Je la regardai.

--Je suis chez toi, dit-elle.

Elle se souleva sur un coude.

--Non, mon Mien, je ne rêve pas, reprit-elle. Je dis que je suis chez

toi, dans ton atelier, si tu préfères. J’étais chargée d’aller t’inviter

à déjeuner pour demain, parce que mon beau-frère, mon terrible

beau-frère, regagne Argenton samedi soir, et qu’il a besoin de

s’entretenir avec toi de vos projets.

--Nous pouvions nous en entretenir, grognai-je, sans que ce fût à table.

--Ne sois pas méchant, mon Mien.

--Je ne veux pas être un pique-assiette.

--Tu es stupide. Tu prends tout au tragique. Mon mari et mon beau-frère

n’ont un peu de liberté que pendant les repas. Il est donc naturel...

--Pardon, dis-je, ton beau-frère est libre aussi en dehors des repas.

Lorsque je vous ai vus...

--Tu vas recommencer?

--Non, Mienne, je me tais, je suis stupide.

--Et tu viendras?

--Je viendrai.

--Alors tu n’es plus stupide, mon Mien, et je t’aime, et je me sauve.

Ce déjeuner, où je me rendis sans entrain, je n’en parlerais pas s’il

n’avait pas été marqué par un incident bien fait pour que je me le

rappelle à loisir. J’y eus la même impression de gêne que lors de ma

première soirée: le beau-frère, le terrible beau-frère, y avait

absolument mine de mari. C’est lui qui menait la conversation, lui qui

veillait à l’ordre du service, lui qui forçait mon amie à manger, lui

qui s’imposait comme un maître plein d’importance. Il m’était odieux, et

je sentais que mon amie, malgré sa gaieté, n’éprouvait pas un

contentement parfait.

Après le repas, et tandis que, mon amie s’étant retirée avec les

enfants, nous prenions le café dans son petit salon, la conversation

tomba sur la jalousie.

--On ne tient une femme que si on la fait habilement jalouse, affirma le

beau-frère.

--A quoi bon? riposta le mari. Des gens civilisés dédaignent de tels

expédients. La jalousie n’est pas un sentiment de civilisés.

--Hé! Hé! repartit l’autre avec un accent ironique. Il ne faut pas

oublier que les femmes ne sont pas arrivées au point de civilisation où

l’on voit les hommes. Méfions-nous! En ne prenant pas l’offensive, nous

risquons de la laisser prendre aux femmes et qu’elles nous donnent tous

motifs d’être jaloux.

--Tu poses mal la question, dit le mari, très calme. Quand il s’agit de

mariage, il ne faut pas oublier non plus qu’il ne s’agit pas toujours

d’amour.

Je n’avais pas ouvert la bouche. Je hochais la tête, essayant de ne

point paraître sot. A la dernière phrase du mari, les joues me

brûlèrent; une joie brusque me pénétra: en dépit du calme qu’il gardait,

je sentis qu’il exprimait un regret.

Mais le beau-frère tenait à briller.

--Pourquoi compliques-tu? fit-il. Nous ne disputons pas de l’amour dans

le mariage, nous considérons l’amour en général. Et je prétends que la

jalousie n’est pas méprisable.

A ce moment, mon amie revenait vers nous. Elle tendait l’oreille. Le

beau-frère se redressa.

--Je ne conçois pas qu’on aime, dit-il, et qu’on ne soit pas jaloux. Et

vous, ma chère petite belle-sœur?

Elle répondit sans se troubler:

--Je ne conçois pas qu’on soit jaloux quand on n’a pas sujet de l’être.

--On a toujours sujet de l’être, répliqua vite le beau-frère.

Rappelez-vous les vers de _Psyché_; vous les avez applaudis hier soir,

ma chère petite belle-sœur.

--Vous étiez aux Français, hier soir? demandai-je en la regardant.

Le beau-frère poursuivait:

--Rappelez-vous.

Et il récita:

--_Je suis jaloux, Psyché, de toute la nature._

_Les rayons du soleil vous baisent trop souvent._

_Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent;_

_Dès qu’il les flatte, j’en murmure._

_L’air même que vous respirez_

_Avec trop de plaisir passe par votre bouche;_

_Votre habit de trop près vous touche,_

_Et, sitôt que vous soupirez,_

_Je ne sais quoi qui m’effarouche_

_Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés._

Ces vers sont incomparables, je n’en disconviens pas. Mais récités par

cet homme, non sans goût d’ailleurs, et ce jour-là, et dans ce lieu, je

les aurais critiqués, dénigrés et ridiculisés avec joie. C’est que

j’aurais peut-être voulu les réciter moi-même à mon amie et enlever en

ma faveur l’émotion qu’ils ne peuvent pas ne pas produire sur une femme.

Je ne sais pas, je ne sais plus ce que j’étais prêt à jeter dans la

conversation, tant je souffrais, et je ne sais de quoi je souffrais

davantage. Ne venais-je pas d’apprendre que mon amie m’avait caché

qu’elle fût allée au théâtre la veille? Que n’ai-je la ressource des

romanciers qui mènent les événements à leur gré! Il me serait facile de

clore cette scène à mon avantage, ou d’une façon curieuse. Hélas! je

n’invente rien. Et la vie n’a pas l’ordre que lui imposent les poètes.

La scène tourna court: le mari se levait. Il s’excusa, ses affaires

l’appelaient dehors. Il me secoua vigoureusement les mains. Je balbutiai

que je me retirais aussi.

J’allais le suivre.

Le beau-frère lui dit:

--Ne rentre pas trop tard, et pense à commander la voiture pour le bal.

--Oui, ajouta mon amie à mon intention, car elle avait dû voir, elle, la

tristesse de mes yeux, mon beau-frère, ancien élève de l’École, nous

emmène au bal de Centrale.

--Vous dansez? demandai-je bêtement.

--Si ma chère petite belle-sœur danse? fit le beau-frère en éclatant de

rire. Dites qu’elle est danseuse enragée, et qu’elle n’aurait pas trop

de deux maris pour la conduire et l’attendre aux bals où mon frère ne

peut point passer toutes ses nuits.

Il me poussait déjà la porte dans le dos. Je n’eus pas le loisir de

regarder mon amie. La porte fermée, j’entendis que l’odieux beau-frère

riait encore. Le mari cependant me précédait dans l’escalier.

* * * * *

SÉDUIRE, c’est attirer à soi. Mon amie était séduisante. Elle me

posséda. On en a des preuves par tout ce que j’ai rapporté déjà

d’infime, de quotidien.

On m’accusera, il se peut, de manquer de caractère. Je l’aimais. Avec un

peu de lâcheté, je ne le nie pas. Avec faiblesse plutôt. J’aurais voulu

qu’elle fût à moi, qu’elle fût mienne, et non pas uniquement de

présence, comme elle était, ou comme je me plaisais à croire qu’elle

était à son mari. Ce que je souhaitais d’elle, pour le dire sans

recherche, c’était son cœur, son esprit, sa pensée, comment dit-on? ce

qu’on n’est jamais assuré de tenir de personne. J’aurais voulu qu’elle

se sentît en sécurité près de moi, qu’il n’y eût rien de secret en elle

à mon égard, que j’eusse au moins cette consolation et cet orgueil de

songer que, faute de la posséder entièrement, je possédais ce que nulle

volonté ne pouvait lui enlever: sa confiance. Me flatterai-je de l’avoir

eue? On douterait. J’ai douté. Mais je n’ose pas affirmer aujourd’hui

que je doute encore.

Dans de telles dispositions, et ne soupçonnant pas de coquetterie celle

que j’aimais, je ne pouvais que souffrir en pénétrant peu à peu dans

l’intimité de sa vie journalière où mes droits étaient minces. Je

n’avais que ceux qu’elle consentait à me donner. En fait c’était

peut-être beaucoup, sauf pour moi. Que de froissements je prévoyais! Et

j’eus conscience que je m’étais embarqué sur une mer d’écueils.

J’aimais, hélas, de telle sorte que le moindre heurt devait me blesser.

Mon amie en eut-elle jamais conscience? Elle était jeune. A son âge, on

hasarde son bonheur pour moins qu’une gerbe de roses. Je ne désire pas

lui chercher d’autre excuse.

Comme nous étions convenus de ne nous rencontrer que trois jours après

ce fâcheux déjeuner où j’avais appris qu’elle courait les bals sans me

l’avoir jamais avoué, on supposera que je reçus le soir même, ou le

lendemain matin, un billet de protestations. Une phrase m’eût convaincu.

Mon amie me connaissait assez pour n’avoir rien à craindre d’un homme

qui ne désirait que de se laisser convaincre. Ne m’eût-elle écrit que:

«Ne te torture pas, je t’aime», j’aurais été consolé. Il n’en fut rien.

Elle parut surprise du reproche que je lui en fis dès qu’elle m’arriva,

trois longues journées de silence écoulées.

--Voilà comme tu m’accueilles? dit-elle. Après trois jours d’absence,

après trois jours où je n’aspirai qu’à celui-ci, voilà les yeux que je

trouve, et ce baiser de glace sur mes mains!

Ses yeux avaient soudain changé d’expression. Fébrilement elle ôtait ses

gants, son chapeau, et s’asseyait dans le fauteuil du coin de la

cheminée, qui était le sien.

--Parle, dit-elle, qu’y a-t-il donc? Je ne t’ai pas écrit, mais tu ne

m’avais pas demandé de t’écrire.

--C’est vrai, mais je croyais que tu m’aurais écrit.

--Un caprice? fit-elle en souriant.

--Un caprice? fis-je amèrement.

Ses yeux s’attristèrent.

--Mon Mien, dit-elle, je ne sais pas de quoi tu m’accuses.

Il y avait de l’humilité dans sa voix. Je m’attendris.

--Mienne, dis-je en m’approchant, Mienne, tu ne te rappelles pas?

Prêt à l’interroger, je préférais qu’elle prévînt mes questions.

--Ah! fit-elle d’un ton méprisant, la soirée à la Comédie-Française? La

représentation de _Psyché_?

J’attendais. Elle continua:

--Je ne t’en avais rien dit? Avec raison, tu vois, puisque tu t’en

serais alarmé.

--Tu penses donc que je m’en serais alarmé avec raison aussi?

Elle haussa les épaules.

--C’est que... tu es stupide, dit-elle.

Et elle essaya de sourire. Mais je n’avais pas envie de plaisanter.

--Evidemment, dit-elle, parce que j’ai été ta maîtresse, tu peux

conclure que je l’aie été d’un autre. Je le mérite.

Elle se mordit les lèvres.

Si je ne l’avais pas aimée comme je l’aimais, je serais demeuré maître

d’un argument faible à ce point. Il me troubla.

--Mienne, répondis-je, je ne mérite pas que tu me juges si vil.

--Oh! dit-elle.

Rien de plus.

Elle avait l’air accablé. Je lui pris les mains. Elle pleura. Deux

grosses larmes tombèrent sur ses mains que je tenais.

--Mienne, lui dis-je, Mienne, comprends que je souffre. Comprends que tu

n’es pas un jouet pour moi. Comprends que je t’aime. Sais-tu seulement

ce que c’est que d’aimer?

--Je le sais depuis que je t’aime.

Elle avait souvent de ces réponses, courtes, qui me ranimaient.

--Tu feras de moi ce que tu voudras, Mienne, mais sache aussi, et je te

l’affirme, que nul ne t’a jamais aimée comme je t’aime et que nul jamais

ne t’aimera de cette façon.

Ses doigts serraient mes mains.

--Mienne, repris-je, comprends aussi de quelle façon je t’aime. Pour ta

beauté? Oui, sans doute, ni plus ni moins que quiconque. Pour ta

jeunesse, pour ta grâce, pour tes gamineries et pour ton sérieux, oui,

oui, mais n’importe qui t’aimerait pour ces attraits. Sais-tu que je

t’aimerais, moi, moins belle?

Ses paupières battirent. Je poursuivis:

--Je ne prétends pas, tel que certains, qu’une prédestination régisse

les couples, et qu’il n’y ait qu’une femme qui puisse faire le bonheur

d’un homme; mais, si la loi n’est pas universelle, je ne conçois pas

qu’une autre femme que toi puisse faire mon bonheur. Tu es pour moi la

femme dont tout homme rêve, la compagne et l’amante, la collaboratrice

et la sœur, celle qu’on a besoin d’avoir à tout instant près de soi,

celle qui a confiance et à qui l’on se confie, celle qui partage

plaisirs et peines, celle que rien ni personne jamais ne peut remplacer.

--Mon Mien...

--Ce n’est point là, malgré les apparences, l’idéal de la bourgeoisie

contemporaine. Pour le commun des mortels, la femme ne sert qu’à la

reproduction ou qu’au simulacre de la reproduction. Joins un peu de

vanité, si la femme est belle. Mais, et toutes les périphrases te

ramèneront à ce dilemme brutal, la femme n’est que bête de somme ou bête

de joie,--un sommier, si tu permets, dans les deux sens du mot. Les

hommes qui la considèrent avec plus de respect sont rares.

--Oui, dit-elle.

Et elle retint un sanglot.

--Mais, Mienne, crois-tu que les femmes ne soient pas responsables?

Qu’ont-elles fait, que font-elles pour gagner plus d’estime? Nous

laissent-elles souvent et assez clairement entendre qu’elles soient

capables de former avec nous ces couples parfaits qui sont le seul

fondement excusable d’une société?

Elle ne répondit rien.

Je me taisais. Elle me serra les mains. Je songeai que, puisque j’avais

tant dit, je devais profiter de l’avantage et renoncer aux abstractions.

Doucement, je repris:

--Mienne, écoute-moi. En m’autorisant à t’aimer, tu m’as donné le seul

bonheur que j’aie jamais goûté depuis que je suis un homme. De cela, je

te voue une reconnaissance profonde, que rien ne tachera, quoi qu’il

arrive. Mais, Mienne, sois sincère. Fais-tu tout ce que tu peux pour

que, t’aimant comme je t’aime, j’aie la consolation de ne pas t’aimer en

vain? Ou bien, je t’en prie, Mienne, je t’en supplie, sois franche,

est-ce d’une autre façon que tu désires que je t’aime? Je m’inclinerai.

Elle m’attira vers elle et, penchée sur moi, ses mains encadrant mon

visage, ses lèvres contre ma bouche:

--Tu ne me connais donc pas? dit-elle.

Et sa voix tremblait.

Comment résister? Je fermai les yeux. Je les fermais toujours. De tels

baisers anesthésient.

A distance, quand je rapporte mes faiblesses, dont je ne rougis

d’ailleurs point parce que je suis seul en face de ce papier, deux

images de moi se lèvent en même temps devant mes yeux: je me revois,

quelques années plus tôt, le 25 septembre 1915, devant Souchez; j’étais

adjudant; trois minutes, pas davantage, après notre bond hors des

parallèles de départ, les deux officiers de ma compagnie tombaient,

fauchés au milieu de la première vague d’assaut par une mitrailleuse; la

panique était imminente; je criai; je courus en avant, le fusil haut;

les débris de la compagnie me suivirent; nous ne nous arrêtâmes que cinq

cents mètres plus loin; il parut par la suite que ma compagnie avait

entraîné le succès de tout le bataillon; je fus nommé sous-lieutenant.

Et puis je me revois à genoux devant mon amie, tremblant de la perdre,

humble et près de pleurer. J’ai été ces deux hommes, et celui-ci

peut-être à cause de celui-là. Et le contraste n’est peut-être pas si

extraordinaire.

La réponse de mon amie n’avait pourtant rien qui forçât la conviction.

--Tu ne me connais donc pas?

Je ne souffrais que de ne pas la connaître. Sa réponse, qui me ramenait

au centre douloureux, me sembla néanmoins l’unique réponse souhaitable.

--Mienne! murmurai-je.

--Tienne, oui, tienne, je suis tienne, tu peux le dire, tu peux t’en

vanter, mon grand, mon pauvre grand chéri, je ne suis tienne que trop.

--Tu regrettes?

--... que trop, parce que je souffre de te voir souffrir ainsi pour des

fantômes, pour des souffles, pour des riens. Donne-moi tes yeux,

regarde-moi, regarde les miens, regarde au fond: il n’y a que toi dans

mes yeux et au fond de mon cœur. Je n’ai jamais aimé que toi, je n’aime

que toi. Quand on a le bonheur d’être aimée de la façon que tu m’aimes,

de la façon que je désire que tu m’aimes, mon Mien, crois-tu qu’on

puisse aimer ailleurs? Quelle femme faudrait-il être?

--Mienne!

--Notre amour est assez malheureux, mon grand. Ne le tourmente pas

davantage. Ne sois jaloux de personne, tu n’as rien à redouter de

personne, c’est toi que les autres, tous les autres ont à redouter. Tu

n’es sans doute pas très heureux, mon Mien, et je le comprends, puisque

je souffre autant que toi de tout ce qui nous sépare, mais ta Tienne,

sache-le, sache-le bien, mon grand, ne fait et ne fera jamais le bonheur

d’aucun autre.

On ne réplique pas à de pareilles déclarations. Le sang-froid et le

vocabulaire courant abdiquent ici. Je me tirai d’embarras en souriant de

gratitude, et je récitai à mi-voix:

--Je suis jaloux, Psyché, de toute la nature...

--Ne le sois pas surtout de mon beau-frère, mon Mien. Il n’a pas droit à

tant d’honneur.

Comme plusieurs fois déjà, je retrouvais dans ses derniers mots l’écho

de paroles que j’avais prononcées devant elle. Le faisait-elle à

dessein, ou non? Dans les deux cas, ne m’abandonnait-elle pas une preuve

que j’avais sur elle assez d’influence pour que ses pensées fussent de

la même nuance que les miennes?

Je m’aperçus alors que notre entretien s’était engagé dans une autre

direction que celle que j’avais résolu de lui faire prendre. Dès son

arrivée, mon amie, trompée par mes réticences, avait cru que je lui

reprochais d’être allée avec son beau-frère à la Comédie-Française. Or

je lui reprochais plus encore le goût qu’elle avait pour le bal et les

réunions où hommes et femmes se frôlent, goût dont elle ne m’avait

jamais parlé, goût donc qu’elle condamnait ou qu’elle présumait

coupable. Je le lui dis enfin.

--Pourquoi t’émouvoir de si peu? répliqua-t-elle.

--Il m’est désagréable que des hommes te tiennent dans leurs bras.

--Dans leurs bras? Mais non, mon Mien. Quand on danse, on a des soucis

différents, ne serait-ce que de danser en mesure, ce qui est parfois

laborieux.

Et elle riait de malice.

--Ne me raconte pas d’histoires, Mienne. Je sais danser et je sais ce

que c’est qu’un bal. Un quart des danseurs, les débutants, n’ont que le

souci de danser en mesure. Mais le reste, il suffit de les observer

pendant cinq minutes; ils pratiquent la danse pour ce qu’elle est: un

simulacre des jeux de l’amour.

Elle protesta vivement.

--Qu’on en ait conscience ou non,--tu vois, Mienne, que je fais grande

la part de la naïveté,--la danse est un exercice indécent. Les Arabes,

qui ont plus de pudeur que nous, ne dansent pas: ils regardent danser

les femmes, lesquelles ne s’accouplent pas, et que dansent-elles? La

danse du ventre, qui excite les hommes.

--Il est certain que la danse du ventre......

--... est la danse d’où les autres s’ensuivent. Mais, plus dégoûtants

que les Arabes, et plus civilisés, dit-on, nos hommes ne se contentent

pas de regarder les danseuses: ils s’accouplent à elles et se frottent

contre leur ventre, en public.

--Tu ne diras pas que le shimmy...

--Le shimmy? répliquai-je. Le véritable nom de cette danse est: _shimmy

shake_. Sais-tu ce que cela signifie?

--Non.

--Le tremblement de la chemise, si j’en crois Sem. C’est joli, n’est-ce

pas? Et voilà ce que tu danses? Comment veux-tu que je m’en réjouisse?

--Mais, chéri, il y a des danseurs corrects.

--Avec les jeunes filles, oui, peut-être; avec les femmes, c’est plus

douteux. Sans compter qu’aujourd’hui toutes les salles et tous les

salons où l’on danse ont un air de maison louche fort contagieux. Non,

je ne comprends pas qu’une femme, si elle aime et si elle est aimée,

puisse se prêter à de tels dévergondages.

--Chéri, tu me désoles. T’ai-je dit que je dansais avec plaisir?

Je devinais l’excuse prête, excuse charitable, mais excuse.

--Ton beau-frère m’a dit, devant toi, que tu es une danseuse enragée.

Elle riposta:

--T’a-t-il dit depuis quand? T’a-t-il dit s’il me connaît? T’a-t-il dit

s’il connaît le motif qui me pousse à courir les bals et les salles de

spectacle?

Elle s’emportait comme si je l’avais offensée. Elle continua.

--Oublies-tu que j’ai un mari, qu’il est jeune, qu’il m’aime peut-être,

que nous dormons dans la même chambre, et que je suis peut-être

désirable?

--Mienne, je t’en prie!

--Pardon! s’écria-t-elle. Tu m’accuses, je me défends, et tu

m’écouteras.

J’avais blémi.

--Sous peine de me trahir et de perdre mes enfants, je n’ai aucune

raison de refuser à cet homme, qui y a droit...

--Mienne!

--Soit, je passe. Mais j’ai des raisons, méchant, de me dérober par tous

les moyens.

--Mienne!

--Non, écoute. Tu ne parles jamais de mon supplice, qui est de toutes

les nuits...

--Mienne!

--... qui serait de toutes les nuits, si je n’inventais pas des

subterfuges. Oui, je cours au bal, mais c’est en désespérée; c’est parce

qu’on m’accompagne; et comme il se lève tôt le matin pour travailler,

ayant gardé du temps de la guerre cette habitude, il tombe de fatigue et

de sommeil quand nous rentrons à la maison. Comprends-tu?

--Mienne!

--Et voilà ce que tu me reproches, toi!

--Mienne...

Je ne trouvais rien à répondre. Tandis qu’elle achevait, elle s’était

remise à pleurer. Je la pris contre moi, comme une enfant qui a du

chagrin. Sous mes caresses elle s’apaisa, elle sourit.

--Je t’aime, finit-elle par murmurer.

J’étais écrasé de bonheur, et confus. Que subsistait-il après cela de

mes craintes et de ma jalousie?

--Et toi, dit-elle avant de se lever pour partir, tu l’aimes, ta Tienne?

Tu peux l’aimer, va.

* * * * *

MA dernière semaine de juin, après la scène que j’ai rapportée, fut

parfaite. Mon amie, toute à ses préparatifs de départ, emplissait de sa

gaieté notre petit appartement. Apaisé, je pris plaisir à croire que mes

imaginations n’étaient que fantômes, souffles, et riens, comme elle me

l’avait dit. Est-ce parce qu’elle me sentait plus calme? Est-ce parce

qu’elle se faisait une joie de m’avoir bientôt près d’elle constamment

pendant plusieurs jours? Mon amie riait à tout propos, chantait, me

décrivait la propriété d’Argenton et en particulier l’immense parc où

j’aurais à planter ma fontaine et mes statues.

--Ce sera peut-être, dans dix ans, le seul souvenir de toi qui me

restera, me dit-elle.

Elle me l’avait déjà dit. Pour me le répéter, craignait-elle donc de me

perdre?

Elle ajouta:

--Ce sera comme des enfants que j’aurais eus de toi. Tu leur donneras de

ton âme, et je serai bien un peu leur mère, dis?

Elle soupira.

--Ces statues-là, elles naîtront sous mes yeux. Tu y mettras peut-être

quelque chose de ton amour. Les autres, toutes tes autres, elles me

plaisent, oui, naturellement, mais elles me sont comme des enfants que

tu aurais eus d’autres femmes: j’en suis jalouse.

--Toi, Mienne, jalouse?

--Pourquoi non? répliqua-t-elle d’un ton plus vif.

--Tu te moques.

--Pas du tout. T’imagines-tu, mon grand, que tu es seul à savoir aimer?

Si je ne passe pas mon temps à te harceler de ma jalousie...

--Une pierre dans mon jardin?

--... cela ne signifie pas que je sois plus tranquille que toi-même.

--Mienne, tu me surprends.

--Je vais te surprendre davantage, mon Mien: je suis jalouse comme une

tigresse, tu entends? et non seulement de toutes les femmes qui peuvent

t’approcher, mais de toutes celles que tu as tenues dans tes bras. Si je

te disais que je suis jalouse de tes modèles, même si tu te contentes de

les regarder, ce qui est peu probable du reste, me croirais-tu?

Elle plaisantait, mais il y avait de l’inquiétude dans sa voix. Je ne

pus pas m’empêcher de sourire.

--Ah! Mienne, répondis-je, Mienne chérie, de toutes les femmes que je

regarde, je n’en vois pas une.

--Tu le dis.

--C’est la vérité.

--Je voudrais en être sûre, fit-elle gravement. Mais quoi! Tu es un

homme, un homme que j’estime par-dessus tous, mais un homme. La chair

est faible. Une jolie femme en passant, quelle tentation! et vous

affirmez que ça ne tire pas à conséquence.

--Tu rêves, Mienne.

--Rêve cruel alors, et je rêve toute éveillée. Songe à ces longues

heures, à ces longues journées et à ces nuits où nous sommes loin l’un

de l’autre. A chaque instant, je me demande: où est-il? que fait-il? Il

était triste, ce soir: il court peut-être les cabarets avec des femmes?

Et moi, je ne veux pas, je souffre, tu es mon Mien à moi.

Que de tendresse dans son accent! Mais d’où puisait-elle l’ardeur sourde

qui l’inspirait?

Je souriais, touché. Je répondis:

--T’aperçois-tu, Mienne, que tu m’insultes?

--Mais non, mon grand. J’ai peur, voilà tout.

--Peur?

Elle avoua, très bas:

--Oui, peur.

--Si quelqu’un a le droit d’avoir peur, Mienne, ce n’est certes pas toi.

--Vraiment? fit-elle. Tu m’aimes vraiment?

--Tu ne le sais pas?

--J’aime que tu me le dises.

Ce fut d’une voix à peine perceptible qu’elle acheva, comme si elle

avait honte. Je l’entraînai vers le divan.

J’avais été trop étonné de ce que je venais d’entendre pour n’en pas

demeurer étonné, maintenant, quand je me rappelle le détail de ces

aveux. Était-elle sincère? Je me pose la question. Dois-je penser qu’à

force de l’aimer et de lui découvrir mes faiblesses, je lui avais

peut-être transmis mon inquiétude, imposé mes craintes, suggéré de

m’aimer comme je l’aimais? Dois-je penser que, malgré elle ou

volontiers, elle s’était en m’aimant mise à l’unisson de mon amour? Ou

faut-il croire à une comédie, à une horrible comédie, ou tout au moins à

un jeu charitable? On en jugera comme on voudra, lorsque j’aurai terminé

mon récit. Nous n’en sommes, pour le moment, qu’à la semaine de calme et

de joie qui précéda mon départ pour Argenton.

Mienne: roman · 第 7 / 12 段