BOCCACE.

_Notice sur sa Vie; Coup-d'oeil général sur ses différents ouvrages,

autres que le Décameron_; en latin, _Traités mythologiques, historiques,

etc.; seize Églogues_; en italien, _Poëmes; Romans en prose; la Vie du

Dante; Commentaire sur la Divina Commedia_.

L'effort que la nature fit en Italie au quatorzième siècle, en y

produisant presque à la fois trois grands hommes, fut d'autant plus

heureux qu'ils reçurent d'elle tous trois un génie différent. Ils

prirent, pour monter sur le Parnasse, trois routes si diverses, qu'ils

arrivèrent au sommet sans se rencontrer ni se nuire; et l'on jouit

aujourd'hui de leurs productions, sans que celles de l'un puissent ni

donner l'idée de celles de l'autre, ni y être préférées ou même

comparées, ni, par conséquent en tenir lieu. Celui qui vint le dernier

des trois parut s'élever moins haut que les deux autres; mais c'est le

genre où il excella qui n'a pas la même élévation. La manière dont il

le traita n'est pas moins parfaite; et il est, comme eux, au premier

rang, puisque, comme eux, il n'a pu encore être surpassé.

Jean Boccace naquit en 1313[1], d'une famille estimée dans le commerce,

originaire de _Certaldo_, château situé à vingt milles de Florence, au

bord de la rivière d'_Elsa_, dans une vallée qui, du nom de cette

rivière, a pris le nom de _Val d'Elsa_. Son père, nommé _Boccaccio di

Chellino_, c'est-à-dire Boccace, fils de Michel, ou peut-être même un de

ses aïeux, quitta _Certaldo_ pour aller s'établir à Florence, où il

acquit les droits de citoyen. Quoique Boccace joignît toute sa vie à son

nom les mots _da Certaldo_, il n'était point né dans ce château; il

voulut seulement désigner le lieu qui avait été le berceau de sa

famille. _Boccaccio di Chellino_, appelé à Paris par les affaires de son

commerce, y avait eu, dans sa jeunesse, une liaison d'amour, dont Jean

Boccace fut le fruit. Né à Paris, il fut conduit encore enfant à

Florence, par son père, et y reçut la première éducation, sous un

grammairien habile, nommé _Giovanni da Strada_. Il annonça bientôt les

dispositions les plus brillantes; il en montra surtout de très-précoces

pour la poésie. Dès l'âge de sept ans, sans savoir un mot des règles de

la versification, il composait des fables, ou des espèces de récits en

vers, qui lui firent donner le surnom de poëte, parmi les enfants de

son âge.

[Note 1: Tiraboschi, _Storia della Letter. ital._, t. V, l. III, p.

441.]

Mais son père, qui n'était pas riche, ne voulant pas faire de lui un

littérateur ni un poëte, mais un bon marchand, comme il l'était

lui-même, interrompit ses études lorsqu'il n'avait que dix ans, et le

plaça chez un autre marchand, pour y apprendre l'arithmétique et la

tenue des livres. Quelques mois après, ce marchand vint s'établir à

Paris pour son commerce, et amena avec lui le jeune Boccace, qui

continua de marquer si peu de goût pour cet état, et donna si peu de

satisfaction à son maître, que celui-ci prit le parti de le renvoyer à

Florence, après six ans d'essais, de contrainte, et de remontrances

inutiles. Boccace, de retour chez son père, y passa quelques années

toujours dans les mêmes contrariétés, toujours entraîné, parmi ses

occupations mercantiles, vers la littérature et les arts d'imagination.

Son père essaya de le faire voyager dans plusieurs villes d'Italie, pour

s'instruire plus en grand et avec plus d'agrément de son état. A l'âge

de vingt ans, ses voyages le conduisirent à Naples[2]. En parcourant les

curiosités des environs, il visita le tombeau de Virgile. A la vue de ce

monument, le génie poétique, qui sommeillait en lui, se réveilla et se

déclara si fortement, qu'il lui fit oublier le commerce et les projets

de son père. Toutes ses études devinrent poétiques. Virgile, Horace,

Ovide, furent ses maîtres; il y joignit le Dante; il lut et expliqua

plusieurs fois la _Divina Commedia_, et l'une de ses premières

compositions poétiques fut peut-être celle des _Arguments_ de ce

poëme[3]. Enfin, il le possédait si bien, qu'il en avait sans cesse à la

bouche les plus beaux traits, et qu'il lui arrivait souvent de se servir

des expressions du Dante pour rendre ses propres pensées.

[Note 2: 1333.]

[Note 3: On trouve ces _Argomenti_ parmi les _Rime liriche del

Boccaccio_, recueillies par M. Baldelli, et publiées à Livourne, 1802,

in-8°. Le même M. Baldelli (_Vita di Giovanni Boccaccio_, Firenze, 1806,

in-8°.), fait remonter bien plus haut l'influence du génie du Dante, sur

celui de Boccace. Il croit que, dès l'âge de sept ans, lorsque les

enfants le nommaient déjà _le poëte_, son père, dans un de ses voyages,

put le conduire avec lui à Ravenne, où Dante vivait encore; que ce grand

poëte fut frappé des dispositions précoces de cet enfant; qu'il lui dit,

pour l'engager à cultiver la poésie, tout ce qui pouvait enflammer sa

jeune tête, et lui donna sur l'art même, les leçons compatibles avec cet

âge. Mais j'avouerai que je ne suis pas frappé de l'évidence de ses

preuves. La plus forte est cette phrase d'une lettre de Pétrarque, où il

rappelle des expressions dont Boccace s'était servi en lui écrivant.

_Inseris nominatim hanc hujus officii tui excusationem, quod ille, tibí

adolescentulo, primus studiorum dux, prima fax fuerit_. Cela peut

vouloir dire seulement, que Boccace, dès sa première jeunesse, avait

profondément étudié le Dante, et l'avait pris pour guide et pour maître.

_Adalescentul_ ne convient guère à un enfant de sept ans. On est

cependant porté à adopter l'opinion]

Le père de Boccace, qui était un bonhomme, le voyant si invinciblement

passionné pour les lettres, lui permit enfin de s'y livrer: il exigea

seulement qu'il étudiât aussi le droit canon. Boccace essaya de lui

obéir; mais il fit comme Pétrarque et comme tant d'autres hommes

célèbres, il ne put prendre aucun goût pour tout ce fatras des

Décrétales, et revint avec une nouvelle ardeur à la poésie et aux

lettres. Il approfondit plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors l'étude

de la bonne latinité; il apprit les éléments de la langue grecque, soit

en Calabre, où elle était assez commune, soit à Naples, où il s'était

intimement lié avec Paul de Pérouse, grammairien très-versé dans cette

langue, et bibliothécaire du roi Robert. Il s'éleva même à de plus

hautes études, et cultiva les mathématiques, l'astronomie ou plutôt

l'astrologie, où il eut pour maître un Génois alors célèbre, nommé

Andalone del Nero, qui avait beaucoup voyagé. Il étudia aussi la

philosophie sacrée ou la théologie, mais il ne paraît pas qu'il y eût

fait de grands progrès.

Boccace était fixé à Naples depuis huit ans, lorsqu'il y jouit d'un

spectacle fait pour enflammer de plus en plus son génie poétique. Il fut

témoin de l'accueil honorable que Pétrarque reçut à la cour du roi

Robert, et de l'examen solennel que ce roi fit subir au poëte[4]. Il

entendit sortir de cette bouche éloquente l'éloge de la poésie et

l'exposition des plus secrètes beautés de l'art. Cette pompe

extraordinaire, et le bruit qui retentît à Naples des fêtes données à

Rome pour le couronnement de Pétrarque, le remplirent d'une émulation

généreuse, où il entrait si peu d'envie, qu'il sentit dès ce moment

naître en lui, pour ce grand poëte, la vénération d'un disciple et la

tendre affection d'un ami.

[Note 4: 1341.]

Cette époque est marquée dans sa vie par la naissance d'un attachement

d'une autre espèce. Il n'était pas tellement livré à l'étude, qu'il ne

donnât une partie de son temps aux plaisirs de son âge. Doué d'une belle

figure, d'un esprit vif et d'une santé brillante, au milieu d'une ville

où la corruption des moeurs était extrême, il avait mis peu de réserve et

peut-être de choix dans ses amours. Mais cette année-là même, dans une

église, et la veille de Pâques, il vit, pour la première fois, la jeune

princesse Marie, fille naturelle du roi Robert, mariée depuis sept ou

huit ans avec un gentilhomme napolitain, et qui joignait à une beauté

parfaite les talents et les qualités les plus aimables[5]. Devenu

amoureux d'elle, comme Pétrarque le devint de Laure, il le fut d'une

autre manière, et obtint d'elle d'autres succès. C'est elle qu'il a si

souvent désignée sous le nom de _Fiammetta_, et c'est pour elle qu'il

composa le roman qui porte ce nom, et celui qui est intitulé _Filocopo_.

Il ne lui dédia pas seulement son poëme de la _Théséide_, comme le dit

le comte Mazzuchelli[6], il le composa aussi pour elle: il lui dit même

dans sa dédicace, que si elle le lit avec attention, elle reconnaîtra,

dans les aventures de deux amants, celles qui leur sont arrivées à

eux-mêmes. Dans plusieurs endroits de ces trois ouvrages, il parle de

leurs amours; il en parle d'une manière différente, et même un peu

contradictoire. Le fond était réel et très-réel; mais il y ajouta, dans

ses récits, du poétique et du romanesque. A dire vrai, on s'y intéresse

peu. Ce fut une liaison d'amour-propre et de plaisir, mais non pas une

de ces passions qui disposent de la vie, et qui y répandent leur intérêt

comme leur influence. Dante et Pétrarque n'aimèrent point des filles de

rois; mais, dans l'histoire de leur vie, comme dans leurs ouvrages, tout

est plein de Béatrix et de Laure. Ce sont elles qui paraissent des

reines, et Marie, déguisée sous le nom de _Fiammetta_, n'a l'air que

d'une femme galante, comme tant d'autres.

[Note 5: Voyez _Vita di Giov. Boccaccio_, p. 22, et à la fin de

ouvrage, _Illustrazione quinta_.]

[Note 6: _Scrittor. ital._, vol. II, part. III, p. 1317.]

Ses plaisirs furent interrompus. Le père de Boccace, devenu vieux, et

ayant perdu tous ses autres enfants, le rappela auprès de lui[7].

Florence était alors dans de fâcheuses circonstances: c'était le temps

de la tyrannie du duc d'Athènes[8], envoyé par le roi de Naples aux

Florentins, sous prétexte de protéger leur liberté. L'abus qu'il fit de

sa puissance la détruisit; il fut chassé; la lutte entre la noblesse et

le peuple recommença; le gouvernement populaire prévalut, et les choses

n'en allèrent pas mieux. Il ne paraît pas que Boccace prît aucune part à

tous ces mouvements. Le souvenir de _Fiammetta_, et la composition de

quelques ouvrages où il a consacré ce souvenir, étaient sa ressource

contre l'importunité des agitations civiles. Il y écrivit entre autres

l'_Ameto_ ou l'_Admète_, joli roman mêlé de prose et de vers. Cependant

son vieux père se remaria; la présence de son fils lui devint moins

nécessaire, peut-être même importune. Boccace, rappelé à Naples par son

amour et par quelque espérance de fortune, y reparut après deux ans

d'absence[9]; tout y était changé. Le roi Robert était mort; Jeanne, sa

fille, régnait, ou plutôt une régence mal composée, des courtisans

corrompus et l'odieuse Catanaise régnaient à sa place. Bientôt

l'assassinat du roi André exposa ce royaume à des bouleversements plus

terribles que ceux de Florence; et Boccace, qui ne cherchait que la

paix, s'y trouva environné de nouveaux troubles.

[Note 7: 1342.]

[Note 8: Gaultier de Brienne.]

[Note 9: 1344.]

Mais, pendant quelque temps, ni les troubles ni les maux publics

n'interrompirent les fêtes et les divertissements de la cour et des

cercles brillants de la ville. Marie en faisait l'ornement; Boccace

continuait de jouir de son amour, et d'en immortaliser le souvenir dans

ses ouvrages. Il paraît qu'il sut même se rendre agréable à la reine

Jeanne, qui, au milieu des orages et des emportements de ses passions,

aimait les lettres et se plaisait, à l'exemple de son père, dans la

conversation des savants et des poëtes. Boccace a fait, en plusieurs

endroits, de grands éloges de cette reine. Il eut bientôt à plaindre ses

malheurs; bientôt aussi la mort de son père et les soins de famille qui

en furent la suite, le rappelèrent à Florence[10], où il resta désormais

fixé par la maturité de l'âge, l'estime de ses concitoyens, la part

qu'il prit aux affaires, et ses liaisons avec les hommes distingués qui

illustraient alors cette république.

[Note 10: 1350.]

L'année même de son retour, Pétrarque, qu'il n'avait pas revu depuis son

triomphe, passa par Florence en se rendant à Rome pour le jubilé.

Boccace le prévint par des vers latins qu'il lui adressa; il alla

au-devant de lui, le reçut dans sa maison; et ce fut là, qu'à l'éternel

honneur de l'un et de l'autre, ils se lièrent d'une amitié qui dura

autant que leur vie. Rien ne fut plus utile à la direction des travaux

littéraires de Boccace, et même à celle de sa conduite, que cette

amitié. Les noeuds en furent encore resserrés à Padoue, l'année suivante,

quand Boccace y fut envoyé par la république, pour porter à Pétrarque le

décret qui lui rendait ses droits et ses biens. Ce n'était pas la

première mission honorable dont il était chargé par ses concitoyens, et

ce ne fut pas la dernière. Il s'était acquis parmi eux une grande

considération; et le fils d'un marchand était devenu l'un des principaux

personnages de Florence; chose au reste peu surprenante dans un état

républicain où les meilleures familles subsistaient et s'élevaient par

le commerce; c'était même une famille de marchands qui était destinée à

enlever à Florence son orageuse liberté. Le père de Boccace, quoiqu'il

ne fût pas riche, avait occupé les premières magistratures; il avait été

l'un des Prieurs de la république. Il n'était donc pas étonnant que son

fils, quoique jeune encore, y obtînt des emplois de confiance et des

ambassades. Boccace avait été déjà envoyé à Ravenne, auprès des

seigneurs de la Polenta. Lorsque les Florentins voulurent engager Louis,

marquis de Brandebourg, fils de Louis de Bavière, à descendre en Italie

pour abaisser la puissance des Visconti, ils le choisirent pour leur

ambassadeur[11]; et quand le bruit se répandit en Italie que Charles IV

y allait entrer, ce fut encore lui qu'ils envoyèrent à Avignon pour

concerter avec le pape Innocent VI, la manière dont ils se

comporteraient avec cet empereur. Il y fut renvoyé, en 1365, en

ambassade auprès d'Urbain V, qui avait paru mécontent de la conduite des

Florentins. Enfin, deux ans après, il était un des magistrats chargés de

la conduite des stipendiaires, et, dans la même année, il fut encore

député vers le pape Urbain, non pas cette fois à Avignon, mais à Rome,

où ce pontife avait rétabli le Saint-Siége.

[Note 11: 1352.]

Avant qu'il se fût lié d'amitié avec Pétrarque, il avait rendu à la

supériorité poétique qu'il reconnaissait en lui l'hommage le moins

équivoque. En s'adonnant dans sa jeunesse à la poésie vulgaire, il

s'était flatté d'occuper la première place après Dante. Il ne

connaissait pas alors les poésies italiennes de Pétrarque. Lorsqu'elles

lui tombèrent entre les mains, il en fut si surpris et si découragé,

qu'il jeta au feu presque tous les vers italiens qu'il avait faits.

Pétrarque l'apprit dans la suite, et lui en fit de vifs reproches. On ne

sait pas si ce mouvement d'admiration, de modestie, mêlé peut-être aussi

d'un peu de dépit, fit périr des productions très-précieuses; mais ce

qui en résulta d'heureux, fut que Boccace, voyant qu'il n'y avait plus

de rang à prendre en poésie, tourna tous ses efforts du côté de la

prose, qui reçut de lui non-seulement plus de régularité, mais le poli,

les grâces, les formes élégantes et l'harmonie, que personne ne lui

avait encore données. Ce fut au désespoir de ne pouvoir être le second

en vers, qu'il dut d'être le premier en prose. Il s'éleva surtout dans

ce rang, dans son grand et immortel ouvrage des Dix-Journées ou du

_Décameron_. Il l'avait commencé à Naples; il le termina et le publia à

Florence, trois ans après son retour[12]. Le bruit que fit cette

publication, l'admiration qu'elle excita, les critiques mêmes dont elle

fut l'objet, portèrent au plus haut degré la réputation dont il

jouissait déjà en Italie. Il sembla que la prose toscane n'avait encore

fait que bégayer, qu'elle parlait enfin, que la langue était fixée, et

que le vrai modèle de l'éloquence italienne existait pour toujours.

[Note 12: 1353.]

En même temps que Boccace rendait ce grand service à la langue vulgaire,

il ne cessait d'appeler ses contemporains à l'étude des langues

anciennes, de les étudier lui-même, de rechercher, de se procurer à

grands frais ou par beaucoup de peines, les chefs-d'oeuvre qui avaient pu

échapper aux ravages de la barbarie et du temps. Dans les voyages qu'il

faisait, soit pour remplir des missions publiques, soit pour cultiver

des liaisons que ces missions mêmes lui donnaient occasion de former, il

visitait partout les savants, les monuments, les bibliothèques; il

recueillait les anciens manuscrits grecs ou latins, et les copiait de sa

main, quand il n'avait pas le moyen de les acheter, ou qu'on ne voulait

pas les vendre. Il transcrivit un si grand nombre d'historiens,

d'orateurs et de poëtes latins, qu'il paraîtrait surprenant qu'un

copiste de profession en eût autant écrit[13]. Dans une excursion qu'il

fit au Mont-Cassin, monastère célèbre où était une bibliothèque, pillée

plusieurs fois pendant les siècles de barbarie, mais qui avait toujours

réparé ses pertes, et qui passait pour l'une des plus riches en anciens

manuscrits, il fut aussi étonné qu'affligé de trouver cette bibliothèque

reléguée dans un grenier où il ne put monter que par une échelle. Il n'y

avait ni porte ni clôture d'aucune espèce. L'herbe croissait aux

fenêtres, et tous les livres étaient moisis et couverts de poussière. Il

en ouvrit plusieurs, qu'il trouva dans le plus misérable état. La

douleur qu'il en ressentit redoubla encore quand il apprit de l'un des

moines que, lorsqu'ils voulaient gagner quelque argent, ils grattaient

un volume, en effaçaient l'écriture, et écrivaient à la place des

psautiers et d'autres livres d'église, qu'ils vendaient aux femmes et

aux enfants[14]. Tel est l'état où les anciens manuscrits n'étaient que

trop souvent réduits dans la plupart des monastères; et c'est ainsi que,

si l'on doit aux moines la conservation d'un grand nombre d'auteurs, on

leur doit peut-être la perte d'un nombre plus grand encore.

[Note 13: Giann. Manetti, cité par M. Baldelli, _Vita del

Boccaccio_, p. 127.]

[Note 14: _Benvenuto da Imola_, Comment. sur Dante, _Paradis_, c.

22. Ceci confirme ce que j'ai dit de cet abus passé en usage, t. I, p.

113.]

En se procurant et en copiant des manuscrits rares et précieux, Boccace

ne satisfaisait pas seulement son admiration pour les anciens et son

ardeur pour l'étude, qui allait croissant avec l'âge; il se mettait

encore en état de faire, malgré la modicité de sa fortune, de riches

présents à ses amis. Il exerça surtout avec Pétrarque cette libéralité

littéraire; il lui donna un Tite-Live, quelques Traités de Cicéron et de

Varron, tous copiés de sa main; et comme il étendait ses recherches aux

écrits les plus estimés des Pères de l'Église, il lui fit aussi présent

du _Traité de S. Augustin sur les Psaumes_. Enfin, dans une visite qu'il

lui fit à Milan[15], où il passa plusieurs jours avec lui, n'ayant point

vu dans sa bibliothèque le poëme du Dante, qui était à ses yeux

au-dessus de toutes les productions modernes, dès qu'il fut de retour à

Florence, il en commença une copie, exécutée avec toute la propreté de

son écriture, qui était fort belle, et qu'il fit décorer de tous les

ornements que le dessin, la miniature et l'application de l'or bruni,

ajoutaient alors aux manuscrits les plus soignés; et il l'envoya

l'année suivante à son ami, qu'il appelait toujours son maître[16].

[Note 15: En 1359.]

[Note 16: J'ai déjà dit dans la Vie de Pétrarque, que ce manuscrit,

précieux sous tous les rapports, est à la Bibliothèque impériale, n°.

3199.]

Ce séjour de Boccace à Milan fait époque dans l'histoire de la

littérature grecque en Italie. Parmi les différents objets dont les deux

amis s'entretinrent, Pétrarque parla de la rencontre qu'il avait faite,

quelque temps auparavant, à Padoue, d'un petit Calabrois nommé Léonce

Pilate, qui, ayant passé presque toute sa vie en Grèce, se donnait pour

Grec, et l'était du moins par la connaissance la plus étendue et

l'habitude la plus familière de la langue. Pétrarque lui avait fait

traduire en latin quelques morceaux d'Homère, qui lui avaient donné le

plus vif désir d'en avoir une traduction complète. L'imagination de

Boccace s'échauffe à ce récit; Léonce Pilate était alors à Venise, d'où

il comptait se rendre à la cour d'Avignon: il conçoit le dessein de

l'attirer à Florence, et de l'y fixer par un enseignement public. Il

part de Milan, va proposer au sénat de Florence de créer dans cette

ville une chaire de langue grecque, en obtient avec beaucoup de peine le

décret, part pour Venise, porte lui-même ce décret au Calabrois, qu'il

persuade par son éloquence, qu'il emmène comme en triomphe, et qu'il

loge dans sa propre maison.

Il l'y garda pendant tout le temps que Léonce voulut rester à

Florence[17]; et, ce qui rendait plus méritoire ce trait d'amour pour la

langue grecque, c'est que celui qui en était l'objet, loin de procurer à

son hôte une société agréable, était peut-être le plus laid, le plus

sale et le plus hargneux de tous les pédants. Le parti que Boccace en

tira pour lui même, fut de se faire expliquer en entier les deux poëmes

d'Homère, et de lui en faire rédiger sous ses yeux une traduction

latine[18]. Il lui fît expliquer et traduire de même seize Dialogues de

Platon. Quant aux leçons publiques, le succès en était retardé par

l'extrême rareté, et même par la privation presque totale de livres

grecs. Boccace mit toute son activité à en rechercher de toutes parts,

tout son désintéressement, ou plutôt sa prodigalité à se les procurer à

tout prix. Il en fit venir à ses frais de la Grèce même; il en réunit

enfin un si grand nombre, que, dans le siècle suivant, un auteur

florentin[19] qui écrivit sa vie, assura que presque tous les manuscrits

grecs que possédait alors la Toscane étaient dus aux soins et la

générosité de Boccace.

[Note 17: Il y resta près de trois ans. En 1363, il partit pour

Venise, d'où il passa à Constantinople. À peine y fut-il arrivé, qu'il

regretta l'Italie; il y voulut revenir; mais, accueilli par une tempête,

dans la mer Adriatique, il fut tué par la foudre. Une riche provision de

manuscrits grecs, qu'il apportait à Pétrarque, périt avec lui.]

[Note 18: Il paraît que Léonce n'acheva pas la traduction de

l'_Odyssée_. Lorsque, six ans après, Boccace envoya à Pétrarque une

copie qu'il avait faite pour lui, de ces deux traductions, on voit par

la réponse de Pétrarque, que celle de l'_Odyssée_ n'était pas finie.

(_Senil._, l. V, ép. I.) Cependant cette traduction existait en entier,

ainsi que celle de l'_Iliade_, dans l'abbaye Florentine, du temps de

l'abbé Mehus. (voyez _Vit. Ambr. Camald._, p. 273); et l'_Odyssée_

seulement, mais aussi toute entière, dans la bibliothèque des Médicis

(cod. 45, Plut. 4, 34.) M. Baldelli en cite un passage de vingt-trois

vers, dans une note sur le premier des éclaircissements

(_Illustrazioni_) qu'il a mis à la fin de sa Vie de Boccace, p. 264.]

[Note 19: Giannozzo Manetti.]

Malgré toute son application à s'instruire lui-même dans cette langue,

qu'il avait précédemment étudiée à Naples, il ne faut pas croire qu'il

devint un helléniste aussi profond que le furent à Florence plusieurs

hommes de lettres, dans les deux siècles suivants. Le défaut de

grammaires et de lexiques grecs empêchait alors d'acquérir une

connaissance parfaite de la langue. On cite des exemples tirés de ses

ouvrages d'érudition[20], qui prouvent que le vrai sens des termes lui

échappait quelquefois, et l'on regarde comme probable que, dans les

leçons qu'il prit de Léonce Pilate, il s'occupa des choses et des idées

plus que des mots[21]. Mais il n'en eut pas moins le mérite de répandre

le premier dans sa patrie, et d'y favoriser de tout son pouvoir, l'amour

des lettres grecques. À son exemple, d'autres esprits distingués

s'adonnèrent à cette étude, et fondèrent à Florence une espèce de

colonie grecque, tandis que, partout ailleurs, cette langue était encore

étrangère à toutes les écoles et à toutes universités, et long-temps

avant que la chute de l'empire grec en facilitât l'étude en Italie et

dans le reste de l'Europe. On s'est habitué à dire, et l'on répète

encore par routine, que la dispersion des savants grecs, à la

destruction de leur empire, avait été en Europe la source de la

renaissance des lettres. Mais Dante, Pétrarque, et surtout Boccace,

donnent le démenti à cette assertion banale; et l'on voit déjà ici, ce

qu'on verra encore mieux par la suite, que Florence n'en serait pas

moins devenue la nouvelle Athènes, quand même l'ancienne et toutes les

îles, et la ville de Constantin, ne seraient pas tombées sous les coups

d'un vainqueur ignorant et barbare.

[Note 20: M. Baldelli, _Vita del Bocc._, p. 139, note.]

[Note 21: _Id. ibid._]

La générosité naturelle de Boccace, excitée par les deux passions les

plus nobles, l'amour des lettres et l'amour de la patrie, lui fit

oublier la médiocrité de sa fortune. Il dissipa, pour subvenir à ces

dépenses, une grande partie de son modeste patrimoine, et ce fut surtout

depuis ce moment qu'il fut tourmenté de tous les embarras qu'entraîne un

dérangement d'affaires. Son amour pour le plaisir, disons-le nettement,

son inconduite, et l'habitude de se livrer avec ardeur à tous ses

goûts, contribuèrent aussi à cet état de gêne où il se trouva réduit, et

qui alla jusqu'à l'indigence. Presque tous ses amis l'abandonnèrent

alors, comme cela est arrivé dans tous les temps. Mais il n'en fut pas

ainsi de Pétrarque: il l'aida de sa bourse, de ses consolations, de ses

livres; il voulut lui procurer des places avantageuses, que Boccace

refusa par amour pour sa liberté. Pétrarque fut loin de l'en blâmer, car

il n'était pas de ces amis qui donnent des conseils comme des ordres, et

qui, quelques raisons que l'on allègue, ne pardonnent pas le refus d'y

obéir; mais il lui pardonna moins aisément de ne vouloir pas venir

partager sa maison et sa fortune. Ce qu'il lui écrivit à ce sujet est

d'une simplicité touchante. «Je vous loue d'avoir refusé de grandes

richesses que je vous offrais, et d'avoir préféré la liberté de l'âme et

une pauvreté tranquille; mais je ne vous loue pas de même de refuser un

ami qui vous a tant de fois appelé. Je ne suis pas en état de vous

enrichir: si j'y étais, ce ne serait pas par mes paroles ni par ma

plume, mais par des choses et des effets que je m'expliquerais avec

vous. Je suis dans une position où ce qui suffit pour un suffira

abondamment pour deux hommes qui n'auront qu'un coeur et qu'une maison.

Vous me faites injure, si vous dédaignez ce que je vous offre, et plus

encore, si vous en doutez[22].» Boccace n'accepta point ces offres

généreuses; mais il en aima davantage celui qui les lui faisait de si

bon coeur, et il fallut bien que Pétrarque lui pardonnât enfin ce refus,

accompagné d'un redoublement d'amitié.

[Note 22: Petrarch., _Senil._, l. I, ép. 4, tout à la fin.]

Ce n'était pas toujours de littérature et de philosophie qu'il était

question entre ces deux fidèles amis. La vie que menait Boccace, et la

licence de ses premiers écrits, ne plaisaient point à Pétrarque, qui lui

parlait et lui écrivait là dessus avec toute la tendresse et toute

l'autorité d'un père.

Tant que dura le feu de l'âge, ces conseils toujours bien reçus, furent

peu suivis. Le progrès du temps amena d'autres dispositions, et un fait

singulier en précipita les effets. Un jour que Boccace était dans sa

maison, à Florence, un chartreux de Sienne, qu'il ne connaissait

pas[23], demanda à lui parler en secret. Il lui dit qu'il venait de la

part du bienheureux père Petroni, religieux de la même chartreuse, qui

n'avait jamais vu Boccace, mais qui le connaissait à fond par la

permission de Dieu. Il lui représenta, au nom de ce père, le danger où

il était s'il ne réformait pas ses moeurs et ses écrits, et lui fit des

remontrances véhémentes sur l'abus qu'il faisait de ses talents, et sur

son penchant à l'amour. «Le bienheureux père Petroni, ajouta-t-il, m'a

chargé en mourant de venir vous engager à changer de vie, à renoncer à

la poésie et aux lettres profanes. Si vous ne le faites pas, vous

mourrez bientôt, et des supplices éternels vous attendent.» Ce

chartreux, pour accréditer sa mission, apprit à Boccace que le père

Petroni avait vu Jésus-Christ en personne, qu'il avait lu sur son visage

tout ce qui se passe sur la terre: le présent, le passé, l'avenir. Il

lui fit voir ensuite qu'il savait un secret que Boccace croyait n'être

connu que de lui seul; enfin, il lui annonça qu'il allait remplir des

commissions semblables à Naples, en France, en Angleterre, et qu'il

irait ensuite trouver Pétrarque.

[Note 23: Il se nommait _Giovacchino Ciani_.]

Boccace, frappé de cette prédiction, de ces menaces, et de la révélation

de ce secret, fut saisi de terreur, et prit sur-le-champ le parti de la

réforme. Il renonça aux femmes, à la poésie, et résolut de vendre sa

bibliothèque, toute composée de poëtes et d'auteurs profanes. Il fit

part de ses projets et de la visite qui les avait fait naître à

Pétrarque, qui lui répondit comme il convenait à son amitié, à sa piété,

mais aussi à sa sagesse et à son expérience. Il approuva la réforme des

moeurs et blâma tout le reste. Il ne s'en laissa point imposer par la

prétendue vision du chartreux mort, ni par les menaces du chartreux

vivant. «Voir Jésus-Christ des yeux, du corps, écrivait-il à Boccace,

c'est, je l'avoue, une chose merveilleuse, si elle est vraie. On a vu,

dans tous les temps, des hommes couvrir du voile de la religion et de la

sainteté, des mensonges et des impostures, afin que l'opinion de la

Divinité cachât la fraude humaine, c'est ce que je puis vous dire en ce

moment. Quand l'envoyé du défunt sera venu jusqu'à moi, après avoir

rempli les autres missions dont il est chargé, je verrai quelle foi je

dois ajouter à ses paroles. L'âge de cet homme, son front, ses yeux, ses

moeurs, son attitude, ses mouvements, sa manière de marcher, de

s'asseoir, son discours, et surtout la conclusion et l'intention de

l'orateur, serviront à m'éclairer[24].»

[Note 24: _Petrarc. Senil_, l. I, ép. 4. C'est à la fin de cette

longue lettre, qu'il répète à Boccace l'offre dont il est parlé plus

haut, de venir demeurer avec lui. Toute cette histoire est racontée

comme miraculeuse, dans la grande collection des Bollandistes, à la date

du 29 mai, t. VII, page 228.]

C'était en 1361, qu'arriva cette aventure; et ce fut sans doute alors

que Boccace prit l'habit ecclésiastique[25], et qu'il voulut se livrer à

l'étude de la théologie, dont il n'avait pris autrefois qu'une teinture

légère; mais il s'aperçut bientôt que c'était commencer trop tard, que

cette étude convenait mal aux habitudes de son esprit; et, profitant des

conseils de Pétrarque, il reprit le cours ordinaire de ses travaux.

Environ deux ans après, il se rendit à la cour de Naples, invité par le

grand sénéchal du royaume, Nicolas Acciajuoli; mais il n'eut pas lieu

d'être content de ce voyage. Après un assez bon accueil de la part du

maître, il fut si mal logé, si malproprement meublé dans son palais, il

fut nourri à une table si mal servie et si sale, avec des convives si

peu dignes de lui[26], le grand sénéchal prit avec lui des airs de

hauteur si insupportables pour un homme habitué aux égards et à la

bienveillance des hommes du plus haut rang, qu'il n'y put tenir

long-temps, et qu'il partit précipitamment de cette cour inhospitalière.

Au lieu de retourner directement à Florence, il fit un long détour, et

alla jusqu'à Venise, se dédommager auprès de Pétrarque, des dégoûts

qu'il venait d'éprouver[27]. Il y demeura trois mois, et put comparer à

loisir l'hospitalité offerte par l'amitié modeste avec la commensalité

accordée par l'orgueilleuse grandeur[28].

[Note 25: Il lui fallut pour cela des dispenses du pape, parce qu'il

était fils naturel. Manni nous apprend (_Istoria del Decamerone di Giov.

Boccac._, Florence, 1742, in-4°., p. 14), que Joseph Marie Suarès,

camérier secret du pape Urbain VIII, et évêque de Vaison, faisant des

recherches dans les archives d'Avignon, vers le milieu du seizième

siècle, y trouva ces lettres de dispense, qui ne laissent aucun doute

sur l'illégitimité de la naissance de Boccace. M. Baldelli a voulu se

procurer une copie de ces lettres; il a écrit, à ce sujet, à M. Guérin,

secrétaire de l'athénée de Vaucluse, qui en a fait inutilement la

recherche. Si ce titre existait encore au moment de la révolution, M.

Guérin croit qu'il aura été détruit ou vendu, et perdu comme tant

d'autre. Voyez _Vita del Boccac._, p. 164, note.]

[Note 26: C'étaient les parasites, les flatteurs, et avec eux les

muletiers, les petits garçons, les cuisiniers et les marmitons. _Prose

di Dante e di Baccaccio_, citées par M. Baldelli, p. 167 et 168. Quelle

idée cela nous donne de la magnificence des grands seigneurs de ce

temps-là!]

[Note 27: 1363.]

[Note 28: M. Baldelli, _loc. cit._]

Florence, quand il y retourna, était tourmentée par la contagion et par

la guerre. Il alla chercher un air plus pur et la paix dont il avait

besoin pour ses travaux, dans le village de Certaldo, dont la position

est aussi saine qu'agréable, et qu'il affectionnait toujours, comme le

premier berceau de sa famille. On y voit encore avec intérêt la petite

maison qu'il habita, et qui est, pour ce village, un ornement plus

précieux que ne serait un riche palais[29]. C'est là que, dans une

entière indépendance et dans un parfait repos, il médita, ou composa

même ses ouvrages en langue latine[30], qui lui ont obtenu, pendant deux

siècles, parmi les mythologues et les érudits, le premier rang. La

considération dont il jouissait à Florence, l'accompagnait dans sa

retraite: ses concitoyens l'y vinrent chercher pour lui confier les deux

ambassades auprès du pape Urbain V, l'une à Avignon, l'autre à Rome,

dont nous avons déjà parlé. Dans la première, il reçut à la cour

pontificale un accueil qu'il devait peut-être en partie à l'amitié de

Pétrarque. Le patriarche de Jérusalem, Philippe de Cabassoles, le serra

dans ses bras, en présence du pape et des cardinaux, en disant qu'il lui

semblait recevoir l'ami dont il regrettait l'absence. Mais il obtint

pour lui-même, dans sa seconde ambassade, un éloge flatteur de la part

d'un pontife aussi vertueux que l'était Urbain V. Ce pape, dans sa

réponse au sénat, dit qu'il avait vu et entendu avec plaisir Jean

Boccace, tant à cause de la république qu'en considération de ses

vertus. L'auteur du Décaméron était alors devenu un des principaux

ornements du clergé. On en cite encore pour preuve une commission que

lui donna, quelques années après, l'évêque de Florence, ayant, dit ce

prélat dans sa lettre, la plus grande confiance dans la circonspection

de Jean Boccace, citoyen et ecclésiastique florentin, dans sa prudence

et dans la pureté de sa foi[31], etc.

[Note 29: M. Baldelli, p. 173. Quelques siècles après, la famille

des Médicis fit apposer sur la tour qui fait partie de cette maison, ses

propres armes, et y fit sculpter cette inscription:

_Has olim exiguas coluit Boccatius oedes

Nomine qui terras occupat, astra, polum._

Cette maison a passé depuis dans la famille Ridolfi. Manni en donne le

dessin, _ub sup._, p. II.]

[Note 30: _De Genealogiâ Deorum; de Montibus, Sylvis, Stagnis_,

etc.; _de casibus virorum et foeminarum illustrium; de Claris

mulieribus_.]

[Note 31: Il s'agissait de l'exécution d'un legs relatif à une

fondation ecclésiastique, _Confidens quam plurimum_, disait cet évêque,

_de circumspectione et fidei puritate providi viri D. Joannis Boccaci de

Certoldo, civis et clerici florentini_. Manni, p. 35; M. Baldelli, p.

191, note.]

Dès qu'il se trouva libre, il suivit les mouvements de son coeur qui

l'entraînaient toujours vers Pétrarque. Il se rendit à Venise, où il

croyait la trouver. Pétrarque était à Pavie, auprès de Galéas Visconti,

qui l'y avait appelé. Boccace fut reçu par la fille et le gendre de son

ami, comme il l'eût été par ses propres enfants; mais ils ne purent lui

rendre les graves et doux entretiens, ni les sages conseils dont son

esprit et son âme avaient besoin. Depuis la visite du chartreux de

Sienne, il y sentait souvent du trouble; souvent aussi l'état de gêne où

il se trouvait, lui rendait nécessaires des secours d'une autre nature.

Il lui furent tous offerts par un autre chartreux qui avait été son

compagnon d'études, et qui l'invita à l'aller trouver à la Chartreuse de

Saint-Étienne en Calabre, dont il était abbé. Boccace fit avec confiance

ce long voyage[32]: sa confiance était mal placée: l'abbé[33] évita même

sa présence, s'absenta lorsqu'il arrivait, et le laissa dans tous les

embarras qui durent suivre un pareil abandon. Le bruit courut cependant

à Naples que Boccace s'était fait chartreux. On n'est pas d'accord sur

l'époque où ce bruit s'y répandit; mais il est probable que ce fut à

l'occasion de ce malheureux voyage[34].

[Note 32: 1370.]

[Note 33: Il s'appelait _Niccolò di Montefalcone_.]

[Note 34: On trouve dans la Préface des Nouvelles de _Franco

Sacchetti_, un sonnet de cet auteur, adressé à Boccace, sur sa prétendue

entrée dans l'ordre des Chartreux. Manni, p. 99, croit ce sonnet écrit

en 1362; l'auteur de la Préface, vers 1373. M. Baldelli le croit, avec

plus de raison, fait en 1370, au sujet de ce voyage à la Chartreuse de

Calabre. _Vita di Giov. Bocc._, p. 195, note.]

De retour dans sa patrie, il en fut, pour ainsi dire, chassé par les

désordres publics qu'il y voyait régner, et peut-être aussi par quelque

mécontentement particulier, car il en partit avec une sorte

d'indignation. Il se rendit à Naples, où il trouva, dans des hommes du

premier rang, un accueil et des traitements qui lui rendirent la

tranquillité. Des offres séduisantes lui furent faites alors de tous

côtés; la reine Jeanne elle-même fit son possible pour le retenir à son

service; mais il avait toujours présent à la mémoire ce qu'il avait

souffert dans le palais du grand sénéchal, et l'âge avait encore

augmenté en lui son amour pour l'indépendance. Quand il crut pouvoir en

jouir paisiblement en Toscane, il y retourna, non pas cependant à

Florence, mais dans sa douce retraite de Certaldo[35].

[Note 35: 1373.]

À peine y était-il établi, qu'il fut attaqué d'une maladie interne,

accompagnée d'une éruption dont son corps fut tout couvert, et qui le

rendit un objet dégoûtant pour lui-même[36]. Ses forces furent bientôt

comme anéanties, et il resta dans un état d'abattement qui ne lui

permettait plus d'écrire, de lire, ni même de penser. Une crise

terrible, une fièvre ardente, un délire nocturne, qui lui fit voir, dans

une vie future, les objets les plus effrayants, opérèrent en lui une

révolution salutaire: il guérit et se trouva même promptement en état,

quoique très-affaibli par sa maladie, de répondre à une nouvelle marque

d'estime que lui donnaient ses concitoyens. Il avait fait, au milieu

d'eux, si souvent et avec tant de chaleur l'éloge du Dante, il avait

professé une si haute admiration pour son poëme, qu'il avait opéré, à

son égard, un changement dans les esprits. On reconnaissait enfin les

injustices qui avaient été faites à ce génie extraordinaire, et son

ouvrage, d'abord mal apprécié, avait acquis peu à peu dans l'opinion la

place qui lui était due. On était, pour ainsi dire, en peine de savoir

par quels hommages publics on pourrait honorer sa mémoire. Enfin, le

sénat fonda une chaire spéciale, pour lire publiquement _la divina

Commedia_, en expliquer les endroits difficiles, et en développer les

beautés. Un traitement annuel de cent florins fut attaché à cette

chaire, et d'un consentement unanime elle fut offerte à Boccace. Malgré

sa faiblesse, il accepta cette fonction honorable, qui s'accordait si

bien avec ses sentiments presque religieux pour ce poëte, et il se mit

aussitôt en état de la remplir. Il ouvrit ce nouveau cours, dans

l'église de Saint-Laurent, le 23 octobre 1373, époque qui n'est

indifférente, ni pour la gloire du Dante, ni pour la sienne.

[Note 36: _Cominciò a molestarlo schifosa scabbia, che rendeva gli

la vita tediosa e afflitta. Aggravò il male debolezza d'intestini,

ostruzzione de milza, ed accensione di bile, che lo afflissero co'

sintomi i più sinistri_, etc. M. Baldelli, _Vita di Giov. Bocc._, p. 199

et 200.]

Au milieu de ce travail que la destruction presque entière de ses forces

lui rendait très-pénible, et qu'il était même forcé d'interrompre de

temps en temps, le coup le plus terrible qu'il pût recevoir vint le

frapper. Il apprit, d'abord par la voix publique, la mort de celui qu'il

appelait son père et son maître: François de Brossano, gendre de

Pétrarque, lui confirma ensuite cette triste nouvelle, en lui envoyant,

de Venise, les cinquante florins que Pétrarque lui avait légués par son

testament.

«Mon premier mouvement, lui répondit Boccace, a été d'aller aussitôt

donner de bien justes larmes à votre malheur et au mien, adresser avec

vous mes plaintes au ciel, et dire au tombeau d'un tel père les derniers

adieux: mais depuis dix mois que j'explique publiquement dans ma patrie

la comédie du Dante, je suis attaqué d'une maladie plutôt longue et

ennuyeuse qu'accompagnée d'aucun danger.» Il décrit ensuite l'état de

langueur, de maigreur et de faiblesse où il est réduit. À peine a-t-il

pu se traîner jusqu'à Certaldo, dans la maison de ses pères[37], où il

continue de languir, n'attendant plus sa guérison que de Dieu. «Mais,

continue-t-il, c'est assez parler de moi: après avoir reçu et lu votre

lettre, ma douleur s'est renouvelée, et j'ai encore pleuré pendant

presque toute une nuit, non par pitié pour cet excellent homme (sa

probité, ses moeurs, ses jeûnes, ses veilles, ses prières et toutes ses

vertus m'assurent qu'il est allé se réunir à Dieu, et qu'il jouit de

l'éternelle gloire); mais pour moi et pour ses amis qu'il a laissés sur

cette terre orageuse comme un vaisseau sans gouvernail, tourmenté par

les flots et les vents, et jeté parmi les rochers. En me livrant aux

innombrables agitations de mon propre coeur, je pense à l'état où doit

être le vôtre et celui de la respectable Tullie, ma chère soeur, et votre

épouse. Je ne doute point que votre douleur ne soit encore beaucoup plus

amère... Comme Florentin, je porte envie à Arqua, en voyant que

l'humilité de l'ami que nous pleurons, plutôt que le mérite de ce lieu,

lui a procuré le bonheur de posséder le corps de celui dont le noble

coeur fut le séjour chéri des muses, le sanctuaire de la philosophie, le

temple de tous les arts, et surtout de cette éloquence cicéronienne,

dont ses écrits offrent tant d'exemples. Arqua, jusqu'à présent inconnu,

non seulement aux étrangers, mais aux habitants de Padoue, sera

désormais connu des nations; son nom sera fameux dans le monde entier.

On l'honorera comme nous honorons les collines de Pausilippe, lors même

que nous ne les aimons pas, parce qu'à leur racine sont placés les os de

Virgile; Tomes, le Phase et les extrémités du Pont-Euxin, qui possèdent

le tombeau d'Ovide, et Smyrne, à cause de celui d'Homère... Je ne doute

point que le navigateur, revenant chargé de richesses des bords les plus

éloignés de l'Océan, et voguant sur la mer Adriatique, ne regarde de

loin avec respect le sommet des monts Euganées, et ne dise, ou en

lui-même ou à ses amis: Voilà ces montagnes qui renferment dans leurs

entrailles l'honneur du monde, celui qui fut l'asyle de toutes les

sciences, Pétrarque, ce poëte éloquent, décoré jadis dans la reine des

villes, de la couronne triomphale, et qui a laissé dans tant d'écrits

des gages d'une immortelle renommée... Ah! malheureuse patrie, il ne t'a

pas été donné de posséder les cendres d'un fils aussi illustre. En

effet, tu étais indigne d'un tel honneur; tu as négligé pendant sa vie

de l'attirer à toi, de le placer honorablement dans ton sein. Tu

l'aurais appelé, s'il eût été un artisan de trahisons et de crimes,

s'il se fût rendu coupable d'avarice, d'ingratitude et d'envie[38].

[Note 37: _In avitum Certaldi agrum._]

[Note 38: Lettre de Boccace à François de Brossano, publiée par

l'abbé Mehus, _Vita Ambros. Camald._, pag. 203-205.]

Cette lettre est beaucoup plus longue, mais ceci suffit pour faire voir

combien Boccace fut affecté de cette perte. Son imagination est émue

comme son coeur. On aime à retrouver ces traces du sentiment qui unissait

deux hommes célèbres. Elles deviendraient surtout précieuses, et

pourraient n'être pas sans utilité, dans des temps où les gens de

lettres s'isoleraient entièrement les uns des autres, se concentreraient

chacun dans leur intérêt particulier, n'auraient même plus pour intérêt

commun celui de la gloire et du progrès des lettres, et sembleraient

ignorer quel charme prêtent à l'exercice des facultés de l'esprit les

communications, les conseils et les doux épanchements de

l'amitié.--Boccace ne put en effet se rétablir ni par le séjour de la

campagne, ni par les secours de l'art, ni par le ralentissement qu'il

mit, mais trop tard, dans l'activité de ses travaux. Il languit encore

jusqu'à la fin de 1375, et mourut à Certaldo le 21 décembre, âgé de

soixante-deux ans.

Peu de temps avant de mourir, il avait fait son testament, où il

dispose de son mobilier, et laisse ce qui lui restait de bien à deux

neveux, fils de Jacques, son frère aîné. Le legs le plus considérable

est celui de ses livres, presque tous copiés de sa main, ou recueillis

avec beaucoup de fatigues et de dépenses. Il en fait don à un certain

père Martin, religieux de Saint-Augustin, son exécuteur testamentaire et

sans doute son directeur, qui dut les laisser à son couvent; ils se sont

ensuite perdus. Un savant célèbre, Niccolo Niccoli, fit, dans le siècle

suivant, un acte de générosité qui devait les sauver; il fit faire et

orner à ses frais, dans ce couvent, une pièce exprès, où les livres de

Boccace furent déposés; mais le temps a fait disparaître la chambre, les

ornements et les livres[39]. On remarque aussi dans ce testament qu'il

n'y fait aucune mention d'un fils naturel qu'il avait eu dans sa

jeunesse, et qui était établi à Florence. Ce fut cependant ce fils qui

présida à ses funérailles, et qui le fit enterrer honorablement à

Certaldo. Il fit graver sur la tombe de son père, une inscription en

quatre vers latins, que Boccace avait composée lui-même. Ces vers sont

médiocres, excepté le dernier, qui dit avec concision et élégance que

Certaldo fut sa patrie, et la douce poésie son étude[40]:

_Patria Certaldum, studium fuit alma poësis_.

[Note 39: Voyez Mehus, _Vita Ambr. Camald._, p. 288.]

[Note 40:

_Hâc sub mole jacent cineres ac ossa Johannis.

Mens sedet ante Deum meritis ornata laborum

Mortalis vitoe, Genitor Bocchaccius illi,

Patria_ etc.]

Boccace fut généralement regretté à Florence; où il n'avait cependant

pas trouvé dans sa pauvreté beaucoup de secours. Plusieurs poëtes, et

surtout _Franco Sacchetti_, firent des vers à sa louange. Il fut frappé

deux médailles en son honneur; et la république voulant, vingt ans

après, rendre un hommage plus solennel à sa mémoire, délibéra de lui

ériger un tombeau magnifique, ainsi qu'à Dante et à Pétrarque, dans

l'église de _Sancta-Maria del Fiore_; mais ce projet ne fut exécuté pour

aucun de ces trois grands hommes.

Le goût dominant de Boccace, dans l'âge des passions, avait été l'amour

du plaisir, tempéré par celui de l'étude. Dans son âge avancé, l'amour

de l'étude resta seul, et l'occupa tout entier. Il ne s'y joignit aucune

ambition de rang ni de fortune. Les emplois qui lui furent confiés

vinrent le chercher, et dès qu'il put en déposer le fardeau, il le fit.

Il avait la même aversion pour les affaires domestiques que pour les

autres, et ne voulut jamais se charger ni de tutelles, ni d'aucune de

ces fonctions privées qui engagent dans des discussions d'intérêts avec

les hommes. Son caractère était franc et ouvert; il n'était pourtant

pas exempt d'un fierté dont on peut blâmer l'excès, mais qui, surtout

dans la mauvaise fortune, garantit des condescendances viles, et sert de

sauve-garde à l'honneur et à la vertu. Sa figure était belle; son visage

rond et plein; ses traits en général un peu gros, mais réguliers; sa

taille haute et forte; ses manières libres et engageantes; sa

conversation gaie, spirituelle et pleine d'agrément. La philosophie,

l'érudition et la poésie en étaient les sujets les plus familiers, et il

ne contribua peut-être pas moins par ses entretiens que par ses écrits à

répandre dans sa patrie l'amour de l'étude et le goût des lettres.

Le plus considérable des ouvrages latins de Boccace est son _Traité de

la généalogie des Dieux_[41]. Ce fut le premier qu'il écrivit depuis

qu'il se fut retiré à Certaldo. Il le fit à la demande de Hugues, roi de

Chypre et de Jérusalem, à qui il le dédia. Cet ouvrage est divisé en

quinze livres, et subdivisé en chapitres, où l'auteur a réuni tout ce

que ses longues études avaient pu lui apprendre sur le système

mythologique des anciens. Il traite, en autant de chapitres

particuliers, de chaque dieu, déesse ou génie, et descend jusqu'aux

demi-dieux et aux héros qui passèrent pour être les enfants des dieux.

Dans son quatorzième livre, il défend la poésie contre ses détracteurs,

contre les ignorants, les pédants, les théologiens, les juristes, les

moines et tous les prétendus docteurs de son siècle. Il définit ensuite

ce que c'est que la poésie, et en démontre l'antiquité et l'utilité. Le

quinzième livre contient une espèce de résumé de tout l'ouvrage. Il y

rend compte des sources où il a puisé, des recherches qu'il a dû faire,

de la méthode qu'il a suivie, des ordres du roi qui le lui ont fait

entreprendre. Il se croit enfin obligé de prouver qu'un chrétien peut

sans indécence traiter des sujets de l'antiquité païenne.

[Note 41: _De Genealogiâ Deorum_, lib. XV.]

Ce livre qu'il ne publia qu'environ dix ans après[42], eut alors, et

dans le siècle suivant, beaucoup de réputation. Les écrivains de ce

temps lui prodiguèrent les plus grands éloges[43]; toutes les

bibliothèques en eurent des copies, et dès que l'art de l'imprimerie fut

inventé, les éditions se multiplièrent rapidement[44]: cela devait être.

Les notions que l'on avait alors de la mythologie étaient si imparfaites

et si confuses, qu'on devait saisir avidement ce premier trait de

lumière: mais il a perdu de son prix à mesure qu'il a paru sur ce même

sujet des ouvrages remplis d'une meilleure critique et d'une érudition

plus étendue. Ce qu'on en peut dire aujourd'hui de plus favorable est ce

qu'a dit Louis Vivès[45], que ce livre, où Boccace a rassemblé en un

seul corps les généalogies de tous les Dieux, est mieux fait qu'on ne

pouvait l'attendre de son siècle.

[Note 42: En 1373.]

[Note 43: Philippo Villani, Colluccio Salutato, Giann. Mannetti,

etc.]

[Note 44: L'une des premières éditions porte ce titre: _Genealogiæ

Deorum gentilium Johannis Boccatii de Certaldo ad Ugonem inclytum

Hierusalem et Cypri regem_; et à la fin du volume _Venetiis impressum

anno salutis_, 1472, in-fol.]

[Note 45: _Deorum Genealogias in corpus unum redegit, felicius: quam

illo erat sæculo sperandum_. Ludov. Vives, _de Tradend, Disciplin._]

On en peut dire autant du petit Traité qu'il composa en un seul livre

sur les montagnes, les forêts, les fontaines, les lacs, les fleuves, les

étangs, et les différents noms de mer[46]. On le trouve ordinairement,

et dans les éditions, et dans les manuscrits, à la suite du précédent.

Le titre en explique suffisamment le sujet. C'est un ouvrage qui put

être alors très-utile pour l'étude de la géographie ancienne, dont les

notions étaient aussi confuses que celles de la mythologie. On y trouve

expliqué, par ordre alphabétique, tout ce qui regarde chacune des

montagnes, des forêts, des fontaines, etc., dont il est question dans

les anciens. L'auteur rapporte dans chaque article l'origine du nom, les

variations qu'il a éprouvées chez les différents peuples et les

différents auteurs, et lève ainsi les difficultés, les équivoques et les

erreurs auxquelles ces variations ont donné lieu.

[Note 46: _De Montibus, Sylvis, Fontibus, Lacubus, Fluminibus,

Stagnis, seu paludibus, de diversis nominibus maris_, imprimé à Venise,

en 1473, in-fol.]

Deux autres de ses ouvrages en prose latine sont historiques. Le

premier est un Traité _Des infortunes des Hommes et des Femmes

illustres_[47]. Il commence par Adam et Ève, et descend jusqu'aux

personnages de son temps. Le second est intitulé: _Des Femmes

célèbres_[48], et s'étend aussi depuis Ève jusqu'à la reine Jeanne de

Naples. Boccace n'oublie pas d'y parler d'une autre Jeanne qui a fait

beaucoup de bruit dans le monde, mais qui est un personnage plus

fabuleux qu'historique: c'est la papesse Jeanne. Dans quelques éditions,

une gravure en bois la représente même en habits pontificaux, et

entourée de toute la cour romaine, surprise par l'accident qui révéla

son sexe, et se délivrant d'un fardeau dont le chef de l'Église ne dut

jamais être chargé. L'un et l'autre ouvrage sont assez dans le genre du

Traité de Pétrarque, intitulé: _Des Choses mémorables_; mais la latinité

n'y est pas à beaucoup près aussi pure, et ne se rapproche pas autant de

celle des bons siècles de Rome.

[Note 47: _De casibus Virorum et Fæminarum illustrium_, lib. IX.]

[Note 48: _De claris Mulieribus_.]

Cette différence est encore plus sensible dans les vers que dans la

prose. Boccace a laissé seize églogues[49], dont plusieurs sont assez

longues, et qui ont presque toutes pour sujet des faits qui lui sont

particuliers, ou des traits de l'histoire de son temps, ce qui, joint à

la dureté et à l'obscurité du style, les rend le plus souvent aussi

difficiles à entendre que peu agréables à lire. Par exemple, la

troisième églogue est intitulée _Faunus_, et ce Faune, qui est le

principal interlocuteur, est _Francesco degli Ordelaffi_, seigneur

d'Imola, de Césène et de Forli. Il était intime ami de Boccace, qui lui

avait donné ce nom de Faune à cause de sa passion pour la chasse et pour

le séjour des forêts[50]. Il eut des aventures extraordinaires, dont

l'histoire de ce siècle fait mention, et auxquelles font allusion

plusieurs passages de cette églogue. On n'entend rien à ces passages, si

l'on ne connaît cette clef, et si l'on ne consulte l'histoire. La

quatrième est intitulée _Dorus_; sous ce nom, le poëte a voulu désigner

Louis, roi de Sicile; et la fuite de ce jeune roi, époux de la reine

Jeanne, qui était fugitive comme lui[51], est le sujet de cette églogue.

Boccace nous apprend lui-même[52] que, comme Louis était sans doute

dévoré d'amertume en se voyant chassé de ses états, et que le mot grec

_doris_, signifie amertume, il lui a donné le nom de _Dorus_. Il y a

deux autres interlocuteurs, Montanus et Pithyas.

[Note 49: Imprimées à Florence, par _Philippo di Giunta_, 1504,

in-8°.]

[Note 50: Ces explications des Églogues de Boccace ont été données

par lui-même; elles sont tirées d'une de ses lettres latines, conservées

en manuscrit dans la bibliothèque Laurentienne, et dont Manni a publié

tous les passages relatifs à ces mêmes explications, _Istor. del

Decamer._, p. 55 et suiv. Elle a été imprimée toute entière dans une

Dissertation historique de _Domenico Antonio Gondolfo_, de l'ordre des

Augustins, sur deux cents écrivains célèbres du même ordre. Rome, 1704,

in-4°., à l'article de frère _Martin de Signa_, à qui elle fut adressée

par l'auteur.]

[Note 51: Lorsque Louis de Hongrie eut envahi le royaume de Naples,

pour venger le meurtre de son frère André.]

[Note 52: Dans la lettre citée ci-dessus.]

Le premier peut être pris pour un habitant quelconque de Volterre, parce

que cette ville est située sur une montagne, et que le roi y fut bien

reçu dans sa fuite; Boccace entend, par le second, le grand

sénéchal[53], qui n'abandonna point ce prince, et qui fut pour lui ce

que Pithyas fut pour Damon, selon Valère Maxime, dans son chapitre _De

l'Amitié_. La cinquième églogue a pour titre _Sylva cadens_, la forêt

tombante; et ce n'est point une forêt que Boccace y a voulu peindre,

mais la ville de Naples désolée, dépeuplée, et presque abattue et

tombante par le chagrin que lui cause la fuite de son roi. Dans cette

forêt, qui est une ville, les troupeaux, les moutons, les boeufs, tristes

et malades, sont les habitants affligés. Le sujet de la sixième églogue

est le retour du roi Louis, qui ne s'y appelle plus _Dorus_, mais

_Alcestus_, parce qu'il était devenu un très-bon roi, et qu'il se

portait avec ardeur à la vertu. Or, _alce_, en grec, selon Boccace,

signifie vertu; et _æstus_, en latin, veut dire ardeur ou chaleur. Cela

est contraire à la règle des étymologies, qui défend de tirer celle du

même mot de deux langues différentes; mais on n'y regardait pas alors de

si près.

[Note 53: Nicolas Acciajuoli.]

Dans la septième églogue et dans les suivantes, ce n'est plus de Naples

qu'il est question, mais de Florence. Les querelles entre cette

république et les empereurs, sont peintes dans l'une, intitulés

_Jurgium_, sous l'emblême dispute entre le berger Daphnis, qui est

l'empereur, et la bergère _Florida_, qui est Florence; l'autre, qui a

pour titre _Midas_, représente la tyrannie d'un maître avare; et le

poëte a donné pour interlocuteurs au roi de Phrygie, Damon et Pithyas,

ces deux modèles antiques de l'amitié. Dans une autre, la neuvième,

l'embarras et l'incertitude où se trouve Florence lors du couronnement

de l'empereur, sont indiqués par le titre de _Lipis_, attendu que ce

mot, toujours selon Boccace, veut dire en grec anxiété, incertitude[54];

et l'un des interlocuteurs, qui est le Florentin, se nomme _Batrachos_,

mot qui signifie, en grec, une grenouille, «parce que, dit l'auteur,

nous autres Florentins nous sommes bavards et poltrons comme des

grenouilles.» La dixième églogue est intitulée _la Vallée obscure_,

parce qu'il y est question des enfers, lieu où le jour ne luit jamais.

L'interlocuteur _Lycidas_, désigne un tyran, du grec _lycos_, loup,

animal rapace et cruel, comme le sont les tyrans; l'autre interlocuteur

_Dorilas_, est un esclave qui vit toujours dans l'amertume; et comme le

poëte a donné dans une autre églogue le nom de _Dorus_ au roi Louis, et

qu'il ne convient pas qu'un homme du peuple ait le même nom qu'un roi,

il appelle celui-ci, par diminutif, _Dorilas. Panthéon_ est la titre de

la onzième églogue, où l'on ne parle que du ciel, de Dieu et des choses

divines. L'Église y paraît sous le nom de Myrile; et, par son

interlocuteur _Glaucus_, l'auteur entend saint Pierre; car, dit-il,

Glaucus était un pêcheur qui, ayant goûté d'une certaine herbe, se jeta

tout d'un coup dans la mer, et fut mis au nombre des dieux marins.

Pierre fut un pêcheur aussi; ayant goûté la doctrine du Christ, il se

jeta dans les flots, c'est-à-dire, à travers les menaces et les fureurs

des ennemis du nom chrétien, et il devint ainsi Dieu lui-même,

c'est-à-dire saint[55].--Tout cela est dit de très-bonne foi, et il faut

avouer que l'auteur de ces allégories paraît fort différent de celui du

Décaméron. Rapprochons-nous un peu de cet ouvrage, en parlant de ceux

que Boccace écrivit en langue vulgaire.

[Note 54: _Lipis groecè, latinè dicitur anxietas_. Ub. supr.]

[Note 55: Il serait trop long de rapporter l'explication des cinq

dernières Églogues. On peut les voir, _ub. supr._, p. 60, 61 et 62. Je

citerai pourtant ici la quinzième, intitulée _Philostropus_, de

_philos_, ami, et _strepo_, tourner, convertir; Boccace y représente sa

conversion, et il avoue qu'il la doit à l'amitié. Sous le nom de

_Philostropus_, dit-il lui-même, j'entends mon illustre maître François

Pétrarque, dont les conseils m'ont souvent engagé à quitter les plaisirs

du monde pour les choses de l'éternité, et qui est ainsi parvenu, sinon

à changer tout-à-fait, du moins à beaucoup améliorer mes penchants; et

je me désigne moi-même sous le nom de _Thiplos_, qui peut aussi convenir

à tout autre homme aveuglé comme moi par le faux éclat des choses

mortelles, parce que _thiphos_, en grec (il a voulu dire _typhlos_),

signifie un aveugle.]

La poésie fut son premier amour, et même il l'aima toute sa vie:

_studium fuit alma poësis_. Nous avons cependant vu comment il traita

ses vers italiens quand il eût connu ceux de Pétrarque. Mais ce ne

furent sans doute que des sonnets et d'autres poésies amoureuses qu'il

livra aux flammes. Il épargna les grands poëmes qui lui avaient coûté

plus de travail, et dont il devait toujours retirer la gloire d'avoir

essayé le premier en langue vulgaire, une sorte d'épopée, et d'être

l'inventeur de l'_ottava rima_, forme poétique si heureuse, qu'un seul

poëte excepté[56], elle fut ensuite adoptée par tous les épiques

italiens. Les formes principales qui existaient jusqu'alors dans la

poésie italienne ne pouvaient convenir à une narration suivie. Le

sonnet et la _canzone_ étaient décidément appropriés au genre lyrique.

La _terza rima_ avait quelque chose de contraint et d'austère, et les

repos ne s'y faisaient pas assez sentir pour le chant qui, dès

l'origine, accompagna la poésie épique ou narrative. L'entrelacement des

six premiers vers de l'octave sur deux seules rimes, et la chute des

deux derniers, qui riment l'un avec l'autre, et sur lesquels paraît

s'appuyer l'octave entière, furent l'invention d'une oreille délicate;

et quoiqu'elle ait des inconvénients, qui ont influé plus qu'on ne pense

sur quelques vices reprochés à l'épopée italienne, et dont l'épopée des

anciens était exempte, il faut qu'elle ait de grands avantages, pour

avoir été si généralement adoptée.

[Note 56: Le Trissino.]

On a vu aussi, dans la vie de Boccace, que la _Théséide_ fut le premier

poëme qu'il composa, et qu'il le fit à Naples pour plaire à sa chère

_Fiammetta_. C'est donc dans la _Théséide_ que parut, pour la première

fois, la forme harmonieuse de l'_ottava rima_, dont Boccace est

généralement reconnu pour inventeur[57]; et ce fut le premier poëme où,

renonçant aux visions et aux songes, qui étaient devenus pour les

fictions poétiques comme un cadre universel, l'auteur, à l'exemple des

anciens poëtes, imagina une action, une fable, et la conduisit, par des

aventures diverses, à un dénouement. Ces deux circonstances suffisent

pour faire de la _Théséide_ un monument littéraire qui ne sera jamais

sans intérêt.

[Note 57: Le Trissino, dans sa _Poétique_; le Crescimbeni, dans son

_Hist. de la Poésie vulgaire_, et presque tous les auteurs italiens,

attribuent cette invention à Boccace. Le Crescimbeni croit cependant,

t. I, p. 199, que la première origine de ce rhythme est due aux

Siciliens. Le Bembo, en adoptant cette opinion, observe que les anciens

Siciliens ne composaient pourtant l'octave que sur deux rimes, et que

l'addition d'une troisième rime, pour les deux derniers vers, appartient

aux Toscans. _Prose_, Flor. 1549, p. 70. En effet, dans le Recueil de

l'Allacci (_Poeti Antichi raccolti da codici manoscr._, etc., Napoli,

1661), on trouve une _canzone_ de Giovanni de Buonandrea, dont les

quatre strophes sont de huit vers andécasyllabes, sur deux seules rimes

croisées. M. Baldelli (p. 33, note), en citant d'autres auteurs qui ont

été de la même opinion que le Bembo, convient avec sa candeur

accoutumée, que l'octave avec trois rimes a été employée en France,

avant Boccace, par Thibault, comte de Champagne, et il rapporte toute

entière, une de ces octaves citée par Pasquier (_Recherches de la

France_, Paris, 1617, p. 724. Amsterdam, 1723, t. I, col. 791.)

Au Rinouyiau de la doulsour d'esté

Que reclaircit li doiz à la fontaine,

Et que son vert bois, et verger, et pré,

Et li rosiers en may florit et graine;

Lors chanterai que trop m'ara grevé

Ire et esmay, qui m'est au cuer prochaine:

Et fins amis à tort acoisonnez,

Et moult souvent de léger effréez.

Mais il ne paraît pas que ce rhythme agréable, que l'oreille délicate du

comte de Champagne lui avait inspiré, eût été adopté et fût devenu

commun en France. En Italie, les Toscans furent sûrement les premiers à

en faire usage; et Boccace, le premier de tous, soit qu'il connût la

chanson de Thibault, soit qu'il ne la connût pas, employa, dans sa

_Théséide_, l'octave à trois rimes, telle qu'elle est restée depuis.]

Le poëme est divisé en douze livres. Thésée, qui lui donne son nom, n'en

est cependant pas le héros. Ses exploits n'y forment qu'un grand

épisode; mais c'est en quelque sorte dans cet épisode qu'est contenue

l'action principale. Le sujet de cette action est l'amour de deux jeunes

Thébains, Arcitas et Palémon, pour Émilie, l'une des amazones. Ces

femmes guerrières paraissent les premières sur la scène. Leurs combats

contre Thésée, la victoire de ce héros, son amour pour leur reine

Hippolyte, son mariage avec elle, et les fêtes de ce mariage, célébrées

en Scythie, remplissent le premier livre. Pendant ce temps, une autre

guerre celle de Thèbes, s'est terminée. Créon a refusé la sépulture aux

guerriers tués pendant le siége. Thésée étant revenu de Scythie à

Athènes, avec son épouse Hippolyte, les veuves et les mères des

guerriers à qui Créon refuse les derniers devoirs, viennent l'implorer

contre ce tyran. Thésée marche vers Thèbes, défait Créon en bataille

rangée, et le tue de sa main. Les morts sont ensevelis; les blessés

faits prisonniers, mais traités avec humanité. Parmi la foule de ces

derniers se trouvent, Arcitas et Palémon, deux jeunes guerriers du sang

royal de Thèbes. Thésée instruit de leur naissance, fait prendre d'eux

le plus grand soin; mais il les retient prisonniers comme les autres, et

les destine à orner son triomphe. Les deux amis sont enfermés dans une

prison à Athènes, auprès des jardins de Thésée. Une jeune amazone de la

suite de la reine, vient le matin dans ces jardins et chante en

cueillant des fleurs. Arcitas et Palémon l'aperçoivent, en deviennent

amoureux, et c'est leur rivalité et leur amitié, ce sont vicissitudes de

leur passion pour Emilie qui font le véritable sujet du poëme.

Après diverses aventures, Thésée, qui est instruit de leur amour, se

donne un plaisir dont l'idée appartient aux siècles chevaleresques, et

point du tout aux siècles héroïques. Il leur ordonne de combattre l'un

contre l'autre, chacun à la tête de cent guerriers, et promet au

vainqueur la main d'Emilie. Arcitas remporte la victoire; mais une Furie

échappée de l'enfer fait tomber son cheval; et il est blessé

mortellement dans cette chute. Quoiqu'il sente sa fin prochaine, il veut

recevoir le prix qui lui avait été promis, et mourir époux d'Emilie. Il

expire après avoir reçu sa main; Emilie, qui aimait Arcitas, et Palémon,

qui n'avait point cessé d'être son ami, le pleurent. Tous deux

paraissent inconsolables, mais tous deux ont recours à la même

consolation. Thésée veut qu'ils soient unis, ils le sent; et c'est ainsi

que finit le poëme. La narration en est facile et naturelle; les

événements, assez bien conduits, ne sont pas enchaînés sans art les uns

aux autres: il y a de l'abondance et de la facilité dans les

descriptions et dans les discours, de l'imagination dans les détails,

mais non dans le style, qui est faible, terne et sans couleur. L'octave

y a la même forme qu'elle a toujours conservée depuis; mais elle n'a

point encore la noblesses, la grâce, les chutes heureuses et l'harmonie

soutenue que Politien le premier, et l'Arioste ensuite, devaient lui

donner.

Le _Filostrato_ poëme en dix parties, aussi en _ottava rima_, est à peu

près du même temps. Boccace l'adresse de même à _Fiammetta_, ou à la

princesse Marie, qui était alors absente de Naples, et obligée de suivre

la cour à Baies. Le sujet en est encore pris de l'histoire des temps

héroïques accommodée à la moderne. _Filostrato_ n'est point le nom du

héros, c'est Troïle, fils de Priam, roi sérénissime de Troie, comme

notre auteur; et il intitule son poëme _Philostrate_, nom composé, selon

sa mauvaise méthode étymologique, d'un mot grec et d'un mot latin qui

signifient ensemble vaincu, ou abattu par l'amour, parce que le malheur

qui arrive à Troïle est d'être ainsi vaincu, et de l'être si bien qu'il

en perd la vie. Ce jeune prince devient amoureux de Chryséis, qui n'est

pas ici, comme dans Homère, fille de Chrysès, grand-prêtre d'Apollon,

mais fille de Calchas, évêque de Troie; c'est ainsi qu'il est qualifié

dans l'argument du premier livre. Troïle fait confidence de son amour à

Pandarus, cousin de Chryséis, qui lui rend de très-bons offices auprès

de sa cousine. Chryséis hésite quelque temps à se rendre; mais elle cède

à l'amour, aux soins empressés de Troïle, et aux conseils de Pandarus.

Les deux amants sont heureux. On reconnaît l'auteur du _Décaméron_ dans

la description un peu vive de leur bonheur. Cette description, au reste,

est mêlée d'anachronismes qui n'avaient alors rien de choquant, mais à

qui l'on ne ferait pas aujourd'hui la même grâce. Un fils de roi ne

pouvait se dispenser d'aimer beaucoup la guerre et la chasse: aussi

Troïle pendant le siége, s'arrachait-il souvent des bras de Chryséis,

soit pour aller combattre les Grecs, soit, lorsqu'il y avait quelque

trêve, pour aller chasser dans les forêts, tenant sur le poing un faucon

ou quelque autre oiseau de chasse.

Mais cette douce vie ne dure pas. Chalchas était passé dans le camp des

Grecs, et avait laissé sa fille à Troie. Les Troyens, vaincus dans

plusieurs combats, demandent une trêve; entr'autres conditions, les

Grecs exigent que Chryséis soit rendue à son père. Les deux amants sont

séparés. Troïle est au désespoir. Chryséis est reçue au camp des Grecs

avec des acclamations de joie. Elle y reste quelque temps accablée de

tristesse, et ne pensant qu'a son cher Troïle. Diomède entreprend de la

consoler; le guerrier qui blessa Vénus ne peut pas être aussi aimable

que Troïle; mais Troïle est absent; Diomède devient plus pressant de

jour en jour; le coeur de Chryséis est faible. Il cède enfin, et le

malheureux Troïle est oublié. Il ne cesse, pendant ce temps-là, de

penser à elle et de la pleurer. Il la voit en songe, et croit la voir

infidèle; il veut se tuer; Pandarus l'en empêche, ses frères et ses

soeurs s'empressent autour de lui, et cherchent à le distraire de sa

douleur. Sa soeur Cassandre, à qui l'infidélité de Chryséis est révélée,

tâche de le dégoûter d'elle. Si du moins, lui dit-elle, tu étais

amoureux d'une femme de noble origine! mais tu te consumes d'amour pour

la fille d'un prêtre scélérat qui a lâchement abandonné sa patrie.

Troïle se fâche contre sa soeur, dont le talent, comme on sait, n'était

pas de se faire croire: il lui soutient que Chryséis est une honnête

personne et incapable de lui manquer de foi. Cependant la trêve est

rompue; les Grecs continuent d'être vainqueurs. Achille tue Hector. La

famille de Priam est plongée dans le deuil. Rien ne distrait Troïle de

son amour. Il combat à la tête des phalanges troyennes. Il revient

couvert de sang et de poussière, et recommence à pleurer Chryséis. Mais

il est enfin instruit de son infidélité: il en a des preuves qui ne lui

permettent plus aucun doute; il veut mourir. Les combats sanglants qui

se donnent tous les jours sous les murs de Troie lui en offrent les

moyens. Il se précipite avec fureur, et est enfin tué par Achille.

On remarque dans ce poëme les mêmes qualités et à peu près les mêmes

défauts que dans la _Théséide_. Peut-être a-t-il cependant plus

d'intérêt; peut-être aussi le style en a-t-il un peu plus d'élégance, et

les sentiments plus de chaleur et de vérité. Des critiques habiles, tels

que Salvini et Apostolo Zeno, en ont fait de grands éloges; enfin il est

mis, par MM. de la Crusca, au nombre des ouvrages qui font autorité, ou

texte de langue. Il fut imprimé à Paris en 1789, et l'éditeur l'annonça

comme paraissant au jour pour la première fois; mais on connaît quatre

éditions plus anciennes, dont la première est de 1498.

Le _Ninfale Fiesolano_ est un petit poëme sans division de chants et de

livres, et en 472 octaves, qui paraît encore avoir été écrit vers la

même époque[58]. On dit que Boccace y raconte, sous le voile de

l'allégorie, une aventure arrivée de son temps. Il feint que, dans les

siècles les plus reculés, avant que Fiésole fût bâti, la colline où il

est placé était couverte de bois, que Diane y avait des Nymphes occupées

de la chasse, et vouées à la virginité.

[Note 58: Manni (_Istoria del Decamerone_, p. 55), copié ensuite

par le Quadrio, rapporte une note qui lui avait été communiquée par le

chanoine Biscioni, et qui était inscrite sur un manuscrit de ce poëme.

Selon cette note, le _Ninfale_ avait été composé en 1366; mais M.

Baldelli regarde avec raison, comme hors de toute vraisemblance, que cet

ouvrage, aussi licencieux en plusieurs endroits, que le _Décaméron

même_, ait été fait depuis la conversion de Boccace; il lui paraît

probable que le copiste, en transcrivant la note, transposa les

chiffres, et mit le dix romain, X, après le cinquante, L, au lieu de le

mettre avant; ce qui donne LXVI, 66, au lieu de XLVI, 46.]

Il leur arrive à Fiésole le même accident qu'en Arcadie. L'une d'elles,

nommée _Mensola_, est aimée, non par Jupiter, comme Calisto, mais par

_Africo_, jeune berger, le plus aimable et le plus beau du monde. Il se

déguise en nymphe pour s'approcher d'elle; et un jour qu'elle se

baignait dans le fleuve avec ses compagnes, il la surprend et la force à

rompre son voeu. Les suites de cette surprise sont très-malheureuses.

Africo, plus amoureux que jamais de la Nymphe, l'attend à un

rendez-vous, et, parcequ'elle tarde à venir, il se tue. Mensola met au

jour un enfant de douleur. Diane vient visiter Fiésole; la Nymphe

coupable lui est dénoncée: elle la change en rivière, ou plutôt, au

moment où Mensola, pour fuir ses menaces, se jette dans le fleuve qui

passe au bas de la colline, elle la dissout, pour ainsi dire, et la

force de couler désormais avec cette onde. On ne voit pas trop quel

événement contemporain peut avoir été caché sous cette allégorie, à

moins que ce ne fût, ce qui est très-possible, quelque aventure de

couvent; mais les Florentins ont consacré l'aventure d'Africo et de

Mensola, en l'appelant de leur nom deux rivières qui descendent des

collines de Fiésole et qui, parvenues dans une petite vallée, y

réunissent leur cours[59].

[Note 59: M. Baldelli, _Vita del Boccaccio_, p. 65.]

_L'Amorosa visione_ est un poëme d'un genre tout différent. C'est une

vision, selon l'usage alors très-commun, et comme son titre l'annonce.

Le poëte rêve qu'il est introduit dans un temple par une femme que l'on

croit d'abord être la Sagesse; mais ce temple est divisé en cinq

parties; il voit dans l'une le triomphe de la Sagesse, dans l'autre

celui de la Gloire, dans la troisième celui de la Richesse; enfin, dans

les deux dernières parties, le triomphe de l'Amour et celui de la

Fortune. On ne sait donc plus quelle est sa conductrice. Peut-être

est-ce sa maîtresse, à qui son poëme est adressé sans qu'il la nomme, et

qu'il a fallu découvrir comme nous l'allons voir, sous le voile

singulier qui la couvre. Toutes ces divinités sont assisses sur des

trônes, ornés de tous leurs attributs, et environnés des personnages

fameux dans l'histoire que leurs faveurs ont rendus célèbres. On croit

voir ici une imitation évidente des Triomphes de Pétrarque; mais ce qui

va suivre prouve que c'est une fausse apparence.

Ce poëme est en tercets ou _terza rima_, et partagé en cinquante chants

ou chapitres assez courts, comme ceux du poëme du Dante. Une bizarrerie

qui lui appartient, et dont Boccace n'avait trouvé l'idée ni dans le

Dante ni dans Pétrarque, mais dans les poëtes provençaux, c'est que

l'ouvrage, dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la

première lettre du premier vers de chaque tercet, depuis le commencement

du poëme jusqu'à la fin, on en compose deux sonnets et une _canzone_, en

vers très-réguliers, que le poëte adresse à sa maîtresse, et dans

lesquels se trouvent cachés leurs deux noms. Celui de _Madama Maria_ y

est tout entier, ainsi que celui du poëte, tel qu'il le signait

toujours: _Giovanni di Boccaccio da Certaldo_, et ce nom forme le

dernier vers d'un tercet ajouté au premier des deux sonnets. On voit par

l'autre nom que ce poëme est encore un ouvrage de sa jeunesse, fait dans

le temps de ses amours avec _Fiammetta_, ou la princesse Marie. Or,

Pétrarque ne fit ses Triomphes que dans les dernières années de sa vie,

et n'eut même pas le temps d'y mettre la dernière main. Si l'un des deux

poëtes avait imité l'autre, ce qu'il n'est nullement nécessaire de

supposer, ce serait donc ici Pétrarque qui serait l'imitateur.

Le roman de Boccace, intitulé _Filocopo_, paraît être le premier ouvrage

qu'il composa en prose italienne. Il l'écrivit à Naples, comme nous

l'avons vu, à la prière de cette même princesse Marie. Les croisades en

Orient, et les expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, avaient alors

mis à la mode les récits extraordinaires et les faits merveilleux de

chevalerie et d'amour. Quelques unes de ces histoires, sans être

écrites, passaient de bouche en bouche, et amusaient les jeunes gens et

les femmes. Les aventures de Florio et de Blanchefleur, qui n'ont aucun

rapport avec un de nos fabliaux intitulé à peu près de même[60], étaient

de ce nombre; et Boccace, dans son _Filocopo_, ne fit qu'enrichir de

quelques inventions poétiques et romanesques, ces aventures, que sa

maîtresse et lui avaient souvent entendu raconter.

[Note 60: Voyez Fabliaux et Contes, publiés par Legrand-d'Aussy, t.

I, p. 230.]

L'action commence à Rome: mais en quel temps? il serait difficile de le

deviner. Jupiter, Junon, Pluton et Vulcain, y figurent d'abord; puis

Rome est désignée comme la ville où règne le successeur de Céphas. Le

pape se trouve même être le vicaire de Junon. Elle lui envoie Iris; sa

messagère, vient ensuite le trouver elle-même, et lui donne ses ordres.

Les noms des principaux personnages sont anciens comme ceux des dieux.

Quitus Lælius Africanus et Julia Topazia, son épouse depuis cinq ans,

n'ont point d'enfants. Pour en obtenir, Lælius fait voeu d'aller en

pélerinage au temple du Dieu qu'on adore en Ibérie; et c'est tout

simplement Saint-Jacques en Gallice. Julia devient enceinte; le mari et

la femme partent pour accomplir leur voeu, après avoir fait leur prière

au souverain Jupiter, _al sommo Giove_. Le Dieu de l'Achéron est fâché

de ce voyage, et entreprend de le traverser. Il prend la figure d'un

chevalier, et va se jeter aux pieds de Félix, roi mahométan d'une partie

de l'Espagne. Il lui fait un faux rapport de l'arrivée de guerriers

romains dans ses états, qui ont déjà brûlé une de ses villes, et

l'engage à les chasser et à les poursuivre avec ses troupes. Le roi

marche à la tête de son armée. Lælius arrive avec sa suite. Le roi les

prend pour l'armée ennemie. La bataille se donne, si l'on peut appeler

ainsi la lutte d'une poignée d'hommes avec une armée entière. Lælius et

ses compagnons d'armes se font tuer jusqu'au dernier. Julia vient sur le

champ de bataille chercher le corps de son époux. Elle se précipite sur

lui, se roule sur ses blessures, se baigne dans son sang, et remplit

l'air de ses cris. Le roi vainqueur la traite avec humanité, et apprend

d'elle que Lælius et ses amis, elle et ses compagnes, loin de venir avec

des intentions hostiles, allaient en Gallice, accomplir un voeu que son

mari avait fait _au Dieu qu'on y adore_, pour en obtenir un enfant. Le

roi, fâché de la méprise, s'en retourne à Séville, et y emmène avec lui

l'inconsolable veuve. Il la présente à la reine; ils font tout ce qui

est en leur pouvoir pour adoucir sa douleur. La reine était enceinte

comme Julia, et au même terme qu'elle. Toutes deux accouchent le même

jour; la reine d'un garçon, Julia d'une fille; la première

très-heureusement, la seconde avec des douleurs qui la conduisent au

tombeau. La reine lui fait faire des obsèques magnifiques, prend sous sa

protection la fille qu'elle laisse orpheline, et la garde dans son

palais, où elle la fait élever avec son fils.

Les deux enfants passent leurs premières années, nourris, vêtus, élevés

de même, et ne se quittant jamais. Leur éducation commence. On leur

apprend à lire, et dès qu'ils connaissent les lettres, on leur fait lire

_le saint livre d'Ovide, où ce grand poëte enseigne par quels soins on

doit allumer dans les coeurs les plus froids, les saintes flammes de

Vénus_[61]. Leurs dispositions naturelles, secondées par cette

instruction, se développent avant l'âge. Florio et Blanchefleur sont

amants avant de savoir ce que c'est que l'amour. Leur grave précepteur

s'en aperçoit à la manière dont ils se regardent en prenant leur leçon

dans le _saint livre_, et va en avertir le roi, qui en est très-fâché:

le roi le dit à la reine, qui ne l'est pas moins. On sépare les deux

jeunes gens, et l'on envoie Florio dans une ville voisine, sous

prétexte de ses études. Il part après les adieux les plus tendres.

Blanchefleur reste plongée dans le désespoir. Après leur séparation,

chacun d'eux est éprouvé par une longue suite de malheurs. Florio

supporte les siens avec courage. Il prend le nom de _Filocopo_, composé

de deux mots grecs qui signifient _ami du travail_. Dans le cours de ses

aventures, il est jeté par la tempête sur les côtes de Naples. Il est

accueilli par _Fiammetta_ et par Caléon, son amant. Boccace s'est

désigné lui-même sous ce nom; on sait que la princesse Marie l'est sous

celui de _Fiammetta_. Florio reçoit d'eux les meilleurs traitements,

prend part à leurs amusements et à leurs jeux, autant que le lui permet

sa tristesse, se rembarque, et passe à Alexandrie. Il y retrouve

Blanchefleur, qui avait été prise par des corsaires et faite esclave.

Ils se marient et s'unissent. On les surprend; ils sont condamnés au

feu; mais Vénus et Mars les protègent et les sauvent. Ils reviennent en

Italie, passent à Naples, vont jusqu'en Toscane, et reviennent à Rome,

où Florio découvre que Blanchefleur était issue des plus illustres

familles de l'ancienne république. Il s'instruit aussi des vérités du

christianisme, est baptisé, repasse en Espagne, convertit le roi son

père, sa cour et tous ses sujets, lui succède, et jouit d'un long et

heureux règne avec sa fidèle Blanchefleur.

[Note 61: _Filocopo_, l. II, §. II.]

Ce roman est composé de neuf livres, et, dans le recueil des oeuvres de

Boccace, il remplit deux volumes entiers. Le style est boursoufflé,

plein de déclamation et d'emphase; les événements sont ou extravagants

ou communs, le merveilleux continuellement mêlé d'ancien et de moderne,

de christianisme et de paganisme; l'intérêt presque nul, les épisodes

ennuyeux, la lecture de suite impossible. Il a eu cependant seize ou

dix-sept éditions en Italie, et les honneurs de la traduction en

espagnol et en français. On a dit aussi que Boccace le préférait à tous

ses autres ouvrages[62]. Ce serait un exemple de plus des faux jugements

de cette espèce. Mais ce ne peut être que dans sa première jeunesse

qu'il commit cette erreur. Il en dut juger autrement quand son goût fut

plus formé; et ce qui le prouve, c'est qu'il employa dans le

_Décaméron_, deux Nouvelles tirées du _Filocopo_, en y faisant des

changements considérables[63]. Il eut l'air de les sauver comme d'un

naufrage.

[Note 62: Voyez Girolamo Muzio, _Battaglie per difesa della Italica

lingua_, au commencement de sa lettre à Gabriello Cesano et à Bartolomeo

Cavalcanti, qui est la première de ce recueil.]

[Note 63: Le Muzio, en avançant le fait, _loc. cit._, n'indique

point quelles sont les deux Nouvelles; elles se trouvent toutes deux

dans le cinquième livre du _Filocopo_. Dans ce livre, Fiammette tient

une espèce de cour d'amour: on y propose des questions à résoudre, et

toutes ces questions ont pour sujet des aventures amoureuses: il y en a

treize. La quatrième question correspond à la cinquième Nouvelle de la

dixième Journée de Boccace; et la treizième question, à la quatrième

Nouvelle de cette même Journée. Je ne crois pas que personne se soit

encore donné la peine de vérifier cette assertion du Muzio. Manni,

lui-même, qui devait bien connaître _le Battaglie_, et qui recherche,

comme à son ordinaire (pages 553 et 555), quel a pu être le fondement

historique de ces deux Nouvelles, ne dit rien du _Filocopo_.]

La _Fiammetta_, autre roman divisé en sept livres, beaucoup moins long

que le premier, est écrit d'un style plus naturel, ou, si l'on veut,

moins ampoulé. L'héroïne y raconte elle-même l'histoire de ses amours

avec Pamphile. Si Boccace a voulu, comme on le croit, se désigner sous

ce nom, il donne une haute idée de la passion qu'il avait inspirée à

_Fiammetta_, et du bonheur dont il avait joui avec elle. Mais ce bonheur

ne dure pas long-temps. Pamphile est obligé de la quitter. Ce qu'elle

souffre pendant son absence, les alternatives d'espérance et de crainte,

selon les nouvelles qu'elle en reçoit, sa tristesse quand elle le croit

infidèle, sa joie aux moindres apparences de retour, remplissent le

reste de ce triste ouvrage, auquel on a donné, dans quelques éditions,

le titre d'_Élégie_, et qui souvent est moins un récit qu'une

complainte.

Le _Corbaccio_, ou _Laberento d'Amore_, est une invective amère contre

une veuve dont Boccace était devenu subitement amoureux à Florence, à

l'âge de plus de quarante ans. Elle s'était moquée de son amour, de ses

soins, d'une lettre qu'il avait eu l'imprudence de lui écrire; enfin

elle l'avait rendu pendant quelques jours la fable de la ville. Dans son

dépit, il écrivit cette invective. Il y attaque non seulement celle qui

l'avait blessé, mais tout son sexe, dont il avait été si souvent le

défenseur. Il imagine se voir transporté en songe dans un palais

délicieux à l'entrée, mais dont l'aspect change bientôt, et qui devient

un labyrinthe obscur, embarrassé de ronces et d'épines. Il voit paraître

un spectre qu'il reconnaît pour l'ombre du mari de cette femme. Ce

spectre le plaint de s'être engagé dans des routes dangereuses qui le

conduiront à sa perte; pour l'aider à en sortir, il lui dit un mal

affreux des femmes en général, et particulièrement de celle qui avait

été la sienne. Il entre à son sujet, en mari qui sait tout et ne déguise

rien, dans des détails qui ne sont pas plus galants que décents, et pas

moins contraires au bon goût qu'aux bonnes moeurs. Le charme est rompu,

le palais s'évanouit, le songe disparaît, et Boccace se trouve à son

réveil guéri d'une passion insensée. Cet ouvrage, qu'il fit dans un âge

mûr[64], est beaucoup mieux écrit que les précédents; quelques critiques

en ont fait un cas particulier[65]: les éditions en sont

très-nombreuses, et il a été traduit en français plusieurs fois; il est

pourtant difficile d'y reconnaître un mérite qui fasse pardonner, ou

même supporter les saletés et les obscénités grossières qu'on y trouve

dans l'horrible portrait de la veuve. On ne peut concevoir comment une

plume spirituelle et délicate a pu s'y prêter, ni comment, dans un

siècle où les femmes étaient respectées, cet ouvrage a trouvé des

lecteurs.

[Note 64: On croit que ce fut vers 1355. Baldelli, _Vita del

Boccaccio_, l. II, p. 121.]

[Note 65: Diomed. Borghesi, dans ses Lettres; Bocchi, _Elog. Vivor.

Florent._, etc.]

L'_Ameto_, ou l'_Admète_, est d'un genre tout-à-fait différent. Il a,

comme la _Théséide_, le mérite d'être le premier essai d'une invention

nouvelle. C'est une pastorale mêlée de prose et de vers, genre qu'ont

imité depuis Sannazar dans son _Arcadie_, le Bembo dans son _Asolani_,

Menzini dans son _Académie tusculane_, etc. La scène est dans l'ancienne

Étrurie. Sept jeunes nymphes racontent leurs amours. Chacune ajoute à

son récit une espèce d'églogue chantée; et l'on trouve encore dans ces

morceaux le premier modèle des églogues italiennes. Admète, jeune

chasseur, préside cette assemblée charmante; quelques chasseurs ou

autres bergers y sont admis, et leurs chants et les siens se mêlent à

ceux des nymphes. Parmi ces nymphes, qui font toutes, par leur beauté,

de vives impressions sur le coeur d'Admète, il en est une nommé _Lia_,

dont il est éperduement épris. On croit, avec assez de fondement, que

tout cela est allégorique, que sous les noms de ces chasseurs et de ces

nymphes, sont cachés des personnages réels; et Sansovino a même

expliqué, dans une lettre en tête de quelques éditions[66], l'intention

de l'auteur, le sujet de l'ouvrage et le véritable nom des personnes;

mais ces révélations ne seraient pas d'un grand intérêt pour nous, si ce

n'est peut-être ce qui regarde _Fiammetta_. Elle se retrouve encore ici.

Elle raconte ses amours avec son cher Caléon, nom sous lequel nous avons

déjà vu que Boccace s'était désigné lui-même. Ce récit ne ressemble

point aux autres. Caléon est heureux; mais il le devient d'une autre

manière. Ce serait un beau sujet de dissertation que de vouloir

concilier ces versions contradictoires. Si Boccace était un ancien, je

ne doute point qu'il n'y eût déjà bien des volumes écrits sur ce point

d'érudition, qui resterait, comme il arrive à beaucoup d'autres, tout

aussi obscur qu'auparavant.

[Note 66: Celles de 1545 et 1558. _Venezia_, Gabriel Giolito. Voyez

aussi un Essai de ces explications, dans M. Baldelli, _Vita di Bocc._,

p. 49, note.]

L'_Urbano_ est le plus court des romans de l'auteur. L'empereur Frédéric

Barberousse a, sans se faire connaître, un enfant d'une jeune

villageoise. Urbain, qui est cet enfant, est élevé par un aubergiste et

passe pour son fils. Cependant, par un enchaînement d'aventures, il

obtient en mariage la fille du soudan de Babylone. Il éprouve ensuite de

grands malheurs, revient en Italie et arrive à Rome, où l'empereur le

reconnaît pour son fils. Quelques auteurs ont douté que ce petit roman

fût de Boccace. Le titre, ou l'argument contient en effet une erreur

qu'il ne peut avoir commise. C'est, comme on sait, Frédéric Ier qui eut

le surnom de Barberousse, et c'est ici Frédéric III. Mais les critiques

qui ont fait cette observation, et entr'autres le comte Mazzuchelli[67],

auraient dû voir que cette faute n'a pu être faite que par les copistes,

et qu'ainsi elle ne prouve rien. Boccace ne pouvait, ni dans un

argument, ni ailleurs, parler de Frédéric III, qui ne régna que cent ans

après sa mort.

[Note 67: Scrittori Fiorentini, t. II, part. III.]

L'habitude d'écrire des romans fit qu'en composant la vie du Dante, qui

avait été son premier maître, et l'objet constant de son admiration,

Boccace en fit plutôt un roman qu'une histoire. Il passe fort légèrement

sur ses actions, ses infortunes et ses ouvrages, et parle fort au long

de ses amours. Il traite ce sujet comme s'il était encore question de

Florio, de Troïle ou de _Fiammetta_. On ne lit cependant pas sans

plaisir cette vie, intitulée: _Origine, vita, e costumi di Dante

Alighieri_; il ne peut être sans intérêt de voir ce que l'un de ces deux

grands hommes a dit de l'autre; on n'y accorde, il est vrai, que peu de

confiance, et l'historien, quoique contemporain de son héros, est

presque sans autorité. Mais, comme l'observe fort bien M. Baldelli, un

ouvrage où on lit l'éloquente apostrophe aux Florentins sur leur

ingratitude envers la mémoire d'un grand homme, où se trouvent, parmi

quelques aventures romanesques, tant de faits réels et d'anecdotes

importantes, où enfin le Dante est loué avec tant d'éloquence par un si

illustre contemporain, est un ornement précieux de la littérature

italienne, et n'honore pas moins l'auteur de ces éloges que celui qui

les reçoit[68].

[Note 68: _Vita del Bocc._, p. 105.]

Les leçons que Boccace donna dans ses dernières années sur le poëme du

Dante, sont restées long-temps inédites. Elles ne furent imprimées que

dans le siècle dernier[69], sous le titre de _Commentaire_. Elles

remplissent deux forts volumes, et ne s'étendent cependant que jusqu'au

dix-septième chant de l'Enfer. Le même M. Baldelli[70] fait un grand

éloge de ce Commentaire, premier modèle qui existe en italien de la

prose didactique. «Le commentateur, dit-il, explique avec élégance de

style, gravité de pensées, et saine critique, le texte savant et rempli

d'art, les nombreuses histoires et les allégories sublimes cachées sous

le voile poétique. Il s'élève quelquefois à la haute éloquence, pour

reprocher aux Florentins leurs vices ou leurs défauts; et cette libre

franchise honore infiniment son caractère, quand on pense qu'il parlait

ainsi publiquement, sous un gouvernement démocratique. Quelquefois il

sait se rendre agréable, et s'insinuer dans les esprits, en louant les

vertus et en exhortant ses concitoyens à se guérir de cette passion pour

l'or, qui a tant de pouvoir dans une ville commerçante, et à s'élever

jusqu'à l'amour de la renommée et de l'immortalité. Il se montre, dans

ce Commentaire, grammairien profond, savant dans les langues anciennes,

habile à enrichir, par les emprunts qu'il leur fait, sa propre langue;

il y déploie beaucoup d'érudition historique, mythologique,

géographique, et une connaissance très-étendue des livres saints, des

Pères et des antiquités profanes et sacrées[71].»

[Note 69: En 1724, à Naples, sous la date de Florence, et sous ce

titre: _Comento sopra i primi sedici Capitoli dell' inferno di Dante_,

vol. V et VI des OEuvres de Boccace.]

[Note 70: Pag. 204.]

[Note 71: _M. Baldelli_ avoue ensuite, en homme de goût, que, dans

ce commentaire, souvent les étymologies grecques sont totalement

fausses; que Boccace y montre quelquefois trop de crédulité, trop de foi

dans l'astrologie et dans les récits fabuleux des anciens, défauts qu'il

attribue avec raison au siècle plus qu'au commentateur même. Quant à

l'excessive prolixité, à l'érudition surabondante et souvent triviale,

il pense que ce qui les excuse, c'est que ces leçons furent écrites pour

l'universalité des Florentins; que l'on peut même en conclure que

l'auteur s'élevait avec le vol de l'aigle, au-dessus du commun des

hommes de ce siècle, puisqu'à Florence, qui était alors la ville du

monde la plus instruite, il était obligé d'expliquer même que là étaient

nos premiers parents, et ce que ce fut que la première mort et le

premier deuil. Cela prouve sans doute une grande supériorité dans

Boccace; mais cela prouve aussi que c'était plutôt pour se satisfaire

lui-même, que pour expliquer son auteur, qu'il étalait tant d'érudition.

La plus grande partie de son Commentaire devait être bien au-dessus de

la portée d'un auditoire à qui il eût fallu apprendre l'histoire d'Adam

et d'Ève, de Caïn et d'Abel.]

Sous prétexte d'expliquer Dante, on voit que le commentateur dit tout ce

qu'il sait, et souvent ce qu'il importe peu de savoir. Mais de toutes

ces explications qui furent sans doute alors très-admirées, parce que

tel était l'esprit du temps, il en est peu qui puissent servir

aujourd'hui pour la simple intelligence du texte; et il faut quelque

patience pour les chercher dans ces deux gros volumes, où elles sont

comme ensevelies.

Histoire littéraire d'Italie (3/9) · 第 5 / 17 题