beau-frère, du terrible beau-frère, toutes mes incertitudes. En vain
j’essayai de travailler. Le parc, qui me semblait hostile, ne
m’inspirait pas. L’absence de mon amie m’était une véritable trahison,
dont gens et choses autour de moi m’apparaissaient comme des complices
inconscients ou pervers. La médiocrité paisible de ce paysage berrichon
me déprimait. Je regrettais d’être venu. J’avais envie de m’en aller.
Mais quel prétexte alléguerais-je? Et une brusque retraite
n’éveillerait-elle pas des soupçons? Et quoi de plus? J’attendais que
l’arrivée de mon amie détruisît mon malaise.
Les nouvelles que nous reçûmes devinrent meilleures. La prudence du
médecin fit place à de la joie: l’enfant sortait indemne de l’alerte.
Après cinq journées d’attente, un télégramme nous annonça:
--Demain.
La journée fut délicieuse. Je ne songeai pas à m’offenser des propos que
le beau-frère tint avec abondance sur sa belle-sœur. Je lui savais gré,
comme à un confident plein de tact, pour tout ce qu’il me disait de mon
amie.
--Le domaine est mort quand elle n’y est pas, disait-il. Vous verrez,
dès qu’elle sera là, tout vous paraîtra métamorphosé.
Et il me berçait d’anecdotes, de traits charmants, de longs détails, que
pas n’est besoin de rapporter ici.
Il disait vrai, cet homme terrible. Indulgence d’amoureux mise de côté,
mon amie survenant transforma tout dans le domaine morose. Elle en était
la fée que la salle à manger trop grande, le jardin trop encombré de
fleurs inutiles, la châtaigneraie trop déserte, et le chien trop calme
attendaient. Elle y apportait de la gaieté, du bruit, du mouvement, de
la grâce. Elle y réveillait partout des raisons d’être. Elle était la
châtelaine sans qui le château n’a pas d’excuse.
Je laisse à conclure de quel sursaut mon amour se ranima, plus profond
que jamais, plus reconnaissant, plus humble et plus fier à la fois,
plus confiant aussi. Belle journée blanche, que celle où mon amie
m’apparut au centre de ce décor où elle avait décidé de m’apparaître
dans l’éclat de son triomphe modeste. Tous et tout lui rendaient
hommage: et d’abord son beau-frère, avec un peu d’affectation; son mari,
tranquillement; ses enfants, avec turbulence; et moi, qui me morfondais
d’orgueil et de timidité.
Nous ne pûmes guère nous parler sans témoins, le jour de son arrivée.
Trop de gens la sollicitaient, qui pour demander un ordre, qui pour lui
présenter ses devoirs. A tout le monde elle souriait. Elle inspecta le
domaine, entra chez les métayers, interrogea le valet d’écurie, le
jardinier, la vieille laveuse. Elle vint même me visiter dans mon
atelier. Elle était accompagnée de son beau-frère, qui tenait à lui
montrer qu’il avait suivi ses instructions. Dont elle le remercia.
--Quelle maîtresse de maison! s’écria-t-il. Elle a l’œil sur tout, je
vous l’avais dit. Mais, et c’est peut-être en votre honneur, cher hôte,
jamais nous ne l’avions vue s’installer au château avec tant
d’empressement minutieux. A la place de mon frère, moi, je me méfierais.
J’eus assez de sang-froid pour ne pas rougir. Content de ce trait, il
emmenait déjà mon amie ailleurs. Elle lui courut après, l’ombrelle
levée. J’entendis leurs rires qui s’éloignaient.
Je m’allongeai sur les nattes du divan de fortune dont on avait garni le
fond de l’atelier. Mes réflexions se perdirent en fumée de cigarettes.
Mais, une heure après, je me dressais. Et je couvris d’esquisses une
dizaine de feuilles de papier: je venais de trouver enfin l’inspiration
qui m’avait fui jusqu’alors, et de concevoir un projet possible pour ma
fontaine.
Je travaillais avec ardeur quand la cloche du dîner sonna. J’arrivai le
dernier dans la salle à manger.
--Nous respectons notre pacte, me dit le beau-frère: nous avons commencé
sans vous attendre. C’est obéir à vos vœux, n’est-ce pas?
--Ce serait parfait, répondis-je, si l’on m’avait laissé le bas-bout de
la table.
Je devais m’asseoir, en effet, à côté de mon amie.
--Dieux! fit-elle, que ces artistes sont donc exigeants!
Et comme je m’asseyais, je sentis que son pied cherchait le mien et se
posait dessus.
Je me penchai sur mon assiette. Était-ce vergogne? Je n’ai peut-être pas
beaucoup de goût pour ce genre de fourberies vénielles. Mais je pensais:
elle est gentille, elle te caresse, elle te dit _vous_, elle dit _tu_ à
son mari, elle doit être très gênée.
Nul embarras néanmoins ne la dénonçait. Enjouée, elle tenait tête aux
attaques de son beau-frère, ou bien elle taquinait son mari, qui se
défendait sans aigreur ni obséquiosité. Et pendant ce temps, elle
faisait glisser sa jambe le long de la mienne.
A mesure que le repas tirait à sa fin, elle devenait plus entreprenante,
plus gaie aussi, et je devais comprendre que sa gaieté trompait sa
tendresse opprimée.
--Je tombe de fatigue, dit-elle en se levant. J’envie les enfants qui
dorment déjà.
--Tu n’es pas raisonnable, lui dit son mari. Qu’avais-tu besoin de tant
te démener dès le premier jour?
--Voulez-vous que je vous porte au lit, petite fille? lui demanda son
beau-frère.
--J’irai bien toute seule, répliqua-t-elle.
Puis, à moi:
--Vous permettez?
Qu’avais-je à permettre? La politesse a des ironies cruelles. Je
m’inclinai sur une main dont les doigts s’attardèrent contre les miens.
Le beau-frère baisa le poignet de sa chère petite belle-sœur.
--Bonsoir, dit-elle à son mari.
Et, lui ayant tendu la joue, elle nous quitta.
--La vie sera drôle ici, pensai-je.
Le beau-frère dépliait un journal du matin. Le mari alluma un cigare.
La porte du salon était ouverte. J’allai par contenance regarder le
ciel, étoilé modérément. Nuit douce. Un crapaud chantait dans le jardin.
Je fis un pas dehors, puis deux, puis trois. Je gagnai le jardin, sans
hâte, puis le parc, et la clairière où s’élèverait ma fontaine.
Quand je revins au salon, les deux frères lisaient des journaux. Je ne
fis que leur souhaiter un bon soir et je montai dans ma chambre.
Sur ma table, on avait mis un vase avec deux roses et un œillet.
* * * * *
NUIT douce, ai-je dit. Nuit fade, sur une campagne d’une simplicité
décourageante. Ces paysages berrichons n’ont rien de romantique. Ils
serviraient mal de cadre à des héros de tragédie. Une âme tourmentée n’y
trouve pas matière à s’émouvoir, sauf par contraste. C’est un pays de
tout repos.
Par ma fenêtre ouverte, je n’entendais que le cri morne du crapaud qui
chantait dans le jardin. L’eau de la Creuse luisait à peine.
Je m’assis à ma table pour y fixer un croquis. J’aurais pu me croire
seul dans la maison, tant le silence y était parfait. Un écrivain eût
mieux apprécié que moi les ressources d’une nuit pareille en une
pareille solitude. Nous autres, sculpteurs et peintres, qui travaillons
au grand jour, nous ignorons la volupté du travail nocturne et l’orgueil
de penser ou de souffrir pour la multitude qui sommeille.
A mesure que ma main combinait des harmonies de lignes, je m’enivrais de
la docilité de mes doigts à jouer du crayon. Pour la première fois
depuis mon arrivée, je me sentais dispos. Étais-je enfin conquis par la
douceur modeste du climat? Dix projets différents pour ma fontaine
naissaient en moi l’un de l’autre, et le dernier me séduisait toujours
plus que le précédent.
Combien de temps passai-je ainsi, à noter les démarches pressées de mon
imagination jusque-là si rétive? Je ne sais pas. Les trois fleurs, que
mon amie avait placées sur ma table, enchantaient de leur parfum mon
allégresse. Le cri du crapaud persistait dans le jardin, morne et
fidèle. Toute la maison semblait endormie.
J’avais l’impression qu’en me levant je troublerais d’un bruit
intempestif la quiétude qui m’environnait. Je n’osais plus bouger de ma
chaise. Je crayonnais d’une main lente. Le moindre geste maladroit eût
sans doute éveillé de lointains échos.
Derrière moi, le bois de l’armoire craqua. Je tournai la tête, surpris
qu’un effet si grand n’eût pas de cause plus considérable. Et j’eus
envie de me coucher, afin de ne point me gagner près de mes hôtes une
réputation d’importun.
Mais, comme machinalement je traçais quelques dernières lignes, un autre
bruit soudain m’arrêta, un autre craquement, moins proche, puis un
autre, et un autre, et un autre, et un autre, puis un autre, puis
d’autres encore; et tout à coup je crus que ma respiration allait
s’arrêter aussi; mon cœur battit avec violence contre la table.
Une plainte sourde m’arrivait. Une plainte, rythmée comme le bruit qui
avait arrêté ma main. Cette voix... Des mots dominèrent la plainte. Je
les entendis. Une voix, une seule. Des mots d’extase. La voix haletait.
Elle cria. Deux cris légers. Silence.
Les craquements duraient. J’aurais été incapable de me lever. Quel coup
de matraque venait de me frapper à la nuque? Ces bruits qui m’arrivaient
prenaient une ampleur de cauchemar. La plainte recommençait. La même
faible voix geignit, geignit longtemps, râla, encouragea, témoigna, se
rendit, s’oublia, cria. Toute la maison aurait dû entendre comme
j’entendais. Mais non, rien. Silence. Silence partout. Seuls les
craquements premiers se prolongeaient, étouffés, mais réguliers,
tenaces, lancinants.
J’étais rivé à ma table, les épaules lourdes, les oreilles
bourdonnantes, paralysé, anéanti. Une troisième fois,--oui, une
troisième fois, alors que l’homme, pas une fois, ne se révéla d’aucune
façon,--je subis le supplice de ces cris de femme en plaisir, puis tout
se tut. Silence complet. Silence enfin total. Silence définitif. J’ai
connu de pareils silences pendant la guerre, la nuit, après des
fusillades inopinées.
Qu’ajouterais-je? Rien. Il faut qu’ici le même silence pèse, comme
là-bas sur toute la maison endormie, comme il pèse encore à cette heure
sur mon cœur battant. Rien. Il ne faut rien ajouter.
Ma longue détresse qui s’ensuivit, elle n’importe pas. Ni le désordre
des mille résolutions qui m’éblouirent et m’épuisèrent. Ni mon
accablement. Ni ma honte. Ni rien. Rien. Silence.
L’aube à la cime des tilleuls blémit. J’étais toujours prostré à ma
table. J’eus froid. Un coq appela.
Le soleil parut. Des oiseaux, jetant au jour leur joie en paquets de
sifflets confus, marquèrent la fin du silence. Tout peu à peu se
réveilla, au loin, plus près, à la ferme, dans la maison. Ce fut comme
un flux de vie qui monta vers ma stupeur.
Courbatu, je me levai, et j’allai vers un miroir. Mes cheveux n’étaient
point devenus blancs, mais quel désarroi trahissaient mes yeux!
Quand je sortis de ma chambre, vers huit heures, le beau-frère de mon
amie sortait de la chambre voisine. En costume d’appartement, et la main
sur le bouton de la porte, il disait, vers l’intérieur:
--Je vous envoie le chocolat et des rôties, mais levez-vous, hein? Vous
avez assez dormi, petite paresseuse.
Après quoi:
--A la bonne heure au moins! me dit-il. Voilà qui est d’un campagnard,
de ne pas s’attarder au lit. Comment allez-vous, ce matin?
* * * * *
NE devrais-je pas clore ici cette confession, et la détruire peut-être?
C’est grande pitié que d’aimer si lâchement, et tant de misère consentie
ne mérite peut-être pas non plus de compassion. Et ne devine-t-on pas
que je fus sans courage?
Il est vrai que les conditions de la vie courante ne sont pas telles que
dans les livres où tout se construit et se compose pour distraire ou
pour éclairer les lecteurs curieux. Personnage de roman ou de drame,
sans aller jusqu’au crime ou jusqu’au suicide, j’aurais fui tout de
suite au mépris du scandale probable, et j’aurais eu, avec la traîtresse
que j’aimais, une scène horrible. Mais, quoi qu’on en pense, des
scrupules et un sentiment du devoir m’empêchèrent de fuir: je ne me
reconnaissais pas même le droit de sacrifier à ma rage celle qui m’avait
traité de si affreuse façon. Quel motif donner à mon brusque départ,
sans la compromettre? Elle avait deux enfants, qu’elle adorait. Pour
eux, que je n’adorais pas, pour son mari, qui était un honnête homme,
pour elle, qui eût été sans défense, je ne fis aucun éclat. J’avalai ma
honte, et ma fureur, et--je le dis--mon dégoût. Si l’on m’objectait
qu’il ne faut pas plus de courage pour se réprimer que pour fuir, je ne
daignerais pas répondre. Au demeurant, je ne plaide pas, j’expose.
Et puis, je l’avoue, je désirais épuiser ma misère et ne me retirer de
cette noire aventure qu’après avoir tout de même confondu ma cruelle
amie. Je me réjouissais amèrement à l’espoir et à la crainte de lui
démontrer toute l’ignominie de sa conduite. Les griefs, qui peu à peu
s’étaient accumulés au fond de mes doutes, me remontaient à la mémoire
en faisceau. Je me préparais à une dernière scène, et à une retraite
digne.
Hélas! j’avais aussi la crainte de cette dernière scène. La réflexion
use les possibilités de toutes violences. La réflexion s’accroche aux
moindres hypothèses favorables. Plus l’affreuse stupeur de ma nuit se
diluait, plus j’espérais également en je ne sais quel miraculeux
malentendu. L’attitude seule de mon amie, quand je la reverrais,
m’avertirait de ma chance. Et ma crainte s’emmêlait à ce point avec mon
espoir, que je désirais retarder l’instant où je reverrais mon amie.
Je la revis à l’heure du déjeuner. Elle supporta mon regard inquiet
comme si elle n’eût aucune faute sur la conscience. J’en fus désarmé. Y
avait-il vraiment malentendu? Était-elle plutôt si audacieuse? Son pied
sous la table chercha le mien, comme la veille. J’observai le mari.
J’observai le beau-frère. Je ne remarquai rien. J’eus envie de sourire;
quelle comédie désastreuse jouaient ces quatre marionnettes que nous
étions autour de cette table?
La scène eut lieu dans mon atelier, l’après-midi, tandis que les deux
hommes étaient à Argenton.
Il m’est désagréable d’en rapporter tous les détails. Au reste, je ne le
pourrais peut-être pas. Elle fut d’abord si embarrassée, et si pleine
d’allusions plutôt que de coups directs,--on le conçoit sans peine,--que
je ne saurais plus m’en rappeler exactement le progrès tortueux.
Devant l’évidence, devant les mots et les cris que je lui répétais, la
malheureuse ne chercha pas à nier. Elle fondit en larmes.
Ce n’était pas répondre.
--Il te faut une réponse? dit-elle.
Elle leva la tête et me regarda. Mais elle se taisait.
--Oui, dis-je, il me faut une réponse.
De quel reproche s’éclaira son regard?
Elle prononça lentement:
--Tu ne te rappelles pas ce que tu as fait, à Paris, la dernière fois
que nous nous sommes vus?
Sans attendre, elle ajouta:
--Tu ne te rappelles pas ce que je t’ai demandé de faire?
C’est moi qu’elle accusait, et d’une voix dure. Elle me jeta sans pitié
ce reproche enfin exprimé:
--Et si je suis enceinte?
Je baissai le front.
Elle en profita pour pousser son attaque. Elle la poussa loin. Je ne
l’aimais pas, ou je ne l’aimais plus. Elle avait prévu juste, en
prévoyant que je m’efforcerais de m’échapper sitôt qu’un semblant
d’occasion s’offrirait à moi, mais en réalité parce que tous les hommes
sont pareils; et elle ne regretterait pas, elle, malgré moi, d’avoir
voulu me prendre un souvenir plus durable que mon amour; et ne savais-je
pas qu’elle était mariée et que par conséquent...
Et elle m’accabla d’une phrase précise. Cinglé profondément dans mon
orgueil d’homme, je crus retrouver sous le rauque de sa voix ses râles
satisfaits. Je me bouchai les oreilles. Avec moi toujours elle était
demeurée silencieuse, et réservée en pleins transports. Je compris,
humilié, que j’avais été toujours incapable de l’émouvoir.
Elle ne pleurait plus.
--Eh bien! dit-elle. Vous vous taisez à votre tour?
Elle s’était ressaisie. Allais-je me rendre? Je me sauvai dans les
sarcasmes. Je me permettais seulement de relever que, pour une femme qui
subit une charge fastidieuse mais inévitable, elle la subissait avec une
ardeur un peu bien singulière.
Ah! l’abominable discussion!
A mesure que je faiblissais et que je tentais en vain de résister, je
voyais mon adversaire se raidir et s’éloigner de moi.
Un indicible mépris passa dans son regard. Elle riposta:
--Il est facile à une femme de feindre.
Riposte double, à dessein peut-être. Avec qui devais-je entendre qu’elle
avait feint? Faisait-elle un pas vers moi, ou me chassait-elle à jamais
de son amitié si longtemps complaisante? Mais je m’étais trop avancé et
j’avais abdiqué toute honte: d’un trait, pour en finir, tant pis! je lui
posai la question. Ainsi je capitulais d’avance.
--Ingrat! répondit-elle.
L’abominable discussion s’achevait par deux défaites. Le reste n’a plus
d’importance. Toutes les querelles d’amants à peu de chose près se
ressemblent. Celle-ci cependant avait été la plus âpre des nôtres. Ma
blessure saignait encore. Je ne pouvais pas l’oublier sur-le-champ.
--Reproche-moi tout ce que tu voudras, disait mon amie, mais je te
défends,--je te défends de douter de mon amour.
Je ne souhaitais que de me laisser convaincre.
Elle dit:
--Tu ne m’aimes peut-être plus, toi, et tu cherches à te retirer avec
l’avantage? Sois plus franc, je ne te garderai pas malgré toi. Surtout,
surtout je ne veux pas que tu feignes de m’aimer par pitié. Je ne veux
pas de ta pitié. Je veux que tu m’aimes, ou que tu partes. Mais, si tu
pars, sache-le, nulle ne t’a jamais aimé et nulle jamais ne t’aimera
comme moi.
J’aurais pu tomber à genoux devant elle, si je ne lui avais pas déjà dit
naguère moi-même ce qu’elle venait de me dire là. Mes incertitudes me
reprirent. Était-elle sincère, et l’amour lui faisait-il vraiment
répéter comme d’elle ce qui était de moi? Ou manœuvrait-elle avec art?
Dilemme insoluble, pour toujours insoluble. Et comment m’imputer à crime
les pires suppositions? De la franchise de celle que j’aimais, je
n’avais en preuves que ses serments. Et dans l’autre plateau de la
balance, qu’on me l’accorde, combien de doutes légitimes?
J’aimais trop pour refuser de croire. Je souffrais trop pour accepter
d’emblée une affirmation, même un serment. J’étais désemparé.
J’entendais encore des cris d’amour qui n’avaient pas été pour moi. Je
voyais couler encore des larmes, qui sont plus troublantes que toutes
les paroles. Mais je me la représentais couchée, offerte, les bras en
collier, telle que pour moi, pour l’autre. Je savais comment elle
s’offrait.
Je me dressai du divan où je pensais être rivé comme je l’avais été, la
nuit précédente, à ma table.
--Tu t’en vas?
D’un bond elle m’avait rejoint, et me retenait.
--Tu t’en vas? redit-elle.
Son élan, je ne pus point le présumer joué.
--Non, dis-je à bout de courage. Non, je ne pars pas. Mais laisse-moi
seul, je t’en prie, laisse-moi seul, laisse-moi seul, Mienne.
Ses bras me serraient.
--Mienne, dis-je, je t’en supplie, laisse-moi. Comprends. J’ai besoin
d’être seul. Je souffre. Laisse-moi. Va. Comprends, Mienne.
Prête à me laisser, elle se haussait sur la pointe des pieds.
--Non, dis-je, non, pas maintenant. Comprends, mon petit. Je t’aime.
Elle sortit de l’atelier sans se retourner. «Mon petit», avais-je dit.
Elle me parut en effet moins grande qu’à l’accoutumée, pendant qu’elle
sortait.
* * * * *
ELLE avait compris. Pendant plusieurs jours, elle n’essaya pas une fois
de forcer mon indécision. Elle se plaignit seulement, dès le premier, au
dîner, d’être souffrante. Et, plusieurs jours durant, elle traîna de
vagues migraines et des mines fatiguées. C’était sans doute une façon de
se montrer à mes yeux humble et repentante. Un homme plus cruel que moi
l’eût accusée de sentiments plus habiles. La discrétion qu’elle observa
m’attendrit. Tels sont les effets de la présence. Si j’avais fui tout de
suite, chaque heure d’absence nous aurait éloignés davantage l’un de
l’autre: tout rapprochement eût été désormais impossible.
Que désirais-je? J’étais dans l’état d’un blessé qui ne se rend même
plus compte de la gravité de sa blessure, que la fièvre alimente, que
d’étranges rêves soutiennent, et qui ne sait point s’il guérira ni s’il
a peut-être envie de guérir, tant un retour à la vie normale de tous les
hommes n’est pas toujours pour les hommes désirable.
Les jours, lents, se succédaient. Je m’enfermais dans mon atelier.
N’ayant encore fixé mon choix sur aucun de mes projets, je n’avais pas
encore commandé le marbre convenable. Pour éviter des questions, je
m’étais empressé de manier quelques blocs de glaise, au hasard, et,
couvert par cette apparence, je ne faisais rien, que de ruminer des
pensées débilitantes.
Quelquefois, les enfants entraient dans l’atelier. Ils avaient l’air
contraint. Obscurément, ils pressentaient peut-être en moi un ennemi, et
ils ne cherchaient pas mon amitié; ils demeuraient distants, comme il
arrive à l’ordinaire à ces pauvres petits êtres devant ceux qui menacent
de leur dérober une part de l’affection maternelle qu’ils veulent toute
pour eux.
Le mari, quand il venait me voir, ne laissait percer aucune gêne. Il
avait, comme on dit, des idées arrêtées, mais, quand l’éducation de ses
enfants n’était pas en jeu, il n’essayait pas de les imposer. A mon
égard, il montrait de la sympathie. Je ne m’en réjouissais pas. Il
m’interrogeait volontiers, s’intéressait à ce qu’il nommait mon labeur
secret d’artiste; mais, en homme de méthode, il ne me parlait de mon art
que dans mon atelier. Il était intelligent, curieux, et n’affichait
qu’un goût modéré pour les spéculations philosophiques, se retranchant
derrière sa seule compétence de technicien qui regrette que tout le
monde ne l’imite pas. Au demeurant, un homme de bonne compagnie.
Quant au beau-frère, il ne me dérangeait presque jamais. Il prétendait,
disait-il, ne pas violer les mystères de mon temple. Et je lui savais
gré de ne m’infliger que rarement, et rapidement, son intrusion. C’est
à cause de lui, on le comprend, que je retardais de plus en plus
l’instant où j’ouvrirais mes bras à mon amie pardonnée, si je devais les
lui ouvrir jamais.
Quelle certitude attendais-je?
Mon amie ne semblait pas pressée d’obtenir malgré moi son pardon.
Discrète, humble, digne, et douloureuse, elle attendait, elle aussi.
Depuis la nuit affreuse, je ne montais dans ma chambre que fort tard,
après de longues et desséchantes heures passées au fond de mon atelier,
lorsque je présumais que je pouvais enfin sans risque gagner mon lit, où
d’ailleurs le sommeil m’échappait longtemps. Nuits détestables. Nuits
atroces. Réveils pénibles. Je descendais de ma chambre vers midi, pour
ne pas risquer non plus de trouver encore le beau-frère sur le seuil de
sa belle-sœur, ou de rencontrer l’un de mes hôtes au sortir du lit,
alors que les yeux et tout le visage ont une franchise indécente.
Quand je revoyais mon amie, elle me regardait tristement, puis elle
baissait la tête. Rien de plus. Selon mon humeur, c’était beaucoup, ou
c’était peu. Certains jours, j’avais envie de la prendre dans mes bras,
devant tout le monde; d’autres jours, je serrais les poings, et je
l’aurais frappée avec plaisir.
Orgueil! Orgueil! Lequel fut le plus coupable, du sien ou du mien?
Pourquoi n’avait-elle pas le courage de me tendre des mains chéries?
Pourquoi n’eus-je pas la force d’être lâche encore, aveuglément? Le même
orgueil nous retenait tous deux. Aurais-je persévéré? Je ne crois pas.
Du plus profond de ma misère, je songeais souvent à cet enfant qu’elle
avait voulu de moi. Me fallait-il d’autres preuves de son amour? A ces
moments-là, si elle avait ouvert la porte de mon atelier, je me serais
jeté devant elle et je lui aurais demandé pardon. Elle ne venait pas.
Quand elle vint, après une semaine perdue, après une semaine de torture,
si j’étais à la limite de la patience et déjà cédant avant d’en être
sollicité, comment ne le comprit-elle pas au premier regard? Quel
travail s’était fait, pendant cette semaine, sous la tristesse visible
de ses yeux? Ou n’avait-elle que l’intention de m’éprouver d’abord? Et
fûmes-nous tous deux assez imprudents pour ne pas discerner où nous
courions?
--Excusez-moi, me dit-elle en entrant. J’ai à vous parler.
--Vous êtes ici chez vous, lui répondis-je.
Elle eut un sourire ambigu. Mais quel orgueil avait écarté de nos lèvres
le _tu_ nécessaire?
--Depuis huit jours, dit-elle, vous cherchez un prétexte pour partir
honorablement.
--Moi?
--Vous. J’admire que vous ayez cru devoir obéir à des scrupules dont je
vous remercie, mais dont il est temps que je vous délivre.
Que voulait-elle dire?
--Vous pouvez partir tranquille, dit-elle. Plus rien ne vous attache
ici: je ne suis pas enceinte.
Quelle abjecte mesquinerie osait-elle m’imputer? Je demeurai stupéfait.
Je n’imaginai pas que ce ne fût qu’une épreuve. Un sursaut de colère
m’emporta.
--A de telles injures je ne répondrai point, dis-je. Mais répondez à ma
question, je vous en prie, et je vous débarrasserai de ma personne.
Les mains levées, elle protesta.