_Des Cent Nouvelles, ou du DÉCAMÉRON de Boccace._
Nous parcourons depuis long-temps les productions de l'un des hommes qui
ont dans la littérature moderne la réputation la plus grande et la plus
universellement répandu. Nous avons vu en lui un savant littérateur, un
érudit, autant qu'on pouvait l'être de son temps; un poëte qui cherchait
des routes nouvelles, qui tâchait de ressusciter l'Épopée, inventait des
formes poétiques, et les appropriait dans sa langue à ce genre de
poésie; enfin, un conteur abondant, mais prolixe d'événements
romanesques où les lois de la vraisemblance étaient peu consultées, et
qui ne rachetait même pas toujours, par les agréments de la narration,
le vide et le peu d'intérêt des faits. Enfin, nous avons vu passer sous
nos yeux environ quinze ouvrages de différents genres et d'inégale
étendue, mais dont la destinée est à peu près la même, et qui, s'ils
étaient seuls, auraient probablement entraîné le nom de leur auteur dans
l'oubli presque total où ils sont plongés.
D'où lui est donc venue sa renommée? d'où il l'attendait le moins; d'un
ouvrage assez futile en apparence, d'un recueil de contes qu'il estimait
peu, qu'il n'avait composé, comme il le dit, que pour désennuyer les
femmes qui, de son temps, menaient une fort triste vie[72]; auquel
enfin, dans un âge avancé, il ne mettait d'importance que par les
regrets que lui inspiraient ses scrupules religieux. Comme Pétrarque, il
attendit son immortalité d'ouvrages savants, écrits dans une langue qui
avait cessé d'être entendue de tout le monde: il la reçut comme lui d'un
recueil de jeux d'imagination et de délassement d'esprit, dans lesquels
il avait épuré et perfectionné une langue encore naissante, jusqu'alors
abandonnée au peuple pour les usages communs de la vie, et à qui, le
premier, il donna dans la prose, comme Dante et Pétrarque l'avaient fait
dans les vers, l'élégance, l'harmonie, les formes périodiques, et
l'heureux choix des mots d'une langue littéraire et polie.
[Note 72: Voyez le Prologue ou _Proemio_ du _Décaméron_.]
L'occasion qui donna naissance à cet ouvrage, ou du moins l'événement
auquel il eut l'art de l'attacher, ne paraissait pas devoir fournir
matière à des contes plaisants. J'ai parlé plusieurs fois, surtout dans
la Vie de Pétrarque, d'une peste terrible qui dévasta l'Europe entière,
et particulièrement l'Italie, en 1348. Florence, plus qu'aucune autre
ville, en avait éprouvé les ravages. Elle était presque dépeuplée; les
places et les rues étaient désertes, les maisons vides, les temples
presque abandonnés. C'est dans cette situation déplorable que sept
jeunes femmes, belles, sages et bien nées, se rencontrent dans l'église
de Sainte-Marie-Nouvelle. Après s'être quelque temps entretenues du
triste sujet des calamités publiques, l'une d'elles propose à ses
compagnes de se distraire de tant de malheurs et de fuir la contagion,
en se retirant ensemble pendant quelques jours à la campagne dans un
lieu délicieux, où elles iront respirer un meilleur air, jouir des
agréments de la belle saison, et des plaisirs d'une société libre,
honnête et choisie. Mais des femmes ne peuvent aller seules et sans
quelques hommes qui les accompagnent. Trois jeunes gens de la ville,
amants des unes, parents ou amis des autres, vont avec elles. Les
préparatifs sont bientôt faits. Dès le lendemain matin, la troupe
aimable se rend à deux milles de Florence, dans une maison de campagne
agréablement située, décorée de beaux jardins et d'appartements nombreux
et commodes. Là, il ne pensent qu'à faire bonne chère, à chanter,
danser, jouer des instruments, se promener dans les jardins, s'égayer
par des conversations joyeuses et galantes, s'asseoir à l'ombre sur les
gazons, pendant la plus grande ardeur du jour, et raconter des nouvelles
tristes ou gaies, satiriques ou touchantes, libres et même quelque chose
de plus, selon qu'elles leur viennent dans la tête; mais en gardant un
ordre qui prévient la confusion et qui assure, pour ainsi dire, à chaque
jour sa provision de récits.
On choisit pour chaque journée, soit un roi, soit une reine, qui
gouverne ou préside, donne les ordres pour les repas, le service, les
amusements, la distribution du temps, le genre des histoires que l'on
doit raconter[73], le rang dans lequel on doit parler quand le cercle
est formé et que les récits commencent. La société est composée de dix
personnes. Chacune d'elles paye son tribut tous les jours: on reste dix
jours à la campagne dans ces agréables passe-temps. L'ouvrage se trouve
ainsi naturellement divisé en dix Journées, dont chacune contient dix
nouvelles; c'est ce qui lui a fait donner le titre de _Décaméron_, formé
de deux mots grecs qui signifient dix journées. Ce cadre, aussi simple
qu'ingénieux, a été adopté par presque tous les conteurs de Nouvelles
qui sont venus après Boccace; et c'est encore une forme qu'on lui doit,
pour ce genre, dans la littérature italienne, comme on lui doit celle de
l'_ottava rima_ pour l'épopée, et de la prose mêlée d'églogues ou
d'idylles en vers pour la pastorale.
[Note 73: Dans la première Journée, la reine laisse à chacun la
liberté de choisir le sujet qui lui plaira le mieux; mais, dans la
seconde, il est prescrit de parler de ceux qui, après plusieurs
traverses, ont obtenu un succès au-delà de leurs espérances; dans la
troisième, l'ordre veut que l'on parle de ceux qui ont, par beaucoup
d'adresse, obtenu ce qu'ils désiraient, ou recouvré ce qu'ils avaient
perdu; dans la quatrième, de ceux dont les amours ont eu une fin
malheureuse; ainsi de toutes les autres.]
Ce n'est pas qu'on ne fasse remonter beaucoup plus haut le fond ou
l'idée primitive de cette invention qui consiste à trouver un moyen
naturel de lier par un même intérêt, de diriger vers un même but un
certain nombre de récits fabuleux qui se succèdent dans des genres
divers, et qui n'ont point entre eux d'autre rapport que ce lien commun
dont il a plu à l'auteur de les attacher. L'Inde, à qui l'on doit tant
d'autres inventions, paraît encore être la source de celle-ci. Dans
l'ouvrage original que l'on croit y avoir pris naissance[74], un roi,
qui avait sept maîtresses pour ses plaisirs, et sept philosophes pour
son conseil, trompé par les calomnies d'une de ses maîtresses, condamne
son propre fils à mort. Les sept philosophes instruits de cet arrêt,
conviennent, pour en empêcher l'exécution, que chacun d'eux passera un
jour entier auprès du roi, et le détournera, en lui racontant des
histoires, de faire mourir le prince ce jour-là.
[Note 74: Voyez, dans le tom. XLI des _Mémoires de l'Académ. des
Inscrip. et Belles-Let._, pag. 546, la Notice de M. Dacier, sur un
manuscrit grec de la Bibliothèque imp., coté 2912.]
Le premier y réussit par le récit de deux aventures; mais la belle et
méchante femme toujours présente, en conte une à son tour qui détruit
l'effet des premières. Le lendemain, le second philosophe raconte au roi
des faits qui font encore révoquer l'arrêt de mort; mais il est porté de
nouveau quand le roi a entendu un nouveau conte de sa maîtresse. Cette
alternative de récits et de résolutions contradictoires qui
s'entre-détruisent pendant sept jours, fait tout le fond du roman. Le
roi reconnaît enfin l'innocence de son fils, et veut punir de mort sa
maîtresse. Le jeune prince a la générosité de prouver, par un apologue,
qu'elle ne doit pas être mise à mort. Le roi veut au moins qu'on la
mutile: elle raconte elle-même un autre apologue qui prouve qu'elle ne
doit pas être mutilée. Enfin, son arrêt est changé en une punition
humiliante et publique.
On ne peut méconnaître dans ce roman la première idée de celui qui fait
le fond des _Mille et une Nuits_ où la sultane Shéhérazade qui ne dort
pas, amuse autant de fois par des contes le sultan son époux, pour
l'empêcher de lui couper la tête. La ressemblance avec le Décaméron de
Boccace est moins frappante; on voit pourtant qu'ils ont de commun cette
idée fondamentale de réunir plusieurs personnes qui, dans un espace de
temps donné, et en se proposant un but, racontent différentes histoires.
Il y a, dans quelques détails, d'autres rapports, même des traits
d'imitation; et voici ce qui les explique. Ce roman indien, dont on
nomme l'auteur Sendebad ou Sendebard[75] fut successivement traduit en
arabe, en hébreu, en syriaque, en grec, et imité du grec en latin au
douzième siècle, par un moine français nommé Jean[76], sous le titre de
_Dolopathos_ ou de _Roman du Roi et des sept Sages_. Dans le même
siècle, il fut mis en vers français par un poëte nommé Hébers[77], et en
prose par un traducteur inconnu, avec des changements dans le fond, dans
la forme et dans le nombre des Nouvelles[78]. On y en reconnaît trois du
_Décaméron_: il est donc plus que probable que Boccace eut entre les
mains le _Delopathos_ latin ou français, qu'il en emprunta l'idée de
rattacher à un même sujet ses cent Nouvelles, qu'en un mot il en tira
parti, non en servile imitateur, mais en homme de génie, qui crée encore
quand il imite.
[Note 75: Voyez la Notice de M. Dacier, _ub. sup._, p. 554.]
[Note 76: De l'abbaye de Haute-Selve, _Alta-Silva_, ordre de
Citeaux, diocèse de Metz.]
[Note 77: Voyez Du Verdier, _Biblioth._, au mot _Hébers_.]
[Note 78: Cette traduction en prose du _Dolopathos_ s'est conservée
en manuscrit, Bibliothèque impériale, manuscrit, n° 7974, in-4., vélin,
écriture du treizième siècle; autre, n° 7534, etc. On a cru que le
poëme d'Hébers s'était perdu, et qu'il n'en restait que des fragments
dans la _Bibliothèque_ de Du Verdier, _loc. cit._, dans le _Recueil des
anciens Poëtes français_, du président Fauchet, et dans le
_Conservateur_, vol. de janvier 1760, p. 179 (M. Dacier, _ub. sup._, p.
557.) Mais le poëme existe à la Bibliothèque impériale, dans ce qu'on
appelle fonds de Cangé. Il y en a même plusieurs manuscrits de l'ancien
fonds, mais qui ne portent pas dans les premiers vers le nom d'Hébers,
et qui paraissent contenir des poëmes tirés de la même source, mais d'un
style différent du sien. Le roman latin des _Sept_ _Sages_ a été
imprimé, Anvers, 1490, in-4., sous le titre de _Historia de Calumniâ
novercali_. L'éditeur avoue que ce titre est de lui, et qu'il a réformé
le texte en beaucoup d'endroits. Le texte original du moine de
Haute-Selve ne paraît donc exister en entier que dans deux manuscrits
qui étaient en Allemagne, et dont parle Melchior Goldast (_Sylloge
Annotationum in Petronium, Helenopoli_, 1615, in-8., page 689). Deux ans
après la publication de l'_Historiade Calumniâ novercali_, il en parut
une version française sous ce titre: _Livre des Sept Sages de Rome_,
Genève, 1492, in-fol. Ces deux éditions sont également rares. Le
traducteur, en annonçant que _cette translation est nouvellement faite_,
prévient la méprise où l'on pourrait tomber, en la confondant avec
l'ancien _Dolopathos_, ouvrage du douzième siècle au plus tard. D'autres
traductions latines et italiennes ont été faites depuis. Voyez sur le
tout, la Notice de M. Dacier, _ub. sup._, p. 560 et suiv.]
C'est de la même manière qu'il put imiter et qu'il imita peut-être en
effet quelques uns de nos anciens Fabliaux. On en a fait un grand éclat,
on en a même tiré de nos jours un grand triomphe, et l'on est allé
jusqu'à des exagérations qui ne sont pas la preuve d'un jugement bien
sain. Fauchet avait observé le premier, avec justesse et avec plus de
modération, qu'outre les trois Nouvelles imitées du _Dolopathos_
d'Hébers, il y en avait encore dans le _Décaméron_ quatre ou cinq dont
les sujets étaient tirés de Rutebeuf et de Vistace, ou Huistace
d'Amiens[79]. Caylus n'a pas craint de dire, dans un Mémoire sur les
anciens conteurs français[80], que l'Italie, qui est si fière de son
Boccace et de ses autres conteurs, perdrait beaucoup de ses avantages,
si l'on publiait les nôtres; et il cite un manuscrit de l'abbaye de
Saint-Germain, où on lisait jusqu'à dix Nouvelles qui avaient été prises
par Boccace. La même accusation a été répétée par Barbazan[81] Le Grand
d'Aussi a été plus loin; et c'est vraiment lui dont le zèle a passé
toutes les bornes.
[Note 79: Du _Dolopathos_ français, le trait de la Femme qui veut se
jeter dans un puits, Journée VII, Nouv. IV; celui du Palefrenier (qui,
dans le _Dolopathos_ est un Chevalier) et de la Fille du Roi Agilulf,
Journée III, Nouvelle II; et la Revanche du Siénois avec la Femme de son
Voisin, Journ. VIII, Nouv. III: de Rutebeuf, la Nouv. de Dom Jean,
Journ. IX, Nouv. X, devenue dans La Fontaine, la Jument du Compère
Pierre; de Vistace ou Huistace, celle du Mari jaloux qui confesse sa
femme, Journ. VII, Nouv. V, et celle de deux jeunes Florentins dans une
auberge, Journ. IX, Nouv. VI, d'où La Fontaine a tiré son conte du
Berceau. Fauchet croit aussi que la fin tragique des Amours du châtelain
de Coucy, a pu fournir le sujet de la Nouvelle de Guillaume de
Roussillon, Journ. IV, Nouv. IX; mais elle est évidemment tirée du
provençal. Voyez ci-après, pag. 106, note I.]
[Note 80: _Mém. de l'Acad. des Inscrip._, tom. XX, pag. 375, in-4°.]
[Note 81: Dans la Préface de son _Recueil des Fabliaux et Contes des
Poëtes français, des 12e, 13e., 14e. et 15e. siècles_, Paris, 1766, 3
vol. in-12.]
Dans son Recueil de Fabliaux[82], dès qu'il voit le moindre rapport
entre un de ces vieux Contes et une Nouvelle de Boccace, sans examiner
si l'un et l'autre n'ont pas été tirés des mêmes sources, ni si l'auteur
du Fabliau n'a pas lui-même copié Boccace, il décide souverainement que
Boccace a pillé l'auteur du Fabliau. Il rassemble enfin contre lui tous
ses griefs[83], et lui intente très-sérieusement un procès de plagiat,
et, qui pis est, d'ingratitude: «Boccace, dit-il, était venu jeune à
Paris, et avait étudié dans l'Université, où notre langue et nos auteurs
lui étaient devenus familiers.» Boccace, comme nous l'avons vu dans sa
Vie, fut en effet envoyé jeune à Paris, mais il s'en fallait beaucoup
que ce fût pour y faire ses études; il y vint avec un marchand chez qui
il apprenait la tenue des livres et le calcul. C'était même pour
l'empêcher d'étudier autre chose, que son père l'avait mis chez ce
marchand; et il fréquenta l'Université, comme les jeunes gens placés à
Paris dans le commerce la fréquentent aujourd'hui. Sans doute il apprit
notre langue, il connut quelques uns de nos vieux auteurs; mais il avait
autre chose à faire que de se les rendre familiers. Les copies de ces
longues narrations en vers, dénuées de poésie, n'étaient pas assez
multipliées pour circuler si familièrement; et l'on ne trouvait pas
alors un Pierre d'Anfol ou même un Rutebeuf, sur le comptoir d'un
magasin, comme on y peut maintenant trouver un La Fontaine.
[Note 82: Paris, 1779, 3 vol. in-8°.]
[Note 83: Tom. II, pag. 288.]
Au reste, le critique ne prétend point faire à Boccace un crime de ces
emprunts. «Si j'avais, dit-il, un reproche à lui faire, ce serait de
n'avoir point déclaré ce qu'il doit à nos poëtes... Lui _qui s'était
enrichi de leurs dépouilles, et qui leur devait se brillante renommée_,
j'ai de la peine à lui pardonner ce silence ingrat» Au lieu de
s'enrichir de leurs dépouilles, Boccace n'a-t-il pas plutôt revêtu leur
maigre et honteuse nudité? Et n'est-il pas aussi trop ridicule de dire
que c'est précisément à ces huit ou dix Nouvelles, que c'est à ce
dixième tout au plus, et point du tout apparemment aux neuf autres
parties, ni à ses descriptions charmantes, ni aux autres ornements dont
il a embelli tout son ouvrage, ni à son talent de dialoguer et de
peindre, ni à son style, ni à son éloquence, ni en un mot à son génie,
qu'il doit toute la renommée dont il jouit? D'ailleurs, ne dirait-on pas
que Boccace a déclaré tous ses originaux, toutes ses sources, qu'il a
dit à chacune de ses Nouvelles, celle-ci est tirée d'un Conte arabe,
cette autre des anciennes Nouvelles[84]; en voici une prise de
l'histoire, en voici une autre qui l'est d'une aventure réelle, et d'une
tradition locale; et que, sur les seuls Fabliaux français, il a été
assez ingrat pour garder le silence? Si ce ne n'est pas cela, quel droit
avons-nous de nous plaindre, même en supposant toujours la réalité de
ces emprunts?
[Note 84: _Novelle antiche_.]
Le Grand d'Aussi mettait si peu de discernement dans cette cause, où il
était trop passionné pour bien voir qu'il porte cette accusation contre
Boccace à propos d'un Fabliau de Pierre d'Anfol, et qu'il avoue en
propres termes que Pierre d'Anfol lui-même n'a point inventé ce
Fabliau[85], mais qu'il l'a tiré du _Dolopathos_ ou du _Roman des Sept
Sages_. En effet, c'est un des trois contes[86], dont Fauchet et du
Verdier remarquent que Boccace a pris le fond dans ce roman venu de
l'Inde. Comment le critique n'a-t-il pas vu, comme nous le voyons
nous-mêmes, que ce fablier obscur avait puisé à la même source que
Boccace; mais que Boccace, pour y puiser aussi, n'avait aucun besoin du
fablier? Loin de revenir de ce faux jugement qu'il avait une fois porté,
il y persista, on peut même dire qu'il s'y obstina toute sa vie. «C'est
avec nos Fabliaux, dit-il dans ses observations sur les Troubadours[87],
que Boccace a procuré à sa patrie et qu'il s'est procuré à lui-même
assez facilement un honneur immortel... Il doit à nos fabliers un grand
nombre de ses sujets et le genre lui-même. Postérieur à eux d'un siècle
environ, il les a copiés, etc.» Que deviennent des assertions aussi
positives et aussi hasardées, quand on a vu seulement ce que nous venons
de voir? Je ne sais si, en écrivant ainsi, on croit se montrer bon
Français et faire preuve d'amour pour sa patrie. Dieu me préserve d'en
donner des preuves pareilles! L'amour éclairé de la patrie doit
consister avant tout, à ne rien écrire qui la compromette et qui lui
donne un ridicule aux yeux des étrangers instruits.
[Note 85: _Ub. sup._, p. 289.]
[Note 86: Journ. VII, Nouv. IV.]
[Note 87: 1787, in-8°., p. 28.]
Quand Boccace entreprit d'écrire ses Nouvelles pour plaire à la
princesse Marie, et par ses ordres[88], il recueillit toutes les
traditions, il puisa dans toutes les sources. Il n'était pas en Italie
le premier conteur en prose; mais il s'empara de ce genre dont il
n'existait que de faibles essais, et il le perfectionna. On connaît le
recueil de Cent Nouvelles anciennes, _Cento Novelle antiche_[89], ou le
_Novellino_, l'un des livres où les amateurs de la langue aiment à
étudier ses tours originaux et primitifs. Ce ne sont que des
historiettes contées sans art et souvent sans élégance. Il y en a qui
semblent être du temps de Boccace, d'autres même postérieures à lui;
mais il y en a aussi que l'on voit, à l'antiquité du style, à la naïveté
encore moins ornée du récit, et à quelques autres marques sensibles,
avoir dû être écrites ou à la fin du treizième siècle ou au commencement
du quatorzième. Boccace ne dédaigna point d'y puiser quelques
sujets[90]; il en tira de l'histoire étrangère et nationale, de quelques
traductions d'auteurs orientaux et de ces récits populaires qui, n'ayant
point encore été écrits, laissent au talent et au génie du conteur plus
de liberté. La vie que menaient alors les moines fournissait des
anecdotes du genre le plus libre, et elles étaient apparemment du goût
particulier de _Fiammetta_; sans cela il n'aurait pas donné à ces contes
orduriers tant de place dans son ouvrage; et il est à remarquer que pas
une des cent _Novelle antiche_ n'a, ni dans le sujet, ni dans
l'expression, rien de licencieux. Il connaissait aussi des recueils de
nos Fabliaux; et il peut en emprunter le fonds de quelques Nouvelles.
L'invention des faits n'est donc pas ce qui l'a immortalisé[91]: les
Italiens tiennent si peu à lui attribuer ce mérite, qu'un de leurs
savants les plus zélés pour la gloire littéraire de sa patrie et pour
celle de Boccace; Manni, a laborieusement et scrupuleusement recherché
toutes les sources où il avait puisé, et surtout les faits, soit
anecdotiques, soit historiques qu'il a embellis en les racontant[92].
C'est ce talent de tout embellir, de tout raconter avec une grâce et une
éloquence inimitables, qui a fait sa gloire; et cette gloire, qu'il ne
dut qu'à son génie, rien ne peut la lui ôter.
[Note 88: C'était ainsi qu'il avait écrit le _Filocopo_ et la
_Théséide_. Quant au _Décaméron_, la preuve des ordres qu'il avait
reçus, est dans une lettre citée par M. Baldelli. Boccace l'écrivit dans
sa vieillesse, à son ami _Mainardo de' Cavalcanti_, maréchal du royaume
de Naples. Mainardo avait épousé une très-jeune femme, à qui il avait
promis, ainsi qu'aux dames de sa maison, de leur faire lire le
_Décaméron_ de Boccace. Il fit part de cette promesse à son ami:
«Gardez-vous-en bien, lui répond Boccace; vous savez combien il s'y
trouve de choses peu décentes et contraires à l'honnêteté... Si vos
dames y arrêtaient leur esprit, ce serait votre faute et non la leur.
Gardez-vous-en, je vous le répète, je vous le conseille, et je vous en
prie... Si ce n'est par respect pour leur honneur, que ce soit par égard
pour le mien... Elles me prendraient, en lisant mes Nouvelles, pour un
vil entremetteur, un vieillard incestueux, un homme impur, etc... Il n'y
a, dans tous ces endroits, personne qui se lève, et qui dise pour
m'excuser: Il a écrit en jeune homme, _et forcé par des ordres qui
avaient toute autorité sur lui_.» (_Vita del Boccaccio_, p. 161 et
162.)]
[Note 89: _Libro di Novelle e di bel parlar gentile_, etc., imprimé
en 1525, et réimprimé en 1572. J'en ai parlé dans les notes ajoutées à
la fin du tom. II, p. 574.]
[Note 90: Dans la première Journée, la Nouvelle III est tirée de la
LXXIIe. du _Novellino_; la IXe., de la même Journée, l'est de la XIIIe.,
etc.]
[Note 91: Le Grand d'Aussy a pourtant dit, dans son écrit sur les
Troubadours: «Quoiqu'il passe, non-seulement pour l'inventeur de ces
Contes, mais encore pour le premier qui a renouvelé dans l'Occident, ce
genre agréable.» Mais il s'est trompé en cela, comme en beaucoup
d'autres choses.]
[Note 92: Voyez ci-dessus, p. 63.]
Après avoir reconnu dans ses récits les faits et les contes anciens qui
lui en avaient fourni le sujet, on a prétendu lever aussi le voile dont
on a cru qu'il avait couvert les personnages. Il leur a donné des noms
de fantaisie: on en a voulu percer le mystère comme de ceux de son roman
d'_Admète_[93]. On a voulu savoir au juste ce que c'était que madame
Élise, madame Pampinée et madame Philomène; mais cette seconde recherche
nous intéresserait aussi peu que la première. On peut seulement
conjecturer, sans beaucoup d'efforts, que Boccace s'est désigné lui-même
sous le nom d'un des trois jeunes gens; peu importe que ce soit sous
celui de Pamphile, de Philostrate ou de Dionée. Si l'on veut cependant
pousser jusqu'au bout la conjecture, on peut se déterminer en faveur du
dernier de ces trois noms. Celui de Fiammette reparaît encore ici parmi
ceux des sept jeunes femmes. Dionée et Fiammette, sont amants; et, à la
fin de la septième Journée, il est dit que Fiammette et Dionée chantent
long-temps ensemble les aventures d'Arcite et de Palémon. Or ces
aventures sont le sujet de la _Théséide_, poëme que Boccace avait fait
autrefois pour Fiammette elle-même; la conclusion est évidente, et il y
a de la modération à ne donner que comme conjecture l'opinion que Dionée
et Boccace ne font qu'un.
[Note 93: _Istoria del Decameron di Giovanni Boccaccio_, etc.
Firenze, 1742, in-4°.]
Il n'est pas aussi vrai qu'on le croit communément, que le _Décaméron_
fût un ouvrage de sa première jeunesse. Il y parle de la peste de 1348,
et de cette partie de plaisirs née d'une cause si triste, comme de
choses déjà passées depuis quelque temps. Quoiqu'il écrivît sans doute
avec facilité ces Nouvelles, il n'y put employer moins de deux ou trois
années; il avait donc près de quarante ans quand il eût achevé tout
l'ouvrage[94]. On s'en aperçoit à la maturité du style et à cet art de
mettre en jeu les caractères, qui suppose des observations qu'on ne fait
pas, et une connaissance du monde qu'on n'a pas encore dans l'extrême
jeunesse. Ce n'est donc pas son âge qui peut excuser la liberté souvent
licencieuse de ses peintures; mais ce sont les ordres d'une princesse
qui avait encore tout pouvoir sur lui; et ces ordres mêmes, ainsi que la
faiblesse qu'il eut d'y obéir, ont pour excuse les moeurs de leur temps.
La dépravation en était augmentée par ce fléau même qui, d'après les
idées communes, devait être un remède violent, fait pour remettre tout
dans l'ordre en ce monde, et ne laisser dans les esprits que l'image
terrible et l'effrayante pensée de l'autre. C'est ce que Boccace fait
sentir dans l'éloquente description qui commence son ouvrage. C'est un
des plus beaux morceaux de la littérature italienne; et comme, malgré le
mérite et la perfection exquise d'une grande partie des Nouvelles que
contient le _Décaméron_, il en est peu dont on puisse parler avec
quelque détail, je m'arrêterai à considérer cette peinture, quelque
triste qu'en soit le sujet, de même qu'on admire les tableaux d'un grand
peintre, malgré ce qu'ont de pénible et quelquefois même de hideux, les
objets qui y sont représentés.
[Note 94: En effet, nous avons vu dans sa Vie, qu'il le publia en
1352 ou 1353.]
Le plus redoutable des fléaux qui affligent cette malheureuse terre,
La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
a paru de tout temps, à de grands écrivains, un sujet où ils pouvaient
développer tout leur talent et toute la force de leur style. Hippocrate,
dans son Traité des Épidémies, n'eut garde d'en oublier une si terrible;
la description qu'il en fait au troisième livre entrait nécessairement
dans son plan. Une description encore plus détaillée de la peste
d'Athènes n'était pas aussi indispensable dans l'histoire, où il
suffisait peut-être d'en retracer les principaux effets; mais Thucydide
était un grand peintre; il ne voulut pas laisser échapper un sujet si
digne d'un pinceau ferme et vigoureux; et il en fit un des plus beaux
ornements de son histoire[95]. Chez les Romains, Lucrèce, dans le
sixième livre de son poëme, après avoir traité des météores, des
tremblements de terre, des volcans, et d'autres phénomènes funestes à
l'espèce humaine, venant à parler des maladies, ne se borne pas à
décrire la peste en général, mais il s'attache particulièrement à celle
d'Athènes; il imite, ou même il traduit de Thucydide sa description
presque toute entière. Virgile, dans la peste des animaux qui termine le
troisième livre des Géorgiques, emprunta, comme il le faisait souvent,
quelques traits de Lucrèce: Ovide, au septième livre des Métamorphoses,
décrivant le même fléau parmi les animaux et parmi les hommes, suivit
souvent les traces de Lucrèce et de Virgile: Boccace qui, dans ses
études de la langue grecque, avait pu rencontrer Thucydide, connaissait
sans doute aussi Lucrèce, et dans sa description de la peste, plusieurs
endroits paraissent imités de l'un ou de l'autre[96]; mais il eut sous
les yeux un modèle plus frappant et plus terrible: il eut la peste
elle-même; et lorsqu'il voulut la peindre, il n'eut besoin que de son
génie pour trouver les couleurs du tableau.
[Note 95: Liv. II.]
[Note 96: J'ai vu avec plaisir que M. Baldelli est de cet avis; il
lui paraît hors de doute que Boccace avait lu la description de
Thucydide, ou qu'il tira de Lucrèce, des détails que celui-ci avait
copiés du premier. _Vita del Boccaccio_, p. 75, note 1.]
Celui de Thucydide est peint d'une grande manière. L'historien décrit
les symptômes du mal plus soigneusement qu'Hippocrate lui-même: ils sont
vrais, circonstanciés, effrayants; mais, c'est la peinture qu'il fait de
ses effets moraux, ce sont surtout les traits suivants que nous devons
observer: on en verra bientôt la raison. «L'affluence des gens de la
campagne, qui venaient se réfugier dans la ville, aggrava les maux des
Athéniens et les leurs mêmes; il n'y avait pas de maisons pour eux; ils
vivaient pressés dans des huttes étouffées pendant les plus grandes
chaleurs; ils périssaient confusément; et les mourants étaient entassés
sur les morts. Des malheureux dévorés de soif, se roulaient dans les
rues, et venaient expirer près des fontaines. Les lieux sacrés où l'on
avait dressé des tentes, étaient comblés de corps que la mort y avait
frappés.
«Bientôt personne ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect
pour les choses divines et humaines; toutes les cérémonies des
funérailles furent violées. Chacun ensevelit ses morts comme il put.
Pressés par la rareté des choses nécessaires, les uns se hâtaient de les
poser et de les brûler sur un bûcher qui ne leur appartenait pas,
prévenant ceux qui l'avaient dressé: d'autres, au moment où on brûlait
un mort, jetaient sur lui le corps qu'ils apportaient eux-mêmes, et se
retiraient aussitôt. La peste introduisit bien d'autres désordres. En
voyant chaque jour de promptes révolutions dans les fortunes, des riches
frappés de mort, des pauvres succédant à leurs biens, on osa
s'abandonner ouvertement à des plaisirs dont auparavant on se serait
caché. On cherchait des jouissances promptes, et l'on ne s'occupa plus
que de voluptés, quand on crut ne posséder que pour un jour et ses biens
et sa vie. Personne ne daigna plus se donner la moindre peine pour des
choses honnêtes, dans l'incertitude où l'on était de finir ce qu'on
aurait commencé. Le plaisir, et tous les moyens de se le procurer, voilà
ce qui devint utile et beau. On n'était plus retenu ni par la crainte
des dieux, ni par les lois humaines: il semblait égal de révérer ou de
négliger les dieux quand on voyait périr indifféremment tout le monde.»
Le philosophe se montre ici dans l'exposition des suites morales d'un
mal physique. Lucrèce était aussi un philosophe; mais il parle en poëte,
et c'est surtout des objets sensibles qu'il lui faut pour les peindre.
Aussi ne laisse-t-il passer aucun des effets physiques décrits par
Thucydide sans l'exprimer en beaux vers. Il y ajoute même quelquefois;
mais il ne touche des effets moraux que ce qui pouvait être rendu en
images, tel que cette violation des funérailles, et ces bûchers envahis
par des cadavres auxquels ils n'étaient pas destinés. C'est même par les
rixes qu'occasionent ces violences qu'il termine sa description, son
sixième livre et son poëme.
Boccace décrit la peste de Florence en philosophe, en historien et en
poëte. Il l'a fait venir d'Orient, non parce que Thucydide en a fait
venir celle d'Athènes, mais parce que celle de Florence en vint aussi.
Dans la description des symptômes, il s'accorde quelquefois avec
l'auteur grec, et quelquefois il s'en écarte, selon que la vérité
l'exige. Il s'étend beaucoup plus que lui sur la plupart des
circonstances; sur la communication contagieuse du mal entre les
hommes, et des hommes aux animaux; sur les terreurs qui en étaient la
suite, le soin que chacun prenait de fuir le mal et l'abandon où
restaient les malades. Mais il s'attache surtout à peindre les suites de
la contagion, et son influence sur le régime de vie et sur les moeurs.
«Les uns croyant que la tempérance et la modération en toutes choses
étaient le meilleur préservatif, se retiraient, vivaient à part, se
renfermaient en petit nombre dans des maisons où il n'y avait aucun
malade, n'y vivaient que de mets choisis et de vins exquis dont ils
buvaient modérément; fuyaient toute sorte d'excès, ne parlaient point et
ne permettaient à personne de venir leur parler de mort ni de maladie,
enfin passaient leurs jours à entendre de la musique, ou à goûter tous
les autres plaisirs tranquilles qu'ils pouvaient se procurer. D'autres,
au contraire, tenaient pour certain que le meilleur remède d'un si grand
mal était de boire beaucoup, de jouir de toutes manières, de chanter et
de s'amuser sans cesse, de satisfaire, autant qu'on le pouvait, toutes
ses fantaisies, et quoi qu'il pût arriver, de rire et de se moquer de
tout. Ils vivaient conformément à ce système; passaient les jours et les
nuits à aller d'une taverne à l'autre, et à boire sans fin et sans
mesure. Ils en faisaient autant, et plus volontiers encore, dans les
maisons de leur connaissance, dès qu'ils y savaient quelque chose qui
fût à leur convenance, ou pût leur faire plaisir; ce qui leur était
d'autant plus facile, que chacun, comme s'il ne devait plus vivre,
abandonnait le soin de ce qui lui appartenait, et le soin de lui-même.
La plupart des maisons étaient devenues communes; l'étranger y entrait
et usait de tout comme le maître. Ils n'étaient attentifs à éviter que
les malades.
«Dans l'excès de l'affliction et de misère où la ville fut réduite, la
vénérable autorité des lois divines et humaines, était tombée, et comme
dissoute; leurs ministres et leurs exécuteurs étaient tous, comme les
autres hommes, ou morts, ou malades, ou restés tellement seuls qu'ils ne
pouvaient remplir aucune fonction; de sorte que chacun pouvait se
permettre tout ce dont il lui prenait envie. Quelques uns, ennemis de
tous ces excès, ne changeaient rien à leur train de vie. On les voyait
seulement porter à la main, l'un des fleurs, l'autre des herbes
odorantes, d'autres différentes sortes de parfums, et les respirer
souvent, comme le meilleur moyen de fortifier les organes et de
repousser la contagion; car l'air entier paraissait infecté par la
puanteur des cadavres, des malades et des remèdes. Quelques autres
étaient d'une opinion plus cruelle, mais peut-être aussi plus sûre: ils
disaient que rien n'est aussi bon contre la peste que de la fuir.
Frappés de cette idée, beaucoup d'hommes et de femmes, ne s'occupant
plus de rien que d'eux-mêmes, abandonnèrent leur ville natale, leurs
propres maisons, leurs biens, leurs parents, leurs affaires, et se
retirèrent à la campagne. Plusieurs échappaient en effet au mal, mais
plusieurs aussi en étaient frappés; l'exemple qu'ils avaient donné quand
ils étaient en santé n'était que trop suivi, et ceux qui se portaient
bien encore les abandonnaient à leur tour[97].
[Note 97: La plupart de ces traits sont aussi dans la description de
Thucydide.]
«Cet abandon était général. Les citoyens s'entr'évitaient: presque aucun
voisin ne prenait soin de l'autre; les parents cessaient de se voir, ou
ne se voyaient que rarement et de loin: la terreur alla même au point
qu'un frère ou une soeur abandonnait son frère, l'oncle son neveu, la
femme son mari, et, ce qui est plus fort encore et presque impossible à
croire, les pères et les mères craignaient de visiter et de soigner
leurs enfants, comme s'ils leur fussent devenus étrangers. Les malades,
dont la multitude était presque innombrable, ne recevaient donc de
secours que de la tendresse d'un petit nombre d'amis, ou de l'avarice
des domestiques qui ne les servaient que dans l'espoir d'un gros
salaire: encore étaient-ils rares, presque tous gens bornés, peu au fait
d'un pareil service, seulement bons pour donner aux malades ce qu'ils
demandaient, ou pour observer l'instant de leur mort, et qui souvent en
servant ainsi se perdaient, eux et le gain qu'ils avaient fait. De
cette désertion des voisins, des parents, des amis et de la rareté des
domestiques, vint un usage presque inouï jusqu'alors; aucune femme,
quelque jolie, ou même quelque belle et de quelque naissance qu'elle
fût, ne fît difficulté, lorsqu'elle était malade, d'avoir à son service
un homme, ou jeune ou vieux, de se découvrir sans honte devant lui,
comme elle l'eût fait devant une femme, dès que sa maladie l'exigeait.
Il en résulta que celles qui guérirent, eurent dans la suite moins
d'honnêteté peut-être, ou certainement moins de pudeur. De cette cause
et de plusieurs autres naquirent parmi ceux qui survécurent des
habitudes toutes contraires aux anciennes moeurs des Florentins.»
Ici, comme l'auteur grec, mais avec les différences apportées par les
temps, les pays, les religions et les rites, Boccace décrit fort au long
les changements occasionnés par la peste dans la célébration des
funérailles. «On ne mourait plus entouré de femmes, de parentes et de
voisines qui venaient pleurer autour du lit; les voisins, les proches,
la foule des citoyens, et selon la qualité du mort, le clergé ne
l'attendaient plus au sortir de sa maison; des hommes de son état ne le
portaient plus sur leurs épaules, avec des chants funèbres, et précédés
de cierges funéraires, jusqu'à l'église qu'il avait désignée lui-même.
Plusieurs sortaient de la vie sans témoins; et ce n'était qu'à un
très-petit nombre qu'étaient accordés les gémissements et les larmes de
leurs proches et de leurs amis. À la place de ces signes de douleur, on
entendait le plus souvent des éclats de rire, des plaisanteries et des
bons mots, usage que les femmes, dépouillant la pitié naturelle à leur
sexe, et le croyant plus sain pour elles, avaient trop facilement
appris. Il était rare que les corps fussent accompagnés à l'église de
plus de dix ou douze voisins. Ce n'était point eux, mais des enterreurs
à gages qui venaient enlever la bière, et la portaient à grands pas à
l'église la plus voisine, précédés de cinq ou six prêtres qui, sans se
fatiguer par de trop longues prières, la faisaient jeter au plus vite
dans la première fosse vacante. Le sort du petit peuple, et même de la
classe moyenne, était encore plus misérable. On trouvait le matin leurs
corps aux portes des maisons où ils avaient expiré pendant la nuit. On
les entassait deux ou trois dans une seule bière; il arriva même plus
d'une fois que le même cercueil emporta la femme et le mari, le père et
le fils, les deux ou même les trois frères. Très-souvent lorsque deux
prêtres allaient avec la croix chercher un mort, ils rencontraient trois
ou quatre bières, dont les porteurs se mettaient à la suite des
premiers, et au lieu d'un seul corps qu'ils croyaient enterrer, ils en
avaient six, huit, et quelquefois davantage. Ni luminaire, ni larmes, ni
cortége ne les accompagnaient, et les choses en vinrent au point qu'on
ne tenait pas plus de compte d'un homme mort qu'on en tient aujourd'hui
du plus vil bétail.
«La condition des campagnes environnantes n'était pas meilleure que
celle de la ville. Dans les fermes, dans les chaumières, dans les
chemins, au milieu des champs, le jour, la nuit, les pauvres et
malheureux cultivateurs, sans secours du médecin, sans l'aide d'aucun
domestique, périssaient avec leur famille. Bientôt leurs moeurs se
relâchèrent comme celles des citadins. Leurs propriétés, leurs affaires
ne les intéressèrent plus. Tous regardant chaque jour, comme celui de
leur mort, ne songeaient ni à faire travailler, ni à travailler
eux-mêmes, ni à retirer le fruit de leurs travaux passés, mais
s'efforçaient de consommer ce qu'ils avaient devant eux, par tous les
moyens qu'ils pouvaient imaginer. Les bestiaux, les troupeaux, les
animaux de basse-cour, les chiens mêmes, ces fidèles compagnons de
l'homme, erraient dans la campagne, dans les terres labourées, à travers
les moissons, sans guides et sans maîtres. Enfin, pour en revenir à la
ville, la violence du mal y fut telle, que, dans le cours de quatre ou
cinq mois, plus de cent mille créatures humaines y périrent, nombre,
ajoute l'auteur, auquel on n'aurait pas cru, avant cette maladie
terrible, que dut s'élever celui de ses habitants.
«Ô combien, s'écrie-t-il, en terminant ce triste tableau, combien de
grands palais, de belles maisons, de nobles demeures, auparavant
remplies de familles nombreuses, restèrent vides de maîtres et de
serviteurs! Ô combien de races illustres, combien d'opulents héritages,
combien d'amples richesses demeurèrent sans successeurs! Combien
d'hommes de mérite, de belles femmes, de jeunes gens aimables, que
Galien, Hippocrate, ou Esculape lui-même auraient jugé dans l'état de
santé la plus parfaite, dînèrent le matin avec leurs parents, leurs
compagnons, leurs amis, et soupèrent le lendemain au soir dans l'autre
monde avec leurs ancêtres!» Cette dernière phrase se ressent du commerce
que l'auteur entretenait avec les anciens: elle est empreinte de leurs
opinions sur l'autre monde, et tout-à-fait étrangère aux opinions
modernes; mais dans la description qu'elle termine et que j'ai
infiniment réduite pour n'en prendre que les traits les plus frappants,
quoiqu'il y en ait quelques-uns que l'on peut prendre pour des
imitations, on voit que le tout ensemble est conçu et dessiné d'après
nature. Tel était donc le relâchement des moeurs, occasioné par la peste
même, lorsque Boccace écrivit son _Décaméron_; et cette cause de
désordres est d'autant plus remarquable, qu'abstraction faite des temps
et des croyances religieuses, elle fut la même à Athènes et à Florence,
et qu'elle est également développée dans Thucydide et dans Boccace.
L'auteur florentin écrivait sous les yeux de la génération même qui
avait vu cet affreux spectacle, et qui était, pour ainsi dire, un débris
de cette grande ruine. Nous ne pouvons apprécier aujourd'hui que le
talent du peintre; mais, ce qui frappa le plus alors, fut la
ressemblance et la fidélité du tableau. Les couleurs en étaient bien
sombres, et paraîtraient au premier coup-d'oeil assez mal assorties avec
les peintures gaies dont on croit communément que la collection entière
est remplie; mais, en passant condamnation sur la gaîté trop libre d'un
grand nombre de ces peintures, on ne doit pas oublier qu'elles ne sont
pas, à beaucoup près, toutes de ce genre, et qu'il y en a
d'intéressantes, de tristes, de tragiques même, et de purement comiques,
encore plus que de licentieuses. Boccace répandit cette variété dans son
ouvrage, comme le plus sûr moyen d'intéresser et de plaire; et ce
qui est admirable, c'est que, dans tous ces genres si divers, il raconte
toujours avec la même facilité, la même vérité, la même élégance, la
même fidélité à prêter aux personnages les discours qui leur
conviennent, à représenter au naturel leurs actions, leurs gestes, à
faire de chaque Nouvelle un petit drame qui a son exposition, son noeud,
son dénouement, dont le dialogue est aussi parfait que la conduite, et
dans lequel chacun des acteurs garde jusqu'à la fin sa physionomie et
son caractère.
Les prêtres fourbes et libertins, comme ils l'étaient alors; les moines
livrés au luxe, à la gourmandise et à la débauche; les maris dupes et
crédules, les femmes coquettes et rusées, les jeunes gens ne songeant
qu'au plaisir, les vieillards et les vieilles qu'à l'argent; des
seigneurs oppresseurs et cruels, des chevaliers francs et courtois, des
dames, les unes galantes et faibles, les autres nobles et fières,
souvent victimes de leur faiblesse, et tyrannisées par des maris jaloux;
des corsaires, des malandrins, des ermites, des faiseurs de faux
miracles et de tours de gibecière, des gens enfin de toute condition, de
tout pays, de tout âge, tous avec leurs passions, leurs habitudes, leur
langage: voilà ce qui remplit ce cadre immense, et ce que les hommes du
goût le plus sévère ne se lassent point d'admirer.
Aussi notre grand Molière, qui prenait partout et à toutes mains des
matériaux qu'il se rendait propres par l'art de les employer et par son
génie, Molière, qui emprunta de Boccace le sujet entier de deux de ses
petites pièces, l'_École des Maris_, et _Georges Dandin_, qui est encore
une école des maris, faisait-il du _Décaméron_ un cas particulier. Ce
n'était pas seulement dans Plaute, dans Térence et dans quelques
comiques italiens et espagnols, qu'il puisait pour augmenter nos
richesses, et qu'il étudiait les secrets de l'art du dialogue, et même
les secrets plus profonds des caractères, c'était aussi dans Rabelais et
surtout dans Boccace.
Le Bembo a dit de Boccace avec beaucoup de raison: «C'est un grand
maître dans l'art de fuir la satiété. Ayant à faire cent prologues pour
ses cent Nouvelles, il les varia si bien, qu'on a un plaisir infini à
les entendre. Ayant à finir et à reprendre tant de fois la conversation
entre dix personnes, ce n'était pas non plus peu de chose que d'éviter
l'ennui[98].» On voit en effet qu'il a pris le plus grand soin
d'échapper à ce danger de son sujet. Les réflexions morales ou galantes
qui précèdent chaque Nouvelle, les descriptions du matin qui commencent
chaque Journée, les jolies ballades qui les terminent toutes, et dont
peut-être on ne fait point assez de cas, les tableaux variés de
passe-temps qui sont cependant à peu près toujours les mêmes, enfin de
charmantes descriptions de lieux champêtres, tracées avec une élégance
et une perfection de style que rien ne peut égaler, tels sont les moyens
qu'il a employés pour donner sans cesse à l'esprit des jouissances
nouvelles. Ces peintures locales que je compte parmi ses moyens de
variété, ont pour les Florentins une autre sorte de mérite. Ils y
reconnaissent, ainsi que dans l'_Admète_ et dans le _Ninfale Fiesolano_
du même auteur, les agréables environs de Florence. On a fait des
recherches sérieuses, et qui n'ont pas été inutiles, pour fixer les
lieux qu'il a décrits. Il paraît certain que, possédant une petite
propriété près de Majano et de Fiesole, il se plut à peindre les
paysages gracieux dont elle était environnée, et que l'on y reconnaît
encore aux plans qu'il en a tracés[99].
[Note 98: _Prose_, l. II, Florence, 1549, in-4°., p. 89.]
[Note 99: On reconnaît dans le premier endroit où s'arrêta la troupe
joyeuse, un lieu nommé _Poggio Gherardi_; dans le magnifique palais
qu'elle choisit ensuite pour échapper aux importuns, la belle _Villa
Palmieri_ (Prologue de la IIIe. Journée); et dans cette Vallée des Dames
(_delle Donne_), où Élisa conduit ses compagnes, pour prendre les
plaisirs du bain pendant la plus grande ardeur du jour (Journ. VI, Nouv.
X), une vallée ronde et étroite au-dessous de Fiésole, traversée par une
petite rivière qui descend des hauteurs voisines, et qui semble s'y
reposer. (M. Baldelli, _Illustrazione III_, à la fin de la Vie de
Boccace, p. 285.)]
Un autre mérite répandu dans tout l'ouvrage principalement apprécié par
les Florentins, mais que sentent aussi tous les Italiens instruits, et
qui n'échappe pas même aux étrangers studieux de cette belle langue,
c'est celui du style. Je n'ignore pas les défauts que des Italiens
modernes y ont trouvés. Pendant assez long-temps la prose de Boccace a
passé de mode comme la poésie du Dante. Il en est arrivé de l'un comme
de l'autre: la langue s'est affaiblie, corrompue et dénaturée. C'est du
moins ce qu'assurent des écrivains qui paraîtraient vouloir appliquer au
même mal le même remède, c'est-à-dire, ramener à étudier Boccace comme
on est revenu à étudier le Dante. L'auteur de la dernière Vie de
Boccace, M. Baldelli, qui écrit avec autant de goût qu'il met de soin et
d'exactitude dans ses recherches, après avoir dit que Boccace avait
donné les plus beaux modèles de l'éloquence italienne dans tous les
genres, laisse assez entendre que c'est à ces grands modèles qu'il
serait temps de revenir. «Aussi flexible qu'industrieux, dit-il[100],
Boccace emploie toujours, ou le mot propre le plus convenable, ou les
plus heureuses métaphores. Délicat et soigné dans les choses communes,
il sait revêtir avec pompe les objets qui ont de l'excellence et de la
grandeur, d'une éloquence magnifique, qui coule toujours
harmonieusement, sans enflure, sans embarras, sans effort, sans
expressions dures ou bizarres; toute brillante, au contraire, des mots
les plus élégants et les plus purs, et tirant du son qui résulte de
l'art de les placer, sa limpidité, sa clarté, sa douceur. Il y répand
une certaine fleur de plaisanterie, un atticisme naturel et
inimitable... il y met enfin un art admirable, et il emploie cet art
même à le cacher.»
[Note 100: Pag. 80.]
«Avec Boccace, ajoute-t-il plus loin[101], naquit et s'accrut
l'éloquence italienne; elle parut s'ensevelir avec lui. Elle ne commença
à se relever un peu qu'un siècle après. Alors la vénération que l'on
avait toujours eue pour Boccace parvint au plus haut degré. Tous les
auteurs florentins étudièrent le _Décaméron_ comme le seul modèle à
imiter dans la prose. De l'étude approfondie de ce livre naquirent, et
les _Prose_[102] du Bembo, et l'_Ercolano_ de Varchi, et les
_Annotations_ des Académiciens, et les _Avertissements_ de Léonard
Salviati, premiers Traités philosophiques où l'on apprit à écrire la
langue vulgaire avec la correction, l'exactitude et les ornements qui
lui conviennent. C'est de là que les grammairiens les plus renommés
tirèrent leurs règles, et que l'Académie de la Crusca, si célèbre
jusqu'à nos jours, prit en grande partie des exemples pour la
composition de son Vocabulaire. Un grand nombre d'imprimeurs distingués
et de savants littérateurs se sont occupés d'en donner les éditions les
plus magnifiques et les plus correctes; tous ont reconnu avec respect
son autorité dans le langage: aucun d'eux n'osa jamais l'attaquer. Il
était réservé à notre siècle de le mettre pour ainsi dire en oubli,
d'exercer contre lui une critique licencieuse, d'appeler enflure
l'abondance et fluidité de son style, et recherche maniérée sa
contexture ingénieuse et le doux arrangement des mots... La mode vint
de se passionner pour une langue étrangère qui, quoique pauvre, a de la
grâce et de la clarté[103], et qui a produit, il est vrai, de
très-grands écrivains. Des enfants dénaturés, oubliant les pères de
l'éloquence italienne qui, certes, ne sont pas inférieurs à ces
écrivains étrangers, y ont cherché des façons de parler, des tours et
des phrases qui, transportés dans la prose vulgaire, l'ont avilie,
souillée et monstrueusement altérée... Cette altération de la langue et
du goût est parvenue à un tel point, que ce n'est plus dans les
colléges, dans les académies, dans les cours qu'il faut aller apprendre
à parler purement l'italien, mais sur les heureuses collines de l'état
de Florence, où de simples villageois, qui ne sont ni gâtés par un
commerce étranger, ni corrompus par l'instruction moderne, conservent
précieusement et sans mélange ce riche patrimoine qu'ils ont reçu de
leurs aïeux, etc.» Il nous conviendrait mal, même lorsque nous sommes
incidemment mis en cause, de prendre parti dans ces questions de
philologie nationale; et nous devons nous borner à la connaissance des
faits: mais c'en est un, à ce qu'il me paraît, bien intéressant dans
cette affaire que l'opinion aussi déclarée d'un si bon juge. Revenons
aux imitateurs de Boccace.
[Note 101: Pag. 90.]
[Note 102: On sait que les écrits du Bembo, sur la langue, n'ont
point d'autre titre que _Prose_.]
[Note 103: On voit bien, sans que je le dise, quelle langue cet
auteur, zélé pour la gloire de la sienne, désigne ainsi; et, tout zélé
que je suis aussi pour la gloire de la mienne, je lui prouve, en le
citant sans le combattre, que je ne suis pas disposé à lui en vouloir.]
Bien d'autres que Molière ont puisé dans cette source féconde.
Lafontaine et d'autres conteurs après lui n'y ont pris que des sujets
d'un seul genre, et en cela d'abord ils ont marqué une prédilection dont
une morale austère est en droit de les blâmer: mais, de plus, ils se
sont privés du plus grand charme de l'ouvrage de Boccace, je veux dire
de cette riche et inépuisable variété. On voit, et l'on ne peut leur en
savoir gré, que c'est par choix qu'ils ont tiré du _Décaméron_ tout ce
qui pouvait irriter les sens, exciter les passions, enflammer les
imaginations et les corrompre; tandis que Boccace au contraire semble
n'avoir traité ces mêmes sujets que parce qu'ils entraient dans la
composition générale du grand tableau qu'il voulait tracer, et ne leur a
donné en quelque sorte d'autre place dans son ouvrage que celle qu'ils
tenaient dans les moeurs.
Chez les Anglais, il y a eu aussi des imitateurs. Dryden est le plus
remarquable par le genre de ses imitations; ce n'est pas sur des sujets
gais et libres qu'elles portent; son génie grave lui dictait un autre
choix. _Sigismond et Guiscard_ est un des plus beaux morceaux de ce
versificateur, si l'on n'ose pas dire de ce grand poëte; et c'est de
Boccace qu'il l'a tiré. Tancrède, prince de Salerne, qui tue Guiscard,
amant de sa fille Ghismonde, ou Sigismonde, et qui envoie son coeur dans
un vase à cette amante infortunée; Ghismonde qui verse et boit dans ce
vase un poison qu'elle tient préparé, et qui meurt aux yeux de son père,
barbare une seule fois dans sa vie, et trop tard pénétré de repentir,
forment un sujet terrible, traité par Boccace avec une énergique
simplicité[104], et que Dryden a revêtu de toutes les couleurs de la
poésie, sans en altérer le caractère primitif, l'intérêt, ni la terreur.
Ce sujet qui offre, dans la catastrophe, des rapports avec l'histoire du
Troubadour Cabestaing[105] et le roman du sire de Coucy, avait quelque
chose de national, non pour Boccace, qui était Florentin, mais pour la
princesse napolitaine qu'il ne songeait qu'à amuser ou à intéresser en
écrivant ses Nouvelles. Cette aventure tragique arrivée dans la famille
de Tancrède, l'un des derniers princes de la dynastie normande, était en
quelque sorte une des traditions du pays. La Nouvelle que Boccace en sut
tirer fit une sensation prodigieuse en Italie. Le célèbre Léonard
d'Arezzo la traduisit en prose latine[106]; Michel Accolti, son
compatriote, en fit le sujet d'un _capitolo_ ou chapitre en _terza
rima_[107]; le savant Beroalde la mit, au seizième siècle, en vers
élégiaques latins[108]; enfin, elle a reçu en Angleterre les honneurs
d'une imitation poétique. Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant,
non sur cette imitation, mais sur quelques détails où Dryden a cru
devoir entrer dans sa préface, et sur quelques autres emprunts qu'il a
faits à Boccace sans le savoir; ces courtes observations pourront
intéresser ceux qui cultivent à la fois la littérature italienne et la
littérature anglaise.
[Note 104: Journ. IV, Nouv. I.]
[Note 105: Boccace a aussi traité cet affreux sujet, même Journée,
Nouvelle IX. Il s'y est tenu attaché à la tradition provençale, telle
qu'elle se trouvait dans les vieux manuscrits provençaux, et telle que
Manni l'a imprimée, _Istor. del Decamer._, p. 308; mais il y a bien plus
d'intérêt, de passion et d'éloquence dans la Nouvelle de Tancrède.]
[Note 106: Manni, _ub. supr._, p. 247.]
[Note 107: _Ibid._, p. 257.]
[Note 108: Manni, _ub. supr._, p. 264.]
Outre _Sigismonde et Guiscard_, Dryden a encore imité du Décaméron,
_Théodore et Honorie_, aventure plus bizarre qu'intéressante, dont les
acteurs n'ont pas les mêmes noms dans Boccace[109]; et _Cimon et
Iphigénie_[110], autre aventure toute romanesque, mais qui ne manque pas
d'intérêt. Il a très-bien connu, et franchement déclaré la source de ces
deux fictions comme de la première; mais il n'a pas connu de même
l'origine d'une fiction plus importante, dont il a fait un petit poëme
en trois livres, sous le nom de _Palémon et Arcite_. Il l'a tirée du
vieux Chaucer, dont il a rajeuni quelques autres fables. Il avait
espéré, dit-il, pouvoir lui en attribuer l'invention[111]; mais il a été
détrompé en lisant à la fin de la septième Journée du _Décaméron_ que
Fiammette et Dionée chantent les aventures de Palémon et d'Arcite. Il en
conclut que cette histoire était écrite avant Boccace, mais que le nom
du premier auteur est inconnu. Nous avons vu ce que c'est que Palémon et
Arcite et pourquoi Dionée et Fiammette chantent leurs aventures; Arcite
et Palémon sont les deux héros du poëme de la _Théséide_. Chaucer avait
tiré leur histoire de ce poëme de Boccace, que Dryden apparemment ne
connut pas. Il ne connut pas davantage le _Filostrado_; et voici ce qui
le prouve. Chaucer a fait un poëme en cinq livres, intitulé _Troïle et
Criséide_; Dryden croit que l'ouvrage original dont il l'a tiré fut
écrit par un vieux poëte lombard: mais Troïle, fils de Priam, et
Chryséis, fille de Calchas sont, comme nous l'avons vu, les deux héros
du _Filostrato_, et Chaucer a suivi de point en point l'intrigue et tous
les incidents de ce poëme.
[Note 109: Au lieu de Théodore, c'est _Nastagio degli Onesti_; et au
lieu d'Honorie, la fille de messire Paul _Traversaro_. Journée V, Nouv.
VIII.]
[Note 110: Journ. V, Nouv. I.]
[Note 111: Voyez Préface des _Fables ancient and modern._, etc.,
Dryden's works, vol., II.]
Dryden s'est encore trompé en parlant de _Griselidis_, la dernière et la
plus intéressante de toutes les Nouvelles du _Décaméron_. Celle fable,
dit-il, est de l'invention de Pétrarque; il l'envoya à Boccace, de qui
elle parvint à Chaucer[112]. Ce qu'il y a de surprenant, ce n'est pas
qu'un poëte anglais se soit mépris sur ce point d'histoire littéraire
italienne; c'est qu'il lui suffisait de lire Chaucer pour ne pas tomber
dans cette erreur. Dans ses _Fables de Cantorbery_ (_Cantorbery Tales_),
ouvrage évidemment calqué sur le _Décaméron_ de Boccace, Chaucer a mis
cette Nouvelle sous le titre de _Fable du Clerc_, parce que c'est un
clerc, c'est-à-dire, un ecclésiastique qui la raconte. Voici ce qu'il
fait dire à ce conteur dans le prologue[113]: «Je vais vous conter une
fable que j'ai apprise à Padoue, d'un digne Clerc, connu par ses paroles
et par ses oeuvres. Il est maintenant mort et cloué dans sa bière: je
prie Dieu pour le repos de son ame; ce Clerc était François Pétrarque,
poëte lauréat, dont la douce éloquence répandit un éclat poétique sur
l'Italie entière[114], etc.» Ce fut vraisemblablement lorsqu'il fit
partie d'une ambassade envoyée à Gênes, en 1373, par Édouard III, que
Chaucer trouva l'occasion d'aller faire cette visite à Pétrarque, qui
approchait alors de sa fin. Il se partageait entre le séjour de Padoue
et celui de sa maison d'Arqua. Chaucer arriva sans doute au moment où
l'ami de Boccace venait de lire le _Décaméron_ pour la première fois. Il
était si enchanté, comme on l'a vu dans sa Vie[115], de cette Nouvelle
de Grisélidis, qu'il la récitait à tout le monde, et que, pour le
plaisir de ceux qui n'entendaient pas la langue vulgaire, il la
traduisit en latin. Peut-être même Pétrarque donna-t-il à Chaucer une
copie de sa traduction[116]: peut-être enfin est-ce aux éloges que
Chaucer entendit un homme de l'âge et de la réputation de Pétrarque
faire du _Décaméron_ et de son auteur, qu'il dut la première idée de
composer à peu près sur le même dessin, ses Fables de Cantorbéry; c'est
ainsi que toutes les parties de l'histoire littéraire se tiennent et
s'éclairent mutuellement.
[Note 112: Préface des _Fables ancient and modern._, etc., _ub.
supr._]
[Note 113:
_I wol you tell a Tale which that I
Lerned at Padowe of a worthy Clerk,
As preved by his wordes and his werk:
He his now ded and nailed in his cheste,
I pray to God so yeve his soule reste.
Franceis Petrark, the Laureat poete
Highte this Clerk, whose rethoric swete
Enlumined all Itaille of poetrie_; etc.
Dans les vers suivants, le Clerc anglais, ou Chaucer par son organe,
critique le Clerc italien d'avoir commencé son récit par un prologue ou
_prooemium_ (_a proheme_), où il fait une description inutile du
Mont-Vésuve, de la partie de l'Apennin qui borde la Lombardie, du
Piémont et du marquisat de Saluces. Il traite cette description
d'impertinente (_me thinketh it a thing impertinent_); elle n'est point
dans la Nouvelle de Boccace, et c'est une des additions que Pétrarque y
fit en la traduisant. (Voyez _Fr. Petrarchoe sp. Basil_, 1581, in-fol.,
p. 541). Il y a quelque temps qu'on annonça dans le _Publiciste_ (24
octobre 1810), la traduction prête à paraître d'une Histoire littéraire
allemande, très-estimée. On parlait de Chaucer, dans cette annonce, qui
n'a rapport qu'à la littérature anglaise; on avouait que ce poëte avait
composé ses Fables de Cantorbery, à l'imitation du _Décaméron_ de
Boccace; mais on y affirmait très-positivement, que «Chaucer se montre
fort supérieur à l'auteur italien, par l'agrément du récit, l'esprit qui
règne dans les détails, la finesse des observations, le talent avec
lequel il y peint les caractères.» Je ne veux point élever autel contre
autel, et soutenir mes Italiens contre les Allemands et les Anglais:
_Multæ sunt mansiones in domo patris mei_. Je crois cependant que
Boccace, si recommandable par la beauté du style, l'est peut-être plus
encore par ces mêmes qualités que l'on prétend trouver en lui
inférieures à ce qu'elles sont dans Chaucer. Je voudrais qu'on nous en
eût donné de meilleures preuves qu'un certain portrait d'une None,
rempli de traits tels que ceux-ci: À table, elle se comportait en
personne fort bien élevée, ne laissait pas tomber un morceau de ses
lèvres, et se gardait bien de mouiller ses doigts dans sa sauce; elle
savait porter un morceau, et le tenir de façon qu'il ne tombât pas une
goutte sur sa poitrine.» Ce sont là de ces _peintures de caractères_, ou
plutôt de ces caricatures très-fréquentes dans les poëtes anglais et
allemands, et qu'on ne trouve guère, il est vrai, dans les Italiens, si
ce n'est dans le genre Bernesque. Il n'est pas sûr que le bon goût ait
le droit de les en blâmer.]
[Note 114: Le texte anglais dit plus énergiquement: Éclaira, de
poésie, l'Italie entière.]
[Note 115: Voyez tom. II, p. 431.]
[Note 116: Ce qui est ci-dessus, p. 109 et 110, change cette
conjecture en certitude.]
Du _Décaméron_ de Boccace, Grisélidis, ce modèle unique de douceur, de
patience et de résignation conjugale, passa dans tous les recueils de
Romans et de Nouvelles, fut traduite dans toutes les langues, monta sur
tous les théâtres; et sous toutes les formes elle a toujours excité le
même intérêt. Mais où Boccace lui-même l'avait-il prise? Si ce fait
avait quelque importance, il ne laisserait pas d'être difficile à
éclaircir, tant ceux qui ont cru résoudre la question l'ont
embrouillée[117]! Heureusement il n'en a aucune. Quelque part que
Boccace ait puisé le sujet de cette Nouvelle, soit dans un vieux
manuscrit français, qu'il est pourtant peu vraisemblable qu'il ait pu
connaître, soit dans quelque ancienne chronique qui se sera perdue
depuis, soit même dans des traditions orales, dont il fit souvent
usage[118], il s'est rendu ce sujet tellement propre, par la manière
simple, naïve et touchante de le traiter, que c'est bien réellement à
lui qu'elle appartient.
[Note 117: Le Grand d'Aussy ne fait aucune difficulté de dire
(Fabliaux, t. I, p. 269), que, «selon le Duchat, dans ses notes sur
Rabelais, _Griselidis_ était tirée d'un vieux manuscrit, autrefois de la
bibliothèque de M. Foucault, intitulé le _Parement des Dames_, et que
c'est d'après ce témoignage sans doute, que Manni, dans son
_Illustratione del Boccaccio_, en a restitué l'honneur aux Français.»
Or, Manni ne fait point cette restitution, et ne cite point le Duchat.
Il dit (_Istor. del Decamerone_, p. 603): «Le fait a été regardé comme
véritable par un auteur qui a observé que cette Nouvelle est prise d'un
ancien manuscrit intitulé le _Parement des Dames_, de la bibliothèque de
M. Foucault, et que Griselidis vivait en 1025;» et il cite en note,
Bouchet, _Annal. d'Aquitaine_, l. III. Le Grand d'Aussy dit encore:
«Philippe Foresti, historiographe italien, donne aussi cette histoire
comme véritable.» C'est d'après Manni qu'il le dit; mais sait-on ce que
dit Manni? le voici: «Cette histoire est rapportée comme véritable par
un historiographe de profession, par le Père Philippe Foresti de
Bergame, qui, dans son _Supplément des Chroniques_, s'exprime ainsi: «Ce
trait de patience étant digne de servir d'exemple, comme je le trouve
écrit dans François Pétrarque, je me suis déterminé à l'insérer dans cet
ouvrage.» Le Père Foresti ne donne ici d'autre garant de l'histoire de
Grisélidis, que Pétrarque, c'est-à-dire la traduction latine que
Pétrarque avait faite de la Nouvelle de Boccace. C'est donc, en dernière
analyse, Boccace lui-même qui est ici le garant de Foresti: la même
question de savoir où Boccace avait pris cette histoire subsiste donc
toujours, seulement un peu plus embrouillée qu'auparavant. Au reste, ce
Foresti, que Le Grand d'Aussy transforme en autorité, était un pauvre
moine augustin de la fin du quinzième siècle (mort en 1520, âgé de
quatre-vingt-six ans); il donna ce titre de _Supplément des Chroniques_,
à l'histoire générale qu'il fit en mauvais latin, parce qu'il prétendit
recueillir tout ce qui était dispersé dans plusieurs autres Chroniques,
et suppléer ce qui y manquait. Cet ouvrage fut composé avant 1473.
(Voyez Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 20), époque où le _Décaméron_ de
Boccace n'était imprimé que depuis peu d'années, les premières éditions
n'étant que de 1470; et il est naturel de penser que ce bon moine ne les
connaissait point. Son _Supplément des Chroniques_ ne fut publié
lui-même que vers 1483, à Venise; et malgré le peu d'élégance du style
et le peu de critique de l'auteur (Tirab., _loc. cit._), il a été
réimprimé un assez grand nombre de fois.]
[Note 118: Voyez ci-après, note 4.]
Il s'est approprié de même, de quelque source qu'il l'ait tirée, la
Nouvelle de Titus et Gisippe qui, dans la même Journée, précède celle de
Grisélidis[119], et qui, dans un genre tout-à-fait différent, est
peut-être plus intéressante encore. Le Grand d'Aussy veut qu'elle soit
la même que le Fabliau _des Deux bons Amis_[120]. Boccace n'y a fait,
selon lui, que _quelques légers changements_. Il en a fait de bien
importants à l'original que notre Fablier et lui ont imité chacun à
leur manière. Dans le Conteur français, l'un des deux amis est Égyptien,
l'autre Syrien, et la scène se passe à Bagdad. Ces circonstances et
plusieurs autres, et le caractère même de l'aventure, décèlent une
origine orientale[121]; mais dans le Fabliau dont le Grand d'Aussy a
sûrement conservé ce qu'il y avait de meilleur, il n'y a pourtant
d'autre intérêt que celui de l'action même: point de passion, point
d'éloquence, point de charme. Tout cela se trouve au contraire avec
profusion dans Boccace.
[Note 119: Journ. X, Nouv. VIII.]
[Note 120: Fables ou Contes, etc., t. II, p. 385.]
[Note 121: M. Chénier est du même avis, dans son _Discours sur les
anciens Fabliaux_, imprimé dans le _Mercure de France_, au commencement
de l'an 1810, et qui fait partie d'une Histoire inédite de la
Littérature française, dont tous les amis des lettres doivent désirer
ardemment la publication.]
Il a transporté ses acteurs à Athènes et à Rome, sous le triumvirat
d'Octave. C'est dans Athènes que Titus Quintius Fulvus, jeune romain
envoyé par son père pour étudier la philosophie grecque, devient
éperduement amoureux de Sophronie, que son jeune ami Gisippe était près
d'épouser. Il veut se laisser mourir plutôt que de trahir l'amitié; mais
il ne peut lui cacher son secret. Gisippe le force d'accepter le
sacrifice qu'il lui fait de sa maîtresse: il s'agit de décider ses
parents, ceux de Sophronie et Sophronie elle-même à ce changement; Titus
convoque les deux familles et les réunit dans un temple, où il fait, par
un discours public, plein d'adresse et de véhémence, plier toutes les
volontés à la sienne. Il épouse Sophronie et l'emmène à Rome. Là,
commence une seconde action, suite et complément de la première.
Gisippe, ruiné par des troubles civils, exilé, chassé d'Athènes, vient à
Rome, se laisse accuser d'un meurtre qu'il n'a pas commis, et condamner
à mort sans daigner se défendre. Titus le reconnaît au tribunal, et se
déclare auteur du crime pour sauver les jours de son ami. Le débat le
plus généreux s'ouvre devant le préteur. La justice est embarrassée et
ne sait quel arrêt prononcer. Le vrai coupable, un brigand chargé
d'autres crimes, touché de ce spectacle, poussé par sa destinée et par
la voix même d'un Dieu qui parle au-dedans de lui[122], se fait
connaître au juge et rend la vie aux deux amis. Le triumvir Octave,
devant qui la cause est évoquée, les met tous deux en liberté, et le
coupable lui-même pour l'amour d'eux.
[Note 122: _I miei fati mi traggono a dover solvere la dura quistion
di costoro, e non so quale iddio dentro mi stimola_, etc. Bocc., _loc.
cit._]
Toute cette Nouvelle, et surtout dans la première partie, ce monologue
passionné de Titus qui se reproche son amour pour la future épouse de
Gisippe, et cette controverse si forte et si neuve entre les deux amis,
dont l'un veut faire accepter à l'autre le sacrifice de ce qu'il a de
plus cher, l'autre se défend de recevoir ce sacrifice, et cède, quand il
le reçoit enfin, aux instances et aux ordres de l'amitié plus qu'aux
violents désirs de l'amour, et cette harangue solennelle de Titus aux
deux familles rassemblées, et enfin le sublime éloge de l'amitié, par où
la Nouvelle est terminée, sont peut-être ce qu'il y a de plus éloquent
dans le _Décaméron_ entier, et par conséquent dans toute la littérature
italienne. La connaissance qu'avait Boccace, et qui était alors si rare,
de l'antiquité grecque et romaine, et l'emploi qu'il a fait de ces
grands noms et de ces nobles souvenirs d'Athènes et de Rome, rehaussent
encore cette Nouvelle, et l'on est tenté de la croire extraite d'un
ouvrage ancien qui s'est perdu. Le succès n'en fut pas moindre que celui
de Tancrède et de Gismonde. Elle fut aussi traduite en latin par le
savant Beroalde[123]; elle le fut encore par un jeune cardinal,
petit-neveu du pape Jules III, et dédiée par lui à ce pontife[124].
Voilà des honneurs sans doute que n'obtinrent et ne méritèrent jamais
ces vieux Fabliaux, si vantés lorsqu'ils étaient ensevelis dans la
poudre des manuscrits, mais qu'on a discrédités à jamais en les
produisant au grand jour.
[Note 123: Voyez sa traduction, Manni, _Stor. del Decamer._, p.
562.]
[Note 124: Le cardinal _Ruberto Nobili di Montepulciano_, V. _ib._,
p. 583.]
Ce ne fut pas sans dessein que Boccace termina par une Journée remplie
de ses histoires pathétiques et décentes, un recueil où il sentait qu'il
avait bien des choses à se faire pardonner. L'ouvrage entier, placé
entre la belle description de la peste qui le commence, et la Nouvelle
de Griselidis qui le finit, avait en quelque sorte deux sauve-gardes
contre la sévérité des lecteurs. C'est l'effet qu'il produisit sur
Pétrarque lui-même, qui n'avait eu, il est vrai, le temps que de le
parcourir. «Ce qu'on y trouve de trop libre, écrivait-il à son ami[125],
est suffisamment excusé par l'âge que vous aviez quand vous l'avez fait,
par le style, la langue, la légèreté même du sujet et des personnes qui
paraissaient devoir lire un tel ouvrage. Dans un grand nombre de choses
plaisantes et badines, j'en ai trouvé quelques-unes de pieuses et de
graves. Je ne pourrais cependant en porter un jugement définitif, ne
m'étant arrêté particulièrement sur aucun endroit; mais j'ai fait comme
ceux qui parcourent ainsi un livre; j'ai lu, avec plus d'attention que
le reste, le commencement et la fin. Dans l'un, vous avez, à mon avis,
décrit avec vérité et déploré avec éloquence le malheureux état de notre
patrie pendant cette peste terrible, qui forme, dans notre siècle, une
époque si lugubre et si funeste; vous avez placé, dans l'autre, une
dernière histoire, bien différente de plusieurs de celles qui la
précèdent. Elle m'a plu, elle m'a touché au point que, parmi tant de
sujets d'inquiétude qui me font, pour ainsi dire, m'oublier moi-même,
j'ai voulu la confier à ma mémoire, pour me pouvoir procurer à moi-même,
toutes les fois que je le voudrais, le plaisir de me la rappeler, et de
la raconter à des amis réunis pour causer ensemble, si j'en trouvais
l'occasion. C'est ce que j'ai fait peu de temps après; et voyant qu'on
avait eu beaucoup de plaisir à m'écouter, il m'est venu dans l'esprit,
qu'une histoire si agréable pourrait plaire à ceux mêmes qui n'entendent
pas notre langue[126]. J'ai donc entrepris de la traduire, moi qui ne
traduirais pas volontiers les ouvrages de tout autre que vous, etc.»
[Note 125: Voyez _Fr. Petrarchoe opera_, p. 540.]
[Note 126: Pétrarque donne une raison de cette idée, qui prouve que
Boccace n'avait pris que dans des traditions orales, le sujet de
Grisélidis, et que c'était, en Italie, une histoire en quelque sorte
populaire. «J'ai cru, dit-il, qu'elle pourrait plaire à ceux mêmes qui
ne savent pas notre langue, puisque l'ayant entendu raconter depuis bien
des années, elle m'avait toujours plu, et qu'elle vous avait fait, à
vous-même, tant de plaisir, que vous ne l'aviez pas jugée indigne d'être
écrite par vous en langue vulgaire, et d'être mise à la fin de votre
ouvrage, où les règles de l'art enseignent qu'il faut placer ce qu'on a
de plus fort.» _Ub. supr._]
Il était digne du caractère de Pétrarque et de son indulgente amitié,
d'aller au-devant des excuses que pouvait donner son ami pour les
libertés qu'il avait prises. Nous sommes convenus cependant, et personne
ne peut le nier, que ces libertés étaient un peu fortes. Elles ne se
bornaient pas à des anecdotes scandaleuses, racontées souvent avec une
franchise d'expression qui serait surprenante dans la bouche de jeunes
femmes sages et honnêtes, telles que les dépeint l'auteur, ou de jeunes
gens bien nés et attentifs à leur plaire, si ce n'était pas un effet et
une preuve de la licence qui régnait alors dans les discours, lors même
qu'elle n'était pas dans les moeurs. Ces libertés attaquaient souvent des
objets qu'on regardait comme plus sacrés encore que la morale; elles
blessaient un sentiment plus susceptible et plus chatouilleux que la
pudeur. Je ne parle pas seulement des aventures cyniques, dont les
prêtres et les moines sont les principaux acteurs, ni même de certaines
diatribes lancées contre les uns et contre les autres, mais
principalement contre les moines, telles qu'on en trouve plusieurs,
aussi étendues que violentes, dans divers endroits du _Décaméron_[127]:
je parle d'attaques plus vives, parce qu'elles sont plus directes, et
qu'on ne sait réellement comment concilier avec les opinions religieuses
que Boccace, comme Pétrarque, comme Dante, comme tant d'autres grands
hommes, conservèrent toujours, au milieu même d'une vie qui n'y était
pas tout-à-fait conforme.
[Note 127: Journée III, Nouvelle VII; Journée VII, Nouvelle III,
etc.]
Sans se donner la peine de feuilleter, on n'a qu'à ouvrir la première
Journée, et en lire de suite les trois premières Nouvelles; on verra
dans la première un coquin de _Ser Ciappelletto_, scélérat impénitent et
endurci, qui se moque, au lit de mort, d'un pauvre imbécille de
confesseur, lui fait, dans le plus grand détail, une confession niaise,
et, après la vie la plus scandaleusement débordée, qu'il couronne par ce
dernier acte, meurt en odeur de sainteté, au moyen de cette confession
hypocrite, est révéré comme un saint après sa mort, a plus de dévots,
plus de neuvaines, et fuit autant de miracles qu'aucun autre. Dans la
seconde, un marchand juif, très-honnête homme, mais entêté de ses
rêveries hébraïques, tiraillé par un ami pour se faire chrétien, prend
le parti d'aller à Rome, afin d'observer de près celui qu'on appelle le
Vicaire de Dieu sur terre, et les cardinaux, et toute cette cour. S'ils
sont tels qu'il en puisse conclure que la foi du Christ vaut mieux que
celle de Moïse, il se fera baptiser; sinon, il restera juif. Son ami
craint les suites d'un tel examen, et veut le détourner de ce voyage;
mais il n'en peut venir à bout. Le juif, arrivé à Rome, y voit, depuis
le pape, les cardinaux et les prélats, jusqu'au dernier des courtisans,
un train de vie dont on doit s'attendre qu'il va éprouver un grand
scandale, et qui paraît devoir le rendre inébranlable dans sa foi; tout
au contraire; de retour à Paris, et interrogé par son ami: Je me rends,
dit-il, je ne puis résister à une preuve si forte. Le pasteur et tous
les autres, qui devraient être les fondements et les soutiens de votre
religion, semblent employer tous leurs soins, tout leur art, tout leur
génie pour la détruire. Ils n'en peuvent venir à bout; elle croît sans
cesse, et devient chaque jour plus florissante, plus brillante et plus
respectée. J'en conclus que c'est Dieu lui-même qui en est le fondement
et le soutien. Ma résolution est donc prise; qu'on me baptise et n'en
parlons plus.
Enfin, dans la troisième Nouvelle, le sultan Saladin veut éprouver un
autre juif, et le prendre par ses paroles pour tirer de lui de l'argent.
Il lui demande quelle est celle des trois religions, juive, musulmane,
ou chrétienne, qu'il croit être la véritable. Le juif, qui devine
l'intention du sultan, se tire ainsi d'affaire. Un homme riche, lui
dit-il, avait dans son trésor, entre beaucoup d'autres bijoux, une bague
du plus grand prix. Il voulut en perpétuer la propriété dans sa famille,
et régla, par son testament, que celui de ses fils, à qui il aurait
laissé cette bague ou cet anneau, serait reconnu son héritier, respecté
et honoré par ses frères comme leur aîné. Le premier qui en hérita fit
de même, le second encore, et ainsi des autres, jusqu'à ce que l'anneau
parvint à un homme qui avait trois fils également beaux, également
vertueux, également obéissants à leur père, et qu'en récompense il
aimait tous également. Ne voulant donner à aucun des trois la
préférence, il fit faire par un ouvrier habile, deux autres anneaux si
parfaitement semblables au premier, que, ni lui ni l'ouvrier lui-même,
ne pouvaient plus les reconnaître. Il donna en mourant à chacun de ses
fils, en cachette des deux autres, un de ces trois anneaux. Le père
mort, chacun des frères réclama l'hérédité, et présenta son anneau pour
preuve. La ressemblance totale des trois anneaux occasiona un procès qui
embarrassa tellement les juges, quand ils voulurent décider quel serait
le véritable héritier du père, que la cause fut appointée, et qu'elle
l'est encore. J'en dis autant, ajouta le juif, des trois lois données
aux trois peuples par Dieu leur père. Chacun croit voir son héritage, sa
loi, ses commandements; mais lequel les a véritablement? Cette question
est encore indécise comme celle des trois anneaux.
L'apologue est ingénieux et l'allégorie sensible. Il n'y a point là
d'impiété, mais seulement une opinion tolérante qui ne pouvait être
celle d'un sectateur exclusif d'aucune religion. La tolérance même, et
la philosophie, qui n'est autre chose que la tolérance des opinions
comme des religions, ne tiendraient pas un autre langage; mais, dans le
pays où le _Décaméron_ parut, ce langage devait exciter un grand
scandale. En effet, cette Nouvelle et les deux précédentes, et plusieurs
autres encore, ont été sévèrement censurées, non seulement en Italie,
mais ailleurs; les papistes se sont fâchés des attaques qu'ils ont cru
leur être portées, et les hétérodoxes ont encore plus nui à Boccace, en
le louant des licences qu'il avait prises avec le clergé romain, comme
s'il avait, avant Luther, professé les opinions de ce réformateur. Mais,
contre toutes ces accusations, il a eu, dans le dernier siècle, un
très-grave et très-zélé défenseur. Monseigneur Bottari, prélat aussi
orthodoxe que savant, a fait, dans l'académie de la Crusca, une suite de
lectures sur le _Décaméron_, où il s'est proposé de le justifier
pleinement[128]. D'après ce courageux apologiste, Boccace, dans la
première de ces trois Nouvelles, eut pour but de démontrer combien il
est difficile de distinguer la véritable vertu de l'hypocrisie, et
combien de faux jugements on porte sur le salut de ceux que l'on voit
mourir; il voulut, et ici et dans une grande partie de son ouvrage,
dissiper, par son éloquence et par les créations de son génie, des
ténèbres et des erreurs qui étaient alors presque généralement
répandues. Se moquer des prétendus saints, comme il y en a eu dans
différents pays, et M. Bottari en citait un grand nombre, ce n'est pas
manquer de respect à ceux qui le sont véritablement. Si, dans la seconde
Nouvelle, Boccace porte un rude coup aux abus qui régnaient à la cour de
Rome, il est d'accord avec Dante, avec Pétrarque, avec les historiens et
presque tous les écrivains de son siècle. Est-ce donc attaquer la foi
que de dévoiler les vices et les turpitudes de ceux qui devraient en
être les soutiens?
[Note 128: Cet ouvrage est encore inédit. Manni en avait parlé,
_Hist. du Décamér._, pag. 432; il en avait même inséré deux leçons, pag.
433 à 453. M. Baldelli nous apprend, _Illustrazione IV_, pag. 322, que
l'ouvrage entier existe, et doit bientôt être imprimé; ayant eu
communication du manuscrit autographe, il en a tiré les défenses de
Boccace, dont je donne ici l'abrégé.]
La Nouvelle des trois anneaux a donné lieu à des accusations plus
graves, mais qui n'étaient pas mieux fondées. N'a-t-on pas prétendu que
Boccace, pour l'avoir faite, devait être réputé le véritable auteur de
ce livre _Des trois Imposteurs_ qui a fait tant de bruit dans le monde,
sans avoir jamais existé? M. Bottari n'a pas eu de peine à triompher de
cette accusation absurde. Quand à l'opinion qui paraît en résulter d'une
indifférence totale entre les trois cultes, Boccace, selon lui, a voulu
l'avilir et la discréditer en la mettant dans la bouche d'un usurier
juif. Au reste, il ne fut pas l'inventeur de ce conte. On le trouve dans
l'ancien recueil des Cent Nouvelles, dont une partie avait précédé les
siennes[129]; il ne fit, disent ses défenseurs, que le revêtir de sa
brillante et merveilleuse éloquence[130]. Ses vives et fréquentes
sorties contre les moines[131] et la peinture qu'il a souvent faite de
leurs bons tours[132] l'ont fait accuser d'avoir mal parlé des hommes
consacrés à Dieu. M. Bottari, dans ses leçons, ne l'en excuse pas; il
croit qu'il est pour cela même infiniment digne d'éloges. Il compare ses
plus fortes invectives contre les déportements des moines aux plaintes
que les plus saints personnages de son siècle formaient sur le même
sujet, et il les trouve entièrement conformes. Il conclut qu'on n'a pas
le droit, quand on vit aussi mal, d'échapper à la censure; qu'il ne
tenait qu'aux moines de la rendre calomnieuse en vivant bien, et que,
s'ils ne l'ont pas fait, c'est leur faute.
[Note 129: Voyez ci-dessus, p. 82, note I.]
[Note 130: _E solo lo rivestì di splendida e preziosa veste per
opera della sua miraculosa eloquenza_. M. Baldelli, _ub. supr._, p.
330.]
[Note 131: Surtout dans la violente invective de _Tedaldo degli
Elisei_, Journ. III, Nouv. VII.]
[Note 132: Entre autres dans les Contes de Maset, Journ. III, Nouv.
I; du Frère Albert, Journ. IV, Nouv. II; du Moine de Saint-Brancas,
Journ. III, Nouv. IV; d'Alibech et de l'Hermite, _ibid._, Nouv. X, etc.]
Boccace s'est moqué des faux miracles opérés par les fausses reliques.
Il a surtout pris à tâche de les tourner en ridicule dans une de ses
Nouvelles les plus comiques, ou un certain frère Oignon[133] vient, au
nom du baron messire Saint-Antoine[134], patron de son couvent,
recueillir les aumônes ou plutôt les libéralités des bons paysans de
Certaldo. Pour les rassembler en grand nombre, il promet qu'il leur fera
voir et toucher une plume de l'ange Gabriel, restée dans la chambre de
la Vierge à Nazareth, après l'annonciation. Or, cette plume, qu'il
portait avec lui dans une cassette, était tirée de la queue d'un
perroquet, oiseau qui était encore alors très-peu connu en Toscane[135].
Deux jeunes gens du lieu, tandis qu'il dîne et qu'il dort, lui jouent le
tour d'ouvrir la cassette, d'enlever la plume, et de mettre des charbons
à la place. Frère Oignon, qui ne se doute de rien, se rend devant
l'église à l'heure marquée, fait sonner les cloches, rassemble autour de
lui tout le village, fait sa prière, ouvre sa cassette, et la voit
remplie de charbons. On le croirait déconcerté: il ne l'est point du
tout. Il lève les mains au ciel, remercie Dieu, referme la cassette, et
se met à raconter un voyage imaginaire et ridicule qu'il dit avoir fait
de Florence à Jérusalem. Là, le patriarche lui montra toutes les
reliques qu'il possédait. Elles étaient innombrables; frère Oignon cite
les plus belles: c'était un doigt du Saint-Esprit, aussi entier et aussi
sain qu'il fut jamais, le toupet du séraphin qui apparut à S. François,
un ongle de Chérubin, quelques rayons de l'étoile qui apparut au mages
en Orient, une fiole de la sueur de S. Michel quand il se battit avec le
diable, etc. Le bon patriarche voulut bien se détacher pour lui de
quelques parties de son trésor. Il lui donna, dans une petite bouteille,
un peu du son des cloches du temple de Salomon; il lui donna encore la
plume de l'ange Gabriel dont il leur a parlé, et des charbons qui
avaient servi à griller S. Laurent. Ces reliques, depuis son retour, ont
été éprouvées par des miracles. Il les porte avec lui, tantôt l'une,
tantôt l'autre, dans des cassettes toutes pareilles, si complètement
pareilles, qu'il lui arrive quelquefois de s'y tromper, et de prendre la
plume de l'ange Gabriel pour les charbons de S. Laurent. Cette fois,
c'est tout le contraire; mais cela est égal, ou plutôt Dieu lui-même a
voulu ce quiproquo. La fête de S. Laurent arrive dans deux jours: c'est
le moment où ses reliques peuvent être le plus efficaces: il leur
apportera la plume une autre fois. Alors il ouvre la cassette: toutes
ces bonnes gens se pressent pour voir les charbons de S. Laurent, et
donnent à frère Oignon tout ce qu'ils peuvent pour obtenir de les
toucher. Le frère, d'un grand sérieux, prend de ces charbons dans sa
main, et sur les gilets blancs, sur les camisoles blanches, sur les
voiles blancs des femmes, il se met à tracer de grandes croix noires.
Les bons Certaldois ainsi croisés, s'en vont les plus contents du monde.
Les deux jeunes gens, qui avaient joué le tour, témoins de la présence
d'esprit du moine, viennent l'embrasser, et lui rendent sa plume, qui ne
lui valut pas moins l'année suivante que celle-là les charbons.
[Note 133: _Frate Cipolla_, Journ. VI, Nouv. X.]
[Note 134: _Del barone messer S. Antonio_.]
[Note 135: _Perciò che ancora_, dit Boccace avec son éloquence
accoutumée, _non erano le morbidezze d'Egitto; se non in piccola parte,
trapassate in Toscana_, etc.]
Le savant prélat Bottari s'est expliqué, dans trois de ses leçons[136],
à justifier cette Nouvelle. La véritable intention de l'auteur fut,
dit-il, d'ouvrir les yeux de ses contemporains, qui n'étaient rien moins
qu'éclairés sur les vraies et les fausses reliques, et qui s'y
laissaient tromper tous les jours. Il réunit donc dans une de ses fables
toutes les impostures de ce genre qui couraient le monde; et au lieu
d'une simple exposition qui eût été sèche et ennuyeuse, il y donna la
forme piquante que l'on voit dans ce récit, pour réveiller les esprits,
dissiper le sommeil de l'ignorance, et déconcerter les manoeuvres de ceux
qui abusaient de la simplicité du peuple, en confondant avec la religion
les superstitions les plus absurdes. Boccace fut en cela d'accord, à sa
manière, non seulement avec de très-saints personnages, mais avec
l'autorité même des Pères et des conciles qui se déclarèrent avec force
contre de semblables impostures[137].
[Note 136: Ce sont deux de ces trois leçons que Manni a publiées, et
qui remplissent vingt grandes pages in-4°. (433 à 453) de son livre.]
[Note 137: M. Baldelli, _ub. supr._, p. 334.]
Malgré les cris des moines et le blâme des amis de la décence des moeurs,
le _Décaméron_, publié par son auteur vers le milieu du quatorzième
siècle[138], circula librement en Italie: les copies s'en multiplièrent
à l'infini: il fut placé dans toutes les bibliothèques. L'imprimerie
vint un siècle après, et, dès 1470, il en parut une édition que l'on
croit de Florence[139], une seconde à Venise, l'année suivante, une
troisième meilleure à Mantoue deux ans après[140], et, depuis lors, un
grand nombre d'autres. Avec les éditions, se multipliaient les
déclamations et les prohibitions des moines; avec ces prohibitions, les
éditions, mais irrégulières, tronquées, et s'éloignant toujours de plus
en plus de la pureté du texte; lorsqu'en 1497, le fanatique Savonarole
échauffa si bien les têtes des Florentins, qu'ils apportèrent eux-mêmes
dans la place publique les _Décamérons_, les Dantes, les Pétrarques et
tout ce qu'ils avaient de tableaux et de dessins un peu libres, et les
brûlèrent tous ensemble, le dernier jour de carnaval; c'est ce qui a
rendu si rares les exemplaires de ces premières éditions.
[Note 138: 1353.]
[Note 139: Elle est sans date et sans nom de lieu ni d'imprimeur,
in-fol., en caractères inégaux et mal formés.]
[Note 140: _Mantova, Petr. Adam de Michaelibus_, 1472, in-fol. C'est
cette édition que Salviati jugeait la meilleure de toutes les
anciennes.]
Cependant l'autorité restait muette: vingt-cinq ou vingt-six papes se
succédèrent depuis la première publication de ce livre, sans qu'aucun
d'eux en défendit l'impression ni la lecture; mais d'éditions en
éditions, il n'était presque plus reconnaissable. Malgré les soins de
quelques éditeurs plus éclairés ou plus soigneux[141], la corruption du
texte paraissait sans remède: les Juntes[142], les Aldes eux-mêmes[143]
firent mieux, mais ne firent point encore assez bien. Quelques jeunes
lettrés toscans, honteux de laisser en cet état l'ouvrage en prose qui
honorait le plus leur langue, se réunirent, rassemblèrent les éditions
les moins incorrectes, recherchèrent les meilleurs manuscrits, et
produisirent, avec le plus grand succès, la fameuse édition donnée par
les héritiers des Juntes, en 1527. Mais pendant le reste de ce siècle,
tous les éditeurs ne la prirent pas pour modèle: il y en eut même de
fort savants[144] qui prétendirent corriger le texte à leur manière et
ne firent que le gâter et le corrompre. Les censures du concile de
Trente, les prohibitions de Paul IV, septième successeur de Léon X, et
celles de Pie IV, successeur de Paul, y portèrent un autre coup. Il y
eut à cette époque, entre les éditions, une lacune de quatorze ou quinze
ans. Enfin, Cosme Ier., grand duc de Toscane, demanda au pape Pie V que
l'interdit fût levé et qu'on rendit au public la faculté de se procurer
ce livre si utile pour l'étude de la langue, et le modèle le plus
parfait de l'élquence italienne. Le pape écouta ces représentations, et
sans vouloir céder sur les points qui lui paraissaient dangereux, il
consentit à des arrangements.
[Note 141: Tels, entre autres, que _Niccolò Delfino_, patricien de
Venise, 1516, Venise, _Gregor. de' Gregori_, in-4°.]
[Note 142: Firenze, _Filippo di Giunta_, 1516, in-4°.]
[Note 143: Venezia, _Aldo_, 1522, in-4°. Cette édition est la
meilleure de ce temps, et mérita d'être prise pour base de celle de
1527.]
[Note 144: Tels que le _Dolce_, dans les trois éditions de
_Giolito_, Venise, 1546, 1550 et 1552; le _Ruscelli_, Venise, 1552,
etc.]
Il s'ouvrit alors une négociation sérieuse et des opérations en règle.
Il s'agissait d'un recueil de contes, et l'on eût dit que la cour de
Rome et celle de Florence discutaient les intérêts les plus graves. Le
grand-duc nomma une commission composée de quatres membres de l'académie
de Florence, qu'il chargea de faire au _Décaméron_ les corrections qui
seraient indiquées. On choisit un bel exemplaire de l'édition d'Alde
Manuce que l'on envoya à Rome. Le maître du sacré palais et un
dominicain, évêque de Reggio et confesseur du pape, marquèrent sur cet
exemplaire, en présence de Sa Sainteté, tous les endroits qu'ils
jugèrent dignes de censure; il y en eut, et en grand nombre, dont la
discussion, ou même la simple lecture, dut être plaisante, entre ces
trois personnages. Le _Décaméron_, mutilé par leurs censures, fut
renvoyé à Florence, en 1571. Les quatre commissaires, ou députés,
passèrent deux ans à défendre, autant qu'ils purent, les passages
censurés et supprimés. Pie V mourut; la négociation se suivit avec
Grégoire XIII, son successeur; après une correspondance très-vive et
très-animée, le texte fixé par les députés florentins, fut approuvé à
Rome par les réviseurs. On garde dans la bibliothèque Laurentienne cette
correspondance curieuse des commissaires avec Rome, le grand-duc et le
prince de Toscane. Le livre fut enfin imprimé à Florence, sept ans
après[145]; c'est l'édition dite _des Députés_. Elle est plus conforme
que toutes les précédentes au texte original, dans ce que les censeurs
ont respecté; mais les retranchements qu'ils avaient faits excitèrent
bien des mécontentements et des murmures. On s'en plaignit à Florence en
prose et en vers, tandis qu'à Rome on jetait feu et flamme contre les
endroits irrespectueux pour l'église et contraires aux moeurs qu'on y
avait laissé subsister encore. On demandait à grands cris une seconde
correction, et dans l'index publié par le très-scrupuleux pontife Sixte
V, il fut expressément porté que le _Décaméron_ serait corrigé de
nouveau: ce qui fut exécuté en 1582[146], et ne satisfit pas davantage.
Depuis ce temps, on a pris le parti fort sage de ne s'en plus occuper.
Les éditions nombreuses qui se sont faites en Hollande, en Angleterre et
en France, et les éditions complètes qui avaient, en Italie, précédé les
corrections, et celles qui ont été faites depuis, conformément à ces
premières, rendent inutiles celles où ces corrections ont été suivies.
Vouloir faire du _Décaméron_ un livre entièrement orthodoxe, un livre
dont on puisse dire:
La mère en prescrira la lecture à sa fille,
est une entreprise folle, et l'on a bien fait d'y renoncer.
[Note 145: En 1573.]
[Note 146: Le grand duc François Ier. confia cette correction à
_Leonardo Salviati_, qui était alors l'oracle de la langue toscane, et
formait, à lui seul, une autorité. Il se donna, dans son édition, des
libertés dont personne n'osa le reprendre de son vivant; après sa mort,
il n'échappa point à la critique, et _Boccalini_ ne l'épargna pas dans
sa _Pietra di Paragone_; mais _les Avvertimenti della lingua sopra il
Decamerone_, que Salviati fit paraître deux ans après son édition, sont
un ouvrage précieux, et vraiment classique pour l'étude de la langue.
Sur toutes ces vicissitudes que le _Décaméron_ a éprouvées, voyez le
livre de Manni, _Istoria del Decamerone_, part. III, p. 628 et suiv.]
Tel qu'il est, c'est un des monuments les plus précieux qui existent de
l'art de conter et de l'art d'écrire. «Cet ouvrage, dit expressément M.
Denina, quoique moins grave que la comédie du Dante, et moins poli que
les poésies de Pétrarque, a fait cependant beaucoup plus pour fixer la
langue italienne. Les écrivains du seizième siècle n'en parlent qu'avec
un enthousiasme presque religieux. Mais en mettant à part ce qu'il y a
peut-être d'exagéré dans leurs éloges, on ne peut s'empêcher de
reconnaître qu'outre l'artifice dans la conduite et dans la composition
générale, qui est merveilleux, et qui n'a été égalé par aucun autre
auteur de Contes ou de Nouvelles, soit italien, soit étranger, on y voit
encore fidèlement représentés, comme dans une immense galerie, les moeurs
et les usages de son temps, non-seulement dans les caractères et les
personnages de pure invention, mais encore dans un grand nombre de
traits d'histoire qui y sont touchés de main de maître[147].»
[Note 147: _Vicende della Letteratura_, l. II, cap. 13.]
Après ce jugement d'un esprit sage et aussi instruit des lois du goût
que de celles de la décence, on ne doit pas cesser de regretter que
Boccace ait gâté un si délicieux ouvrage par des détails qui défendent
de le laisser entre les mains de la jeunesse; mais à l'âge où il est
permis de tout lire, on peut faire du _Décaméron_ une de ses lectures
favorites, une étude utile pour la langue, pour la connaissance des
moeurs d'un siècle, et des hommes de tous les siècles: on peut, à
l'exemple du sage Molière, y apprendre à représenter au naturel les
vices, les ridicules et les travers: on en peut tirer des sujets de
tragédies touchantes, de comédies gaies, de satires piquantes,
d'histoires agréables et utiles, de discours éloquents et persuasifs: on
peut enfin, en passant quelques endroits qui n'offrent plus aucun aurait
à ceux pour qui ils n'ont plus aucun danger, jouir d'une production
variée, amusante, attachante même, entremêlée de descriptions, de
narrations, de dialogues; pleine de verve, d'imagination d'originalité,
de naturel, et d'une élégance de style qui, si l'on en excepte un petit
nombre d'expressions et de tours que le temps a fait vieillir, est à
l'abri de toutes les critiques, comme au-dessus de tous les éloges.