Tout s’achevait de façon affreuse, par ce billet que le beau-frère

m’avait envoyé. Que je comprisse ou non, la mort brutale nous arrachait

l’un à l’autre: telle était la réalité nue, froide, impitoyable. Il me

souvint du poème de Charles Guérin que je lui avais lu, un jour, dans

cette même chambre jaune et bleue où j’étais seul à cette heure avec ce

billet tragique entre les doigts. Quel rapprochement! Quelle

coïncidence! Je blémis en me répétant le

_Devrons-nous voir, surpris par un tournant du sort,_

_Aboutir et la route et le mur et nous-mêmes_

_Au gouffre brusque de la mort!_

Et soudain je me levai. N’avais-je pas là sous la main peut-être de quoi

m’éclairer? De toutes les lettres que mon amie m’avait écrites depuis

mon départ, je n’en avais pas ouvert une. Je les ouvris, je les

parcourus.

La plus ardente passion s’y avouait sans contrainte. A n’en juger que

par ces pages brûlantes, où elle allait jusqu’à se déclarer prête à tout

abandonner pour me suivre, mon amie y apparaissait comme la Mienne que

j’avais rêvé qu’elle fût. Mienne? Ah! Mienne, quel rêve! Et

qu’avait-elle fait, ma Mienne adorée, ma pauvre Mienne? Dans sa dernière

lettre, elle me suppliait de lui revenir ou de l’appeler à moi.

Dépouillée de tout orgueil, elle me demandait de lui dire au moins que

je ne l’aimais plus, que je ne voulais plus d’elle; elle me promettait

de ne plus m’importuner ensuite. Et c’était tout. Plus rien. Je n’avais

rien répondu. Elle était morte. Était-elle morte à cause de moi? La

crainte atroce me harcela de nouveau. Les lettres de mon amie ne

m’avaient pas éclairé. Elles augmentaient seulement l’impuissante

tendresse de mes regrets.

Mienne! Mienne chérie, Mienne imprudente, Mienne coupable même, est-il

vrai que tu aurais couru vers moi, si je t’avais appelée? Est-il vrai

que tu aurais abandonné tout pour vivre avec moi, tout, ton mari, tes

enfants, le luxe de ta maison, le plaisir de tes bals, ton existence

brillante et facile, pour mener à côté de moi une vie simple, peut-être

difficile, hasardeuse en tout cas, et certainement sévère? Est-il vrai

que tu étais prête à braver pour moi l’opinion des gens que tu

fréquentais, et à supporter d’être sans doute méprisée? Est-il vrai que

tu te sentais enfin la force d’être mienne entièrement, jalousement,

comme je te voulais?

Regrets, autre fumée, la plus âcre! Vous nous reliez du moins à ceux que

nous pleurons. Vous soutenez aussi nos pensées que la présence de la

mort épuise, et vous prolongez dans nos cœurs pour un temps, le plus

longtemps possible, ceux qui ne sont plus. Regrets de l’homme, vous êtes

son excuse et sa pudeur en face du néant. Regrets, inutiles regrets,

vous fus-je assez docile au long des jours qui suivirent la mort de

celle que j’aimais? Suis-je descendu assez bas, dans ma solitude

misérable, sous l’accablement de la douleur?

Un jour, une quinzaine de jours après qu’il m’eut annoncé la mort de mon

amie, le beau-frère se présenta chez moi. J’étais dans mon atelier,

travaillant sans enthousiasme à des dessins commandés. Je le reçus comme

un ami qu’on n’a pas revu depuis plusieurs années.

Je n’avais plus aucune rancune contre lui, et lui, de son côté, se

montra moins guindé que naguère. Nous nous tenions les mains longuement.

--Cher ami...

--Oui, dit-il, nous pensions que vous deviez avoir du chagrin.

Il s’arrêta.

--Alors je suis venu, dit-il.

Il s’assit sur le divan que je débarrassais des cartons qui

l’encombraient.

--C’est affreux, n’est-ce pas? fit-il. Mourir ainsi, à son âge! Elle

n’avait pas vingt-cinq ans. Vous ne trouvez pas que la mort des êtres

jeunes, en pleine santé, a quelque chose de bête qui révolte?

--Votre billet m’a déconcerté, répondis-je. Je ne pouvais pas

comprendre.

--Ç’a été si rapide! Figurez-vous...

Au lendemain d’un orage qui avait grossi la Creuse, et en l’absence des

deux hommes, elle s’était embarquée pour une promenade, avec ses deux

enfants.

--Elle allait quelquefois ainsi seule sur la rivière, mais le courant,

ce jour-là, était plus violent qu’à l’accoutumée. Si bien qu’à la pointe

de l’île, près de l’endroit où nous avions pêché, vous en souvient-il?

la barque s’est tout à coup retournée. Une femme a donné l’alarme, mais

les eaux jaunies par l’orage ont gêné les recherches. On a fouillé la

rivière jusqu’à la nuit close. On n’a retrouvé les trois cadavres que le

lendemain, au barrage du Moulin Vert. Dans quel état, vous le devinez.

Je ne l’avais pas interrompu.

--La barque s’est retournée, dis-je, mais comment expliquez-vous?...

Il baissa la tête.

--Hélas! Je n’ose pas vous dire comment je l’explique.

--Que voulez-vous dire?

--J’ai ma part de responsabilité dans cet abominable accident.

--Vous?

--Oui, et vous aussi.

--Moi?

--Oh! involontairement, fit-il. La fatalité s’en est mêlée.

--Mais encore?

--Vous vous rappelez que vous aviez fendu l’une des rames en son milieu?

--J’avais chargé le jardinier de la consolider. Seulement, j’ai négligé

de vérifier ce qu’il avait fait, et même de m’assurer qu’il eût fait

quelque chose. Voilà ma faute, et de n’avoir pas remplacé, ce qui était

encore plus sûr, la rame fendue.

--Alors?

--Alors il est probable que, quand la pauvre petite a voulu virer pour

rentrer à la maison, peut-être avec un effort trop brusque, la rame

fendue s’est brisée contre le courant, et la malheureuse perdant

l’équilibre a dû entraîner la barque dans sa chute.

Je me taisais. Il ajouta:

--On a retrouvé les deux tronçons de la rame.

--C’est affreux, dis-je.

--Mon frère a failli devenir fou.

--S’il y avait des paroles pour consoler, je me serais déjà fait un

devoir d’aller lui témoigner ma sympathie. Mais ne vaut-il pas mieux

respecter de telles douleurs?

--Il est certain qu’on se sent bien maladroit devant ceux qui souffrent.

--Et à quoi bon? dis-je.

--Oh! dit-il, mon frère est énergique. Il se dompte. Il viendra vous

voir, il m’en a manifesté l’intention. N’êtes-vous pas de ceux qui ont

connu la pauvre enfant quand elle n’était qu’une gamine? C’est presque

avec un de ses parents que mon frère croira s’entretenir d’elle. Elle

n’avait plus de famille.

--Je sais.

Il se levait. Il se ravisa. Il eut l’air gêné.

--Je vais vendre la propriété d’Argenton, dit-il. Vous concevez que mon

frère ni moi ne pourrions plus vivre dans cette maison qui avait été

choisie par elle et pour elle.

--En effet.

--Et vous nous pardonnerez, si nous vous demandons de renoncer au projet

que nous avions eu...

--Je vous en prie. Je comprends trop bien.

--Merci, fit-il.

Et il me secoua les mains.

Cette fois, il s’en alla. N’était-il venu que pour s’acquitter de ce

dernier souci? Était-il venu plutôt pour me donner des remords? Avait-il

découvert notre secret, et voulait-il aggraver ma peine? Et devais-je

continuer à me méfier de cet homme impénétrable? Ou si j’avais tort,

toujours tort, de chercher là, comme partout, des complications pour

m’en torturer?

* * * * *

CINQ ou six semaines plus tard, ce fut le mari qui vint me surprendre

dans mon atelier.

Il avait vieilli, il s’était voûté légèrement. Il ne se surveillait pas

comme jadis dans ses propos, il parlait avec moins de retenue. La

douleur l’avait transformé. Lui si réservé toujours jusqu’à sembler

insensible, il s’abandonna tout de suite devant moi sans fausse honte.

Jamais je n’avais souffert à cause de cet homme au point où j’en

souffris ce jour-là.

Celle qui, vivante, avait fait de nous deux ennemis, conscients ou non,

nous dressa l’un en face de l’autre après sa mort dans une attitude plus

dangereuse. Je n’avais aucune envie de le revoir. Cet homme, je ne le

haïssais pas, je le détestais. Il avait été le maître de celle qui

voulait, ou qui m’avait déclaré qu’elle voulait être mienne. A son insu,

je le concède, mais en fait il avait pesé sur ma vie et sur le bonheur

auquel j’aurais pu prétendre. Morte celle que j’aimais, rompue toute

espérance, que venait-il faire chez moi?

Il m’apportait une lettre, qu’il m’offrit dès les premiers mots.

--Je l’ai trouvée dans le petit bureau de ma femme. Elle était à votre

nom. Elle vous appartient. La voici. J’ai pensé qu’il vous serait

précieux de recevoir ce souvenir d’elle. Vous ne l’ouvrez pas? Vous

n’êtes pas curieux.

Je posais l’enveloppe cachetée sur la cheminée, dans une coupe de grès.

--Je ne l’ouvre pas, et je ne l’ouvrirai pas, dis-je. Puisque mon amie

n’avait pas jugé bon de me l’envoyer, je me reprocherais de forcer son

vœu. Je la garderai précieusement en effet, comme un souvenir, mais

telle que vous l’avez trouvée.

--Savez-vous que c’est d’un joli sentiment, cela?

--Votre frère en rirait.

--Mon frère ne rit plus. La maison est trop vide à présent. Toutes les

pièces nous en semblent trop grandes. La chambre des enfants...

Il fit un effort. Des larmes lui venaient.

--La chambre des enfants, je ne peux pas y entrer sans pleurer, comme je

fais ici, vous voyez? Ces deux petits lits, de chaque côté de la

fenêtre, qui semblent toujours attendre, c’est une chose qui vous

arrache le cœur. Oui, vous n’avez pas d’enfant, vous ne savez pas comme

on peut aimer ces êtres fragiles nés de vous et de la femme qu’on aime.

On en est fier. Ils étaient si beaux, mes petits garçons! Et déjà

tendres, affectueux, les vrais fils de leur maman.

Il pleurait, les épaules hautes, penché en avant, le mouchoir sur les

yeux.

J’allumai une cigarette.

Il poursuivit:

--J’aurais désiré pouvoir ne toucher à rien dans l’appartement, laisser

tout en place, comme autrefois. Je ne pourrai pas. Je n’aurai pas la

force. Je vous parlais de la chambre des enfants? Mais notre chambre,

Monsieur, que vous en dirai-je? Que vous en dirais-je? Nous faisions lit

commun, vous le savez, ma femme n’avait jamais voulu que nous eussions

deux chambres; eh bien! je ne peux pas me résoudre à coucher dans ce lit

où nous avons dormi côte à côte. Songez, Monsieur, que c’est là qu’elle

a mis au monde nos enfants, et que c’est là que nous nous sommes aimés.

J’eus un geste, qui le trompa.

--Oh! fit-il, je peux bien vous confier cela à vous qui l’avez connue

alors qu’elle n’était qu’une toute jeune fille, et qui l’aimiez d’une

bonne affection: en la perdant, j’ai perdu plus qu’une compagne

délicieuse; elle était une femme incomparable, la femme même que je

croyais impossible de rencontrer à notre époque. Jamais elle ne m’a

donné le moindre sujet d’inquiétude, le moindre motif de jalousie. Il ne

manque pas de femmes à présent dont on aurait plaisir à faire sa

maîtresse de quelques jours ou de quelques semaines; il n’y en a guère

dont on voudrait faire sa femme. Elle, je me félicitais chaque soir de

l’avoir rencontrée. Elle méritait l’estime et la gratitude.

A cet homme en larmes qui m’étalait son bonheur magnifique, qu’aurais-je

répondu? Je me taisais.

Il continua:

--Non point qu’elle fût seulement une épouse parfaite et, pour nos

enfants, une mère attentive. Elle avait cependant une façon toute

particulière d’égayer un intérieur et d’être, comme on dit vulgairement,

l’ange véritable de notre foyer. Et de telles vertus suffisaient à lui

gagner mon cœur. Mais elle avait de surcroît ce qui souvent fait défaut

aux meilleures épouses. C’était, comment dire? une façon toute

particulière aussi d’être autre chose qu’une compagne même parfaite.

Dans l’intimité, vous ne l’auriez pas reconnue. Oui, Monsieur, j’étais

arrivé jusqu’à mon âge sans soupçonner que l’amour pût n’être pas un

mythe poétique.

J’écrasai ma cigarette dans un cendrier.

Il continua:

--Vous avez un jour entendu mon frère épiloguer lyriquement sur la

nécessité de la jalousie, et vous vous rappelez peut-être que je ne

l’approuvai pas. Mais vous rappelez-vous ce que ma femme lui

répondit?--qu’elle n’admettait pas qu’on fût jaloux quand on n’avait pas

sujet de l’être? Elle venait ainsi, et vous ne vous en êtes probablement

pas douté, d’établir le bilan exact de notre union. Quelquefois, certes,

elle jouait, par pur badinage, à s’assurer de mes sentiments, car elle

avait la touchante habitude, après plusieurs années de mariage, de me

demander à tout propos si je l’aimais toujours; et elle s’amusait

quelquefois, dis-je, à éveiller en moi un peu de jalousie. Tenez, un

soir, par exemple, elle me demanda, d’un air sérieux, ce que je ferais

si j’apprenais que vous étiez son amant. Mais pouvais-je m’alarmer? Au

même instant, elle m’attirait à elle et cette scène charmante se

passait, vous l’avez deviné, dans ce lit où vous comprenez que je n’aie

plus le courage de me coucher.

Immobile sur mon fauteuil, je m’y sentais rivé comme devant ma table

d’Argenton, naguère, dans cette nuit où j’avais entendu de quelle façon

ils s’aimaient. Quel nouveau cauchemar m’envahissait ici?

Il continua:

--Non, j’avais le droit d’être sûr d’elle. Elle me donnait assez de

preuves de son attachement. Et je ne parle pas de cet attachement moral

qui est de règle entre époux. C’est du physique aussi que je parle. On

voit en effet assez de ménages où la meilleure entente règne dans la

journée, mais où l’un des deux ne s’accommode pas, ou s’accommode mal de

l’autre, à de certaines heures. De là tant de maris, par ailleurs

excellents, qui ont une maîtresse, et des femmes, mères sans reproches,

qui s’égarent. Notez, Monsieur, que je ne suis pas de ceux qui ne

songent qu’aux plaisirs du lit: non, il y a des plaisirs plus dignes;

mais je ne les méprise pas, et j’estime que rien n’est sain comme

l’amour entre gens qui s’aiment. Or dans cette matière, je peux dire

qu’avec ma femme notre entente était complète. Non, non, je peux vous le

dire. Je le dirais à son père s’il était encore là, et vous êtes, vous

permettez? un peu son grand frère, n’est-ce pas? Je n’ai eu de ma femme

que des satisfactions. Cela n’est pas si commun. D’autant que j’avais

tout lieu d’appréhender que notre mariage ne tournât pas si bien. Elle

n’avait pas de dot et pas d’espérances, vous le savez, et j’étais ce

qu’on appelle un homme riche; encore que je ne sois pas spécialement

laid, je n’ai rien de séduisant, et je n’ai pas l’art de parler aux

femmes: bref, je pouvais craindre de n’être que toléré, accepté, et rien

de plus. J’eus l’orgueil de la conquérir lentement. Si elle m’avait fait

de grandes protestations dès le début, je me serais tenu sur mes gardes.

Elle est venue à moi peu à peu, et j’ai vu naître et croître son

affection. Depuis un an, depuis six mois surtout, j’aurais pu, si

j’étais fat, tirer vanité de mon bonheur. Oui, Monsieur, de mon bonheur,

le mot n’est pas excessif. Pour un homme qui travaille durement toute la

journée à des travaux souvent fastidieux, il n’est pas de plus belle

récompense que de trouver chez soi, en rentrant, une femme douce,

tendre, et, mais oui, je n’en rougis pas, amoureuse.

Il s’était tu. Je me taisais. Un silence se fit entre nous, que je fus

seul peut-être à remarquer. Lui était tout à ses souvenirs et à son

bonheur.

Il reprit:

--C’est curieux, comme la femme la plus modeste d’apparence peut se

révéler différente, et avec tant de simplicité, dans le secret de sa

chambre. Enfin, Monsieur, vous qui l’avez bien connue, auriez-vous cru

cela d’elle? Vous savez que nous allions souvent en soirée, et qu’elle

avait un goût assez vif pour la danse. Eh bien, quand nous rentrions,

tard, à l’aube parfois, après de longues heures où elle s’était

fatiguée, où elle avait été fêtée, complimentée, voire sollicitée, elle

ne se montrait jamais si ardente qu’à ces moments-là, et c’est moi qui

devais la modérer. Elle eût commis les pires imprudences.

J’entendais à mes oreilles bourdonner la fièvre. Mes mains serraient, à

s’y faire mal, les poignées du fauteuil.

Il continua:

--Comment n’aurais-je pas eu confiance en elle? Vous l’avez vue dans le

monde, Monsieur, elle ne faisait pas la prude ni la mijaurée: elle

écoutait tout, et répondait: elle ne repoussait pas d’un air outré les

compliments; elle n’affichait pas son amour, ce qui est ridicule; bien

malin qui eût deviné si elle aimait son mari ou non! Mais bien maladroit

qui s’y fût risqué. Si un rustaud poussait trop loin ses essais de

galanterie, elle le remettait vertement à sa place. Elle avait souci de

son honneur autant que du mien. Ainsi, quelques jours avant...

Il s’arrête, puis:

--Au fait, dit-il, vous étiez là quand il est arrivé.

--Qui donc?

--Le médecin. Oui, et vous nous avez quittés la veille de l’algarade.

J’ouvris de grands yeux.

--Le soir même de votre départ, après le dîner où j’avais remarqué que

ma femme n’était pas dans son assiette, comme je m’inquiétais de sa

mauvaise mine, elle se jeta dans mes bras en pleurant. Quand elle put

parler, ce fut pour me demander que le médecin partît dès le lendemain.

«Ne me questionne pas, me dit-elle, j’ai mes raisons. Je ne veux plus

voir cet homme.» Je n’insistai pas. J’avais compris qu’il s’était oublié

devant elle. J’en eus la certitude le lendemain, lorsque je dus

signifier à ce triste sire son congé. Et je dis triste sire, parce que

je suis persuadé que je n’exagère pas. Je n’en veux à preuve que son

insolence à exiger des explications.

Je le regardais. Ses yeux brillaient d’un éclat sombre.

--Voilà ce que j’ai perdu, dit-il, j’ai tout perdu. Je suis un homme

fini.

Je murmurai des mots d’encouragement, sans feu.

--Oh! fit-il, je vous remercie de m’avoir écouté. Ce que je vous ai dit

m’a soulagé plus que tout ce que vous pourriez me dire. C’est vrai, cela

réconforte de parler de ceux qu’on aime à ceux qui les ont aimés aussi.

Car vous l’aimiez bien, n’est-ce pas, ma pauvre petite?

Étaient-ce des larmes qui me troublèrent la vue?

--Et vous permettez que je vienne vous parler d’elle quelquefois, de

temps en temps?

--Autant qu’il vous plaira, répondis-je.

--Ah! fit-il.

Il s’était levé. D’un élan brusque il me prit par les épaules, me serra

contre lui et m’embrassa. J’eus les joues mouillées de ses larmes.

Et il me laissa, veule et défait.

* * * * *

HUMILIÉ, je l’aurais été, si j’avais cru toujours aveuglément que ma

pauvre amie fût mienne. Hélas! J’avais trop douté d’elle et trop douté

du bonheur qu’elle s’efforçait de me procurer.

La confession de son mari, qui m’étonna pour d’autres raisons, ne

m’écrasait pas à l’improviste. Et puis je ne suis pas tellement dépourvu

de sens critique: toute douloureuse qu’elle fût pour moi, l’ironie d’une

telle situation n’avait pas manqué de me frapper. Quelle misère! Il

était dit que je l’épuiserais toute. Il ne suffisait donc pas que

j’eusse à ce point souffert d’un partage où je ne trouvais pas mon

compte? Il fallait encore que la certitude me fût donnée, et par mon

rival, de son triomphe tranquille? Mienne, Mienne adorée, comme tu

mentais! comme tu mentais!

Mais cette colère est morte aussi, apaisée peu à peu par le temps. Que

m’importe à cette heure de n’avoir pas été aimé, ou d’avoir servi de

jouet à une femme légère, ou d’avoir tiré d’une femme compatissante

quelques chers instants de pitié? Il ne m’en reste pas moins que j’ai

aimé cette femme, quelle qu’elle fût, et nul ni rien ne m’enlèvera

jamais le souvenir de ce noir bonheur.

Aussi bien, nul non plus, ni rien ne me prouvera que mon adorable amie

fût si coupable. Toutes les apparences conspirent contre elle; mais, à

mesure que s’éloignent ces jours assombris, j’affirmerais avec moins

d’âpreté qu’elle ne fut pas trahie par les circonstances. Que ne dois-je

pas conclure en sa faveur, par exemple, lorsque je songe qu’elle chassa

le médecin qui fut cause de ma fuite?

Il est vrai cependant que la confession du mari ne me laissait pas de

doutes sur la qualité de leurs rapports. Mais, si je fais néanmoins des

réserves sur la véracité même de cette confession, sans d’ailleurs

accuser le mari d’autre chose que d’une trop faible perspicacité, je

demande à les garder. N’importe qui les fera tout aussi facilement que

moi. C’est de cet homme que j’ai tenu ma plus grande disgrâce. C’est de

lui que j’ai reçu le coup le plus cruel, dont je suis demeuré défait

pendant plus de six mois. Mais j’ai eu ma revanche. J’étais trop

malheureux. Il avait été trop heureux: il rendit gorge. Je ne m’en

réjouis pas, s’il faut le dire franchement; le malheur des autre n’a

jamais fait ma joie; mais je ne peux pas clore mon récit sans y

rapporter que, depuis la mort de sa femme, cet homme a souffert et

souffre peu à peu et de plus en plus tout ce que j’avais souffert

moi-même.

Il m’avait donné le spectacle de son amour triomphant. Avec quelle

insultante assurance, je l’ai dit. Pendant six mois, je ne le revis

pas. Il m’avait promis de revenir, il n’était pas revenu. Je ne m’en

plaignais pas, on me croira sans peine, et je ne serais pas allé vers

lui. Je pensais que je ne le reverrais plus, ou que, si je le

rencontrais, je le trouverais consolé. Je pensais qu’il l’était

peut-être déjà, et qu’il n’osait pas reparaître devant moi après m’avoir

en quelque sorte pris à témoin de l’ardeur durable de sa détresse.

Il reparut.

Mais il n’était pas consolé. Au contraire. Si la mort soudaine de sa

femme l’avait transformé dès la première heure en lui ôtant de cette

impassibilité dont il se cuirassait auparavant, il semblait, six mois

plus tard, moins impassible que jamais.

Il parlait d’une voix saccadée. A tout propos il faisait des gestes. Il

ne se surveillait plus aucunement. J’avais en face de moi un homme

nouveau, que je devinais inquiet, agité, désemparé. Et son assurance de

naguère avait fondu.

--Vous ne savez pas ce qui m’arrive? me dit-il après les phrases

d’excuse obligatoires.

Je le regardai.

--Je suis jaloux.

--Jaloux?

--Oui. Jaloux de ma femme. Jaloux d’une morte.

Il avait tant de tristesse dans la voix que je me retins mal de frémir,

pressentant le drame.

--Que dites-vous de ça?

--Il faudrait m’expliquer...

--Oh! c’est bien simple.

Je dus cependant l’écouter avec attention pour démêler, au milieu de

nombreuses incidentes, qu’une femme, une amie de la famille, une veuve,

qui s’était montrée particulièrement affectée par la catastrophe

d’Argenton, qui avait ensuite témoigné pour le veuf d’une sympathie

active, et qui enfin s’était offerte sans succès à remplacer la morte,

avait insinué que la morte ne méritait peut-être pas des regrets si

profonds et s’était, avec une discrétion terrible, refusée à préciser

davantage.

--Vengeance de femme, déclarai-je d’un ton de mépris.

Il se passa la main sur le front.

--Évidemment, je le pense aussi, je me le dis, je me le répète. Mais...

--Calomnies pures, affirmai-je.

--Certes, calomnies pures. Mais rappelez-vous le couplet de _Figaro_:

Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose.

--Voyons, Monsieur, vous êtes un homme. Vous...

--Je suis très malheureux.

Que répondre?

--Depuis huit jours que le poison m’a pénétré, dit-il, je ne peux pas me

débarrasser de ce doute croissant, et je me torture à chercher des

preuves, des indices, des présomptions, que sais-je? tantôt pour le

réduire à néant et tantôt pour le justifier. Car j’en suis là, que

j’admets que ma femme ait pu n’être pas la femme fidèle que j’étais sûr

qu’elle était. Ne suffit-il pas que d’autres l’admettent ou l’insinuent?

Pour quelques mots perfides lancés par une gueuse...

--Vous le voyez, vous le dites vous-même.

--Je vois par-dessus tout que je ne suis plus sûr de rien. C’est odieux.

Que voulez-vous? J’ai réfléchi. Je réfléchis. Je trouve qu’un bonheur

tel que celui que je croyais mien, n’est pas naturel, n’est pas

humainement possible. Vous le trouvez naturel, vous?

Il me prenait de court. J’hésitai. Il le remarqua.

--Vous le voyez vous-même, je vous renvoie votre argument: vous ne

protestez pas.

--Pardon, je...

--Mais non. Mon bonheur était trop beau pour être réel. Il ne faut pas

oublier les conditions de notre mariage, ni que j’étais riche, alors que

celle que j’épousai n’avait pas un sou. Jamais, vous le pensez bien, je

n’ai rien négligé pour que ma femme fût persuadée que je lui devais plus

qu’elle ne me devait. Mais quoi! je n’ai pas de ces illusions: un homme

qui achète une femme, n’a pas le droit d’exiger l’impossible, fût-il le

meilleur des hommes.

--Vous devenez injuste, dis-je.

Mienne: roman · 第 11 / 12 段