avec une espèce de rythme depuis le début de notre liaison, elles
marquent l’ordinaire progrès de tout amour; je n’ai pas la prétention
d’avoir aimé comme personne jamais n’aima. Si j’ai souffert en aimant
une femme qui m’échappait tout de même que nous échappe une poignée de
sable, j’en ai souffert d’abord parce que je ne suis ni d’un âge ni d’un
tempérament à chercher un dérivatif dans la révolte. La révolte flambe
et illumine, la résignation brûle et consume. Les amours violentes ne
durent pas. Car on m’objecterait: «Si votre amie vous aimait, elle
n’aurait pas hésité à vous sacrifier ses enfants.» Mais notre liaison
eût flambé, et qu’en serait-il resté, après une brillante nuit
d’ivresse, que du dégoût, du mépris, et des cendres ternes? C’est dans
les livres et chez quelques malades ou des adolescents égarés par des
lectures, que l’amour tourne au feu d’artifice somptueux. Hélas! j’ai
moi-même allumé trop de fusées dans les champs de la guerre; à leur
lueur hallucinante j’ai vu devant moi, sur la plaine trouée d’obus,
moins de vivants que de cadavres; je suis à jamais guéri de la vaine
splendeur de tous les feux d’artifice.
Je rêvais de lampes voilées, d’une douce lumière qui aurait doré les
cheveux de celle que j’aimais, le soir, à l’heure où la journée finie
rapproche ceux qui s’aiment. Rêve de paix, rêve de durée. Rêve à moi
défendu. Pourquoi fallait-il qu’elle ne fût pas libre, qu’elle ne pût
pas se libérer sans s’arracher le cœur, celle qui eût peut-être apporté
dans ma maison prête à la recevoir ce qui n’y fleurira sans doute
jamais? Car j’avais en horreur cette ombre trouble où nous végétions:
j’y étouffais comme dans une chambre qui sent la fièvre.
Fuir? Me dégager? Mais je m’accrochais à la moindre excuse, à la moindre
espérance. Je me persuadais que ma patience aurait un jour sa fin. Quand
je trouvais des raisons de mettre en doute la sincérité de mon amie,
j’en trouvais d’autres aussitôt pour me rassurer. Qu’elle parût, qu’elle
s’expliquât,--et elle avait toujours une explication à m’offrir,--et mes
incertitudes s’évanouissaient.
Ainsi j’oscillais du désespoir à l’enthousiasme; car aux amants séparés,
même s’ils dédaignent ou redoutent d’employer de grands mots, tout prend
figure d’importance; peines et joies s’aggravent et s’enflent; parce que
l’un des deux est absent, les chagrins de l’autre s’exaltent dans la
solitude; et si l’absent revient, le chagrin plie, se courbe, renonce,
et la foi, la foi rafraîchissante, s’épanouit: il en est de l’amour
comme de toutes les misères humaines: il suffit de si peu de chose pour
consoler qui souffre et lui rendre le goût de vivre! Ainsi je couvre
aujourd’hui d’une excuse générale, par pudeur, toutes les excuses que je
me donnais et l’orgueil momentané que j’eus d’endurer une passion
exceptionnelle.
Fus-je flatté d’apprendre de mon amie qu’elle fût, et à mon insu,
jalouse? Certes non. Mon premier mouvement fut de défiance. Le second,
de gratitude. Je la remerciais de sa gentillesse. N’était-ce point pure
gentillesse de me laisser entendre si précisément que nos deux
cœurs--expression commode--battaient ensemble? Un amant peut-il savourer
satisfaction plus grande? Et, en réfléchissant, en revenant, le soir,
dans ma solitude, sur l’aveu délicat de mon amie, j’arrivai même à y
croire sans trop de difficulté. J’étais encore sous le coup de l’émotion
que j’avais ressentie en apprenant par quels subterfuges mon amie se
dérobait à un devoir odieux. Cela joint à ceci, ceci corroborant cela,
comment aurais-je pu bouder contre mon bonheur?
Souvenirs merveilleux de cette dernière semaine de juin, avec quels
parfums de printemps clos vous m’enveloppez! Je ferme les yeux, comme je
les fermais alors dans mon allégresse progressive. Chaque jour me
réservait en effet une joie nouvelle. Je n’ai pas encore dévoilé la
meilleure, celle qui devait emporter toutes les autres. Il m’en souvient
comme d’un jour d’ivresse. J’ai honte d’en parler, sinon d’en garder
précieusement la mémoire, et l’on me pardonnera si je n’en dis que
l’indispensable.
C’est le châtiment de deux êtres qui s’aiment dans l’adultère que de ne
pouvoir, sans ignominie ou sans angoisse, aller jusqu’au terme de leur
amour, jusqu’au terme de tout amour, qui est de procréer. De là cet
opprobre de vice qui flétrit les liaisons clandestines, quoique deux
êtres qui s’aiment ignorent d’instinct le vice. Mais, par un retour de
paradoxe, la morale la plus élémentaire exige que ceux-là qui semblent
s’arroger des libertés détestables, se gouvernent plus sévèrement que
quiconque.
Jamais, avec mon amie, nous n’avions abordé telle matière. Je ne savais
pas ce qu’elle en pensait. Je ne désirais d’ailleurs pas, on le croira
volontiers, j’espère, compliquer une situation assez pénible, et j’ai
trop parlé de moi pour que je m’attarde à protester ici de ma
discrétion. Jamais donc je n’avais rien tenté de dangereux. Deux ou
trois fois, retenu, je m’étais senti près de succomber à la tentation.
J’avais toujours résisté.
Or, l’avant-veille de son départ, l’avant-dernier jour de cette dernière
semaine de juin, mon amie, que je ne devais plus revoir à Paris,
m’arriva toute triste. J’en fus d’autant plus inquiet que, je l’ai dit,
elle s’était, depuis plusieurs jours, montrée fort gaie.
--Laisse, fit-elle. Rien. Discussion et dispute.
--Dispute?
--A cause des petits. Le cadet est malade.
--Mais alors...
--Rien de grave, rassure-toi.
Et elle sourit, comme pour me remercier. J’avoue, en effet, que je lui
témoignais rarement de l’affection à l’égard de ses deux fils, et elle
ne s’en offensait pas.
--Laisse, dit-elle encore. Je te vois, tout est fini.
Mais tout n’était pas fini, car elle demeurait grave, malgré ses
efforts, jusque dans mes bras. Je lui en fis la remarque.
--Écoute, répondit-elle. Ces statues que tu vas dresser dans le parc
d’Argenton, je t’ai dit qu’elles seront peut-être pour moi dans dix ans
le seul vestige de ton amour.
--As-tu l’intention de me chasser?
--Tu t’en iras.
J’ouvrais la bouche.
--Mais non, mon Mien, tu t’en iras. Tu ne supporteras pas, pendant dix
ans, de mener la vie misérable que nous menons. Tu te lasseras, tu t’en
iras, tu m’abandonneras.
--Mienne...
--Écoute. Je ne t’ai jamais rien demandé. Ou plutôt tu n’as jamais
compris que je voulais de toi quelque chose. Aujourd’hui, aujourd’hui
que nous nous aimons pour la dernière fois dans notre chez-nous, il faut
que je te dise ce que je veux. Et il faut que tu me l’accordes.
--Parle, Mienne, je suis prêt.
--Jure d’abord que tu ne me refuseras pas.
--Parle, Mienne, je ne refuserai pas.
--Eh bien, je veux...
Elle était dans mes bras, la tête posée contre mon épaule, à sa place
préférée. Et elle me dit tout bas ce qu’elle voulait. Et elle ajouta,
prompte:
--Ne réplique pas que je veux donc éloigner davantage le moment où je
pourrai me rendre libre. Je suis sûre que je ne te garderai pas si
longtemps. Et je serai sûre au moins d’avoir de toi un souvenir que tu
ne pourras pas m’enlever.
--Mienne! Mienne!
--Quelle joie pour moi! dis, mon Mien, dis, tu veux? tu veux?
J’abrège.
--Je veux que ce soit une fille, dit-elle quand elle n’eut plus rien à
vouloir, et je veux qu’elle te ressemble.
--Mienne...
--Tout me sera tellement égal, quand tu m’auras abandonnée!
--Mienne...
--Ose prétendre qu’elle n’est pas tienne, ta Tienne, ose! dit-elle
enfin.
Mais je m’arrête là. Le cœur me saute dans la poitrine. Mes paupières
sont brûlantes. Si je n’ai pas connu le bonheur d’aimer, je ne le
connaîtrai jamais.
* * * * *
INSENSÉ, peut-être, qui n’ai pas eu l’audace de forcer l’occasion! Trop
de regrets m’enveloppent à présent. Je baisse la tête. Je fixe mon
regard sur ce papier où je réveille des heures d’incertitude. J’écris
lentement. J’hésite. Je relis ce que j’ai écrit. Vais-je poursuivre?
Vais-je déchirer tous mes feuillets?
Je songe à ce geste légendaire du héros qui brise, après l’avoir
épuisée, la coupe précieuse où nul ne boira plus, pas même lui. Il y a
dans la vie des pauvres hommes des instants pareils dont rien ne
renouvellera jamais l’éclat, des instants où les pauvres hommes se
trouvent au sommet de leur trajectoire et où il leur serait merveilleux
de disparaître tout à coup, en plein bonheur, en pleine apparence de
bonheur. Mais voilà du rêve.
On le sent bien: j’arrive aux souvenirs mauvais de ma vie. Cette
dernière semaine de juin, qui ne fut que d’enchantement, on sent bien,
n’est-ce pas? que c’est la dernière semaine du malade condamné, celle où
la maladie s’oubliant permet de sournois espoirs? Elle fut parfaite, je
l’ai dit. Mais savais-je, mais sus-je que j’étais condamné? Non point.
Tout m’incitait à l’espérance la plus quiète. Jamais comme alors je
n’avais éprouvé que mon amie fût près de moi; jamais je n’avais pu
davantage la croire mienne.
Mienne? Soit. Sauf que nous étions loin du temps qu’elle ne demandait
rien et qu’elle acceptait tout ce que je proposais. C’est moi qui
acquiesçais à tous ses désirs. Comme les rôles s’étaient renversés
depuis que nous nous aimions! Cela frôlerait le comique, si je n’étais
pas en cause. Mais je ne m’en rends compte qu’aujourd’hui. Et j’ai
peut-être tort. La limite entre le comique et le tragique est aussi
vague et mobile qu’entre le bien et le mal. L’acteur et le spectateur
jugent différemment. Les autres décident, et nous, nous souffrons.
Ce séjour que j’allais faire près d’elle à la campagne, mon amie l’avait
désiré, obtenu. Elle l’organisa. Je ne devais qu’obéir.
Le beau-frère nous attendait. Mon amie partait avec ses enfants et son
mari. Je partais, moi, trois jours plus tard; mon amie comptait
m’installer une chambre d’où j’aurais une belle vue du parc et, dans les
communs, à côté du garage et des serres, une espèce de local sans emploi
qui me tiendrait lieu d’atelier.
Ces détails ne sont pas inutiles; ils prouvent que la propriété
d’Argenton appartenait à des gens assez riches pour jouer les seigneurs
des siècles où les artistes ne travaillaient ni à la pièce ni à l’heure;
que mon amie imposait à son entourage, comme à moi-même, ses désirs; et
que je n’avais donc peut-être pas tort de me rendre là-bas non sans
quelques appréhensions de paraître suspect, par exemple, et de tout
compromettre, et d’encourir alors le pire blâme pour abus d’hospitalité.
Mais n’insistons pas.
Il était entendu que je travaillerais sur place à mes statues et à ma
fontaine, «dans l’atmosphère», disait en jargon mon amie, afin de me
flatter; on me procurerait la pierre de mon choix, et licence de tailler
directement selon ma fantaisie; avec cette seule restriction, qui
pouvait me faire suspecter mais qui dégageait un peu ma conscience, que
je travaillerais pour le plaisir, en souvenir de «mon pauvre oncle tant
choyé jadis par mon amie alors qu’elle était gamine»: mensonge
inattaquable.
Enfin toute liberté m’était d’avance accordée, car on sait ce que c’est
qu’un artiste. Nul ne s’occuperait de moi, ni de mes humeurs ni de mes
absences; je ne verrais personne quand je ne voudrais voir personne; je
m’assoirais à table en blouse blanche ou en smoquine; j’aurais, bref,
tous les droits.
--Sauf celui d’admirer les jolies filles d’Argenton, spécifia mon amie,
et il y en a beaucoup dans les chemiseries de la ville.
Et elle riait, en me menaçant du doigt.
Elle ajouta:
--D’ailleurs, monsieur, on ne vous enfermera pas dans une île déserte.
On sait aussi ce que c’est qu’un homme. Les affaires n’iront pas si mal,
cet été, que les deux gêneurs ne soient pas obligés, et souvent, je
l’espère, de se transporter à Paris; et alors, comme nous serons seuls,
et pour des nuits entières, je ne sais pas ce que vous ferez, Monsieur,
mais je crois que je ne dormirai pas beaucoup.
Puis, ardente:
--Dis, dis, tu ne trouveras pas que c’est trop long; toute une nuit,
toute une nuit?
Ces promesses et d’autres enfantillages dominèrent à l’heure de la
séparation.
--Dans trois jours, dit mon amie, je commencerai d’être heureuse pour
longtemps.
--Je préférerais partir avec toi, dit-elle encore.
--Ne soyons pas trop exigeants, répondis-je. Il ne faut pas abuser du
bonheur.
--Tu crois que nous en abusons?
--Il ne faut point parler du bonheur, Mienne. Le moindre bruit
l’effarouche.
--Peux-tu dire que tu m’aimes?
--C’est autre chose, fis-je.
--Ah! fit-elle, c’est la même chose.
Elle me quitta sur ces mots.
Trois jours plus tard, je partis pour Argenton.
Mon amie ne m’attendait pas sur le quai de la gare. J’en fus tout de
suite inquiet. Le beau-frère m’ayant aperçu, levait les bras de loin
vers moi. M’attendait-elle dehors?
--Les convenances, me dis-je.
Mais mon amie n’était pas encore arrivée.
--Le médecin les retient, m’expliqua le beau-frère, affable. Il n’ose
pas se prononcer sur l’état du petit.
--Est-ce plus grave? demandai-je.
--Peuh! répondit-il. Le médecin fait l’important. Ma belle-sœur se fie
en son Diafoirus comme elle ne se fierait pas en son curé. Le tout parce
qu’il l’entoure de compliments et de galanteries.
Il m’entraînait hors de la gare.
--Ne vous désolez pas, dit-il. Ils arriveront peut-être demain. Je suis
convaincu que le petit n’a rien du tout. Mais les mères s’affolent
aisément, et ma belle-sœur est mère jusqu’au bout des ongles. Du reste,
j’ai pour vous une lettre qui vous éclaircira davantage.
Et il me tendit une enveloppe.
En même temps, il ajoutait:
--Donnez-moi donc votre bulletin, que je retire vos bagages.
Il avait mis tant de grâce, de concision, et d’ironie peut-être, dans
son accueil, qu’un complice ne se fût pas montré plus adroit ou plus
perfide. J’étais à peine au fait, qu’il me laissait discrètement avec ma
lettre entre les doigts.
Lettre vide, comme on pense. Il n’y paraissait qu’un souci: la santé de
l’enfant. Le médecin se réservait et ordonnait que le départ fût
différé. La maman priait l’ami de se remettre aux soins du beau-frère,
qui avait reçu des instructions pour que tout fût prêt comme si elle eût
été là. Des nouvelles suivraient bientôt.
Le beau-frère ne revint que lorsque j’eus achevé.
--C’est bien ce que je disais? fit-il. Alors je vous enlève. Voici la
voiture. Prenez place. Une lieue de route, et je vous ouvre la porte de
votre domaine.
Il s’assit au volant, moi près de lui. L’automobile traversa la ville de
bout en bout. La trompe sonnait. Le beau-frère conduisait en maître.
Une route blanche, des prairies. Des animaux au pâturage. Un joli petit
château, sur la gauche, au milieu d’un bassin circulaire. Une côte à
grimper. Un hameau. Une grande ferme. Des écuries. Un poulain gambadant
à côté d’une jument. Des arbres. De la verdure. Paysage médiocre et
frais.
Le beau-frère dirigea son doigt vers la droite.
--La Creuse, dit-il. Nous approchons.
Une brise légère, que nous ne sentions pas, agitait le feuillage des
peupliers. Acceptant mal ma déception, et cherchant déjà pour quel motif
plus secret mon amie ne m’avait ni devancé à Argenton, ni retenu à
Paris, silencieux près du beau-frère qui ne disait rien ou que des
lambeaux de phrases, j’aurais aimé que la voiture m’emmenât loin, très
loin, n’importe où. Ne m’emmenait-elle pas à un piège? Attristé, j’eus
l’impression que j’allais à une catastrophe.
La voiture, ralentissant, s’engagea dans un petit chemin qui
s’embranchait sur la grand’route et descendait en pente assez raide vers
la rivière.
--Le domaine en question.
Le bas du petit chemin s’enfonçait dans une forêt véritable, épaisse
masse verte dont une trouée révélait le cours de la Creuse.
La maison, fort simple, était une gentilhommière du XVIIᵉ siècle. Les
gens du pays l’appelaient le château. Ils exagéraient. Mais elle avait
un aspect ancien et cossu qui ne rebutait pas. Les communs, où je devais
trouver mon atelier, touchaient à une châtaigneraie qui tranchait de
loin par son feuillage plus clair sur la masse voisine du parc et du
bois, où le chêne abondait. Le parc, lui, où j’aurais à travailler,
faisait suite, vers la gauche, à un jardin, vaste et sans prétention,
tout taché de buissons d’œillets et de roses.
Quand nous entrâmes dans le parc, un écureuil se sauva. Le beau-frère,
avant de me montrer la maison, m’en montrait en effet les dépendances.
--Ainsi, dit-il, quand vous aurez enfin la clé de votre chambre, vous
serez chez vous et libre d’aller où vous voudrez en toute connaissance
des lieux. Vous m’excuserez seulement si je n’ai pas pu vous délivrer
plus tôt de mon encombrante personne.
Il y avait, dans l’attitude et les paroles de cet homme, du persiflage
et de la rondeur, de l’affabilité et de la modestie; mais sa modestie me
semblait excessive, son affabilité contrainte, sa rondeur un peu lourde,
et son persiflage m’était insupportable. Je me demandai s’il n’avait pas
deviné de quelle nature était l’amitié qui me liait à sa belle-sœur.
Mais seul un amoureux, et jaloux, comme il avait un jour déclaré devant
moi que tout amoureux l’est par principe, l’eût deviné. N’avais-je pas
eu tort de croire que mon amie n’eût rien à lui reprocher? Nous étions
l’un en face de l’autre, du moins à mon sentiment, tels que deux rivaux
qui s’observent et se découvrent. Une gêne certaine était entre nous, et
je me persuadais qu’il se réjouissait de ma déception dont il était le
premier témoin.
Lorsqu’il m’eut laissé dans ma chambre, d’où j’avais une belle vue du
parc, de la rivière et d’une île couverte d’arbres qui s’étendait le
long d’une terrasse ombragée de tilleuls, je me demandai si cet homme
n’était pas aussi l’ouvrier de ma mésaventure. On dira que je poussais
trop vite les choses au plus sombre. Mais puis-je dissimuler à quel
point mon amour malheureux m’avait rendu sensible?
Au reste, durant le déjeuner, puis dans l’après-midi, je revins sur mes
noires pensées du début. Mon hôte me sembla moins guindé. Prompt à
passer du noir au blanc, je m’assurai que j’avais été victime de ces
imaginations, fantômes, souffles, riens, dont mon amie m’avait déjà
dénoncé la fâcheuse influence.
Loin de fuir l’inquiétant beau-frère, je lui marquai que j’avais plaisir
à causer avec lui. Il en parut flatté.
--Comment! me dit-il, vous n’avez jamais pêché? Mais c’est une
distraction charmante. Je me proposais d’aller tout à l’heure taquiner
le goujon, pour employer l’expression consacrée; et, si notre pacte ne
m’empêchait pas d’attaquer votre tranquillité, je vous inviterais...
--Je m’empresserais de vous prendre au mot, répondis-je.
Une barque était amarrée à la terrasse ombragée de tilleuls. Il m’y
entraîna. Le jardinier y avait rangé des lignes, un seau, et une boîte
pleine de vers.
Mon hôte se mit aux rames, nous dirigeant du côté de l’île.
--Il y a là, me dit-il, un fond de sable, que je n’ai pas encore exploré
cette année. Je parie que nous y aurons une pêche miraculeuse.
La pêche ne fut pas miraculeuse. Elle ne suscita point mon enthousiasme.
Mais j’eus là, dans cette barque, au milieu d’un paysage agréable, à
côté d’un homme qui ne parla point par crainte d’effrayer le poisson,
une heure de solitude bienfaisante et de repos. Je pensais à mon amie.
J’espérais la voir bientôt dans ces lieux qui lui plaisaient.
Pour la rentrée, je désirai me mettre aux rames à mon tour. Mais je
n’avais jamais ramé non plus. Dès mon premier coup, je touchai le fond
de l’eau, et un mince craquement se fit entendre. La rame s’était fendue
à hauteur de l’attache.
--C’est sans importance, dit mon hôte. Avec deux clous le jardinier
rafistolera cela.
J’étais néanmoins penaud.
--Bah! dit-il. S’il n’y avait que de pareils malheurs en ce bas monde!
Et pendant le repas dont la cloche nous annonçait l’heure, puis assez
tard dans la soirée, il me conta des histoires de pêche, et des
histoires de chasse que celles-là provoquèrent, car la chasse était son
autre distraction favorite, et le domaine passait pour l’un des plus
riches en faisans de la contrée.
Nous nous serrâmes la main, avant de gagner nos chambres, comme deux
excellents amis.
* * * * *
ÉCRIVAINS dont les romans s’entassent chez les libraires, je vous
admire. Magiciens déconcertants, vous pénétrez jusqu’au fond de la
pensée de vos héros, et, charitables, vous dispensez aux lecteurs les
merveilles de vos découvertes, de sorte qu’ils voient à leur tour la
cervelle disséquée et le prodigieux mécanisme du cœur de vos
personnages. Vos récits objectifs,--est-ce bien ainsi que vous appelez
vos romans, quand vous ne feignez pas de rapporter une histoire
personnelle en la bourrant de _je_ et de _moi_?--ils me confondent
surtout. Pouvez-vous vraiment présider à tant de drames simultanés ou
successifs sans rougir de votre ambition ou sans redouter le ridicule,
si vous n’êtes pas des dieux? Et j’admets que de tels romans soient
considérés comme les plus difficiles et les plus louables. Mais je me
sens moins écrasé, j’ai devant vous moins de respect, sinon de
sympathie, lorsque, par un artifice banal et, dit-on, d’un ordre
inférieur, vous semblez raconter seulement ce qu’un homme vous conta de
sa vie. Vos récits à la première personne m’émeuvent davantage;
j’oublie alors plus volontiers que je lis une histoire imaginée.
Cependant mon admiration vous reste acquise; car, même là, votre héros
qui parle, s’il ne m’étonne pas en se connaissant, il m’étonne en
connaissant les personnages qui l’entourent. Je rêve quand vous écrivez
ou que votre héros déclare: «Il pensait que...; il supposait que...; il
songeait à...; il se disait...»
Je sais bien que vous avez une réponse toute prête: vous êtes des
savants, votre science est la psychologie; observateurs, vous pouvez
déduire que dans tel cas tel personnage doit penser ceci, songer à cela,
et se dire ce que vous affirmez qu’il se dit. J’entends. Mais une
science pareille ne vous permettrait de rien écrire avant, je suis
généreux, votre soixantième année. Ou nous souririons de votre jeune
expérience. Je préfère, sans ironie, vous admirer.
Je vous admire d’autant plus qu’ayant entrepris de conter une aventure
où j’eus mon rôle, je me trouve à chaque page arrêté par cette barrière
qui m’arrêtait à chaque instant dans la réalité: que pensait-elle? Que
supposait-elle? Que voulait-elle? Je ne suis sans doute pas grand clerc
en psychologie; j’ai peut-être tort de croire, avec beaucoup d’autres,
que jamais un événement ne se reproduit, que jamais un homme n’a deux
fois la même pensée, que jamais deux individus n’ont des sentiments
identiques, et que, si la science des collectivités, qui est la
politique, est possible parce que les collectivités sentent de façon
simple et ne pensent guère, la science des individus, qui sont si
complexes, est trop incertaine. Mais quoi? Si ma modeste expérience me
convainc que tout est fuyant, imprévisible et, en somme, miraculeux,
dans chaque être humain, si je suis craintif en face de ce miracle
perpétuel que je pressens dans tous les fils et toutes les filles de
l’homme et de la femme, vais-je me guinder et renier ma foi, ma foi
décevante?
Connais-toi toi-même, disait Socrate, ce qui est une façon de dire: tu
ne te connaîtras déjà pas si commodément. Sagesse! sagesse! Elle n’est
aussi qu’un mot, et nous nous jetons dans les bras de la folie. Je n’ai
pas la prétention de me connaître, mais je ne sais pas si, me
connaissant, je ne désespérerais point quand même de ne connaître que
moi. Et je suis sûr que je souffre de vivre dans une farandole de points
d’interrogation. Qu’il est pénible de ne rien posséder de l’âme de ceux
qu’on aime, sinon par présomption et par hypothèse!
Je n’ai que trop longuement démontré qu’il métait impossible de me faire
de mon amie une opinion raisonnable. M’aimait-elle? Un jour je le
croyais; j’en doutais le lendemain. Quand j’étais parti pour Argenton,
j’avais de nombreux motifs de ne plus douter, ou de douter moins
étroitement. L’ennui qui marqua le début de mon séjour me rendit à mes
appréhensions.