--Répondrez-vous?

--Je réponds toujours.

--L’autre soir, l’autre nuit, vous me comprenez?...

Elle fit oui de la tête. Ses paupières battirent.

--Qui était avec vous? demandai-je.

Les paupières hautes, elle me regarda.

--Qui? repris-je. Répondez. Votre mari, ou votre...

Je n’achevai pas. Elle chancelait. Elle tombait déjà sur le divan. Je me

précipitai vers elle.

Évanouie? Je ne sais pas. Je n’ai jamais vu de femme évanouie. Son

visage, que je dégageai des coussins, était mouillé de larmes. Elle

sanglotait, respirait mal. Je la couchai mieux. Elle ne résista pas. Que

faire? Je l’examinais, anxieux. Les yeux clos, la poitrine oppressée,

elle pleurait.

Elle se retourna soudain vers les coussins, pour me dérober son visage.

Dans ce mouvement, une enveloppe bleue, cachée entre ses seins, sortit

de sa robe. Malgré moi, j’y lus mon nom. Je la pris. On l’avait

décachetée.

C’était une invitation d’une dame quelconque, rencontrée n’importe où et

que je n’aurais pas reconnue si je l’avais rencontrée de nouveau, mais

qui me conviait à une quelconque fête en des termes excessifs. Les

maladroites de cette espèce ne manquent pas à Paris.

Le billet remis dans l’enveloppe, je lançai le tout à l’autre bout du

divan, et je revins à mon amie.

Elle me regardait.

--Vous pouvez partir, dit-elle. Tout s’explique.

Je haussai les épaules.

Elle se redressa.

--Vous n’allez pas nier, je suppose?

Je la regardai.

--Vous ne dites rien? fit-elle.

Mon orgueil s’effondra.

--Mienne, tu es stupide.

Ses yeux brillèrent. Elle me tendit les mains. Je m’assis près d’elle.

Elle souriait pauvrement.

--C’est vrai?

Je n’avais pas à me défendre. Je me défendis néanmoins.

--C’est vrai? disait-elle.

Elle pleurait sans bruit, peu à peu calmée, peu à peu détendue.

--Tu m’aimes? dit-elle.

Elle m’attirait.

--Je souffre, murmurait-elle.

Au contact de son corps que j’enlaçais, je capitulai. Ardente, elle

s’offrit. Déroute silencieuse. Triomphe bref. Je songeai tout à coup aux

cris qu’elle ne poussait pas.

--Ah! fit-elle, tu es un monstre, je t’aime trop.

Elle m’avait repris.

Alors seulement, elle me reprocha l’injurieuse question que je lui avais

posée.

--Tais-toi, Mienne, tais-toi.

Je la serrais contre ma poitrine.

--La porte n’est pas fermée, me dit-elle.

Ces minutes d’oubli s’achevèrent.

--Soyons prudents, dit-elle.

Subitement raisonnable, elle me quitta.

Je n’eus pas trop de loisir jusqu’au dîner pour me débattre au milieu

des réflexions diverses qui m’envahirent.

* * * * *

PAR des commentaires il m’aurait été facile de rendre moins

invraisemblable le récit que je viens d’interrompre; mais je trahirais

l’incohérence même de la réalité, et je mettrais un ordre factice dans

des événements qui me déconcertèrent au point que je croyais encore

n’avoir que rêvé quand la cloche du dîner sonna.

Il est toujours facile après coup d’expliquer les choses: le

raisonnement, pour peu qu’on l’y oblige, trouve sans peine des motifs à

tout, et l’imagination, qui n’est guère qu’une des formes, centrifuge,

du raisonnement, ne se refuse pas à qui la sollicite. Mais des

commentaires seraient vains. Les événements vont quelquefois plus vite

que notre volonté, c’est une vérité banale, et ils vont plus vite que

notre intelligence, ce qui est moins flatteur pour nous. J’ai l’air ici

d’énoncer des lapalissades. Que l’on observe cependant que l’histoire

d’un siècle ne peut jamais être écrite que dans les siècles suivants,

parce que le temps éclaire et tamise; et l’on ne me reprochera pas,

pour mon histoire minime, de n’avoir pas vu tout de suite ce que je ne

discernai que peu à peu, à mesure que les événements m’instruisaient.

A cet endroit de mon récit, je n’ai d’ailleurs pas le goût d’épiloguer.

Et si j’ai tenté de m’en excuser d’abord par des considérations

générales, j’avoue aussi que j’avais besoin de prendre courage et de

m’assurer la voix avant de confesser ce qu’il me reste à dire.

J’ai tout dit de l’indispensable. On connaît à présent mon amie comme je

la connaissais. On me connaît. On connaît la situation. Je vais dire le

reste sans m’attarder davantage. La conclusion ne m’appartient pas.

On peut se représenter quels pouvaient être mes sentiments lorsque je

m’assis à ma place, pour le dernier repas de la journée, le soir de

notre réconciliation fortuite. Qu’on juge maintenant du tour qu’ils

prirent, quand le petit incident que voici m’alarma tout à coup.

Le mari annonçait qu’il avait reçu un télégramme de leur médecin de

Paris.

--Il n’arrivera que mercredi, par le train de trois heures, dit-il.

--Alors, dit le beau-frère, on pourra disposer de l’auto pour samedi. Ma

chère belle-sœur, je vous enlève.

Puis à moi:

--Et vous également, cher Monsieur, s’il vous plaît d’aller par exemple

à Gargilesse ou à Crozant.

--Après-demain? fis-je interloqué.

De quoi me souvenait-il en effet au même instant? Que, le jour de mon

arrivée, dans la cour de la gare, le beau-frère m’avait appris, en

passant, que sa belle-sœur recevait sans déplaisir les compliments

empressés du médecin en question. Et ce médecin était invité par mes

hôtes? Et mon amie me l’avait caché? Pourquoi?

--Après-demain, répondis-je, je me proposais d’aller à Argenton.

Le beau-frère s’inclina, protestant ainsi que nul, dans cette maison,

n’attenterait à ma liberté.

--Au fait, dit le mari en s’adressant à sa femme, pour combien de temps

vient-il, ton médecin?

--Il n’est pas plus mon médecin que le tien, répliqua-t-elle.

--Soit, dit-il doucement. Mettons que j’aie dit: ton danseur. Il n’est

pas le mien, n’est-ce pas?

Il parlait d’un ton badin. Elle riposta:

--Je croyais qu’il était ton ami?

--Je n’avais pas l’intention de t’offenser, dit-il. Ne te fâche pas. Là,

je corrige: notre médecin, ton danseur et mon ami, sa lettre de ce matin

te laisse-t-elle prévoir la durée du séjour qu’il daignera faire chez

nous?

Sa lettre du matin qui, avant contre-ordre, ne le précédait que de

quarante-huit heures. Notre réconciliation de l’après-midi qui aurait pu

si aisément céder à une rupture définitive. Quel rapport entre l’une et

l’autre? Je me renfrognai.

Mon amie répondait:

--Sa lettre ne laisse rien prévoir. Je te la donnerai, si tu le désires.

--Nullement. Mais pour combien de temps l’avais-tu invité?

--Hé! fit-elle, perdant patience, je ne l’ai pas invité, je lui ai

transmis l’invitation que tu me chargeais de lui transmettre. Tu n’avais

rien précisé? Moi non plus. Un point, c’est tout.

--Ne te fâche pas, je t’en prie, dit-il encore. Le jeu n’en vaut pas la

chandelle. Je te demande pardon. Êtes-vous satisfaite, Madame? Faut-il

que je me traîne à vos pieds?

Il avait l’air confus et semblait vouloir à la fois qu’on ne le vît

point.

--L’incident est clos, prononça le beau-frère.

Il n’était pas intervenu. Que ne pouvais-je en déduire?

Sous la table, le pied de mon amie pressa plus fortement, et longuement,

le mien.

L’incident clos, le repas s’acheva sans encombre. L’habituelle partie de

bridge qui suivit fut plus animée que de coutume. Une douce gaieté

familiale, dont je savourais en secret l’ironie, détendait les quatre

personnages que nous jouions, sciemment pour certains.

Mon amie et moi fûmes les perdants.

--Malheureux au jeu..., dit le beau-frère.

--... Heureux en amour, dit le mari.

Et il s’assit au piano.

Les hommes de ma génération affectent un goût marqué pour la musique.

Ceux qui sont passés par les grandes écoles en sont férus. Il n’y a plus

guère d’élève de Polytechnique ou de Normale qui ne ferme des yeux

dévots en écoutant un _Nocturne_ de Chopin. C’est une manie que l’on

croit élégante et qui m’exaspère. La musique, oui, je l’aime, mais non à

ce point. Il me plaît de m’y distraire, non de m’y abîmer.

--Je vous fais fuir? me cria le mari, comme je me levais.

Je n’étais pas si grossier. Aussi bien, le mari tenait le piano de façon

fort modeste et fort agréable. Je changeais seulement de fauteuil parce

que, placés ainsi que nous l’étions, je craignais que le beau-frère ne

remarquât le regard attentif que mon amie commençait à poser sur moi.

Mon amie fut, en effet, à partir de ce soir-là, d’une imprudence qui ne

manqua pas de m’inquiéter. Rêveuse en compagnie, elle entrait dans mon

atelier et dans ma chambre plusieurs fois par jour sous les prétextes

les plus futiles. Je devais chaque fois modérer ses élans. Il y avait

une espèce de fièvre dans l’amour qu’elle me donnait.

Un matin que je me promenais au jardin, elle me rejoignit. Nous gagnâmes

le parc, et la clairière de ma future fontaine. Elle me parla de mes

projets. Elle approuva.

--Tu m’aimes? dit-elle.

Elle se pressait contre moi.

--Si, dit-elle, tout de suite.

--Ici? tu es folle.

--Oui, de toi.

Et il fallut que j’obéisse.

--Quelle affaire! murmura-t-elle en se moquant de mes craintes.

--Tu ne m’aimes donc pas? dit-elle encore.

Et maints autres enfantillages qui trahissaient une passion véritable,

mais un peu trouble. Combien de fois n’aurions-nous pas pu nous faire

surprendre jusque par ses enfants? Elle semblait narguer tout. N’est-ce

pas le propre d’une amoureuse? Il m’était permis de le penser. Ces

quelques jours, qui précédèrent l’arrivée du médecin, furent d’une

ardeur pleine et dangereuse.

J’avais attendu qu’elle me parlât d’elle-même de ce médecin dont elle

s’était si vivement défendue d’être la malade. Mais il allait arriver,

et mon amie s’était gardée de faire la moindre allusion à l’incident qui

me revenait souvent à l’esprit. Je fus donc obligé de lui en toucher

deux mots.

--Pourquoi je l’ai invité? me répondit-elle. Voilà que tu me récompenses

par des soupçons aussi contre celui-là? Ne sais-tu pas qu’il n’est pas

inutile d’avoir un médecin près de soi quand on commence une grossesse?

Et n’avais-je pas l’espoir?... Vraiment, mon pauvre Mien, tu poses

toujours des questions qu’il vaut mieux ne pas poser.

Elle se tut sur cette phrase amère.

--Tu as toujours, toi, fis-je, réponse prête à toutes les questions.

Elle haussa les épaules.

La querelle tomba brusquement. L’automobile pénétrait à cet instant dans

la cour. Le mari amenait le médecin. J’avais attendu jusqu’à la dernière

minute pour poser mon importune question.

Ce médecin me déplut et je compris vite qu’il déplaisait au beau-frère.

Avions-nous les mêmes motifs de nous méfier de lui? C’était un de ces

hommes qui cherchent à plaire, qui veulent plaire, qui font des avances

à chacun et ne se rebutent d’aucune nasarde. Grand, mince, environ la

quarantaine, le visage étroit et allongé, le teint brun, des cheveux

noirs bien peignés, il avait des gestes précieux et toute une comédie

d’intonations dont les plus fréquentes s’alanguissaient en une tendresse

fort peu masculine. Il séduisait peut-être les femmes, encore qu’il

n’eût pas du séducteur de race l’assurance nécessaire. Aux hommes, il

paraissait dès l’abord assez suspect. Dans ses yeux légèrement hagards

de morphinomane, on trouvait de tout, sauf de la franchise. Et l’on

présumait qu’il n’aurait sans doute reculé devant aucune des petites

malpropretés quotidiennes qui s’offrent en tentation aux médecins

pauvres. Celui-là devait avoir plus d’un avortement sur la conscience

sans en souffrir, et peut-être pis. Je ne serai pas trop étonné

d’apercevoir un jour son portrait dans les journaux, à propos de quelque

sale affaire.

Au milieu des compliments de bienvenue, j’appris qu’il était marié.

--Oui, m’expliqua le beau-frère, il a épousé une jeune fille charmante,

qui a vingt ans de moins que lui.

--Et il voyage sans elle?

--Elle file un mauvais coton. Tuberculose, je crois. Elle était

délicieuse, avant son mariage.

Sur quoi il se tut, montrant qu’il ne dirait plus rien et qu’il m’en

avait dit assez.

Qu’était-ce donc que ce singulier personnage?

A table, le soir, il tint haut la conversation. Causeur brillant,

c’est-à-dire bavard, ne redoutant pas la vulgarité, qui lui était

peut-être naturelle, il débitait les lieux-communs les plus éculés avec

une faconde complaisante. Pour me conquérir, il me fit l’éloge de

Carpeaux comme s’il l’avait découvert, et, remontant jusqu’à l’art grec,

qu’il préférait à tous les arts, cela va de soi, il confondit Praxitèle

et Phidias très tranquillement. Il m’amusa, certes, mais non point dans

le sens qu’il voulait.

Le bridge n’était pas son fort: on n’y peut guère causer. Il ne jouait

pas. Il nous regarda.

Or la partie ne fut pas longue.

--Dix heures? s’écria-t-il. Oh! cher ami, puisqu’il n’est pas tard,

jouez-nous donc un petit tango: je veux faire ma partie aussi, moi.

Il s’était adressé au mari.

--Vous ne refuserez pas de le danser, chère Madame?

--Je suis bien fatiguée, ce soir, répondit-elle.

--Ne te fais donc pas prier, dit le mari: tu en meurs de désir.

--Moi?

--Mais oui. Allons.

--Chère Madame...

Le mari préludait. Maussade, elle se leva.

Ils tournèrent.

Peu à peu, elle résista de moins en moins au rythme de la danse. Elle

sourit. Le médecin, excellent danseur comme tous les médiocres, la

serrait contre lui. Je voyais le sein gauche de mon amie s’aplatir sur

le veston, leurs jambes emmêlées, emboîtées, mariées, et leurs têtes

proches à se toucher.

Mon cœur battait violemment. Jamais je n’avais vu danser mon amie. Je ne

savais pas encore de quelle façon elle dansait.

Quand elle revint vers son beau-frère et vers moi, j’étais penché sur un

journal que je ne me décidais pas à quitter du regard.

* * * * *

SI je dormis cette nuit-là, je ne le dirai point. Au matin, je sortis de

ma chambre d’assez bonne heure et, après une promenade au fond du parc,

je me réfugiai dans mon atelier.

--Déjà au travail? me demanda le beau-frère, qui passait devant ma porte

au moment que je l’ouvrais.

--Oh! répondis-je, travail ou cigarettes.

--Cafard?

--Plus ou moins.

--Venez donc avec moi. Vous n’avez pas encore vu toutes les vieilles

maisons d’Argenton. Il y en a de charmantes au bord de l’eau.

--Vous me tentez, mais mon divan me tente davantage.

--Comme il vous plaira, cher ami. En tout cas, si le cœur vous en

chante, je pars à onze heures.

--Merci.

Je m’enfermai dans l’atelier. Un peu d’isolement au milieu de mes vagues

maquettes m’attirait plus que toutes les excursions du monde. Non point

que j’eusse ce matin-là, pour le beau-frère, un dédain plus grand. Non.

Au contraire. Depuis la veille, il me semblait moins antipathique. Il

n’avait pas eu l’air ravi, lui non plus, de voir sa belle-sœur entre les

bras du médecin. Je m’en étais bien aperçu. Et mon dégoût et ma méfiance

de cet homme suspect me rapprochaient du beau-frère, qui m’avait été

suspect lui aussi, mais d’une autre façon. Néanmoins, je préférais

d’être seul, et de ne pas faire le voyage d’Argenton.

Rien ne m’apaise tant que de songer ou de réfléchir dans le lieu même où

j’ai l’habitude de travailler. Je ne suis pas un de ces sculpteurs de

génie comme on en rencontre dans les romans. Je sais où sont mes

limites. Pourtant, et tout modeste artiste que je sois, quand je suis

dans mon atelier, parmi mes ébauches, mes cartons et mes livres,

j’éprouve un sentiment de bien-être qui me rassérène. Le monde idéal où

nous pénétrons si facilement, nous artistes, il nous console de l’autre

monde qu’on ne peut pas abolir. Mon atelier? C’est là que j’ai toujours

trouvé mes meilleurs amis. C’est là de même, ce soir, que j’écris ce

chapitre. Je suis seul. Nul ne viendra me visiter. Nul. Et nulle. Quelle

solitude!

Hélas! à quoi pend notre pauvre bonheur? A moins qu’à un geste, à moins

qu’à une parole, à rien, à moins qu’à rien. O souvenir, souvenir, noir

aliment de notre humilité, amer soutien de nos tristesses, fumée, fumée!

Qu’avais-je besoin d’aller chercher ce livre dans ma chambre?

Qu’avais-je besoin de sortir de mon atelier et d’aller au-devant du

malheur?

J’y fus.

Je redescendais, ce livre à la main, que j’étais allé chercher dans ma

chambre.

La porte du salon, sur le vestibule, était ouverte.

Machinalement, je regardai.

Debout, le médecin tenait mon amie et lui baisait la bouche.

Ils me virent comme je les vis.

Elle le repoussait.

--Ah! s’écria-t-elle, je vous le disais bien!

A ce moment, la voiture quittait le garage.

--Une minute, voulez-vous? dis-je au beau-frère. Je prends mon chapeau,

et je vous accompagne.

--Nous déjeunerons là-bas, me dit-il.

--Tout ce que vous voudrez.

A mi-côte, je me retournai vers la maison. Mon amie était sur le seuil,

et nous regardait partir.

J’avais pris, on le devine, la décision de m’échapper de mon enfer. Je

ne souffrais pas. Je ne souffrais plus. J’en étais surpris à la fois et

content. J’éprouvais ce qu’on éprouve quand un coup de bistouri vient de

libérer un abcès: un soulagement profond.

M’échapper. Oui. Me reprendre. Me guérir. L’horrible jeu n’avait duré

que trop longtemps.

Il ne fallait pas plus d’un quart d’heure pour aller à Argenton. Le

beau-frère se rendait à l’usine. Il me laissa sur la place du marché.

--Rendez-vous à la _Cloche d’Or_, à midi et demi, me dit-il.

--Entendu, fis-je.

Les vieilles maisons du bord de l’eau ne m’intéressaient pas. C’est au

bureau de poste que j’avais affaire. Je désirais m’envoyer un

télégramme.

Le bureau de poste était vide. J’en profitai. Je priai la seule jeune

fille présente de me recopier sur une feuille de papier bleu

réglementaire le texte de la dépêche que je voulais recevoir. Elle

n’avait pas l’air de comprendre. Mais je lui tendis un petit billet de

banque, et elle fit comme si elle comprenait.

Quand le beau-frère vint me rejoindre à l’hôtel de la _Cloche d’Or_, je

lui montrai le télégramme.

--Le dernier oncle qui me reste, expliquai-je. Il est au plus mal. J’ai

un train à deux heures, je vais le prendre. Vous aurez l’obligeance de

m’excuser auprès de mes amis, n’est-ce pas?

Ainsi je sauvai la face.

De Paris, le lendemain, j’écrivis au beau-frère que je serais

probablement forcé de prolonger mon absence, l’état de mon oncle étant

mauvais, mais non point encore désespéré.

Pendant trois jours, si parfois je souffris, j’eus plus souvent la joie

de me croire en bonne voie de convalescence. Mon aventure m’apparaissait

comme celle d’un étranger, ou tout au moins d’un camarade. Je la jugeais

du dehors. J’en reconstituais le dessin. Dans l’ensemble, des détails

négligés prenaient une valeur qui m’étonnait.

J’allais tous les jours chez nous, dans ce petit appartement que j’avais

meublé pour elle. C’est là que je souffrais surtout. Quels que fussent

ses torts, je ne pouvais pas supprimer d’un trait de volonté, comme d’un

trait de plume, les instants de bonheur qu’elle m’avait donnés. Femme

imprudente ou perfide, qu’avait-elle fait? Et méritais-je pareille

avanie? Ou qu’aurais-je dû faire? Que voulait-elle? Que ne voulait-elle

pas? Mais je ne regrettais point de lui avoir prouvé que j’étais assez

fort pour me délivrer de ses pièges.

Le quatrième jour, je reçus une lettre, dont la haute écriture mince

m’était familière. J’eus la force de ne pas l’ouvrir.

J’eus la force de n’ouvrir aucune des huit lettres qui m’arrivèrent

ensuite l’une après l’autre. Je les posais, à mesure, l’une sur l’autre,

dans une coupe de verre jaune de notre petite chambre jaune et bleue.

Plus elles devenaient nombreuses, plus je sentais que je ne les

ouvrirais pas.

J’écrivis alors au beau-frère que, mon absence menaçant de se prolonger

sans que j’en pusse prévoir la fin, je le priais de me renvoyer ma

malle, et de me laisser remettre à plus tard le plaisir de dresser dans

le parc d’Argenton la fontaine et les statues qu’il y souhaitait.

Mon amie savait bien que je n’avais plus de famille et que la prétendue

maladie de mon oncle n’était qu’invention et prétexte. Après ce que je

venais d’écrire à son beau-frère, elle devait comprendre que je

renonçais enfin à souffrir davantage par elle.

Je reçus encore deux lettres. Puis rien.

Trois jours passèrent. Je ne recevais plus rien. La séparation était

définitive. Pour la première fois depuis mon départ d’Argenton, je

pleurai. Tant que je n’avais pas la certitude que tout fût fini, j’étais

trop encore sous l’influence, reconnue ou inconsciente, de ma colère. Le

silence de celle que j’avais tant aimée me fit l’effet d’un gouffre où

mon beau trésor s’engloutissait.

Et puis...

Et puis je reçus l’effroyable nouvelle.

D’abord je ne compris pas. Je ne voulais pas comprendre. Ce n’était pas

possible.

Il me fallut relire le billet que, dans le désarroi de la maison, le

beau-frère avait eu la bonté de m’adresser.

Que disait-il?

Mon amie? Noyée? Avec ses deux enfants? Et l’on n’avait retiré de la

rivière, au barrage du moulin, que trois cadavres?

Était-ce possible? Était-ce possible?

* * * * *

Y eût-il une façon la plus pudique d’exprimer la douleur d’un homme qui

vient de perdre celle qu’il aime et qui ne peut même pas la conduire à

sa tombe, je jetterais ici le voile lourd de mon silence. Je n’ai pas le

goût de pleurer en public. Les larmes doivent être secrètes. Secrètes.

Secret. Ce mot couvre comme une dalle de granit gris toute ma pauvre

aventure, tout mon pauvre amour.

Mon amie morte, plus rien ne signifiait rien autour de moi. Qu’on se

rappelle au fond de quelle solitude je me traînais avant de l’avoir

retrouvée à Nice, un jour de soleil qu’elle était vêtue de blanc. Qu’on

se rappelle du fond de quelle solitude elle m’avait ramené vers une vie

moins morne. Qu’on se rappelle comme tout s’était transformé pour moi

depuis qu’elle m’avait permis de l’aimer.

Elle était morte. Je retombais à ma solitude, mais à quelle solitude

plus sombre? Elle était morte; mais comment? Je ne savais rien. Mais où

aurais-je pu savoir quelque chose? Écrire? Interroger? Montrer trop

d’intérêt? Compromettre une morte? Et saurais-je les causes de cet

accident horrible? Qui les savait? Et si elle avait provoqué l’accident?

Une crainte atroce s’installait en moi peu à peu. Je cherchais vainement

à l’éluder, car je ne songeais plus aux tortures que, le voulût-elle ou

ne le voulût-elle pas, mon adorable amie m’avait infligées. Cette

parfaite reconstitution de notre amour que j’avais si aisément élaborée

à mon retour d’Argenton, après ma fuite, elle s’était effacée tout d’un

coup à l’annonce de la catastrophe. Il ne m’en restait qu’un chaos

d’images vives où j’eusse été bien en peine de choisir. Et toutes mes

pensées ne se fixaient que sur un point: la mort de mon amie. La mort

emporte toutes nos pensées.

Que n’aurais-je pas donné pour savoir comment mon amie était morte! De

toute sa vie qui m’avait échappé, dont ç’avait été mon tourment

quotidien de ne rien savoir, tout m’échappait donc, jusqu’à cette triste

consolation de savoir comment elle s’était achevée? De celle que

j’appelais Mienne, non sans en frémir chaque fois d’inquiétude, je ne

pouvais donc me flatter de posséder rien? Et sa tombe, loin de moi, je

ne savais même pas où, s’était à jamais fermée sur son mystère?

Que parlé-je d’accident? Une crainte atroce m’obsédait. Est-ce que mon

amie, innocente peut-être, innocente en dépit de tout ce que j’avais vu

et de tout ce que j’avais cru voir, et désespérée de ma fuite, est-ce

que mon amie avait eu le triste courage...? Est-ce qu’elle était morte à

cause de moi, par moi, pour moi? Mais comment le savoir? Et comment

admettre qu’elle eût entraîné ses enfants avec elle? Et pourquoi, si

elle était innocente, avait-elle eu recours à cette preuve déplorable?

Tant de questions m’assaillaient à la fois devant le billet du

beau-frère que je tournais et retournais entre mes doigts! Et toujours,

tellement l’intelligence humaine s’atrophie dans les grandes

circonstances, toujours je revenais à cette misérable conclusion, que je

ne comprenais pas. Je ne comprenais pas. Et comment savoir? Savoir si

peu que ce fût, mais savoir quelque chose, savoir...

Penché sur ce gouffre où j’avais eu, qu’on se le rappelle, le

pressentiment que notre amour s’était englouti dès mon départ

d’Argenton, j’essayais en vain d’imaginer ce que je n’arrivais pas à

déduire, faute d’éléments suffisants. Je m’accusais déjà d’être parti

sans attendre. Je me reprochais ma précipitation. Mais quoi? N’avais-je

pas vu qu’ils s’embrassaient dans le salon? Et mon amie aurait-elle pu

nier cette fois? Qu’eussé-je attendu? Et pouvais-je capituler encore une

fois, capituler toujours, et toujours accepter tout?

Mienne: roman · 第 10 / 12 段