alors, tous ses autres titres ont disparu, et il ne lui reste quelque
célébrité que par cette couronne même.
Zanobi était fils du célèbre grammairien _Giovanni da Strada_, qui avait
été le premier maître de Boccace. Il commença par prendre le même état
que son père; mais il cultivait en même temps la poésie. Pétrarque le
connaissait, l'aimait, faisait cas de son savoir, et fut la première
cause de ses honneurs. Il le recommanda au grand-sénéchal de Sicile,
Nicolas Acciajuoli, à qui il inspira le désir de se l'attacher. Zanobi
quitta l'école de grammaire et de rhétorique, dont il subsistait
obscurément à Florence, pour passer à la cour de Naples. Il y fut reçu
honorablement par le grand-sénéchal, créé par lui secrétaire du roi, et
bientôt si avant dans ses bonnes grâces et même dans son amitié,
qu'Acciajuoli n'avait pas de plus grand plaisir que son entretien ou ses
lettres. En 1355, lors qu'il se rendit à Pise, auprès de l'empereur
Charles IV, il y conduisit Zanobi, et ce fut là qu'il obtint pour lui,
de l'empereur, la couronne de laurier et les honneurs du triomphe.
Mathieu Villani, dans son histoire[210], fait mention de cette
cérémonie, dans laquelle Zanobi, la couronne sur la tête, fut conduit
publiquement par la ville de Pise, accompagné de tous les barons de
l'empereur.
[Note 210: L. V, ch. 26.]
Ce couronnement causa beaucoup de surprise en Italie, où la réputation
de Zanobi n'était pas généralement répandue. Les amis de Pétrarque
s'étonnèrent de voir que le grand-sénéchal, qui était un de ses amis
particuliers, se fût employé avec tant de chaleur pour avilir en quelque
sorte l'honneur qu'il avait reçu, en le faisant décerner à un homme qui
lui était si inférieur. Pétrarque lui-même ne fut pas insensible à cette
espèce d'avilissement de la couronne poétique. Dans la préface d'un de
ses écrits[211], il ne put dissimuler son indignation de ce qu'un juge
et un censeur allemand (c'est ainsi qu'il désigne Charles IV) n'avait
pas craint de prononcer sur les beaux-esprits italiens. Il ne cessa pas
pour cela d'aimer Zanobi, qui était non seulement un homme d'esprit,
mais des moeurs les plus douces et du commerce le plus aimable. Ce poëte
fut élevé, toujours par le crédit d'Acciajuoli, à la charge de
secrétaire apostolique auprès du pape Innocent VI[212]; mais il ne la
posséda que deux ou trois ans au plus, et mourut de la peste en 1361,
âgé seulement de quarante-neuf ans. Ses écrits restèrent entre les mains
de sa famille; d'autres disent qu'ils furent déposés chez un notaire de
Florence; ils s'y sont perdus, et n'ont jamais vu le jour[213].
L'opinion qu'on avait de lui dans sa patrie était si avantageuse, sans
que l'on puisse savoir à quel point elle était fondée, que lorsque les
Florentins résolurent[214] d'élever, aux frais du trésor public, de
magnifiques mausolées à Dante, à Accurse, à Pétrarque et à Boccace, ils
y en ajoutèrent un pour Zanobi; mais ce projet resta sans exécution pour
lui comme pour tous.
[Note 211: _Invect. in Med._]
[Note 212: En 1359.]
[Note 213: On n'a imprimé de lui que les dix-neuf premiers livres de
la traduction en prose italienne des Morales de S. Grégoire. L'auteur du
reste de cette ancienne traduction est inconnu.]
[Note 214: En 1396.]
Plusieurs autres poëtes latins brillèrent encore à la fin de ce siècle.
On ne pourrait les désigner tous sans faire une liste sèche, ou sans
entrer dans des particularités minutieuses, également dépourvues
d'intérêt quand les noms ne rappellent aucun souvenir. Deux seuls de ces
noms paraissent mériter une mention particulière. L'un est celui de
François _Landino_, fils d'un peintre qui avait alors quelque
réputation, et parent de _Landino_, célèbre commentateur du Dante. Il
était aveugle et musicien. Ayant perdu la vue dès son enfance par la
petite-vérole, il commença bientôt, dit Philippe Villani[215], à sentir
le malheur de cet état de cécité; et, pour en adoucir l'horreur par
quelque distraction consolante, il s'amusait à chanter, comme un enfant
qu'il était encore. Étant devenu grand et capable de sentir la douceur
de la mélodie, il chantait selon les règles de l'art, en s'accompagnant
de l'orgue ou de quelque instrument à cordes. Il fit rapidement des
progrès si admirables, qu'il jouait en très-peu de temps de tous les
instruments de musique, même de ceux qu'il n'avait jamais vus. On était
émerveillé de l'entendre. Il touchait surtout l'orgue avec tant d'art et
de douceur, qu'il laissa bien loin derrière lui les organistes les plus
habiles. Il inventa même par la seule force de son génie, des
instruments dont il n'avait eu aucun modèle. Aussi, du consentement de
tous les musiciens, qui lui accordaient la palme, il fut publiquement
couronné de lauriers, à Venise, par le roi de Chypre, comme les poëtes
l'étaient par les empereurs. Il mourut à Florence en 1390.
[Note 215: _Vite d' illustri Fiorentini_, p. 84.]
François _Landino_ n'était pas seulement musicien, il était aussi
grammairien, dialecticien et poëte. Son habileté à toucher l'orgue, lui
fit donner le surnom de _Francesco degli Organi_, et c'est ainsi qu'il
est nommé dans les recueils où l'on trouve de lui quelques poésies
italiennes. On a aussi conservé de ses vers latins[216]; le style n'en
est pas inférieur à celui des poésies latines de Pétrarque.
[Note 216: Voy. Mehus, _Vita Ambrog. Camald._, p. 324. Ces vers sont
intitulés: _Versus Francisci organistoe de Florentiâ_.]
L'autre poëte, beaucoup plus célèbre dans les lettres, non-seulement
comme poëte, mais comme littérateur et philosophe, et dont le nom se
trouve souvent joint à celui de Pétrarque, est _Lino Coluccio Salutato_.
_Coluccio_ est un de ces diminutifs florentins que subissent les noms
des enfants, et que ceux qui les ont portés gardent ensuite toute leur
vie: De _Niccolo_, on fait _Niccoluccio_, petit Nicolas; on retranche
ensuite, pour abréger, la première syllabe, et il reste _Coluccio_, qui
ne ressemble presque plus au nom primitif. Son premier nom, _Lino_,
semblerait être encore un diminutif abrégé du même nom; _Niccolo_,
_Niccolino_, _Lino_; mais peut-être aussi le prit-il par une affectation
de noms antiques qui était alors commune parmi les savants[217].
_Coluccio Salutato_ était né en Toscane[218] en 1330. Son père, qui
était homme de guerre, enveloppé dans les troubles de sa patrie, fut
exilé, et se retira à Bologne. Le jeune _Coluccio_ y fut élevé; il
annonça de bonne heure des dispositions naturelles pour la littérature;
mais il lui fallut, comme Pétrarque et Boccace, obéir aux ordres de son
père, et se livrer à l'étude des lois. Le père mourut, et _Coluccio_
quitta le code pour se livrer tout entier à l'éloquence et à la poésie.
On ne sait ni quand il sortit de Bologne, ni quand il lui fut permis de
revenir à Florence. On sait seulement qu'en 1368, c'est-à-dire lorsqu'il
était âgé de trente-huit ans, il était collègue de François _Bruni_ dans
la charge de secrétaire apostolique auprès du pape Urbain V. Il est
probable qu'il abandonna cet emploi quand Urbain, après être retourné à
Rome, revint en France. Il quitta aussi l'habit ecclésiastique, et
épousa une femme, dont il n'eut pas moins de dix enfants[219]. La
réputation de savoir et d'éloquence dont il jouissait lui attira les
offres les plus brillantes de la part des papes, des empereurs et des
rois; mais l'amour qu'il avait pour sa patrie lui fit préférer à toutes
les espérances de fortune la place de chancelier de la république de
Florence qui lui fut offerte en 1375, et qu'il occupa honorablement
pendant plus de trente années. Les lettres qu'il écrivait passaient pour
si éloquentes que Jean Galéas Visconti, étant en guerre avec la
république, disait qu'une lettre de _Coluccio Salutato_ lui faisait plus
de mal que mille cavaliers florentins[220].
[Note 217: Tiraboschi, t. V, p. 492.]
[Note 218: Au château de Stignano, dans Valdinievole, près de
Pescia.]
[Note 219: Elle se nommait Piera, et était de Pescia, ville voisine
du château où il était né. Tiraboschi, _ub supr._]
[Note 220: Tiraboschi, _ub. supr._]
Au milieu des graves occupations que lui imposait cette charge, il
trouvait le temps de cultiver les muses et de se livrer à des études et
à de savantes recherches. Celle des anciens manuscrits était l'objet
continuel de son zèle. Il en recueillait le plus qu'il lui était
possible; et les corrections qu'il y faisait, et qui auraient été pour
tout autre un grand travail, n'étaient pour lui qu'un amusement. Les
auteurs contemporains parlent de lui comme de l'homme le plus savant de
son siècle. Ils ne parlent pas avec moins d'enthousiasme de ses talents
que de son savoir. Ils le comparent à Cicéron et à Virgile; mais nous
avons appris à réduire ces comparaisons emphatiques. Ses lettres et ses
autres ouvrages, qui ont été imprimés, sont un nouvel exemple de la
nécessité de ces réductions, quoiqu'on puisse admirer, et dans sa prose
et dans ses vers, une érudition étendue à beaucoup d'objets, qui était
alors très-rare, et des traces sensibles d'une étude attentive et
continue des anciens auteurs, qui ne l'était pas moins. On n'a imprimé
de lui en prose latine, outre ses lettres[221], qu'un Traité _de la
noblesse des lois et de la médecine_[222]. Les bibliothèques de Florence
en possèdent en manuscrit plusieurs autres[223]; la plus grande partie
des vers qu'il avait composés s'y conserve aussi; mais on en a publié
quelques pièces dans le grand Recueil des plus illustres poëtes italiens
et dans d'autres collections. Parmi ceux qui n'ont point vu le jour, ce
qu'il y aurait peut-être de plus intéressant à connaître serait la
traduction d'une partie du poëme du Dante en vers latins, dont l'abbé
Méhus nous a donné deux fragments dans sa vie d'Ambroise le
Camaldule[224]. _Coluccio_ mourut en 1406, âgé de soixante seize ans.
Plusieurs années auparavant, les Florentins avaient demandé à l'empereur
la permission de le couronner du laurier poétique, et elle leur avait
été accordée; mais sans qu'on ait pu savoir la raison de ces délais,
l'affaire traîna tellement en longueur que la couronne ne lui fut
décernée qu'après sa mort[225]. Elle fut posée sur son cercueil, et les
honneurs qui devaient être rendus à ce vieillard illustre accompagnèrent
au tombeau un cadavre insensible.
[Note 221: Elles ont été publiées en deux différents recueils, l'un
donné par l'abbé de Mehus, l'autre par Lami. Mehus ne fit paraître que
la première partie du sien, Florence, 1741, avec une savante préface et
des notes; prévenu par Lami, qui en publia un en deux volumes, Florence,
1742, il n'acheva point son édition. Lami se donna le tort de parler du
modeste et savant Mehus avec beaucoup d'aigreur et d'emportement.
Mazzuchelli, note 7, sur la Vie de _Coluccio_, par Philippe Villani, p.
XXIII, observe qu'on doit réunir ces deux recueils, les lettres de l'un
n'étant pas les mêmes que celles de l'autre. Il s'en faut bien qu'ils
contiennent tout ce que l'auteur en avait écrit: la plus grande partie
est restée inédite dans les Bibliothèques de Florence.]
[Note 222: _De Nobilitate legum ac Medicinoe_. Venise, 1542.]
[Note 223: On en trouve les titres dans Tiraboschi, t. V, p. 497;
Mazzuchelli, notes sur Philippe Villani; l'abbé Mehus, _Vit. Ambr.
Camald._, et dernièrement M. J. B. Corniani, _I secoli della Letter.
ital._ t. I, p. 413.]
[Note 224: Page 309 et suiv. Il y donne aussi des fragments de
plusieurs autres pièces inédites du même auteur.]
[Note 225: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 496.]
Le nombre des poëtes en langue vulgaire était encore plus considérable
que celui des poëtes latins; mais il y en a peu qui aient mérité, par
l'intérêt de leur vie ou par la bonté de leurs vers, que l'on en garde
le souvenir. Je ne parle point d'un grand nombre de seigneurs italiens
qui ne se contentèrent pas de protéger les poëtes, et qui poétisèrent
eux-mêmes. Le Crescimbeni et le Quadrio[226] rangent dans cette classe
la plupart des petits princes de ce temps-là. Plusieurs dames se
distinguèrent aussi par leur goût pour la poésie et quelques unes par
leurs talents. Il y eut même une Sainte qui est comptée, pour sa prose,
parmi les autorités du langage, et qui fit aussi des vers; c'est sainte
Catherine de Sienne. Sa vie appartient à l'hagiographie ou histoire des
saints plus qu'à l'histoire des lettres. Dans cette dernière, cependant,
elle a de remarquable qu'elle a été l'occasion d'une guerre grammaticale
et d'une espèce de schisme. On sait, et elle raconte elle-même que son
éducation avait été si peu littéraire qu'à vingt ans, lorsqu'elle entra
dans l'ordre de Saint-Dominique, elle ne connaissait même pas
l'alphabet; mais il ne lui fallut qu'une seule vision pour apprendre à
lire, à écrire et pour devenir très-forte en théologie. Elle mourut à la
fleur de l'âge[227] en 1380. Ses lettres ascétiques sont écrites d'un
style si pur, si élégant dans sa simplicité, et semées de locutions si
vives et si agréables, que Sienne, sa patrie, a prétendu s'en servir
pour rivaliser avec Florence, et pour lui disputer le sceptre du
langage. _Girolamo Gigli_, savant Siennois, qui donna, en 1707, une
édition soignée des lettres de sainte Catherine, voulut y joindre un
vocabulaire des mots et des expressions propres à l'auteur. Il s'y
donnait de très-grandes libertés, et traitait avec peu de ménagements
les Florentins, leur langue et leur académie, dont il était cependant.
L'impression de ce _Vocabolario Cateriniano_ était fort avancée, quand
tout-à-coup il fut arrêté, prohibé par ordre du pape Innocent XII,
l'auteur banni à quarante milles de Rome, où se faisait l'impression, et
ensuite rayé de la liste des académiciens de Florence, par décret de
l'académie elle-même; enfin, selon l'expression d'un historien récent de
la littérature italienne[228], traité comme coupable, non-seulement de
lèze-grammaire, mais même de lèze-majesté[229]. Si les vers de sainte
Catherine avaient été seuls, ils n'auraient point donné lieu à de
pareils scandales, à en juger par une oraison qui est imprimée dans le
quatrième volume de ses OEuvres[230], et où l'on trouve moins de génie
que de ferveur.
[Note 226: _Storia della vulgar poesia, et Storia e rag. d'ogni
poesia_.]
[Note 227: À trente-trois ans.]
[Note 228: M. Giamb. Corniani, _I secoli della Letter. ital._, t. I,
p. 388.]
[Note 229: Le _Vocabolario Cateriniano_, qui fut alors lacéré et
brûlé à Florence, par la main du bourreau, y a été réimprimé depuis,
sous le faux titre de _Manille_, et sans date, in-4°., avec un
Supplément qui le complète. Gamba, _Testi di Lingua_, p. 88.]
[Note 230: Pag. 341; elle commence ainsi:
_O Spirito santo, vieni nel mio core
Per la tua potenzia traila a te, Dio_, etc.]
Celui des poëtes lyriques de cette époque qui approcha le plus du style
de Pétrarque est _Buonaci corso da Montemagno_. Il y en eut deux de ce
nom, l'aïeul et le petit-fils, que l'on a long-temps confondus en un
seul. Le chanoine _Casotti_ découvrit le premier qu'ils étaient deux, et
donna, en 1718, à Florence, la meilleure, édition de leurs OEuvres[231],
avec une préface qui éclaircit complètement ce qui regarde la famille
des _Montemagno_. C'était une des plus distinguées de Pistoja, où elle
avait été plusieurs fois élevée aux premiers emplois. _Buonaccorso_
l'ancien en fut lui-même gonfalonnier, en 1364. Ses vers ont de la
douceur et de la grâce. Gravina[232] le loue d'avoir approché de
Pétrarque par ces deux qualités, si ce n'est par l'élévation, le savoir
et la variété des sentiments. Le _Tassoni_, dans ses considérations sur
Pétrarque, compare souvent des vers de _Montemagno_, avec ceux de ce
grand poëte lyrique et les explique les uns par les autres. Il ne croit
pas, comme l'ont pensé quelques critiques, que le troisième sonnet de
Pétrarque[233], soit imité du premier de _Montemagno_[234]; mais
lorsqu'il veut au contraire prouver que c'est _Montemagno_ qui a été
l'imitateur, il ne peut lui-même se dissimuler la faiblesse de ses
preuves. Plusieurs autres sonnets de _Buonaccorso_, sans avoir la même
ressemblance, ont des traits, des expressions et des tours que l'on
pourrait appeler Pétrarquesques, comme le font les Italiens. Le recueil
ne contient que 38 sonnets, dont plusieurs encore sont de _Montemagno_
le jeune, qui appartient au siècle suivant; tant il est vrai qu'en
poésie il ne faut que peu de vers, mais dignes du suffrage des gens de
goût, pour se faire un assez grand nom.
[Note 231: La première édition fut donnée à Rome, en 1559, in-8°,
par _Nicolo Pilli_ de Pistoja, le même qui publia aussi les OEuvres de
_Cino_.]
[Note 232: _Della ragione Poetica_, l. II, §. 29 et 30.]
[Note 233: _Era il giorno che al sol si scolorano_, etc.]
[Note 234: _Erano i miei pensier ristretti al core_.]
Pistoja produisit un autre poëte contemporain de Pétrarque, qui fut
même, dit-on, son disciple, et qui fit, après sa mort, un long poëme à
sa louange; mais l'on n'y peut guère approuver que l'intention et le
zèle. Il se nommait _Zenone de' Zenoni_. Son poëme, qu'il intitula:
_Pietosa fonte_, est en tercets, et divisé en treize chapitres. Le
savant Lami l'a publié le premier, en 1743, dans le 15e. volume de ses
_Delicioe eruditorum_, avec des remarques et une notice sur l'auteur. Il
avoue lui-même que le style n'en est ni facile, ni doux, ni poli: les
expressions en sont souvent obscures et les mots trop vieux, ou trop
nouveaux, ou trop hardis; mais il contient des détails qui le rendent de
quelque utilité pour l'histoire littéraire de ce temps[235].
[Note 235: Lami, _loc. cit._, au commencement de l'avis au lecteur.]
Le même volume est terminé par une _canzone_ sur ce même sujet de la
mort de Pétrarque[236]. Elle vaut mieux, sans être fort bonne. Son
auteur est _Franco Sacchetti_, auteur justement célèbre à d'autres
titres, qui passe cependant pour avoir approché du style de Pétrarque
dans ses vers; mais qui approcha beaucoup plus de celui de Boccace dans
sa prose, et dont les Nouvelles sont regardées comme les meilleures,
après celles du _Décaméron_, quoique loin encore de les égaler.
[Note 236: Elle a pour titre: _Morale di Franco Sacchetti da Firence
per la morte di M. Francesco Petrarca_.]
_Franco Sacchetti_, né à Florence, vers l'an 1335[237], d'une famille
ancienne et illustrée par les premiers emplois de la république, annonça
de bonne heure les plus heureuses dispositions. Très-jeune encore, il
composa des poésies amoureuses, où il se montra grand imitateur de
Pétrarque; mais avec un tour d'idées et de style qui lui était propre.
Comme il ne quitta point Florence dans sa jeunesse, son mérite y frappa
tous les yeux. L'usage était alors de graver sur les monuments publics,
dans les salles de délibérations du gouvernement, dans celles des
tribunaux, sur les portes des différents offices, des inscriptions en
vers dans la langue nationale. On s'adressa souvent au jeune _Sacchetti_
pour ces inscriptions, où l'on voulait toujours que la poésie et la
morale donnassent des leçons de liberté. On a conservé plusieurs sonnets
qu'il fit dans ces occasions. La morale y est en général meilleure que
la poésie. La simplicité des idées et du style y est un mérite,
puisqu'ils étaient destinés à être entendus et retenus par le peuple. On
lui demanda une devise plus courte pour être gravée sur la couronne du
lion qui était placé au-dessus d'une espèce de tribune aux harangues, à
la façade du palais des prieurs[238]. Il fit ce distique remarquable par
sa simplicité et sa gravité. C'est le lion qui parle:
_Corona porto per la patria degna
Acciocchè liberta ciascun mantegna_.
[Note 237: Préface de la bonne édition donnée à Naples, sous le
titre de Florence, en 1724, par le savant Bottari.]
[Note 238: Aujourd'hui le _Palazzo Vecchio_.]
_Franco Sacchetti_ fut revêtu de plusieurs magistratures, tant à
Florence même que dans différentes parties de la Toscane. Il voyagea
aussi dans plusieurs villes d'Italie, entre autres à Bologne, à Gênes et
à Milan. Il se lia d'amitié avec les hommes les plus distingués de tous
états, et avec les littérateurs les plus célèbres. La considération dont
il jouissait dans sa patrie, lui attira une distinction honorable dans
une occasion triste pour lui et pour sa famille. Son frère, _Giannozzo
Sacchetti_, avait été déclaré rebelle, pris et décapité, en 1379.
L'année suivante, il fut statué par un décret, que les pères, les
frères, les fils de ceux qui, depuis trois ans, avaient été déclarés
rebelles, ne pourraient, pendant dix ans, être ni du nombre des prieurs
(magistrature suprême de la république), ni membres d'aucun des colléges
de magistrature. _Sacchetti_ fut seul excepté de cette disposition
sévère, et cela, dit l'historien _Ammirato_, parce qu'il était tenu pour
homme de bien, _per esser tenuto uomo buono_[239]; mais cette faveur ne
put le consoler de la perte de son frère. Il devint sujet à des maladies
graves, et ses infirmités furent augmentées par des accidents imprévus.
Étant tombé de cheval, ou plutôt de mulet, dans un de ses voyages, il
voulut se faire saigner. Un barbier ignorant lui donna plusieurs coups
de lancette, sans pouvoir lui tirer une goutte de sang. Il se rendit à
Pistoja, où un chirurgien, aussi ignare que le barbier, le piqua et le
manqua de même. Les bains qu'il prit ne lui firent aucun bien, et il se
sentit long-temps de cette chute.
[Note 239: _Stor. fiorent._, l. XIV.]
Chargé, en 1381, de quelques missions politiques dans des pays infestés
par le brigandage et par la guerre; il fut attaqué en mer et pillé par
les Pisans; son fils fut blessé sous ses yeux. La république l'indemnisa
par une gratification de 75 florins d'or. Plusieurs années après, dans
la guerre que Florence soutint contre le duc de Milan, les environs de
la ville furent saccagés et brûlés. Les possessions de _Franco
Sacchetti_, qui étaient à Marignole, furent entièrement détruites, et
lui totalement ruiné. Il supporta tant de malheurs avec courage. Au
milieu de ses occupations et de ses désastres, il ne cessa jamais de
cultiver la poésie, la philosophie et les lettres. Il y chercha des
consolations et y trouva encore des plaisirs. Il vieillit en se livrant
aux mêmes travaux qui avaient occupé sa jeunesse. On conjecture qu'il
mourut peu d'années après la fin de ce siècle[240]. C'était un homme
d'une amabilité singulière, et remarquable par le mélange de la gravité
de son caractère et de la gaîté de son esprit. Cette gaîté brille dans
presque toutes ses Nouvelles. Parmi ses compositions poétiques, dont le
plus grand nombre n'est point imprimé, il y en a plusieurs qui sont non
seulement fort gaies, mais de ce genre de burlesque dont on attribue
faussement l'invention au Burchiello, puisqu'on en trouve ici les
premiers modèles. Il aimait beaucoup la musique et la savait
parfaitement. Dans un manuscrit où ses _madrigali_ et ses ballades,
portent les noms des musiciens qui en avaient fait les airs, on voit
plusieurs fois, écrit en marge, le sien même[241]. Ce n'est pas
seulement dans sa jeunesse qu'il fut amoureux; on trouve dans ses
poésies la preuve qu'il le fut vingt-six ans de la même personne; mais
on ignore l'objet de cette passion si constante. Il se plaint dans un
sonnet fait la vingt-sixième année, de n'être pas plus avancé que le
premier jour. Il se rappelle le peu que gagna Pétrarque auprès de Laure
par ses vers; et il en tire un triste augure pour les siens. La fin du
sonnet signifie à peu près[242]:
Malheureux! si je pense encore
Au peu qu'a gagné par ses vers
Le grand Pétrarque auprès de Laure,
Aux longs tourments qu'il a soufferts...
Je frémis, je me sens de glace:
J'écris pourtant, et le temps passe.
[Note 240: Bottari, _ub. sup._]
[Note 241: _Intonata per Francum Sacchetti_, ou _Francus dedit
sonum_. Bottari, _ub. sup._]
[Note 242:
_E quando io penso al mio signor Petrarca,
Quel ch' acquistò in Laura pe' suoi versi,
Misero i' scrivo in ghiaccio, e'l tempo varca_.]
Peu de ses poésies sont imprimées[243]. Le vocabulaire de la Crusca, qui
les cite souvent, tire ses exemples d'un ancien manuscrit qui
appartenait à la famille Giraldi, et qui était encore, en 1724, dans la
bibliothèque de cette famille[244]. Il contenait environ cent
soixante-dix sonnets, trente-huit _canzoni_ de différents genres,
quarante-neuf ballades, un grand nombre de _madrigali_ et d'autres
poésies de toute espèce. Il contenait aussi des lettres, les unes
latines, les autres italiennes, et ce qui est plus singulier,
quarante-neuf sermons sur les évangiles, pour tous les jours du carême
et des fêtes de Pâques; le tout terminé par ses Nouvelles, qui ne sont
pas tout-à-fait du même genre, ni du même style.
[Note 243: Je ne connais qu'un sonnet cité par Crescembeni, _Stor.
della Volg. Poesia_, l. II, n°. 8; la _canzone_ sur la mort de
Pétrarque, dont il est parlé ci-dessus, une autre _canzone_ qui vaut
mieux, dans le Recueil des _Rime Antiche_, qui suit la _Bella Mano_,
réimpression de 1750, et quatre sonnets dans la préface de Bottari.]