j’ai fait tout ce que je pouvais pour que ma femme n’eût aucune raison
de me considérer comme le maître que j’ai toujours redouté d’être. C’est
ma faute. Je n’ai peut-être pas eu assez de courage, je veux dire assez
de courage pour ne pas craindre de découvrir devant elle mes sentiments.
On est souvent victime de son orgueil. On s’imagine qu’on s’abaisserait
en se laissant voir tel qu’on est par une femme. On s’imagine que des
actes ont plus de portée que des paroles. Ah! ce doute qui m’est venu,
ce doute qui me ronge depuis huit jours, je conçois qu’il vous étonne.
Vous pensiez que nous étions un ménage parfait, n’est-ce pas? Oui, tout
le monde le pensait. Je le pensais aussi, tellement il y avait autour de
nous de ménages moins bons. Et voilà tout à coup que je m’aperçois que
je n’ai jamais su si ma femme était heureuse ou non par moi, et voilà
que je doute qu’elle l’ait été, et voilà que je doute de ses
protestations. Je vous semble ridicule?
Il ne me semblait pas ridicule, ai-je à le confirmer? J’avais porté trop
longtemps en moi l’angoisse dont il ne commençait que d’être atteint.
Comment l’apaiser? Il me faisait pitié. Mais nul héroïsme ne m’animait à
son endroit. Et si j’avais envie de lui démontrer qu’il s’égarait, et si
je mis toute mon éloquence en œuvre pour le lui démontrer, en effet, ou
pour essayer de le lui démontrer, ce ne fut point par grandeur d’âme; ce
fut par jalousie, ma jalousie tenace, car j’étais offensé qu’il pût
éprouver lui aussi cette angoisse que mon amour avait atrocement
savourée.
Eus-je le talent de convaincre ce malheureux qui m’avait si
singulièrement choisi pour confident de sa peine? Il s’en alla
rasséréné, du moins en apparence, et confondu de gratitude, me
sollicitant de ne pas lui refuser mon amitié, d’excuser sa faiblesse, et
de permettre qu’il vînt m’importuner encore.
Il revint donc.
Il revint plusieurs fois.
Chaque fois, il me parut un peu plus inquiet. Son inquiétude n’avait eu
d’abord qu’une forme assez vague; il ne cherchait à ses doutes que des
raisons d’ordre en quelque manière logique, et abstraites; il faisait,
somme toute, de la jalousie dans le vide. Mais peu à peu, il se mit à
examiner l’une après l’autre les personnes de son entourage, à se
remémorer ce que sa femme lui avait dit de chacune d’elles, quelle
avait été leur attitude, et la qualité de leurs relations, quels avaient
pu être leurs sentiments. Ses soupçons prirent corps. Sa jalousie
rétrospective se fixa peu à peu sur ses différents amis. Il n’admettait
plus, comme aux premières heures, que sa jalousie pût être injustifiée.
Qu’elle lui fût venue, lui semblait un motif de la subir. Toutes les
objections que je lui présentais, elles étaient peut-être mauvaises: il
les discutait et les repoussait.
J’assistai, morne et contrit, au lent supplice qu’il s’imposa. Je ne
reconnaissais pas, en cet homme ardent et sans orgueil, l’homme modéré,
froid et distant de naguère. J’assistai, morne et soumis, au progrès de
sa passion.
--Jamais je n’aurais cru, me disait-il, que je pouvais aimer ainsi.
Il ne se reconnaissait pas lui-même, et ne rougissait pas de me
l’avouer. Tandis qu’il doutait davantage de sa femme morte, il
regrettait davantage de l’avoir perdue sans lui avoir donné de son amour
des témoignages victorieux.
--Si j’avais su, disait-il, si j’avais su, je l’aurais reconquise, je
l’aurais conquise.
A d’autres moments, il évoquait ses meilleurs souvenirs.
--Comment l’aurais-je soupçonnée? disait-il. Avant sa mort elle était
plus tendre qu’au lendemain de notre mariage. Depuis quelque temps, je
n’y songe pas sans une douce émotion, elle m’appelait _mon mien_.
N’était-ce pas d’une femme qui aime?
Puis, comme je ne répondais rien, et après un silence:
--Oui, murmurait-il, mais n’était-ce pas d’une femme qui veut endormir
et tromper? Franchement, trouvez-vous naturel qu’une femme se montre de
plus en plus amoureuse?
Parfois, il parlait du médecin qu’il avait, à la prière de sa femme,
expulsé d’Argenton.
--Qu’y avait-il entre eux? se demandait-il devant moi. Qu’y a-t-il eu
plutôt? Avait-il eu vent de quelque chose, et s’était-il cru en droit de
profiter d’un secret dérobé, le scélérat, pour se faire malproprement
payer sa discrétion? Car il n’y avait rien entre eux, n’est-ce pas?
C’est bien votre avis aussi?
Avec la même déconcertante franchise, il me tint au courant de toutes
ses recherches et de ses perplexités. Il commit des erreurs. Il se
brouilla sans hésitation avec plusieurs de ses amis. Mais, parce que je
me gardais de l’interroger, je ne peux fixer ici de sa passion que ce
qu’il m’en conta. S’il alla jusqu’à des violences, je ne le sais point.
Je ne sais que ce qu’il m’a dit. Il ne m’a certainement pas dit tout.
Par le peu que je sais, j’imagine cependant sans trop de peine jusqu’à
quelles démarches inconsidérées il a dû descendre.
A-t-il soupçonné son frère, comme je l’avais moi-même soupçonné? Je ne
le nierais pas. La dernière fois que je le vis, il me laissa
l’impression d’un homme qui ne se possède plus. Cet homme-là, je ne
jurerais pas qu’il ne fût pas capable de rompre ses plus chères
affections, et peut-être de pis encore.
La dernière fois que je le vis, en effet, il entra chez moi d’un air
sombre. C’était environ quinze mois après la mort de sa femme. Ses yeux
avaient un regard dur.
Au lieu de s’asseoir sur mon divan, comme il s’y asseyait d’habitude
sitôt que j’en avais ôté pour lui les cartons qui l’encombraient, il se
mit à marcher de long en large dans mon atelier.
Il ne parlait pas. Je l’observais, en rangeant des papiers.
Soudain, il se décida.
--Après la mort de ma femme, dit-il, je vous ai apporté une lettre que
j’avais trouvée à votre nom dans son bureau.
--Oui.
--Cette lettre, vous ne l’aviez pas ouverte devant moi.
--Je ne l’ai jamais ouverte.
Il me regarda.
--Vous l’avez encore?
--Oui. Elle est là.
Je désignais l’armoire.
--Me la montreriez-vous? fit-il, la voix rauque.
J’avais compris.
--Non, dis-je, calme et résolu. Cette lettre n’appartient ni à moi ni à
vous. Elle ne sortira pas de cette armoire. Au reste, elle ne vous
apprendrait rien, soyez-en persuadé.
--Je la veux, répondit-il, changeant de ton.
--N’insistez pas.
--Je la veux, cria-t-il.
Et il se dirigeait vers l’armoire.
Je le saisis par le bras.
--Vous êtes fou?
Ses lèvres tremblaient.
--Allez-vous-en, lui dis-je.
Je le poussai dehors. Il ne résista pas.
Je ne l’ai plus revu.
* * * * *
ETRANGES retours de la fortune et de la passion! De ces deux hommes qui
aimèrent la même femme, bien que je sois l’un d’eux, je ne saurais
affirmer que celui-là fut le plus malheureux dont j’ai le plus
longuement conté l’histoire.
Je n’avais jamais eu pour mon rival, pour mon rival heureux, une haine
profonde: il n’était pas volontairement responsable de ma misère: il ne
m’avait pas supplanté. Quand son bonheur s’effrita, si ma jalousie eut
des flambées nouvelles, j’éprouvai surtout pour lui de la pitié. Celle
que nous aimions tous deux était morte. Des souffrances qu’elle m’avait
infligées, à son corps défendant peut-être, je conservais un souvenir
douloureux, mais je conservais aussi le souvenir chaud des joies qu’elle
m’avait dispensées. Mon rival, mon rival désormais malheureux, ne
pouvait pas trouver dans sa misère les consolations que j’avais trouvées
dans la mienne: celle que nous aimions était morte; il ne pouvait plus
chercher au fond de ses yeux le regard qui désarme; il ne pouvait plus
espérer qu’une parole, même mensongère, même compatissante, dissipât ses
doutes; il ne pouvait plus rien espérer. Plus rien. Sa misère était à
jamais sans recours. La mienne? N’en parlons pas. Je n’en ai parlé que
trop.
Tous deux évidemment, et chacun pour soi, nous fûmes coupables. En face
de la même femme que nous aimions, chacun de nous avait cru, pour des
motifs différents, qu’elle était sienne. Ni l’un ni l’autre n’avait eu
le courage et la faiblesse de la forcer à se faire connaître. J’étais
trop timide et trop résigné, il était trop fier et trop confiant;
j’avais eu trop de franchise, et lui trop de pudeur; mon amour s’était
livré trop naïvement, le sien s’était trop sévèrement dissimulé. Entre
nous deux, celle que nous aimions, qu’avait-elle voulu? qu’avait-elle
pensé? Lui ni moi ne le saurons jamais. Et de nous trois, puis-je même
accuser celui-là plutôt que celui-ci? Et plaindra-t-on l’un plutôt que
l’autre?
Dans notre pauvre aventure, la morte n’a peut-être pas eu le lot le
moins enviable. Sans cet accident horrible que je ne veux tenir que pour
tel, sans cet accident qui ne prouve rien, qui n’achève rien, que fût-il
advenu de nous? Y avait-il au drame que nous jouions une issue qui ne
dût pas être désastreuse? En éliminant le cas du mari, dont la passion
ne dépendit que de la mienne brisée, que nous permettait d’attendre
notre amour dangereux? Les moralistes me répondraient que l’adultère
sème son châtiment. Je ne discuterai pas.
Quant au mari, je ne sais pas comment il supporte sa détresse que je vis
poindre et grandir. Pendant près d’un an, je n’ai pas eu de nouvelles
de lui. Tout m’incite à supposer néanmoins qu’il n’a pas recouvré son
sang-froid de jadis, ni ce calme dont je comprenais que sa femme fût
excédée.
Au dernier Salon, en effet, j’avais envoyé, comme je l’ai dit dès les
premières lignes, un simple moulage d’étude: une femme nue, couchée sur
le côté droit, les jambes ramenées le long des cuisses relevées, et le
visage enfoui dans le creux des bras croisés haut, de sorte que l’on
n’apercevait de sa poitrine que la naissance du sein gauche.
Inconsciemment plutôt que sottement, j’appelais cela: _Souvenir_. Or,
huit jours après le vernissage, un inconnu se jeta comme un furieux sur
cette œuvre sans mérite et la détruisit à coups de marteau. Des
journalistes venus m’interroger, me répétèrent les initiales du nom de
ce fou, la police ne leur en ayant pas appris davantage. Je n’ai pas
besoin de dire qui était ce malheureux, ni que je demandai que l’affaire
n’eût pas de suites.
Sans cette affaire, je ne me serais probablement pas aperçu que j’avais
fait prendre à mon modèle une pose que prenait d’habitude, décente et
narquoise à la fois, quand elle se mettait au lit, la femme adorable que
je pleure toujours. C’eût été de ma part imprudence et goujaterie, si je
n’avais pas agi sans dessein. Il a fallu que le mari, plus lucide et
pour cause, se crût outragé. Maladroit, sans le vouloir, j’ai provoqué
la rage de cet homme. Je lui ai de moi-même fourni la preuve qu’il eût
peut-être vainement cherchée ailleurs.
N’est-il pas superflu que je détaille à présent la couleur de mes
souvenirs? Ce _Souvenir_, que j’exposais au dernier Salon, témoigne
assez que je n’ai rien oublié, et que, le désirant, je n’oublierais
rien: mon amie perdue est en moi le plus puissant de ces fantômes que
chacun de nous porte au profond de sa conscience. Elle dirige, sans que
je m’en rende toujours compte, le cours de mes songes. Au milieu de mes
travaux, au milieu de ces travaux où j’use mes journées et déroute mes
rêveries, elle est présente; elle y serait malgré moi. Je l’aimais comme
je crois que je n’aimerai jamais. On n’aime qu’une fois dans sa vie avec
tant d’enthousiasme et d’abandon. Si j’aime de nouveau, ce serait avec
moins d’exigence et plus d’habileté. Mais pourrais-je aimer?
Hélas! si les douleurs anciennes ne disparaissent pas tout entières de
nous, elles ne persistent pas davantage avec leur acuité qui nous fut
chère. Elles fondent, elles s’usent, comme une falaise abrupte que lèche
l’océan; elles s’arrondissent: elles deviennent de tendres et cruels
souvenirs, autour de quoi montent, écument et sonnent nos agitations
perpétuelles. Que répondrai-je, si, me voyant silencieux et morose, on
me demande: à quoi pensez-vous?
O Mienne, Mienne! Toi que je nommais Mienne, à qui étais-tu? Quelle
étais-tu? Le savais-tu seulement? Tête chérie dont je n’ai jamais connu,
dont nul n’a peut-être jamais connu le secret, cœur que j’ai senti
battre sous ma main tremblante, cœur fragile, cœur qui ne bats plus sous
la main de personne, trésor anéanti, orgueil et désespoir de qui t’aima,
ô mon amour! Voilà que je ne sais plus, moi non plus, quelle tu étais
pour moi. A mesure que le temps passe, j’ai bien l’impression que je ne
te vois plus tout à fait comme je te voyais, et je sais aussi que ton
image peu à peu se modifiera devant mes yeux qu’en vain je ferme pour
qu’elle ne me mente point. Tu m’échappas vivante. Est-ce que ton
souvenir m’échappera? Se peut-il que je ne garde pas toujours neuve
cette image charmante qui fut celle de tes derniers moments, celle de ta
jeunesse, de ta belle jeunesse ravie? Où fuis-tu, mon amour? Où me
fuis-tu? Suis-je déjà si vieux? Mienne, Mienne que j’ai mal connue,
Mienne que je n’ai pas connue, vais-je déjà ne plus me reconnaître?
Vais-je déjà m’étonner que ce soit moi qui porte au flanc cette blessure
qui saigne?
FIN
ACHEVÉ D’IMPRIMER
EN DÉCEMBRE 1924
PAR F. PAILLART A
ABBEVILLE (SOMME).
* * * * *
BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
Anthologie des Écrivains Morts à la Guerre (1914-1918)
Ouvrage complet en quatre volumes de 800 p. chacun, format 15 × 21
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_Raz-Bobeul._
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NONCE CASANOVA
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RENÉE DUNAN
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RAYMOND ESCHOLIER
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MAURICE D’HARTOY
_L’Homme Bleu._
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_En détresse._
_La Femme aux hommes._
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JONQUEL ET VARLET
_Les Titans du Ciel._
_L’Agonie de la Terre._
MAGALI-BOISNARD
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GEORGES MAUREVERT
_Le Grand Plagiat._
MARCEL MILLET
_La Lanterne chinoise._
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_La Tunique verte._
GASTON PICARD
_La Surprise des Sens._
THIERRY SANDRE
_Mienne._
_Le Purgatoire._
P.-J. TOULET
_Béhanzigue._
THÉO VARLET
_La Bella Venere._
_Le Dernier Satyre._
_Le Démon dans l’âme._
VARLET ET BLANDIN
_La Belle Valence._
WILLY ET MENALKAS
_L’Ersatz d’Amour._
_Le Naufragé._
POÉSIE
JOACHIM DU BELLAY
_Les Amours de Faustine._
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_La Danse Macabre._
_La Guirlande de l’Épousée._
_Frère Tranquille._
ANDRÉ FONTAINAS
_Récifs au Soleil._
LUCIEN JACQUES
_La Pâque dans la Grange._
TRISTAN KLINGSOR
_Humoresques._
LOYS LABÈQUE
_Le Miroir mystique._
ALPHONSE MÉTÉRIÉ
_Le Livre des Sœurs._
_Le Cahier Noir._
MUSÉE
_Héro et Léandre._
HENRY MUSTIÈRE
_La Nouvelle Franciade._
JEAN ROYÈRE
_Poésies._
CH. DE SAINT-CYR
_Le Livre d’Iseult._
JEAN SECOND
_Le Livre des Baisers._
THEO VARLET
_Aux Libres Jardins._
THÉÂTRE
HENRY STRENTZ
_Théâtre de Hans Pipp._
_Nouveau Théâtre de Hans Pipp._
LITTÉRATURE
ATHÉNÉE
_Le Chapitre Treize._
FAGUS
_Essai sur Shakespeare._
LÉON BOCQUET
_Les Destinées Mauvaises._
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_Album_, préface de _J. Romains_.
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Histoire des Régiments de Gardes d’honneur (1813-1814).
Par le Docteur LOMIER (Préface d’Édouard DRIAULT).
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