Ces alternatives d’enthousiasme et de découragement qui se succédaient

avec une espèce de rythme depuis le début de notre liaison, elles

marquent l’ordinaire progrès de tout amour; je n’ai pas la prétention

d’avoir aimé comme personne jamais n’aima. Si j’ai souffert en aimant

une femme qui m’échappait tout de même que nous échappe une poignée de

sable, j’en ai souffert d’abord parce que je ne suis ni d’un âge ni d’un

tempérament à chercher un dérivatif dans la révolte. La révolte flambe

et illumine, la résignation brûle et consume. Les amours violentes ne

durent pas. Car on m’objecterait: «Si votre amie vous aimait, elle

n’aurait pas hésité à vous sacrifier ses enfants.» Mais notre liaison

eût flambé, et qu’en serait-il resté, après une brillante nuit

d’ivresse, que du dégoût, du mépris, et des cendres ternes? C’est dans

les livres et chez quelques malades ou des adolescents égarés par des

lectures, que l’amour tourne au feu d’artifice somptueux. Hélas! j’ai

moi-même allumé trop de fusées dans les champs de la guerre; à leur

lueur hallucinante j’ai vu devant moi, sur la plaine trouée d’obus,

moins de vivants que de cadavres; je suis à jamais guéri de la vaine

splendeur de tous les feux d’artifice.

Je rêvais de lampes voilées, d’une douce lumière qui aurait doré les

cheveux de celle que j’aimais, le soir, à l’heure où la journée finie

rapproche ceux qui s’aiment. Rêve de paix, rêve de durée. Rêve à moi

défendu. Pourquoi fallait-il qu’elle ne fût pas libre, qu’elle ne pût

pas se libérer sans s’arracher le cœur, celle qui eût peut-être apporté

dans ma maison prête à la recevoir ce qui n’y fleurira sans doute

jamais? Car j’avais en horreur cette ombre trouble où nous végétions:

j’y étouffais comme dans une chambre qui sent la fièvre.

Fuir? Me dégager? Mais je m’accrochais à la moindre excuse, à la moindre

espérance. Je me persuadais que ma patience aurait un jour sa fin. Quand

je trouvais des raisons de mettre en doute la sincérité de mon amie,

j’en trouvais d’autres aussitôt pour me rassurer. Qu’elle parût, qu’elle

s’expliquât,--et elle avait toujours une explication à m’offrir,--et mes

incertitudes s’évanouissaient.

Ainsi j’oscillais du désespoir à l’enthousiasme; car aux amants séparés,

même s’ils dédaignent ou redoutent d’employer de grands mots, tout prend

figure d’importance; peines et joies s’aggravent et s’enflent; parce que

l’un des deux est absent, les chagrins de l’autre s’exaltent dans la

solitude; et si l’absent revient, le chagrin plie, se courbe, renonce,

et la foi, la foi rafraîchissante, s’épanouit: il en est de l’amour

comme de toutes les misères humaines: il suffit de si peu de chose pour

consoler qui souffre et lui rendre le goût de vivre! Ainsi je couvre

aujourd’hui d’une excuse générale, par pudeur, toutes les excuses que je

me donnais et l’orgueil momentané que j’eus d’endurer une passion

exceptionnelle.

Fus-je flatté d’apprendre de mon amie qu’elle fût, et à mon insu,

jalouse? Certes non. Mon premier mouvement fut de défiance. Le second,

de gratitude. Je la remerciais de sa gentillesse. N’était-ce point pure

gentillesse de me laisser entendre si précisément que nos deux

cœurs--expression commode--battaient ensemble? Un amant peut-il savourer

satisfaction plus grande? Et, en réfléchissant, en revenant, le soir,

dans ma solitude, sur l’aveu délicat de mon amie, j’arrivai même à y

croire sans trop de difficulté. J’étais encore sous le coup de l’émotion

que j’avais ressentie en apprenant par quels subterfuges mon amie se

dérobait à un devoir odieux. Cela joint à ceci, ceci corroborant cela,

comment aurais-je pu bouder contre mon bonheur?

Souvenirs merveilleux de cette dernière semaine de juin, avec quels

parfums de printemps clos vous m’enveloppez! Je ferme les yeux, comme je

les fermais alors dans mon allégresse progressive. Chaque jour me

réservait en effet une joie nouvelle. Je n’ai pas encore dévoilé la

meilleure, celle qui devait emporter toutes les autres. Il m’en souvient

comme d’un jour d’ivresse. J’ai honte d’en parler, sinon d’en garder

précieusement la mémoire, et l’on me pardonnera si je n’en dis que

l’indispensable.

C’est le châtiment de deux êtres qui s’aiment dans l’adultère que de ne

pouvoir, sans ignominie ou sans angoisse, aller jusqu’au terme de leur

amour, jusqu’au terme de tout amour, qui est de procréer. De là cet

opprobre de vice qui flétrit les liaisons clandestines, quoique deux

êtres qui s’aiment ignorent d’instinct le vice. Mais, par un retour de

paradoxe, la morale la plus élémentaire exige que ceux-là qui semblent

s’arroger des libertés détestables, se gouvernent plus sévèrement que

quiconque.

Jamais, avec mon amie, nous n’avions abordé telle matière. Je ne savais

pas ce qu’elle en pensait. Je ne désirais d’ailleurs pas, on le croira

volontiers, j’espère, compliquer une situation assez pénible, et j’ai

trop parlé de moi pour que je m’attarde à protester ici de ma

discrétion. Jamais donc je n’avais rien tenté de dangereux. Deux ou

trois fois, retenu, je m’étais senti près de succomber à la tentation.

J’avais toujours résisté.

Or, l’avant-veille de son départ, l’avant-dernier jour de cette dernière

semaine de juin, mon amie, que je ne devais plus revoir à Paris,

m’arriva toute triste. J’en fus d’autant plus inquiet que, je l’ai dit,

elle s’était, depuis plusieurs jours, montrée fort gaie.

--Laisse, fit-elle. Rien. Discussion et dispute.

--Dispute?

--A cause des petits. Le cadet est malade.

--Mais alors...

--Rien de grave, rassure-toi.

Et elle sourit, comme pour me remercier. J’avoue, en effet, que je lui

témoignais rarement de l’affection à l’égard de ses deux fils, et elle

ne s’en offensait pas.

--Laisse, dit-elle encore. Je te vois, tout est fini.

Mais tout n’était pas fini, car elle demeurait grave, malgré ses

efforts, jusque dans mes bras. Je lui en fis la remarque.

--Écoute, répondit-elle. Ces statues que tu vas dresser dans le parc

d’Argenton, je t’ai dit qu’elles seront peut-être pour moi dans dix ans

le seul vestige de ton amour.

--As-tu l’intention de me chasser?

--Tu t’en iras.

J’ouvrais la bouche.

--Mais non, mon Mien, tu t’en iras. Tu ne supporteras pas, pendant dix

ans, de mener la vie misérable que nous menons. Tu te lasseras, tu t’en

iras, tu m’abandonneras.

--Mienne...

--Écoute. Je ne t’ai jamais rien demandé. Ou plutôt tu n’as jamais

compris que je voulais de toi quelque chose. Aujourd’hui, aujourd’hui

que nous nous aimons pour la dernière fois dans notre chez-nous, il faut

que je te dise ce que je veux. Et il faut que tu me l’accordes.

--Parle, Mienne, je suis prêt.

--Jure d’abord que tu ne me refuseras pas.

--Parle, Mienne, je ne refuserai pas.

--Eh bien, je veux...

Elle était dans mes bras, la tête posée contre mon épaule, à sa place

préférée. Et elle me dit tout bas ce qu’elle voulait. Et elle ajouta,

prompte:

--Ne réplique pas que je veux donc éloigner davantage le moment où je

pourrai me rendre libre. Je suis sûre que je ne te garderai pas si

longtemps. Et je serai sûre au moins d’avoir de toi un souvenir que tu

ne pourras pas m’enlever.

--Mienne! Mienne!

--Quelle joie pour moi! dis, mon Mien, dis, tu veux? tu veux?

J’abrège.

--Je veux que ce soit une fille, dit-elle quand elle n’eut plus rien à

vouloir, et je veux qu’elle te ressemble.

--Mienne...

--Tout me sera tellement égal, quand tu m’auras abandonnée!

--Mienne...

--Ose prétendre qu’elle n’est pas tienne, ta Tienne, ose! dit-elle

enfin.

Mais je m’arrête là. Le cœur me saute dans la poitrine. Mes paupières

sont brûlantes. Si je n’ai pas connu le bonheur d’aimer, je ne le

connaîtrai jamais.

* * * * *

INSENSÉ, peut-être, qui n’ai pas eu l’audace de forcer l’occasion! Trop

de regrets m’enveloppent à présent. Je baisse la tête. Je fixe mon

regard sur ce papier où je réveille des heures d’incertitude. J’écris

lentement. J’hésite. Je relis ce que j’ai écrit. Vais-je poursuivre?

Vais-je déchirer tous mes feuillets?

Je songe à ce geste légendaire du héros qui brise, après l’avoir

épuisée, la coupe précieuse où nul ne boira plus, pas même lui. Il y a

dans la vie des pauvres hommes des instants pareils dont rien ne

renouvellera jamais l’éclat, des instants où les pauvres hommes se

trouvent au sommet de leur trajectoire et où il leur serait merveilleux

de disparaître tout à coup, en plein bonheur, en pleine apparence de

bonheur. Mais voilà du rêve.

On le sent bien: j’arrive aux souvenirs mauvais de ma vie. Cette

dernière semaine de juin, qui ne fut que d’enchantement, on sent bien,

n’est-ce pas? que c’est la dernière semaine du malade condamné, celle où

la maladie s’oubliant permet de sournois espoirs? Elle fut parfaite, je

l’ai dit. Mais savais-je, mais sus-je que j’étais condamné? Non point.

Tout m’incitait à l’espérance la plus quiète. Jamais comme alors je

n’avais éprouvé que mon amie fût près de moi; jamais je n’avais pu

davantage la croire mienne.

Mienne? Soit. Sauf que nous étions loin du temps qu’elle ne demandait

rien et qu’elle acceptait tout ce que je proposais. C’est moi qui

acquiesçais à tous ses désirs. Comme les rôles s’étaient renversés

depuis que nous nous aimions! Cela frôlerait le comique, si je n’étais

pas en cause. Mais je ne m’en rends compte qu’aujourd’hui. Et j’ai

peut-être tort. La limite entre le comique et le tragique est aussi

vague et mobile qu’entre le bien et le mal. L’acteur et le spectateur

jugent différemment. Les autres décident, et nous, nous souffrons.

Ce séjour que j’allais faire près d’elle à la campagne, mon amie l’avait

désiré, obtenu. Elle l’organisa. Je ne devais qu’obéir.

Le beau-frère nous attendait. Mon amie partait avec ses enfants et son

mari. Je partais, moi, trois jours plus tard; mon amie comptait

m’installer une chambre d’où j’aurais une belle vue du parc et, dans les

communs, à côté du garage et des serres, une espèce de local sans emploi

qui me tiendrait lieu d’atelier.

Ces détails ne sont pas inutiles; ils prouvent que la propriété

d’Argenton appartenait à des gens assez riches pour jouer les seigneurs

des siècles où les artistes ne travaillaient ni à la pièce ni à l’heure;

que mon amie imposait à son entourage, comme à moi-même, ses désirs; et

que je n’avais donc peut-être pas tort de me rendre là-bas non sans

quelques appréhensions de paraître suspect, par exemple, et de tout

compromettre, et d’encourir alors le pire blâme pour abus d’hospitalité.

Mais n’insistons pas.

Il était entendu que je travaillerais sur place à mes statues et à ma

fontaine, «dans l’atmosphère», disait en jargon mon amie, afin de me

flatter; on me procurerait la pierre de mon choix, et licence de tailler

directement selon ma fantaisie; avec cette seule restriction, qui

pouvait me faire suspecter mais qui dégageait un peu ma conscience, que

je travaillerais pour le plaisir, en souvenir de «mon pauvre oncle tant

choyé jadis par mon amie alors qu’elle était gamine»: mensonge

inattaquable.

Enfin toute liberté m’était d’avance accordée, car on sait ce que c’est

qu’un artiste. Nul ne s’occuperait de moi, ni de mes humeurs ni de mes

absences; je ne verrais personne quand je ne voudrais voir personne; je

m’assoirais à table en blouse blanche ou en smoquine; j’aurais, bref,

tous les droits.

--Sauf celui d’admirer les jolies filles d’Argenton, spécifia mon amie,

et il y en a beaucoup dans les chemiseries de la ville.

Et elle riait, en me menaçant du doigt.

Elle ajouta:

--D’ailleurs, monsieur, on ne vous enfermera pas dans une île déserte.

On sait aussi ce que c’est qu’un homme. Les affaires n’iront pas si mal,

cet été, que les deux gêneurs ne soient pas obligés, et souvent, je

l’espère, de se transporter à Paris; et alors, comme nous serons seuls,

et pour des nuits entières, je ne sais pas ce que vous ferez, Monsieur,

mais je crois que je ne dormirai pas beaucoup.

Puis, ardente:

--Dis, dis, tu ne trouveras pas que c’est trop long; toute une nuit,

toute une nuit?

Ces promesses et d’autres enfantillages dominèrent à l’heure de la

séparation.

--Dans trois jours, dit mon amie, je commencerai d’être heureuse pour

longtemps.

--Je préférerais partir avec toi, dit-elle encore.

--Ne soyons pas trop exigeants, répondis-je. Il ne faut pas abuser du

bonheur.

--Tu crois que nous en abusons?

--Il ne faut point parler du bonheur, Mienne. Le moindre bruit

l’effarouche.

--Peux-tu dire que tu m’aimes?

--C’est autre chose, fis-je.

--Ah! fit-elle, c’est la même chose.

Elle me quitta sur ces mots.

Trois jours plus tard, je partis pour Argenton.

Mon amie ne m’attendait pas sur le quai de la gare. J’en fus tout de

suite inquiet. Le beau-frère m’ayant aperçu, levait les bras de loin

vers moi. M’attendait-elle dehors?

--Les convenances, me dis-je.

Mais mon amie n’était pas encore arrivée.

--Le médecin les retient, m’expliqua le beau-frère, affable. Il n’ose

pas se prononcer sur l’état du petit.

--Est-ce plus grave? demandai-je.

--Peuh! répondit-il. Le médecin fait l’important. Ma belle-sœur se fie

en son Diafoirus comme elle ne se fierait pas en son curé. Le tout parce

qu’il l’entoure de compliments et de galanteries.

Il m’entraînait hors de la gare.

--Ne vous désolez pas, dit-il. Ils arriveront peut-être demain. Je suis

convaincu que le petit n’a rien du tout. Mais les mères s’affolent

aisément, et ma belle-sœur est mère jusqu’au bout des ongles. Du reste,

j’ai pour vous une lettre qui vous éclaircira davantage.

Et il me tendit une enveloppe.

En même temps, il ajoutait:

--Donnez-moi donc votre bulletin, que je retire vos bagages.

Il avait mis tant de grâce, de concision, et d’ironie peut-être, dans

son accueil, qu’un complice ne se fût pas montré plus adroit ou plus

perfide. J’étais à peine au fait, qu’il me laissait discrètement avec ma

lettre entre les doigts.

Lettre vide, comme on pense. Il n’y paraissait qu’un souci: la santé de

l’enfant. Le médecin se réservait et ordonnait que le départ fût

différé. La maman priait l’ami de se remettre aux soins du beau-frère,

qui avait reçu des instructions pour que tout fût prêt comme si elle eût

été là. Des nouvelles suivraient bientôt.

Le beau-frère ne revint que lorsque j’eus achevé.

--C’est bien ce que je disais? fit-il. Alors je vous enlève. Voici la

voiture. Prenez place. Une lieue de route, et je vous ouvre la porte de

votre domaine.

Il s’assit au volant, moi près de lui. L’automobile traversa la ville de

bout en bout. La trompe sonnait. Le beau-frère conduisait en maître.

Une route blanche, des prairies. Des animaux au pâturage. Un joli petit

château, sur la gauche, au milieu d’un bassin circulaire. Une côte à

grimper. Un hameau. Une grande ferme. Des écuries. Un poulain gambadant

à côté d’une jument. Des arbres. De la verdure. Paysage médiocre et

frais.

Le beau-frère dirigea son doigt vers la droite.

--La Creuse, dit-il. Nous approchons.

Une brise légère, que nous ne sentions pas, agitait le feuillage des

peupliers. Acceptant mal ma déception, et cherchant déjà pour quel motif

plus secret mon amie ne m’avait ni devancé à Argenton, ni retenu à

Paris, silencieux près du beau-frère qui ne disait rien ou que des

lambeaux de phrases, j’aurais aimé que la voiture m’emmenât loin, très

loin, n’importe où. Ne m’emmenait-elle pas à un piège? Attristé, j’eus

l’impression que j’allais à une catastrophe.

La voiture, ralentissant, s’engagea dans un petit chemin qui

s’embranchait sur la grand’route et descendait en pente assez raide vers

la rivière.

--Le domaine en question.

Le bas du petit chemin s’enfonçait dans une forêt véritable, épaisse

masse verte dont une trouée révélait le cours de la Creuse.

La maison, fort simple, était une gentilhommière du XVIIᵉ siècle. Les

gens du pays l’appelaient le château. Ils exagéraient. Mais elle avait

un aspect ancien et cossu qui ne rebutait pas. Les communs, où je devais

trouver mon atelier, touchaient à une châtaigneraie qui tranchait de

loin par son feuillage plus clair sur la masse voisine du parc et du

bois, où le chêne abondait. Le parc, lui, où j’aurais à travailler,

faisait suite, vers la gauche, à un jardin, vaste et sans prétention,

tout taché de buissons d’œillets et de roses.

Quand nous entrâmes dans le parc, un écureuil se sauva. Le beau-frère,

avant de me montrer la maison, m’en montrait en effet les dépendances.

--Ainsi, dit-il, quand vous aurez enfin la clé de votre chambre, vous

serez chez vous et libre d’aller où vous voudrez en toute connaissance

des lieux. Vous m’excuserez seulement si je n’ai pas pu vous délivrer

plus tôt de mon encombrante personne.

Il y avait, dans l’attitude et les paroles de cet homme, du persiflage

et de la rondeur, de l’affabilité et de la modestie; mais sa modestie me

semblait excessive, son affabilité contrainte, sa rondeur un peu lourde,

et son persiflage m’était insupportable. Je me demandai s’il n’avait pas

deviné de quelle nature était l’amitié qui me liait à sa belle-sœur.

Mais seul un amoureux, et jaloux, comme il avait un jour déclaré devant

moi que tout amoureux l’est par principe, l’eût deviné. N’avais-je pas

eu tort de croire que mon amie n’eût rien à lui reprocher? Nous étions

l’un en face de l’autre, du moins à mon sentiment, tels que deux rivaux

qui s’observent et se découvrent. Une gêne certaine était entre nous, et

je me persuadais qu’il se réjouissait de ma déception dont il était le

premier témoin.

Lorsqu’il m’eut laissé dans ma chambre, d’où j’avais une belle vue du

parc, de la rivière et d’une île couverte d’arbres qui s’étendait le

long d’une terrasse ombragée de tilleuls, je me demandai si cet homme

n’était pas aussi l’ouvrier de ma mésaventure. On dira que je poussais

trop vite les choses au plus sombre. Mais puis-je dissimuler à quel

point mon amour malheureux m’avait rendu sensible?

Au reste, durant le déjeuner, puis dans l’après-midi, je revins sur mes

noires pensées du début. Mon hôte me sembla moins guindé. Prompt à

passer du noir au blanc, je m’assurai que j’avais été victime de ces

imaginations, fantômes, souffles, riens, dont mon amie m’avait déjà

dénoncé la fâcheuse influence.

Loin de fuir l’inquiétant beau-frère, je lui marquai que j’avais plaisir

à causer avec lui. Il en parut flatté.

--Comment! me dit-il, vous n’avez jamais pêché? Mais c’est une

distraction charmante. Je me proposais d’aller tout à l’heure taquiner

le goujon, pour employer l’expression consacrée; et, si notre pacte ne

m’empêchait pas d’attaquer votre tranquillité, je vous inviterais...

--Je m’empresserais de vous prendre au mot, répondis-je.

Une barque était amarrée à la terrasse ombragée de tilleuls. Il m’y

entraîna. Le jardinier y avait rangé des lignes, un seau, et une boîte

pleine de vers.

Mon hôte se mit aux rames, nous dirigeant du côté de l’île.

--Il y a là, me dit-il, un fond de sable, que je n’ai pas encore exploré

cette année. Je parie que nous y aurons une pêche miraculeuse.

La pêche ne fut pas miraculeuse. Elle ne suscita point mon enthousiasme.

Mais j’eus là, dans cette barque, au milieu d’un paysage agréable, à

côté d’un homme qui ne parla point par crainte d’effrayer le poisson,

une heure de solitude bienfaisante et de repos. Je pensais à mon amie.

J’espérais la voir bientôt dans ces lieux qui lui plaisaient.

Pour la rentrée, je désirai me mettre aux rames à mon tour. Mais je

n’avais jamais ramé non plus. Dès mon premier coup, je touchai le fond

de l’eau, et un mince craquement se fit entendre. La rame s’était fendue

à hauteur de l’attache.

--C’est sans importance, dit mon hôte. Avec deux clous le jardinier

rafistolera cela.

J’étais néanmoins penaud.

--Bah! dit-il. S’il n’y avait que de pareils malheurs en ce bas monde!

Et pendant le repas dont la cloche nous annonçait l’heure, puis assez

tard dans la soirée, il me conta des histoires de pêche, et des

histoires de chasse que celles-là provoquèrent, car la chasse était son

autre distraction favorite, et le domaine passait pour l’un des plus

riches en faisans de la contrée.

Nous nous serrâmes la main, avant de gagner nos chambres, comme deux

excellents amis.

* * * * *

ÉCRIVAINS dont les romans s’entassent chez les libraires, je vous

admire. Magiciens déconcertants, vous pénétrez jusqu’au fond de la

pensée de vos héros, et, charitables, vous dispensez aux lecteurs les

merveilles de vos découvertes, de sorte qu’ils voient à leur tour la

cervelle disséquée et le prodigieux mécanisme du cœur de vos

personnages. Vos récits objectifs,--est-ce bien ainsi que vous appelez

vos romans, quand vous ne feignez pas de rapporter une histoire

personnelle en la bourrant de _je_ et de _moi_?--ils me confondent

surtout. Pouvez-vous vraiment présider à tant de drames simultanés ou

successifs sans rougir de votre ambition ou sans redouter le ridicule,

si vous n’êtes pas des dieux? Et j’admets que de tels romans soient

considérés comme les plus difficiles et les plus louables. Mais je me

sens moins écrasé, j’ai devant vous moins de respect, sinon de

sympathie, lorsque, par un artifice banal et, dit-on, d’un ordre

inférieur, vous semblez raconter seulement ce qu’un homme vous conta de

sa vie. Vos récits à la première personne m’émeuvent davantage;

j’oublie alors plus volontiers que je lis une histoire imaginée.

Cependant mon admiration vous reste acquise; car, même là, votre héros

qui parle, s’il ne m’étonne pas en se connaissant, il m’étonne en

connaissant les personnages qui l’entourent. Je rêve quand vous écrivez

ou que votre héros déclare: «Il pensait que...; il supposait que...; il

songeait à...; il se disait...»

Je sais bien que vous avez une réponse toute prête: vous êtes des

savants, votre science est la psychologie; observateurs, vous pouvez

déduire que dans tel cas tel personnage doit penser ceci, songer à cela,

et se dire ce que vous affirmez qu’il se dit. J’entends. Mais une

science pareille ne vous permettrait de rien écrire avant, je suis

généreux, votre soixantième année. Ou nous souririons de votre jeune

expérience. Je préfère, sans ironie, vous admirer.

Je vous admire d’autant plus qu’ayant entrepris de conter une aventure

où j’eus mon rôle, je me trouve à chaque page arrêté par cette barrière

qui m’arrêtait à chaque instant dans la réalité: que pensait-elle? Que

supposait-elle? Que voulait-elle? Je ne suis sans doute pas grand clerc

en psychologie; j’ai peut-être tort de croire, avec beaucoup d’autres,

que jamais un événement ne se reproduit, que jamais un homme n’a deux

fois la même pensée, que jamais deux individus n’ont des sentiments

identiques, et que, si la science des collectivités, qui est la

politique, est possible parce que les collectivités sentent de façon

simple et ne pensent guère, la science des individus, qui sont si

complexes, est trop incertaine. Mais quoi? Si ma modeste expérience me

convainc que tout est fuyant, imprévisible et, en somme, miraculeux,

dans chaque être humain, si je suis craintif en face de ce miracle

perpétuel que je pressens dans tous les fils et toutes les filles de

l’homme et de la femme, vais-je me guinder et renier ma foi, ma foi

décevante?

Connais-toi toi-même, disait Socrate, ce qui est une façon de dire: tu

ne te connaîtras déjà pas si commodément. Sagesse! sagesse! Elle n’est

aussi qu’un mot, et nous nous jetons dans les bras de la folie. Je n’ai

pas la prétention de me connaître, mais je ne sais pas si, me

connaissant, je ne désespérerais point quand même de ne connaître que

moi. Et je suis sûr que je souffre de vivre dans une farandole de points

d’interrogation. Qu’il est pénible de ne rien posséder de l’âme de ceux

qu’on aime, sinon par présomption et par hypothèse!

Je n’ai que trop longuement démontré qu’il métait impossible de me faire

de mon amie une opinion raisonnable. M’aimait-elle? Un jour je le

croyais; j’en doutais le lendemain. Quand j’étais parti pour Argenton,

j’avais de nombreux motifs de ne plus douter, ou de douter moins

étroitement. L’ennui qui marqua le début de mon séjour me rendit à mes

appréhensions.

Mienne: roman · 第 8 / 12 段